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Articles avec #sainte-baume tag

Amour-passion soufi et accès à Dieu par l'immanence

24 Décembre 2024 , Rédigé par CC Publié dans #Spiritualités de l'amour, #Sainte-Baume, #Christianisme

Une excellente conférence de Michael Barry, professeur à Princeton, spécialiste de très haut vol de la miniature persane. J'attire notamment votre attention sur ce conte étonnant extrait de la Conférence des Oiseaux (Barry l'appelle le Cantique des Oiseaux - le titre renvoie au langage des oiseaux du Coran transposé peut être dans l’ésotérisme où  l'expression existe aussi, c'est une sourate qui parle de Salomon, auteur du Cantique des Cantiques) écrit en 1177 par le sage soufi iranien Farid al-Din Attar, le parfumeur.

Barry le commente à partir d'une illustration d'Herat (Afghanistan) de 1527 par un cheikh soufi employé par la dynastie chiite séfévide qui venait de s'emparer de la ville, illustration qui de la version turque. Le conte raconte qu'un cheikh sunnite de La Mecque très légaliste, célèbre pour son rigorisme, reçoit de Dieu le message qu'il n'a rien compris. Le Créateur lui donne l'ordre de se mettre en route pour Constantinople. Là-bas il aperçoit une très belle princesse chrétienne dont il tombe follement amoureux. Celle-ci va tester son amour jusqu'à lui imposer de se faire chrétien et de garder ses porcs.

Dans la miniature de 1527 qu'il examine le spécialiste identifie un arbre automnal qui indique l'approche de la perfection. Le cerisier en fleur, c'est la beauté de la princesse. Une illustration ouzbèke sunnite de 1553 qui coûtait une fortune (peinte avec de la poudre de pierre précieuse) montre la pâmoison mystique du cheikh et la niche de lumière dans laquelle la princesse apparaît comme dans la maison de prière. Dans une version peinte à Ispahan dans les années 1600 (art sacré offert à la mosquée d'Ardabil), la princesse est vêtue de rouge (celle pour laquelle le coeur doit saigner, l'homme doit s'humilier comme Lancelot et St François d'Assise).

A la fin la princesse meurt sur les genoux de son amant, et lui, redevient musulman et rentre à la Mecque ayant enfin compris le mystère divin.

Je précise que cette conférence ne m'intéresse pas au titre de la "culture générale" ou de l'anthropologie, de l'esthétique, pour admirer la "beauté d'une civilisation", mais du point de vue de ma recherche spirituelle, c'est-à-dire de tout ce qui engage la transformation de l'âme, son élévation, et le salut de l'humanité.

Barry dans sa conférence (qui fait très vaguement écho à mes souvenirs de jeunesse du fameux livre de Denis de Rougemont) explique non seulement que la spiritualité soufie autour de l'amour-passion a enfanté aussi bien les cours d'amour des chevalier courtois chrétiens que Dante, Pétrarque, et Saint François d'Assise, mais surtout que cette approche de l'amour de la femme par l'homme (et de l'homme par la femme) est réellement perçue comme une voie de sanctification très élevée. C'est le chemin par lequel le cheikh du conte va comprendre la dimension immanente de Dieu qui apparaît dans le visage de la princesse chrétienne, qui lui est donnée par ce visage.

On se souvient que Simone Weil disait qu'en spiritualité il faut tenir ensemble immanence et transcendance. Dans mon livre sur Lacordaire j'avais rappelé l'effort du XIXe siècle pour repenser un accès à Dieu à travers l'amour de la femme par Marie-Madeleine. Je ne suis pas du tout sûr que cette voie puisse être licite, parce qu'elle est une voie de l'anéantissement de l'individu dans le Tout propre au soufisme (on retrouve l'antéprédication du mana que j'évoquais récemment) qui n'est pas orthodoxe sous les cieux chrétiens (du moins est-ce ainsi que je comprends les choses, sous réserve de nuances que je suis prêt à entendre si quelqu'un m'en propose). En même temps, à défaut d'anéantissement, on ne peut pas nier que dans le christianisme il faut du dépouillement, et il faut peut-être réellement interroger le dépouillement qui se vit dans la passion avant de la révoquer comme forme d'idolâtrie et de perversion morbide et fétichiste.

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Les femmes disciples de Jésus

21 Mars 2023 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Histoire des idées, #Sainte-Baume, #down.under

 

Hier la chaîne Histoire rediffusait le documentaire de 2018 déjà diffusé le 9 août 2021 : " Les femmes disciples de Jésus" (2018) d’Anna Cox avec les historiennes Helen Bond et Joan Taylor (cf ci-dessous en anglais).

 Helen Bond est historienne spécialisée dans les origines du christianisme et chef de la Divinity School à l’Université d’Édimbourg et sa collègue Joan Taylor enseigne au King’s College.

Des éléments intéressants : une crypte supposément dédiée à Sainte Salomé près de Beit Lehi avec un graffiti implorant sa protection ; la fresque (découverte en 1971) du Ve siècle de Cerula dans les catacombes de Naples qui pourrait (sous réserve des éléments techniques de nuance que fournit ce site) représenter une femme évêque susceptible d'avoir officié au IIIe siècle ; l'expression étrange dans Marc 6:7 qui laisse entendre que Jésus a envoyé ses disciples en binômes mixtes (un homme une femme) dans les villes pour pratiquer les exorcismes ; la démonstration sur l'effacement progressif des femmes dans les représentations de la résurrection de Lazare sur les sarcophages au musée du Vatican entre 280 et le IVe siècle.

 

Un quart des sarcophages du National Treasures Storehouse de Beit Shemesh en Israël (datant de l'époque de Jésus) porteraient Marie comme nom (min 6'44). Marie-Madeleine, Marie de la Tour, est retenue comme étant la première des disciples, mais selon les historiennes, Joanna la femme de Chuza intendant d'Hérode (Luc 8:2-3) était probablement celle qui finançait les apôtres. Tous ces éléments sont instructifs et à ajouter à notre dossier sur la Sainte-Baume (et à nos remarques dans notre livre sur Lacordaire sur la réhabilitation de la féminité chrétienne après le saint-simonisme, voire à nos découvertes sur le  traité sur Marie-Madeleine de Demoulins de Rochefort à l'époque de François Ier).

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Adamisme et théorie des champs morphiques

29 Octobre 2022 , Rédigé par CC Publié dans #Anthropologie du corps, #Généralités Nudité et Pudeur, #Histoire des idées, #Christianisme, #Spiritualités de l'amour, #Sainte-Baume

J'ai déjà évoqué sur ce blog la théorie des champs morphiques de Rupert Sheldrake, qui explique comment, lorsqu'une mésange apprend à décapsuler une bouteille de lait sur le pas du porte en Angleterre, d'autres mésanges ailleurs dans le monde vont se mettre à faire de même alors qu'elles n'ont pas réellement bénéficié d'une transmission ou d'un apprentissage. Cette théorie, qui ne cadre pas avec les cadres rigoureux de la science objectivable, permet d'expliquer pourquoi diverses inventions chez l'être humain apparaissent à divers endroits du Globe au même moment.

On a vu qu'en France dans les années 1620 à 1640 des phénomènes adamites ont été constatés dans un couvent franciscain de Louviers (avec le cordelier Pierre David) puis à Toulouse (avec le jésuite Jean de Labadie) On sait aussi que les quakers firent de même en Angleterre dans les années 1660, mais avant eux, dans ce même pays, il y eut, dans les années 1630-1640, un mouvement adamite que les Eglises chrétiennes n'identifiaient à aucun courant connu. En attestent des opuscules comme The Adamite sermon d'Obadiah Couchman (1641) ou A new sect of religion descryed, called Adamites deriving their religion from our father Adam de Samoth Yarb/ Thomas Bray (1641).

La transmission directe d'un "penchant" pour le nudisme entre des couvents catholiques et l'Angleterre anglicane ou réformée est peu probable. On peut bien sûr soutenir que les uns et les autres ont pu "baigner" dans l'ambiance de la Réforme qui a pu favoriser le Mouvement du Libre Esprit, plaisamment caricaturé d'ailleurs par l'archevêque d'Avignon (voyez Le Fouet des Paillards) - et l'on se souvient d'ailleurs de la protection accordée par Marguerite de Navarre à Poque et Quintin chez qui on voit des préfigurateurs du libertinage). Mais pourquoi est-ce que ce "Mouvement du Libre Esprit" aurait pris spécifiquement la forme de l'adamisme, c'est-à-dire un retour à la nudité qui se veut ordonné au christianisme (et non pas un mouvement pur et simple vers la débauche comme précédemment) la vague idée d'un simple "imprégnation" dans toute l'Europe d'un esprit d'innovation lié à la Réforme ne permet pas d'en rendre compte...

Si l'on admet la théorie des champs morphiques, et l'idée que le sursaut de l'adamisme dans un couvent français peut rejaillir sur des protestants dissidents en Angleterre, alors cela peut avoir de très fortes implications pour la responsabilité individuelle de chacun. Car à la fois cela signifie que les pensées et comportements de chacun d'entre nous sont profondément influencés par des représentations et phénomènes qui sont "dans l'air du temps" (et je crois qu'à la base de notions philosophiques comme Weltanschauung, epistémé, etc il y a de cela) mais aussi que chacune de nos pensées ou chacun de nos comportements, comme la première initiative de la mésange pour percer une capsule de bouteille de lait, peut avoir des résonances ailleurs dans le monde. Un peu comme un signal que l'on envoie dans la matrice culturelle humaine qui enveloppe la planète, et qui trouvera des échos les plus inattendus, sous une forme purement mimétique ou déformée par d'autres influences.

Je crois que le phénomène de renoncement au monde que décrit en ce moment Pascal Bruckner pour la période actuelle dans "Le Sacre des Pantoufles" par exemple participe aussi potentiellement d'un champ morphique, même si celui-ci peut être plus visiblement renforcé par des messages médiatiques planétaires qui n'existaient pas quand l'adamisme bourgeonnait de façon sporadique en Europe. Pour moi le culte de Marie-Madeleine au XIXe siècle qui fait que la même année (1858-59) où le RP Lacordaire écrit sur cette sainte "à qui beaucoup a été pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé", le socialiste Pierre Leroux en exil dans La Grève de Samarez écrit à peu près le même chose. Par delà les "petits cailloux" qu'avait semé le saint-simonisme autour de Marie-Madeleine dans les années 1820-1830, il y a peut-être quelque chose qui relève des champs morphiques dans la manière spécifique dont le thème "surgit" à l'esprit de ces personnages très différents au seuil de leur vie.

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L'Heptaméron et Marie-Madeleine

4 Juin 2022 , Rédigé par CC Publié dans #Sainte-Baume, #Histoire secrète, #Alchimie

Dans notre précédent billet sur Marguerite de Navarre et Ste Marie-Magdeleine, nous avons un peu laissé en suspens la question de savoir si l'Heptaméron était un recueil de nouvelles codées, et celle, plus spécifique, de savoir si la 32 ème nouvelle, dans laquelle une jeune et belle femme adultère en Allemagne est forcée par son mari de boire dans le crâne de son amant assassiné par ce dernier et d'avoir les os de ce dernier dans son armoire. parlait de la sainte pénitente d'un bout à l'autre (en langage codé) ou seulement à la fin (sur un mode manifeste).

L'historien de la poésie de la Renaissance François Rigoulot, s'est confronté à cette question dans Renaissance Quartely en 1994 en essayant quelques hypothèses sur une possible dénonciation "protestantisante" par la nouvelle du culte des reliques de la pénitente de la Sainte Baume, hypothèse quand même assez peu probable quand on songe au rapport de Marguerite de Navarre au catholicisme très bien disséqué par Jean-Marie Le Gall, dans  « Marguerite de Navarre : The Reasons for Remaining Catholic », A Companion to Marguerite de Navarre, p. 59-87, paru en 2013.

Plus récemment, dans un article paru en janvier 2021, « Véritable Histoire: L’Heptaméron et la Madeleine », Gary Ferguson s'interroge aussi sur ce qu'a pu être le rapport de la reine de Navarre aux reliques (elle qui s'est occasionnellement inclinées devant certaines, et a largement subventionné des institutions ou des mystiques très attachés à leur culte), et il montre que l'Heptaméron est assez modéré (comme son autrice) sur la question, ne tranchant pas la question de savoir s'il s'agit de superstition ou d'une marque sincère de piété (voir la nouvelle 65). Le protestant Théodore de Bèze allaient d'ailleurs lui reprocher d'avoir classé, avec Roussel, ce genre de dévotion au nombre des choses indifférentes.

Ferguson rappelle l'attitude sceptique du proche de Marguerite de Navarre, Demoulins de Rochefort, auteur de la Vie de la belle et clere Magdelene (1517), commandée par Louise de Savoie (la mère de Marguerite) après le pèlerinage de la famille royale à la Ste Baume, à l'égard de la relique du chef de la disciple de Jésus, et du bout de chair, le Noli me tangere, qu'il propose d'appeler le Noli me credere. Marguerite aurait été partagée entre les avis avancés des intellectuels sur la question des reliques et sur le fait que Marie Magdeleine ne pouvait être assimilée à une prostituée (qui est aussi la position, notons le, de la visionnaire allemande Soeur Catherine Emmerich à la fin du XVIIIe siècle), et les éléments de la tradition catholique.

Avant la nouvelle 32, la nouvelle 19 fait aussi référence à la sainte pénitente. raconte l'histoire de deux jeunes gens, un gentilhomme et sa bien-aimée Pauline, tous les deux au service du marquis et de la marquise de Mantoue. Après que leurs maîtres leur ont refusé la permission de se marier, les amoureux se font religieux franciscains. En conclusion, ils vivent, selon la narratrice, « si sainctement et devotement en leur observance, que l’on ne doit douter que celuy, duquel la fin de la loy est charité, ne leur dist à la fin de leur vie comme à la Magdaleine, que leurs pechez leur estoient pardonnez, veu qu’ils avoient beaucoup aimé ».

Marie-Madeleine Fontaine dans "Marie Madeleine, une sainte courtisane pour les dames de cour", Female Saints and Sinners, Saintes et mondaines (France 1450-1650), dir. Jennifer Britnell et Ann Moss, Durham, Durham University, coll. Durham Modern Languages Series, 2002, p. 1-37, a montré que cette nouvelle est liée  au pèlerinage qu’a effectué la famille royale à la Sainte-Baume en janvier 1516. Dans la suite de François Ier à l’époque se trouvait Frédéric de Gonzague, qui avait été fait prisonnier pendant la campagne italienne. Celui-ci décrit le pèlerinage dans les lettres qu’il adresse à sa mère, Isabelle d’Este, marquise de Mantoue. Or, l’année suivante, en avril 1517 (voir ici), Isabelle décide de faire le même pèlerinage, retraçant à l’identique la route suivie par la famille royale française. Pour Marguerite, comme l’explique M. Fontaine, « tout cela défigurait et rabaissait en quelque sorte son propre pèlerinage, et surtout nuisait au caractère royal et national qu’elle a contribué à mettre en place avec sa mère autour de Madeleine ». La nouvelle 19 serait une vengeance contre Isabelle d’Este. On notera que ce pèlerinage de la Marquise de Mantoue eut quelques conséquences artistiques intéressantes aussi, puisqu'ensuite celle-ci commanda à Giulio Romano une Maddalena leggente inspirée d'un original perdu du Corrège, qui contribua à diffuser ce style de représentation inhabituel en Italie. Au delà des Alpes le pèlerinage d'Isabelle d'Este donna lieu à la rédaction par l'humaniste Mario Equicola d'un récit Iter in Narbonensem Galliam qui raconte de le pèlerinage et compare la marquise à la Madeleine, car son comportement fut stigmatisé quand son mari était prisonnier à Venise en 1509. Mario Equicola étant un disciple de Lefèvre d'Etaples, il y avait glissé que Magdeleine n'était pas la prostituée de chez Simon le Pharisien, les pages sur ce point furent censurées (couvertes de feuilles de papier). Le fils d'Isabelle d'Este, Federigo, allait ensuite commander au Titien une Madeleine "avant sa conversion" très sensuelle pour la très pieuse Vittoria Colonna (1490-1547), poétesse et marquise de Pescara, qui la trouva fort à son goût, ce qui conduit les historiens à débattre en profondeur sur le véritable sens

de cette nouvelle Magdeleine.

Pour revenir à Marguerite, ce qui intéresse Ferguson dans la nouvelle 32 c'est qu'une des commentatrices à la fin de l'histoire se demande si Magdeleine pécheresse repentie doit être regardée comme ayant ou non plus de mérite qu'une vierge. Il rappelle que les diverses iconographies (la nudité de Madeleine à la Ste Baume, les anges comme des cupidons à ses côtés) et la spéculation sur les femmes qui dans l’Évangile oignent les pieds et la tête du Christ ou seulement sa tête, tracent l’ambiguïté d'une Magdeleine prise entre ciel et terre, ambiguïté qui était aussi celle de la noblesse française et de la famille des Valois.

"Cette Madeleine double – spirituelle mais aussi noble, mondaine et sensuelle –, écrit Ferguson, même si elle est une fiction, a pu interpeller Marguerite, incarnant pour elle une vérité religieuse qui touchait de près à sa situation personnelle et à celle de sa famille, surtout à celle de son frère. Car la dualité était de nature réversible : si la sainte pénitente était toujours la pécheresse, les activités de sa jeunesse, à l’inverse – les fêtes, la chasse, les amourettes, illustrées avec tant de finesse par Godefroy le Batave –, ne sauraient être simplement dénoncées ; dans une certaine mesure, elles sont valorisées et douées d’un potentiel spirituel. Dans cette optique, la figure de la Madeleine serait comparable au discours néoplatonicien à la Renaissance. Si celui-ci prônait comme fin idéale la transcendance, il était souvent mobilisé pour justifier et anoblir des amours terrestres et physiques. "

Le sujet va très loin. Car il s'agit d'appliquer  1 Jean 4:20 "Si quelqu'un dit: J'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur; car celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas?" également à l'amour érotique (on n'est pas loin du tout là, pour le coup des saint-simoniens dont je parle dans mon livre sur Lacordaire, et cela donne une coloration très particulière au "C'est pourquoi je vous déclare, que beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé : " de Luc 7:47.

Certaines indulgences de Marguerite à l'égard des frasques amoureuses de François Ie y trouvent leur source (ce que d'ailleurs condamna explicitement Montaigne dans son Essai "Des prières")

"Ainsi la figure de Marie Madeleine, ajoute Ferguson, – celle de la tradition, la composite – a pu confirmer Marguerite dans la conviction que même si les plaisirs de la chair étaient des péchés, ils n’étaient pas les pires, ceux qui éloignaient le plus de Dieu ; voire, dans certains cas, ils pouvaient même conduire à lui".

Ferguson rappelle aussi que dans l'entourage de Marguerite de Navarre on était sensible au magistère de Marie Magdeleine. La Vie de Demoulins prolonge l’histoire en affirmant qu’après l’Ascension du Christ, l’apôtre des apôtres a prêché, aux côtés de ses condisciples masculins, dans la région de Judée. L'illustration de Godefroy le Batave souligne cette activité de prédication où on la voit parler l’index droit levé ou se tenant derrière une sorte de pupitre.

Marguerite  qui avait commandé une copie du Mystère des Actes des Apôtres (vers 1465), attribué à Simon Gréban, en un temps où l'on cherchait à se rapprocher des premiers chrétiens, pouvait être sensible au passage de la Vie de la belle et clere Magdalene qui la montre recevant l'Esprit saint avec les Apôtres à la Pentecôte (la nouvelle 67 de l'Heptaméron insiste sur le rôle évangélisateur des femmes).

"Dans certains cercles catholiques réformateurs en Italie, rappelle Ferguson, on accordait également beaucoup d’importance aux rôles des femmes dans l’Église et à Marie Madeleine : au couvent de Sainte-Marthe à Milan, par exemple (cette sainte Marthe, rappelons-le, que la tradition considérait comme la sœur de Marie Madeleine). Le couvent était dirigé par l’abbesse charismatique, Arcangela Panigarola. Entre 1512 et 1520, celle-ci a entretenu une correspondance avec Denis Briçonnet, ambassadeur extraordinaire de François Ier dans les années 1516-1519. Son frère aîné, Guillaume, a aussi échangé un certain nombre de lettres avec l’abbesse, quelques années avant de commencer sa correspondance plus célèbre avec Marguerite de Navarre (1521-1524). Le cercle milanais était influencé par les idées du franciscain, Frère Amédée Menez de Silva ou du Portugal (v. 1420-1482), qui mit par écrit une « révélation angélique » concernant, en partie, la Madeleine. Selon le Frère Amédée, celle-ci serait bien la sœur de Lazare et de Marthe, mais non pas la pécheresse notoire de l’Évangile selon saint Luc. Ce texte était connu de Marguerite de Navarre, parce que François Demoulins l’avait inclus, en latin et en traduction française, dans le manuscrit".

Dans un livre d’heures de Catherine de Médicis, qui avait peut-être été en la possession de François Ier, Marguerite elle-même semble être représentée sous les traits de Marie-Magdeleine. Fergusson conclut qu'elle a pu apprécier les ambiguïtés même de la figure traditionnelle de Madeleine (y compris sa dimension composite des trois Maries) sur laquelle de nombreuses interprétations peuvent se greffer, son caractère de support "indifférent" (ni bon ni mauvais pour la foi) qui requiert la bonne intention du croyant pour la rendre féconde pour les valeurs chrétiennes. Le statut de vérité assez opaque que l'on doit accorder aux figures prêtées à la sainte rejoint celui des contes soi-disant authentiques (alors que visiblement beaucoup ne le sont pas) de l'Heptaméron. L'objet étant par là, à travers l'ambiguïté même, d'atteindre un statut de vérité spirituelle plus profond.
 

A titre personnel, j'aurais envie d'ajouter un petit détail un peu étrange si l'on part sur l'idée que la 32e nouvelle de l'Heptaméron est codée que, à la fin du conte, quand l'envoyé du roi Charles VIII Bernage persuade le mari trompé de pardonner à sa femme au vu de son repentir, l'ambassadeur de retour à Paris demande à un certain "Jehan de Paris", peintre, d'aller faire le portrait de la repentante. Ce point tombe un peu "comme un cheveu sur la piste". L'éditeur de l'Heptaméron Michel François explique de Jean Perréal, dit de Paris, "peintre fameux de la fin du XVe siècle dont le nom même était resté à peu près ignoré jusqu'aux travaux du Comte Léon de Laborde" était célèbre dans la région de Lyon. Il fut peintre ordinaire et valet de chambre de Charles VIII, faveur qu'il conserva encore sous le règne de François Ier. La plupart de ses oeuvres sont perdues. André Vernet, futur membre de l'Institut, dans un article de 1943, Jean Perreal, poète et alchimiste, avait mis en lumière l'oeuvre d'alchimiste de ce peintre poête, et en 1948 lui avait attribué le poême Complainte de la Nature, première transcription en vers français du savoir alchimique. Depuis lors, dans les années 60 une enluminure de Perreal a été retrouvée, puis d'autres oeuvres lui ont été attribuées mais sans certitude.

Faut-il penser que l'alchimie de Perreal avait un rapport particulier à Marie-Madeleine (ce qui nous conduirait sur les terrains glissants d'une Madeleine liée au Grand-Oeuvre - cf le livre dirigé par Brigitte Barbaudy-Ngoma) ? ou s'agit-il une fois de plus d'une référence à la famille d'Este (comme dans la nouvelle 19), puisqu'il est avancé comme hypothèse qu'il a fait un portrait en 1492 de Béatrice d'Este, 17 ans, fort jolie soeur de la précitée Isabelle d'Este, à l'initiative d'un pèlerinage intempestif à la Sainte-Baume ?

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"La Vie de la belle et clere Magdelene" de François de Moulins de Rochefort

3 Juin 2022 , Rédigé par CC Publié dans #Sainte-Baume, #Histoire des idées, #Histoire secrète

Le rapport de François Ier, sa mère Louise de Savoie et sa soeur Marguerite d'Angoulême (/de Navarre) à Ste Marie-Madeleine semble avoir été intense à la suite de leur pèlerinage à la Sainte-Baume en janvier 2016.

J'ai déjà évoqué dans un billet du 1er juin 2022 l'attachement de Marguerite de Navarre à la sainte pénitente, un attachement sur lequel il va falloir revenir car, après un échange de courriel avec Mme Lojkine m'indique que la 32ème nouvelle de l'Heptaméron serait cryptée et liée à cette sainte.

Cet attachement rejaillit sur ces intellectuels protégés par les Valois qui étaient aussi des théologiens et des réformateurs religieux (plus ou moins sympathisants des idées nouvelles protestantes, comme Lefèvre d'Etaples, qui contesta en son temps l'identité des trois Maries et dont on apprend que lui même fit aussi le pèlerinage à la Ste Baume.

Il me faut maintenant développer ce que l'on trouve dans "La Vie de la belle et clere Magdelene" qu'un autre protégé des Valois, François de Moulins de Rochefort (1470-1526) publia en 1517 à la demande de Louise de Savoie. Je n'avancerai que quelques humbles remarques très maladroites sur cet ouvrage, sachant que, comme on l'a dit, les oeuvres de la Renaissance sont souvent cryptées (et celle-ci l'est probablement) et que je ne suis nullement assez savant sur ces sujets pour prétendre en percer les secrets.

 

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Marguerite de Navarre à la Sainte Baume

1 Juin 2022 , Rédigé par CC Publié dans #Sainte-Baume, #Histoire des idées

Les éléments que je vais exposer ici sont principalement empruntés à l'excellent livre de Patricia Eichel-Lojkine, professeure de littérature française du XVIe siècle à l'université du Mans, "Marguerite de Navarre, Perle de la Renaissance" publié aux éditions Perrin en 2021.

Après la campagne de son frère François Ier dans la région de Milan (et la victoire de Marignan) en 1515, et la rencontre du roi avec le pape Léon X en décembre, Marguerite d'Angoulême (23 ans, duchesse d'Alençon et pas encore reine de Navarre) est censée le retrouver dans les Etats de Provence (qui ne sont français que depuis 35 ans), en janvier 1516. Là s'est développé depuis 300 ans un pèlerinage très important sur le lieu présumé de l'exil de Sainte Marie-Madeleine, la grotte de Sainte-Baume. Anne de Bretagne et Louis XII notamment l'avaient visité en 1503. La mère de Marguerite d'Angoulême, Louise de Savoie, voue une dévotion particulière à la sainte pénitente.

François Ier alla s'incliner devant les reliques de la sainte à Saint-Maximin le 20 janvier 1516. Dans son livre consacré à Marie-Madeleine, le théologien Maximin-Martial Sicard (1842-1918) précise que les femmes "fussent-elles princesses ou reines" n'avaient pas le droit d'entrer dans la crypte. La reine Claude, la reine-mère Louise de Savoie, Marguerite d'Angoulême et les femmes de l'aristocratie qui les accompagnaient se recueillirent donc à l'extérieur.

Le lendemain, le 21, ils montèrent ensemble à la grotte où l'église était délabrée (la famille royale allait faire un don pour la réparer ainsi que l'hospice des étrangers). Sicard précise (ce que Mme Lojkine hélas ne reprend pas) que François Ier "plaça un portique à l'entrée de la grotte. Il était orné d'un frontispice d'ordre corinthien, mêlé de gothique, avec entablement surmonté d'un fronton brisé au milieu, un bas-relief représentait sainte Marie-Madeleine portée par tes anges au Saint-Pilon. Le fronton était encadré par deux statues de trois pieds, l'une de saint François d'Assise, patron du roi, l'autre de saint Louis, roi de France, patron de Louise de Savoie, sa mère. Le fils et la mère se firent, en outre, représenter eux-mêmes à genoux entre ces deux statues et le bas-relief. L'ouverture de ce monument fut ménagée de telle sorte que tes rayons du soleil n'entraient, dit-on, dans la grotte que le 22 juin" (à moins que ce ne soit le 22 juillet fête de Marie-Madeleine, mais je ne crois pas que Sicard ait pu se tromper de mois).  François Ier allait y revenir en 1533 et cinq ans plus tard mettre la forêt à l'entour sous sa protection.

C'est lors de ce pèlerinage que Marguerite allait croiser pour la première fois Henri II d'Albret, 12 ans, qu'elle allait plus tard épouser en tombant fort amoureuse de lui.

Avant la dévotion à Ste Marie Magdeleine, la princesse et les reines parties d'Angers le 20 octobre 1515 sont passées par Lyon en décembre, Valence, Montbéliard, Pont-Saint-Esprit, Orange, Avignon. D'Avignon elles ont pris le bateau jusqu'à Tarascon où elles ont fait leurs dévotions au sanctuaire de Sainte-Marthe, la soeur de Marie-Madeleine. Puis elles ont poursuivi vers Salon, Aix et Saint-Maximin où elles sont arrivées le 31 décembre 1515.

Patricia Eichel-Lojkine ne dit rien de l'ascension de la Sainte-Baume le 21 janvier (cependant on peut en trouver une brève description ici), mais précise (p. 58) que le 12 février, la reine-mère Louise de Savoie, sur la Drôme, reçoit une révélation intérieure : de demander à son fils François Ier de réciter le Psaume 26, ce qui dans le langage de l'époque sera formulé ainsi "Madame fut spirituellement admonestée de faire parler son humilité à l'obéissance du roi son fils, et le supplier que pour oraison dévote il prît le psaume 26e, lequel est convenable pour lui". On ne sait quel danger elle avait pu sentir sur la rivière.

En souvenir du pèlerinage à la Sainte-Baume commande est passée à François Demoulins de Rochefort pour deux écrits sur la repentance et la modestie : une glose en français du psaume protecteur et une hagiographie de Marie-Madeleine.

Les pages du commentaire du Psaume 26 seront illustrées par Godefroy le Batave. On y voit Louise de Savoie et François Ier contemplant le crucifix. Les illustrations célèbrent la piété filiale de François envers sa mère et leur dévotion. La reine-mère sera si satisfaite qu'elle attribuera une généreuse pension à l'artiste.

Pour mémoire le Psaume 26 commence ainsi :

Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?

Le traité sur Marie-Madeleine de Demoulins de Rochefort est consultable ici. Il est assez étrange. On y trouve par exemple une condamnation des pleurs qui sont pourtant un attribut important de la pénitente.

"Larmes humaines sont inutiles", écrit l'auteur, et l'enluminure jointe précise "Prier sert, pleurer est folie" autour d'une représentation de Marthe, Magdeleine et Lazare.

Le traité raconte (en s'inspirant d'on ne sait quelle tradition) comment Lazare et ses soeurs "abandonnèrent les sépultures de ceux qui les avaient engendrées" et se partagèrent leur héritage : "Lazare prit ce qui était en Hiérusalem, Marthe ce qui était en Béthanie, et le château de Magdalon fut pour la belle Magdelene". "La pauvre Magdalene était trompée, car elle aimait les fils des hommes et dansait avec eux non advertie que le fils de Dieu qui en beauté surmontait toutes créatures humaines était venu en ce monde pour son salut."

Ce texte est si intéressant que je préfère en réserver l'analyse pour un autre billet, afin de ne pas trop surcharger celui-ci.

Patricia Eichel-Lojkine souligne (p. 59) que le pèlerinage à Saint Maximin et la Sainte-Baume et l'expérience spirituelle du recueillement autour de Marie-Madeleine a "transformé la famille (royale) unie dans l'humilité". Du côté de Marguerite d'Angoulême, cela se traduira par une approche de son frère comme un nouveau roi David placé "sous le tabernacle de divine protection". Et Marguerite va désormais nourrir une véritable fascination pour Marie-Madeleine.

L'enseignante écrit (p. 59) : "La lecture de la vie de la pénitente et la vue des reliques en Provence la marquent durablement puisqu'elle y fera encore une allusion dans un de ses contes ( l'Heptaméron 32e nouvelle)". Je suis pour ma part assez réservé sur cet argument car la seule allusion à Magdeleine se trouve à la fin du conte quand Ennasuitte demande "Dites moi si la Magdeleine n'a pas plus d'honneur entre les hommes maintenant, que sa soeur qui était vierge ?". Mais cette seule mention sur 72 nouvelles est tout de même légère, compte tenu de la popularité de la sainte pénitente dans la chrétienté, cette vingtaine de mots sous la plume d'une écrivaine très croyante ne trahit pas l'existence d'une dévotion particulière. Sauf à considérer l'ensemble du conte comme un récit à clé, et voir par exemple dans les mentions des os de l'amant et du crâne une allusion aux reliques de la sainte (j'ai montré dans le même sens dans mon récit sur Lacordaire que son rapport au crâne de Mme de Sévigné pouvait anticiper sur la thématique du crâne chez l'ascète de la Sainte-Baume), mais il est assez hasardeux de s'aventurer sur ce chemin ne serait-ce que parce que je souscris à l'opinion du préfacier Michel François dans l'édition de 2005 selon laquelle les contes de l'Heptaméron sont des histoires vraies).

Demoulins de son côté va se lancer dans la recherche des "trois Maries" (Marie de Magdala, Marie la pécheresse et Marie de Béthanie soeur de Marthe) et montrer que le nom de Marie-Madeleine ne peut condenser ces trois personnages comme l'a cru à tort le pape Grégoire le Grand. Le savant sexagénaire Jacques Lefèvre d'Etaples dans son traité De Maria Magdalena de 1517 ira dans le même sens. Marguerite et Louise de Savoie soutiendront Lefèvre et Demoulins sera nommé grand aumônier de France en 1519. L'appui à Lefèvre, attaqué par la Sorbonne après la condamnation des thèses de Luther en 1521, n'allait jamais se démentir de la part des Valois..

Patricia Eichel-Lojkine raconte ensuite l'arrivée de la famille royale à Marseille où l'on vénère les reliques de St Louis d'Anjou. Elle y entre sous escorte de 1 500 chevaliers, 2 000 jeunes filles aux cheveux dénoués les accueillent et les accompagnent à la chapelle Notre-Dame de la Garde. L'historienne raconte la bataille de galères à coup d'oranges à la place des obus dans le port et la rencontre entre François Ier et un rhinocéros à corne unique de Goa à l'île d'If que le roi du Portugal veut offrir au pape.

Mais restons en à ces sujets de réflexion autour de l'influence de Marie-Madeleine sur la reine de Navarre. Je crois qu'il y a beaucoup à creuser de ce côté-là et que Patricia Eichel-Lojkine n'a fait qu'ouvrir le chemin. D'ailleurs ne faut-il pas voir encore une synchronicité autour de la famille de Béthanie, dans le fait que c'est un Charles de Sainte-Marthe , théologien poitevin disciple de Lefèvre d'Etaple, qui fut son protégé à Alençon et à Nérac, qui prononcera son éloge funèbre en 1559 ?

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"Mystique et Magie" de Jean-Gaston Bardet

24 Janvier 2021 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Alchimie, #Spiritualités de l'amour, #Sainte-Baume, #Shivaïsme yoga tantrisme, #Anthropologie du corps, #Philosophie, #Histoire des idées

"Ne t'arrête pas de hurler sur le cadavre du genre humain que tu vois s'en aller vers des malheurs si grands que la langue ne peut les décrire" (Ste Catherine de Sienne, Le Livre des dialogues, CVII)

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Un lecteur de ce blog que j'interrogeais il y a peu à propos de la numérologie et des heures miroirs m'a conseillé la lecture de Jean-Gaston Bardet (1907-1989), architecte urbaniste qui étudia avec le docteur Alphonse Gay (un clinicien enseignant à la Faculté catholique) le fonctionnement des mystiques chrétiens mais aussi publia divers ouvrages sur la spiritualité (ce qui lui valut de devenir un conseiller du pape Jean XXIII). Je me suis procuré Mystique et magies, paru chez Trédaniel, 1972 puis réédité deux fois, et me suis décidé à le commenter sur ce site, particulièrement parce que cet ouvrage s'intéresse de très près à la problématique du double spirituel, que j'ai un peu abordée dans mon essai sur les médiums de 2017 et qui a pris une importance certaine dans mon expérience personnelle depuis lors. J'essaierai de présenter ici pas à pas le contenu de ce livre, tout en m'excusant auprès des lecteurs pour mes maladresses, mes approximations, et mon ingénuité, car je suis tout à fait Béotien dans les sujets que je vais exposer ici.

Le livre commence, en introduction, par cette problématique du dédoublement. Il en est de deux sortes, nous dit l'auteur : il y a la sortie du corps naturelle dans l'espace et le temps, auquel on peut parvenir dans des rites initiatiques ou par la consommation d'enthéogènes - ça, cela relève de la magie ; et puis il y a l'extase surnaturelle hors du continuum espace-temps, et cela, ça relève de l'expérience mystique.

D'emblée il annonce qu'il ne pourra pas examiner ces deux aspects de la sortie du corps sans avoir examiné la problématique de l'alphabet hébraïque, parce que "chacun sait, écrit-il p. 20, que la plupart des formules ou pantacles magiques (même si on les donne sous couvert de celtisme) renferment des expressions et des lettres hébraïques".

Qu'il me soit permis d'ouvrir une parenthèse ici. Je me souviens que Maurice Caillet, franc-maçon repenti converti au catholicisme, avait un jour dans une conférence témoigné qu'une femme avait été prise d'un malaise dans le cadre d'un cours lorsque l'orateur avait écrit des lettres hébraïques au tableau, ce dont ce dernier s'était excusé ensuite car il s'agissait effectivement des lettres d'un mot magique. Depuis lors, je suis tout à fait convaincu de la puissance des lettres hébraïques, et cette vidéo dans laquelle le rav Menahem Berros (dont on a déjà croisé le nom sur ce blog) raconte comment il a pu réaliser un exorcisme à partir d'une spéculation sur les lettres hébraïques finira, je pense, de vous en persuader...

Suit dans cette introduction une thèse un peu compliquée sur le fait que l'alphabet hébraïque n'est pas purement consonantique (sans quoi le tétragramme YHWH serait imprononçable), ce dont les Juifs eux-mêmes ont perdu le sens à partir de la codification d'Esdras (au IVe s av JC), avec notamment la perte du fait que dans le tétragramme, le vav porte aussi le "o" qui ouvre la voie à l'incarnation de Dieu. "La signification de l'Ecriture esdraïque étant perdue, deux grands courants se formèrent : le courant talmudique, moraliste et le courant kabbalistique ésotérique et mixturé de gnose alexandrine" (p. 28), le Talmud ayant oublié d'utiliser dans la Torah les lettres anormales et les kabbalistes (pour la gematria) les 5 lettres finales qui s'ajoutent aux 22 lettres. A partir d'une analyse serrée du bras de fer entre Moïse et les magiciens du Pharaon (autour de la question des divines proportions) et des compétences de Joseph et Daniel en matière d'interprétation des rêves, Bardet pose (p. 45) que les "Hébreux n'avaient rien à apprendre des Egyptiens ni des Chaldéens en matière de science divine" (ce qui est effectivement normalement le postulat de tout chrétien attaché à la Bible), ce qui lui permet de révoquer toute la numéralogie pythagoricienne prisée par l'ésotérisme français (Claude de Saint Martin, Papus), que Bardet considère comme fausse ("le pythagorisme est une véritable caricature de la Torah", écrit-il).

A la racine de l'erreur de la magie, nous dit Bardet, il y a l'acte de rébellion d'Eve qui, faisant confiance au serpent, croit qu'elle deviendra "comme Elohim", et, ce faisant, agit aussi sans référer à Adam qui est normalement sa tête (ce qu'a redit Paul dans sa première lettre aux Corinthiens). "C'est l'amorce du matriarcat, nous dit Bardet, période la plus funeste des sociétés humaines. La femme, physiquement plus faible cherchera ses pouvoirs dans le psychique, d'où les 'mille sorcières pour un sorcier' de Michelet" (p. 46).

J'ouvre ici une parenthèse pour noter que Bardet à la différence des Chrétiens d'inspiration hénochienne de nos jours (voir mon dernier livre là-dessus) identifie bien la faute d'Eve comme origine de la magie, et non pas l'union des Fils de Dieu/Veilleurs avec les Filles des hommes (Genèse 6:1-4).

L'opposition entre magie et mysticisme se découvre , nous dit Bardet, dans la différence entre le moment où Moïse extrait de l'eau en frappant un rocher de son bâton (Exode 17:5) avec un geste technique qui est celui du sourcier du cas où, dans Nombres 20:7, il est censé faire surgir de l'eau d'une seule parole sur ordre de Dieu (mais il commet ensuite l'erreur de frapper deux fois le rocher de son bâton de peur que cela ne marche pas...).

Venons en maintenant à la question de dédoublement, de la dualité, abordée dans le chapitre II, qui a déjà son principe dans la dualité entre le monde d'en haut et celui d'en bas ("sur la Terre comme au Ciel"). L'humain comprend le rouach (l'esprit, pneuma, la lettre pi, qui vient du he hébraïque), et le nefesh (l'âme vitale, psyché, psi, qui vient du shin hébraïque). Le rouach, pneuma, commande tout. Il est non localisé par essence. Le nefesh-psyché coordonne les plans de vie. "Grâce à elle peuvent s'exprimer instrumentalement les actes intellectuels et libres de notre pneuma...Elle assure, à l'étage végétatif, la continuité nécessaire à la chair. Enfin, elle peut, hors du corps, continuer à assurer la vie. Soit dans le cas des âmes séparées après la mort ; soit dans le cas du dédoublement." (p. 70,

Au passage Bardet condamne Descartes qui coupe l'âme-psyché-nefesh du corps, mais aussi CG Jung qui appelle "âme" (Seele) aussi bien le rouach que le nefesh. On pourrait au passage reprocher à Bardet dans son obsession de tout dédoubler d'oublier au passage qu'il existe aussi dans le judaïsme un troisième élément, la neshama, dont il ne parle jamais.

Attaché à la démarche empirique, justement à cause du dédoublement (qui pour Bardet n'est pas démoniaque mais très ordinaire), il s'intéresse à des cas comme Léo Ferrer, adepte du yoga, ou du réalisateur (qu'il présente comme un peintre) Guy Casaril , auteur dans la collection "Maîtres Spirituels" (Editions du Seuil) de "Rabbi Siméon Bar Yochaï et la Kabbale", qui faisait des sorties du corps par la tête. Il évoque la vision du double dans un brouillard bleuté, transparent, blanc ou blanc violet, l'élévation du double au dessus du charnel. Ce n'est pas une bilocation précise-t-il sauf que ce corps ne peut être touché sans quoi il serait blessé en réintégrant le corps (il rapproche cela du corps de Jésus ressuscité qu'on ne peut toucher en Jean 20:17).

Il ne faut pas que ce soit un dédoublement volontaire comme le font les gourous indiens. Genese 15:10 est mal traduit selon Bardet : c'est Abram lui même qui se divise. A juste titre il critique les expériences de projection dans l'astral des rosicruciens (AMORC) qui peuvent faire perdre la raison (d'ailleurs au 9ème degré de l'AMORC on ne se dédouble qu'à 30 cm). Avec un oeuf de 80 cm qu'ils font tourner les rosicruciens projettent dans cette forme leur double pour y rencontrer des larves astrales.

Puis Bardet évoque les âmes du purgatoire (qui est un état et non un lieu) qui vont rencontrer les vivants comme l'autrichienne Maria Simma. Celle-ci souffrait pour elles et ajoutait que les âmes catholiques souffraient plus mais moins longtemps que les protestantes. Elles ne peuvent rien faire pour elles-mêmes, seules les prières des vivants peuvent les sauver. Ensuite c'est au tour des anges de trouver place dans le livre avec des souvenirs de l'auteur sur son expérience de guerre en 1940 et sa visite au Padre Pio en 1952 à l'invitation de Raoul Villedieu (un ange matérialisé dans un corps le guida comme dans Tobie 12:19). Sur les anges déchus il renvoie à Giovanni Papini - son livre sur les démons dans l'art contemporain (p. 104). On trouvera ensuite dans l'ouvrage de Bardet une critique de la "bêtise" des entités spirites qui rappelle celle (plus inspirée) que fait Guénon, et une analyse expérimentale d'une canalisation de Lola Montès par une certaine Mme Laval de Montauban en 1932 et de celle de Suzon Clairac.

En venant aux exorcismes, JG Bardet estime qu'ils ne doivent être accomplis que par des prêtres irréprochables et que l'Eglise catholique les minimise trop maintenant du fait d'une surévaluation du rôle des démons qu'il y eut auparavant pendant la contre-réforme. Il cite longuement des exorcismes figurant dans un ouvrage de Mgr Léon Cristiani paru en 1959, ce qui est peut être une façon, me semble-t-il, de leur faire un peu trop de publicité. Une petite anecdote "Le brave Père Lamy, curé de La Courneuve, voyait souvent Satan dans un coin de son église et il l'apostrophait : 'va t en sale Bête !'. Alors Marie présente intervenait : 'Souviens toi que c'est un Prince' ". Le Père Lamy a sa fiche Wikipedia aujourd'hui. Je ne suis pas sûr que cette anecdote serve sa cause. Bardet aurait mieux fait de citer Bérule

Au total le chapitre II "La structure humaine" apparaît assez banal et sans grande envergure. Le chapitre suivant sur la magie (que l'auteur situe dans la sphère du paranormal, entre le surnaturel et le naturel, et dans laquelle il voit surtout un facteur de déséquilibre cosmique), est très marqué par la figure de Papus que l'auteur a lu lorsqu'il était lieutenant dans le Génie à Metz. Il insiste sur la nécessité de s'y livrer dans un cercle protecteur (circulus) après avoir été exorcisé selon le rite romain par les quatre éléments, avec sur soi un pantacle et de faire preuve d'ascétisme.

Faisons une mention de ses remarques sur le rapport de la magie à l'eucharistie car c'est un élément important du débat actuel (comme ça l'a toujours été) avec les protestants. Il rapporte l'expérience de Papus qui avait amené un sujet hypnotisé à la messe et avait vu une lumière sortir du coeur de fidèles pour aller entourer le prêtre au moment de la communion. Ce qui recoupe le propos du théosophe Arthur E Powell (que Bardet orthographie par erreur "AF Powel" il y a quelques coquilles de ce genre dans son livre...).... tout en ajoutant : "Mais ce que Powel ne précise pas, c'est qu'il n'y a aucune manifestation dans le cas des pseudo-évêques théosophes". La même expérience a montré aussi une condensation de lumière en provenance des fidèles sur les hosties protestantes (mais pas sur le pasteur), et le voyant orthodoxe a vérifié la même choses sur les hosties orthodoxes lors de la communion. Bardet dit (p. 144) refuser volontairement de rapporter les expériences de voyants catholiques pour qu'il n'y ait pas de soupçon de partialité. Et comme beaucoup de catholiques l'auteur rappelle que l'utilisation des hosties consacrées par les satanistes qui les détournent (c'est encore arrivé récemment au Canada) suffit à en prouver le pouvoir. Bardet évoque aussi des expériences pendulaires sur du pain béni. Selon lui, la force de l'eucharistie aurait dû dispenser Papus et les autres de pratiquer la magie.

"Au lieu de s'adresser à des esprits qui réclameront un lourd paiement différé, l'ami de Dieu - par la prière, par l'oraison, par le secret des pères du désert, s'adresse directement à l'Essence créatrice. Il renoue le contact perdu" et l'attitude apparemment passive du mystique est "la plus haute forme d'action" disait Bergson...

La magie s'est frayé un chemin au Moyen-Age sous couvert d'hébraïsme avec notamment Rachi de Troyes qui tirait profit de l'influence des foires de Champagne (Louis Chochod). Les chrétiens débattaient avec les rabbins, mais une fois découverte la kabbale, le concile de Latran IV impose l'étoile jaune en 1215, Saint Louis fait brûler le Talmud et l'Angleterre expulse les Juifs en 1290. En 1516 Venise crée un ghetto. Mais l'hébraïsme a déjà envahi l'Europe avec l'astrologie et l'alchimie "jusque dans les boucles d'oreille - à l'imitation des Maures et des Tsiganes - que portaient les Compagnons du Devoir".

Plus grave encore aux yeux de Bardet, les hérésies comme le catharisme dont le "consolamentum" provoque des décorporations sataniques calquées sur le Corpus Hermeticus (Jean Guiraud).

Bardet examine ensuite le Graal dont j'ai montré dans mon livre sur Barbara Aho qu'un courant évangélique (entre autres) lui prête une nature luciférienne. Pour Bardet il s'agit du Christ à double nature : shin (vert - Luc 23:31) et waw (rouge).

Selon Bardet, les Compagnons du Devoir détiennent un secret sur le Graal... Je pourrais développer le sujet dans un billet séparé. Mais cela me prendrait trop de temps et d'énergie, donc je préfère traiter la chose en quelques lignes ici même si cela risque de rendre le billet fort long. Disons que divers événements biographiques m'ont sensibilisé aux thématiques de Bardet sur le sujet. Concernant le Graal, j'ai vécu six mois à Troyes en 1994 (salut Valérie Gruyer et Héry Ramilijoana !) ce qui m'a sensibilisé à l'intérêt littéraire (sinon mystique). Et j'ai  connu les compagnons du devoir par le biais de la provençale New Age possédée dont je parle dans mon livre sur les médiums, j'ai même effectué une ascension initiatique de la Sainte Baume avec eux.

Jean-Gaston Bardet mentionne un "dit" (une tradition orale) des Compagnons du Devoir : "Le Saint Graal a été porté par trois tables, une ronde, une carrée et une bicarrée. Toutes les trois ont une même surface et leur Nombre est 21".

Bardet rappelle que les Compagnons sont nés dans la mouvance bénédictine et qu'une partie s'est compromise avec les Templiers : les "Enfants du Père Soubise, de Nogent-sur-Aube ou Nogent-en-Othe, composé exclusivement de charpentiers ("Bons-Drilles" ou "Passants") contre les "Enfants de Maître Jacques", qui ont été interpénétrés avec les Tziganes et les Francs-maçons, se réfèrent à la kabbale et effectuent leur Tour de France en sens inverse de celui des congrégations religieuses (pour mémoire il y a une statue de "Maître Jacques" de Molay, à la Ste Baume).

Le Compagnonnage bénédictin savait que la valeur du Shin est 21 (et non 300 comme dans la Kabbale et le tarot). Le Shin (corps du Christ) qui a la forme d'un vase utilise d'ailleurs les trois formes : ronde (le point sur l'axe), carrée (les têtes des Wawin), rectangulaire (la base). On renverra au livre (p. 162-163) pour la polémique mathématique que Bardet engage avec Raoul Vergez (dit "Béarnais") et Louis Charpentier sur l'exploitation du Shin dans les cathédrales.

Pour Bardet, le sens du Shin présent dans l'architecture de la cathédrale de Chartres (construite entre 1194 et 1220) s'est perdu ensuite dans l'art gothique par la "pénétration gnostique" substituant l'étoile magique au Tétragramme sacré.

Selon lui, la vérité originelle du Graal est dans ce savoir maçonnique bénédictin champenois autour du nombre, de la figure et du poids, que l'hermétisme spéculatif va défigurer en en faisant un objet de voyage alchimique, comme la Toison d'or, tandis que seule la Table ronde est conservée (sans les autres formes), "symbole d'égalité-fraternité", puis on ira même au XIII ème siècle jusqu'à y introduire de la magie celtique (Merlin) et même Alexandre le Grand, symbole du syncrétisme.

Shin est la lettre centrale dans le nom de Jésus au milieu du tétragramme : Y H Sh W H, et 21, sa valeur est la seule lame au tarot non numérotée au fronteau et le Shin y est surnommé "le Fou" à titre blasphématoire (Chochod). Tout homme normal a un shin à l'endroit au vertex et un shin inversé au pied et c'est l'inverse chez les satanistes (on renvoie à la p. 167 du livre pour une approche pendulaire des diverses dispositions de Shin chez des personnalités des années 1970).

Pour rapprocher le travail de Bardet de celui de l'évangélique Barbara Aho auquel j'ai consacré mon avant dernier livre, je dirais qu'ils partagent une même aversion pour le talmudisme, mais une même fidélité à l'hébraïsme originel revivifié par le sacrifice de Jésus-Christ. Cependant Bardet a un regard plus nuancé que la prédicatrice texane sur les Templiers dont il souligne l'utilité initiale. Toutefois il reconnaît des problèmes originels de symbolisme dans cet ordre (la croix renversée sur l'épaule gauche), le danger qu'il y avait à laisser une "armée coloniale" de ce type, même pourvue d'une règle de fer, évoluer "en vase clos", et le placement dans ces ordre, à titre de redressement, disciplinaire, de dignitaires cathares repentis. L'orgueil des Templiers à qui on put faire avaler qu'ils auraient des savoirs orientaux secrets sans en payer le prix, la compromission de Gérard de Ridefort, jusqu'à l'adhésion à la Sourate IV du Coran (Jésus n'est pas mort sur la croix), firent le reste ce qui explique que les Templiers aient ensuite volé à Constantinople en 1207 et caché le St Suaire (preuve de la crucifixion de Jésus) réapparu seulement en 1353 (46 ans après la dissolution de l'Ordre).

Pour Bardet, toutes ces magies prolongées par la rose-croix et la franc-maçonnerie recherchent le dédoublement psychique, le contact avec des entités, la promotion (comme les chrétiens sociaux) d'un Christ humain, dans la lignée de l'arianisme, au cœur même d'une France qui, placée sous le même archange (Michel) qu'Israël, est appelée à sauver le monde (p. 185). Papus avait déjà vu qu'en franc-maçonnerie, "les mystères du dédoublement conscient de l'être humain, ce qu'on a appelé la sortie consciente du corps astral... ont été développés pour constituer les degrés écossais, ajoutés par le Suprême Conseil de Charleston (en Caroline du Sud) vers 1802"... " et ces grades conduisant au dédoublement sont précisément, couronnés... par des grades Templiers" Cette maçonnerie "écossaise" était en fait américaine, et hébraïque avec la fondation du B'nai B'rith en 1843.

Tout cela n'est que supercherie pour Bardet car les dédoublements volontaires (magiques) ne font rencontrer que des "larves astrales". Le psychisme ne sort pas de lui-même (idem dans les exercices ignaciens des jésuites p. 305).

Le vrai dédoublement s'obtient par la voie ascétique (celle de la mortification) et la voie mystique (la mort spirituelle), qui est le renoncement à la volonté personnelle (St Jean de la Croix, Eze 1:12). Là la chair s'aligne sur l'esprit, mais l'esprit a encore à progresser et s'affranchir de ses propres frasques, et il doit continuer à progresser vers les demeures les plus intérieures de son château (Ste Thérèse d'Avila). La grâce de l'entrée dans la 5eme demeure peut advenir au moment le moins attendu par l'extase des Ténèbres comme ce fut le cas pour J de J qui n'était jamais passé par l'étape de l'oraison. Elle arrivait à tout moment à Anne Marie Taïgi (p. 334).

Une petite parenthèse à ce stade : un lecteur de ce blog qui a bien connu Gaston Bardet, me précise : "Gaston Bardet avait  demandé au docteur  Charles Villandre  un crucifix  reproduit d'après les  travaux du Docteur Pierre Barbet au sujet du  Linceul de Turin. Il me semble que ce crucifix était grandeur nature et comportait les détails anatomiques les plus précis révélés par  les photos en négatif de la Sainte relique. Gaston Bardet entendait  battre le cœur de Jésus à l'intérieur de cette très fidèle reproduction . C'est à partir de ce moment qu'il  ajouta  le prénom de" Jean" au sien propre: "Gaston". Dans ses livres, il parle de J de J. Il s'agit de lui-même soit "Jean de la Joie" Il avait en effet reçu les "grâces de jubilation" si bien décrites par Sainte Thérèse d'Avila."

On oublie trop souvent, nous dit Jean-Gaston Bardet p. 336, que l'intelligence puissante de St Thomas d'Aquin s'enracinait dans une propension très forte pour l'oraison. Il pouvait, sur cette base, se provoquer des extases à volonté comme beaucoup d'autres saints selon Richard de Saint Victor. Selon son biographe (Vita Sancti Tomae), Guillaume de Toccoprocureur du couvent des frères Prêcheurs à Bénévent représenté  en bas à gauche du tableau de Zurbaran ici , très sensible à la douleur, il se provoquait des extases en lieu et place de nos anesthésies, lorsqu'un chirurgien devait effectuer sur lui une opération chirurgicale. Bardet précise dans une note de fin de chapitre que lui-même a tenté d'entrer en extase pour une opération mais que cette initiative combinée aux effets de l'anesthésie l'a plongé dans une syncope bleue. Il pense que St Thomas était un homme à la peau fine comme les sélectionnait Swami Vivekananda pour en faire ses disciples.

P. 338 Gaston Bardet s'essaie à des observations médicales sur les effets de l'oraison. Il relève notamment l'apaisement des névroses, des angoisses, lié à un ralentissement de la vie végétative (ce dont, note-t-il, les taoïstes et les "yoguins" abusent). Il étudie aussi les maladies de l'Esprit que peuvent occasionner les extases mais aussi l'effet étrange de la communion spirituelle sur ces maladies comme une bronchite qu'il avait lui-même contractée dans une extase mais qui fut ensuite stabilisée pendant trois semaines au point que son médecin lorsqu'il l'examina pensa qu'elle n'avait que trois jours. Il condamne au passage le mot de "faiblesse" forgé par Ste Hildegarde pour les léthargies extatiques, y voyant les premiers effets funestes d'un humanisme naissant (le bébé qui s'endort contre le sein de sa mère vivrait-il dans la faiblesse ? demande-t-il).

Ces effets de l'oraison lui paraissent diamétralement opposés à ceux des "états hypnoïdes" (pratiqués en sophrologie, chez certains médiums etc) qui "consistent en un clivage de plus en plus accentués du cerveau antérieur (hémisphères cérébraux et cerveau intermédiaire ou diencéphale) et du névraxe : moelle et cerveau postérieur. Ce clivage  entraîne une dissociation de plus en plus grave de l'intelligence et de l'imagination, de la volonté et de la sensibilité, de la mémoire des concepts et de la mémoire des images, une suppression de la sensibilité, puis, progressivement, des cinq sens ainsi que de la motricité". Dans le sujet animal coupé de son cerveau antérieur, l'hypnotiseur peut insérer une image, une suggestion, comme fait le démon dans la tentation qui agit par l'imagination (cela une voyante me l'avait déjà dit...). Joseph Breuer sur cette base introduisait des images inconscientes dans le cerveau animal qu'il pouvait ensuite refaire surgir et manipuler. L'AMORC (le rosicrucisme américain) l'utilise pour plonger les adeptes dans des états qui les font rencontrer des entités.

Le magnétisme plonge aussi dans un sommeil comme l'hypnose mais sur un mode plus progressif. Bardet en décrit les étapes et témoigne qu'il a pu faire parler en anglais un sujet en état de cataleptie magnétique (p. 350) ce qu'il rapproche des cas de possession décrits par Mgr Saudreau, cité par L. Christiani (et cela est à rapprocher aussi du programme MK Ultra de la CIA). Cela conduit à des états de somnambulisme, perception à distance etc.

Au delà, c'est la dissociation du corps subtil (le "ka" égyptien) chère aux adeptes du yoga, et obtenu électriquement par le colonel de Rochas à l'aide d'une machine Wimhurst. Hector Durville les photographia. Le journaliste anglais adepte du yoga Paul Brunton (Raphael Hurst), a raconté son expérience dans la Grande Pyramide de Khéops de déboublement dans les années 1930, qu'il vécut comme un début de mort, avec une remontée de l'âme vers la poitrine et le cerveau et la sensation de basculer dans l'infini. Bardet explique en note de fin de chapitre que "son dédoublement inopiné provient sans doute des radiations dangereuses qui baignent le tiers inférieur de la Pyramide" (nb : sur les pyramides et l'électricité voir notre billet ici) et observe qu'ensuite Brunton n'aura que des expériences décevantes en Inde. Pour lui, c'est une expérience de psyché (nephesh), pas de pneuma (rouach). La part du nefesh qui sort est un ectoplasme froid, reptilien, sans intelligence, physique et donc affecté par le chaud et le froid (je vous renvoie à mon billet de 2018 dans lequel je relevais cette anecdote racontée dans la revue Smash Hits de 1988 par la chanteuse californienne bouddhiste ex-cocaïnomane Belinda Carlisle, de son contact en 1977 - à 19 ans - à Londres avec un ectoplasme froid).

Bardet revient ensuite sur les bilocations, celles du Padre Pio dont on a beaucoup parlé sur ce blog, celles de Mère Yvonne-Aimée de Jésus (aussi citée sur ce blog) celles du dominicain péruvien Martin de Porres, bilocations liées à une union supérieure avec le Dieu trinitaire. La même méthode d'opposition du mysticisme chrétien à la magie païenne et juive revient dans le chapitre VII sur la kabbale où il invoque l'autorité de St Bonaventure (et même des qaraïtes p. 406) contre Gershom Sholem et les tarologues.

Ceux qui se confrontent couramment au yoga, au New Age, à tous les coachs de "développement personnel" très en vogue en ce moment et de bien être pourront lire avec profit le chapitre VIII. « Approché par la Route de l’Est (identification), avait écrit en août 1948 Teilhard de Chardin dans "Comment je vois", l’Ineffable n’est pas Aimable. Atteint par la Route de l’Ouest (union), Il est dans la direction prolongée de l’Amour. Ce critère très simple permet de distinguer et de séparer comme antithétiques des expressions verbales presque identiques chez un chrétien et un indou » . Le penseur, nous dit JG Bardet, après s'être égaré dans une "synthèse philosophico-scientifique" et une aberration comme le "rôle cosmique de la sexualité" retrouvait ainsi la voie de la Trinité : aucun salut ne vient de l'Orient. La France après l'Allemagne (où la syllabe "oum" servait à conjurer depuis le XVIe siècle) est devenue en 1945 une terre de mission pour le yoga. L'opération nous dit Bardet était coordonnée par les francs-maçons qui savaient que la théosophie n'avait pas suffi à garantir l'importation du culte de la déesse mère sous nos latitudes (il s'appuie à ce sujet sur le livre de Jacques Lantier "L'extraordinaire aventure de la théosophie" paru en 1970). Le celtisme en Bretagne et au Canada n'est qu'un auxiliaire de cette tendance : "ce dernier pue l'hitlérisme sous couvert d'aryanisme", note l'auteur p. 420 qui cite un extrait non daté de la "Revue du Québec Libre" celtisante lequel disait : "Pourquoi parler des camps de concentration dans l'Allemagne national socialiste où, d'ailleurs, aucune chambre à gaz n'a jamais existé ?"...

Pas toujours ordonné dans ses démonstrations (c'est le moins qu'on puisse dire), JG Bardet fait un détour par la vie affective désastreuse des piliers du mouvement théosophiques que furent Helena Blavatsky, Annie Besant et Anne Kingsford. Puis il se confronte à la civilisation indienne : "Ce pays de mathématiciens, d'idéalistes - et non de mystiques, c'est à dire de réalistes - a dévié la notion d'éternité : Eternel Présent" (p. 422), tandis que les Indiens s'interdisaient justement de penser l'éternité en ajoutant des zéros (leur invention) aux années, ce qui entraîna un désespoir collectif devant le réel représenté par la doctrine de la réincarnation des bouddhistes et des jaïnistes.

Le Hatha-Yoga, nous dit Bardet, ne conduit pas à "servir" Dieu "mais à se transmuer en dieu par la violence de son énergie sexuelle, et le Jnana-Yoga n'est qu'un enfermement orgueilleux dans la connaissance de soi. Seul le Bakhti-marga comme recherche de l'unité avec le Bien-aimé trouve grâce à ses yeux. Il évoque au passage un échange qu'il avait eu avec le Swami Siddheswarananda qu'il avait rencontré dans les années 1950 pour lui dire qu'il se trompait sur St Jean de la Croix et qui mourut ensuite "très vite d'un cancer consécutif à ses pratiques" (p. 424).

Pour JG Bardet, le Hatha-Yoga consiste à "transmuer l'énergie due à la respiration et l'énergie sexuelle en énergie dite cérébrale", et il se livre à une analyse de l'énergie de nature électrique (qui est aussi celle des magnétiseurs) dont on constate la circulation avec l'acupuncture chinoise et d'énergies purement spirituelles dont le "gayographe" avec lequel il a travaillé pourraient enregistrer les variations. De ces énergies invisibles l'hindouisme dégage la notion de corps subtil mais qui n'est qu'une partie du corps glorieux chrétien et qui, bien qu'il survive au corps "lourd" après la mort physique, est voué à terme à la dissolution. Le Hatha-Yoga, union du soleil (ha) et de la lune (tha), est un travail sur la Kundalini-Shakti, le Serpente originelle (Alain Daniélou, Yoga, méthode de réintégration, L'Arche, 1951). "Aujourd'hui, le yoga qui nous est transmis n'est pas le yoga initial, le mode d'union de la Révélation primitive, mais le Yoga sexualisé de l'ancien matriarcat, c'est à dire la pire dégradation satanique de la Révélation de la Vierge Marie" (condamnée par le Concile d'Ephèse de 431 qui en la proclamant theotokos rompt toute confusion possible avec la déesse mère). La contraction du périnée (yoni) à la base des postures (asanas) n'est pour JG Bardet qu'une activation d'une vulve en tout un chacun, et un massage des parties sexuelles qui active une énergie laquelle conduit à des vibrations de l'hypophyse analogues à celle que provoquent le chant et la psalmodie - à ce stade on peut émettre une réserve : toute séance de yoga n'implique pas des contractions du périnée.

En bout de chaîne, aux yeux de Bardet, il y a le tantrisme, dernière invention indienne (selon Mircea Eliade, mais ce point est controversé) sous l'influence du taoïsme (je précise que cela est confirmé par Van Gulik). Pour JG Bardet qui s'inspire toujours des travaux de Daniélou qu'on a cités sur ce blog il y a 13 ans, il y aurait là une sorte de revanche du shivaïsme dravidien sur les vedas aryennes : "le sang noir l'a emporté (comme chez les Soufis) pour pousser à l'orgie" (sic). Cham qui s'est moqué de l'ivresse (mystique) authentique de son père, Noé, a bien mérité d'être maudit" (p. 434). Ce passage révèle une connaissance très superficielle du tantrisme, avec des clichés raciaux dignes de Benoist-Méchin, et du style de pensée très années 40 de l'administration vichyssoise. Sans doute le pire passage du livre.

Il y aurait selon Bardet une catalepsie yogique qui accélère le pouls là où les catalepsies de magnétiseurs fonctionneraient plutôt sur des ralentissements du pouls (mais là encore cette remarque ne correspond guère aux pratiques actuelles en Occident pour ce que je peux en savoir).

Pour terminer JG Bardet fait l'éloge de l'hésychasme, au moins dans sa version originelle car selon lui au Mont Athos, en Grèce, il est dénaturé par une volonté de "faire descendre la prière dans le coeur"... Il y a peu, comme je lui parlais de Bardet, un de mes lecteurs m'a adressé le "scan" d'une dédicace du livre de l'indianiste béarnais Jean Biès sur le Mont Athos (Editions Albin Michel) ainsi rédigée : "A Monsieur Gaston Bardet, qui me révéla, entre autres, dans son huitième chapitre de "Je Dors", le secret de la prière perpétuelle, je suis heureux de faire don de ce premier livre mien, - un essai sur nos frères séparés, une description d'un des derniers promontoires dominant encore l'An 2000. Jean Biès. Arros de Nay, 6 novembre 1963".

Jésus-Christ disait qu'on reconnaissait un arbre à ses fruits. Jean Biès, guénonien, s'est suicidé en janvier 2014, à l'âge de 81 ans, n'ayant pas supporté le décès de sa femme Rolande, qui était une admiratrice de la très jungienne Marie Louise von Franz... Disons le tout net : je ne suis pas très adepte de l'hésychasme (même si je défends évidemment la prière permanente mais sous d'autres formes), et cette affaire de suicide ne révèle pas une présence spirituelle très positive dans la maison de Jean Biès. Si Jean Biès est le "fruit" de l' "arbre" Gaston Bardet, il y a matière à s'inquiéter.

Un de mes amis orthodoxes me disait il y a quelques années qu'il y a danger à pratiquer la "prière du coeur" sans l'encadrement d'un Staretz. Je le crois volontiers. Gaston Bardet, lui, suggère de se préparer à l'extase mystique par la simple répétition mentale perpétuelle "d'une phrase mariale" (p. 480). "Une paix, purement psycho-somatique, commence à se faire sentir. Quand vient le soir, il ne faut plus rien faire qui puisse empêcher l'invasion de l'Esprit. Pour faciliter cette plongée, il faut se garder de faire oraison à genoux ou dans toute position nécessitant le contrôle de l'équilibre". S'asseoir dans un fauteuil, dans le silence, réciter avec un rythme lent, pendulaire, des litanies. "Ne rien chercher, aucun exercice touchant de près, ou de loin, à l'hésychasme et au yoga" (sans doute vise t il l'hésychasme "dégénéré" qu'il n'avait pas encore bien identifié en 1963 quand Jean Biès lui dédicaçait son livre). Pour finir il décrit les effets de cet abandon, et même les observations qu'il a pu en tirer au "gayographe"...La démarche même de se mettre dans un fauteuil le soir pour se rapprocher de Dieu parce qu'on l'a lu dans le livre de Gaston Bardet ne serait-elle pas en soi contraire au principe même d'abandon à la volonté du Créateur qui exclut par principe toute initiative ou tout "plan" personnels ? Nous terminerons ici la lecture sur cette question.

Voilà, en résumé (un résumé fort long j'en conviens mais je m'en servirai comme d'un aide-mémoire), le contenu du livre que je voulais vous exposer. A l'heure d'émettre une appréciation globale, il est difficile de juger l'expérience et le savoir exposés par Jean-Gaston Bardet. Beaucoup sont prompts à catégoriser "c'est de Dieu" "c'est du diable"... Au niveau théorique, on ne sait ce que vaut son travail sur le "shin" et sur le tétragramme. La volonté de travailler sur une langue réputée venir directement de Dieu, l'hébreu, en la soustrayant aux erreurs de la sorcellerie kabbalistique (et maçonnique) est louable. Je suis bien incapable de dire si elle est réussie (j'espère seulement que la connaissance de la kabbale par l'auteur n'est pas aussi biaisée que celle du tantrisme...). Au niveau pratique, les extases sont réelles. Sont-elles de Dieu ? On ne sait ce qu'il faut déduire du fait que Bardet mente à leur sujet en les imputant à un certain J. de J. alors que c'est lui qui les a vécues. Ce geste, en tout cas, lui, n'est pas de Dieu. De même on peut s'interroger sur l'impact de tout cela sur sa vie, son remariage avec une jeune femme, dont il eut une fille qui aujourd'hui étale ses états d'âme dans les médias du système 666, exactement dans le langage que ceux-ci veulent entendre. On sait que Ste Marguerite de Cortonne avait abandonné son fils en entrant au couvent : Mauriac reconnaissait que c'était l'ombre principale au tableau de sa sainteté. Est-ce que le sort donné à la progéniture est le critère de vérité d'une doctrine ? Question délicate de l'articulation entre théorie et pratique... Il est possible que Bardet ait été encore trop tributaire de Papus et des expérimentateurs de tout poil auxquels il ne faisait que tenter d'opposer un christianisme pur, puisque son christianisme lui-même se faisait expérimental et spéculatif, avec un pendule à la main. Le statut de sa recherche renvoie à celui de la recherche empirique. Y a t il une "science chrétienne" ? Faut-il fuir le travail mi-rationnel mi-inspiré autour du surnaturel ? On sait quel tribut la protestante Doreen Virtue paya au fait d'avoir grandi dans une famille adepte d'un mouvement américain qui se baptisait lui-même "science chrétienne" (elle attribue à cela son errance dans le "New Age"). Mais condamner l'observation expérimentale, n'est ce point également condamner St Thomas d'Aquin et même St Augustin qui lui aussi s'était interrogé sur les fantômes et les bilocations (voir ici) ?

Peut-être Augustin eut-il au moins la sagesse de ne pas consacrer des livres entiers à cela, et, après avoir vaguement soulevé les questions, laisser l'entière réponse à Dieu. Le livre de Bardet a en tout cas le mérite de présenter un état des connaissances assez érudit sur le parapsychisme et le surnaturel à la date du début des années 1970, avec une volonté sincère de ne pas céder aux sirènes de l'orientalisme, de la sorcellerie ou du New Age. A ce titre, il mérite une place dans nos bibliothèques.

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Marie-Madeleine, Isis et le tantrisme

30 Mai 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis, #Sainte-Baume, #Spiritualités de l'amour

Vous savez qu'il y a quelques années, dans le cadre de mes travaux sur la nudité, j'ai ouvert sur ce blog une rubrique sur le tantrisme.

 

Un livre circule, édité par les éditions Ariane: "Le manuscrit de Marie-Madeleine", sous-titre "Les alchimies d'Horus et la magie sexuelle d'Isis". Il s'agit de la traduction d'un livre paru il y a près de quinze ans aux Etats-Unis. 

 

En voici la présentation en 4ème de couverture : 

 

"Voici le récit personnel de Marie Madeleine. Il porte sur sa relation tantrique avec Yeshua ben Joseph, connu aujourd’hui sous le nom de Jésus-Christ. C’est l’histoire d’un amour si fort qu’il a survécu à 2 000 ans de mensonges pour être enfin raconté «à l’aube de la fin des temps». Initiée de haut rang du temple d’Isis*, Marie Madeleine était le Saint-Graal, la coupe qui porta le sang du Christ. Et le «soleil» prophétisé depuis longtemps qui devait naître d’elle était une fille baptisée Sar’h.

Marie Madeleine a personnellement fourni les informations contenues dans ce manuscrit, et ses enseignements ont été reproduits mot pour mot, comme elle les a transmis. On y décrit le processus alchimique que Yeshua et elle ont mis en pratique. C’est d’ailleurs cette alchimie qui prépara Yeshua à poursuivre sa vie après la mort afin de réaliser sa destinée et de tracer une voie de lumière depuis les royaumes de la mort, une voie que chacun de nous peut suivre.

À la requête d’Isis, voici son histoire, laquelle dévoile quelques-uns des secrets les plus ésotériques des temples.
À ce texte remarquable, Tom Kenyon a ajouté une comparaison avec les principaux courants d’alchimie interne, ainsi qu’un survol détaillé de la haute alchimie égyptienne et une clarification des alchimies d’Horus. À la requête de Marie Madeleine, Judi Sion raconte «l’histoire d’une femme», cette histoire commune à toutes."

 

Tom Kenyon dans sa préface prétend que ce manuscrit a été dicté ainsi à son amie Judi Sion par "channeling" en 2001. Psychothérapeute, il sait d'expérience avec ses patients qu'il faut être prudent avec cette technique d'écriture, mais un regard "froid" a posteriori lui a fait estimer que le texte méritait publication.Judi Sion, elle, se montre plus enthousiaste

 

Comme Margaret Starbird, ce qui se donne ici comme un "témoignage direct" de Marie-Madeleine, insiste sur sa formation comme prêtresse d'Isis porteuse du bracelet d'or en forme de serpent. Elle attribue aussi à Marie la mère de Jésus une initiation "de haut rang" dans les mystères d'Isis ce qui explique la fuite en Egypte à l'époque de la persécution d'Hérode. Elle serait devenue une incarnation d'Isis et non une prêtresse : elle "devint dépositaire d'un courant énergétique provenant d'Isis elle-même" (p. 25) qui subit une "insémination céleste galactique" (sic) etc.

 

L'ouvrage reprend aussi la tradition de son arrivée en Provence, de son accueil par les prêtresses d'Isis et par les druides (pythagoriciens ?), qui ont en commun avec ces dernières la tenue de lin blanche. Il évoque l'éducation de sa fille sarah, leur voyage jusqu'en Grande Bretagne. Rien en revanche sur la tradition d'une Marie-Madeleine qui s'élèverait sept fois nue couverte de ses seuls cheveux (comme Sainte Agnès) au dessus de son sanctuaire à Sainte-Baume.

 

Il me semble que la prudence de Tom Kenyon est pour le moins justifiée. J'aime bien sa formule selon laquelle le "channeling" ressemble à la méthode des pêcheurs qui lancent leur filet à la mer : on y récupère du bon comme du mauvais observe-t-il. Nul doute qu'il y a dans cet ouvrage beaucoup de schèmes de pensée très typiques du New Age américain et/ou mondialisé contemporain, et une vision du rapport sexuel aux énergies et aux chakras qui paraissent restituer davantage la "doxa"ou le savoir semi-expert des milieux dans lesquels Judi Sion évolue, qu'un savoir antique authentique. Pour autant bien sûr on ne peut dénier aux croyants le droit de penser qu'un message véridique de Marie de Magdala passe en partie dans ce texte.

 

Les techniques sexuelles égyptiennes évoquées sont à comparer avec des ouvrages historiographiques comme "Les Secrets d'Hator" déjà cité sur ce blog et avec l'hypothèse d'un shamanisme égyptien développée dans le livre "Les dieux masqués" que j'avais commenté en 2007 pour Parutions.com.

 

Si l'on veut raisonner sur des bases un peu moins intuitives, on peut se reporter au livre de Jean-Pierre Chevillot, "D'Isis au Christ" (L'Harmattan avril 2014) qui se penche lui aussi sur le lit "isiaque" du christianisme en en développant l'arrière-plan historique. JP Chevillot est un ancien chercheur au CNRS en sciences dure. J'ai tendance à être encore plus sévère avec son ouvrage qu'avec celui de Kenyon et Sion parce qu'il a un côté un peu fourre-tout, catalogue de connaissances mal mises en relation les unes avec les autres, avec des tableaux complètement inutiles et des références à Lacan qui n'éclairent rien du tout (d'ailleurs Lacan n'a jamais rien éclairé pour personne).

 

Il aborde un peu le livre de Kenyon et Sion en des termes peu charitables, le présentant comme une pure fiction alors qu'un minimum de probité eût été de mentionner que les auteurs en ont fait un compte rend d'expérience mystique (quel que soit le crédit qu'on accorde au contenu de l'expérience). Cette façon d'expédier les références, et de ne pas accorder plus de deux pages au rapport entre Marie-Madeleine et Isis est très peu satisfaisante, c'est le moins qu'on puisse dire. Il est vrai que, vu le peu d'éléments historiques que l'on dispose sur Marie de Magdala, trs peu de choses peuvent être dites sur son inspiration égyptienne de ce point de vue là. La seule certitude est que Magdala en Galilée avait une culture hellénistique païenne (probablement hénothéiste) forte, et recélait peut-être un temple d'Isis (mais on ne trouve pas de trace architecturales de cultes isiaques en Palestine). Il n'y a à glaner à ce sujet que du côté de la Gnose et des Evangiles apocryphe. On comprend en tout cas que l'isisme de Marie-Madeleine fascine les croyants soucieux de promouvoir une religion "féminine" et tolérante, certains allant meme jusqu'à y voir le support d'un christianisme entièrement axé sur la déesse-mère, ou sur un couple équilibré Jésus-Marie de Magdala, qui reproduirait le schéma Osiris-Isis, nature naturante/nature naturée.

 

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nb : thèse populaire désormais, diffusée même dans une série TV allemande comme Le 5ème commandement (1990, épisode diffusé le 22 juin 2014 en France sur France 3  "Le secret des Catacombes")-

 

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