"Tantra Yoga" de Daniel Odier (Albin Michel, 1998)
Le livre commence par une version in extenso d'un des trois textes cardinaux du tantrisme, le Vijnanabhairava Tantra (Vigyan Bhairav Tantra), texte du début de notr ère (il y a 2 000 ans), central dans l 'école du shivaïsme du Cachemire (la trika), qui se présente comme un dialogue entre Shiva et Shakti.
Odier fait remonter le shivaïsme au sceau d'un seigneur des animaux Pashupati de 3 000 av JC qui serait un proto-Shiva ityphallique (mais cette thèse est contestée) de la civilisation dravidienne de Mohenjo-daro, auquel l'auteur trouve des traits shamaniques (bien sûr ces recherches d'origines anciennes sont toujours assez arbitraires).

Le livre trace beaucoup de ramifications du shivaïsme. Bouddha fut disciple de Gosala, maître tantrique qui lui aurait enseigné l'abolition des castes. Kanishka
Odier cite un fondateur de "l'école du Krama" au VIIIe siècle, Shivâdanath aurait donné sa transmission à trois femmes yoginî (mais ce Shivâdanath est introuvable sur le Net et sur Gallica. Abhinavagupta au Xe siècle aurait aussi accordé une prorité aux femmes pour le tantrisme. L'empereur kouchan (dynstie venue du Xinjiang) Kanishka au IIe siècle réunit 18 sectes bouddhistes et leur fit adopter une ligne inspirée du tantrisme. Et Bodhidharma, père du premier zen chinois s'inscrit aussi dans la lignée shivaïte. Au VIIIe siècle Vasugupta reçut les Shivasûtra en rêve ou gravé sur une montagne et le Spandakarika ("chant tantrique du frémissement").
Le tantrisme partage avec le bouddhisme l'idée de la vacuité des êtres (ils n'existent que les uns par rapport aux autres) mais se sépare de lui sur le point de la vacuité de la conscience : pour lui la conscience n'est pas vide mais c'est un miroir nécessaire à la manifestation des êtres.
(à suivre)
"A story waiting to pierce you" de Peter Kingsley
Un livre publié en 2010 par le Golden Sufi Center à Point Reyes (en Californie).
Au VIe siècle, selon Hérodote, Platon et Lycurgue, un homme appelé Abaris, et venu de chez les Hyperboréens, visita la Grèce en portant une flèche à la main, voire en voyageant sur une flèche.
Hérodote (IV, 2-36) dit "Je ne m'arrête pas en effet à ce qu'on conte d'Abaris, qui était, dit-on, Hyperboréen, et qui, sans manger, voyagea par toute la terre, porté sur une flèche" (ou portant une flèche - le débat est repris en note de bas de page sur le thème du vol des chamanes).
Platon dans le Charmide " if you already possess temperance, as Critias here declares, and you are sufficiently temperate, then you never had any need of the charms of Zalmoxis or of Abaris the Hyperborean".
Strabon (Geographie, livre 7, ch 3) : "And it was on this account that Anacharsis, Abaris, and other men of the sort were in fair repute among the Greeks, because they displayed a nature characterized by complacency, frugality, and justice. But why should I speak of the men of olden times? "
Mais c'est surtout le néo-platonicien Jamblique qui développe son histoire et son rapport avec Pythagore.
Abaris, veut dire "l'avar" en grec. Les Avars sont un peuple de Mongolie. L'art de fabriquer des flèches est très avancé dans ces régions. On en fabriquait même qui imitaient le sifflement des oiseaux pour les débusquer. Certaines avaient un brui terrifiant, et elles étaient à cause de cela un symbole de pouvoir. On était enterré avec ses flêches.
Les chefs politiques et spirituels, les khans, envoyaient des messagers munis de flèches en or. Selon la tradition grecque Abaris est un ambassadeur des Hyperboréens. Il est aussi présenté comme venant guérir les Grecs et prophétiser chez eux. La flèche est un instrument chamanique.
Pythagore s'est identifié devant Abaris (selon Jamblique et Porphyre) comme l'incarnation de l'Apollon hyperboréen en montrant sa cuisse d'or, un rituel qui, selon Kingsley et d'autres spécialistes, renvoie au chamanisme : les corps en Asie centrale étaient démembrés et certains de leurs membres étaient remplacés par des pièces ne métal, éventuellement en or.
Abaris "skywalker" était guidé en état de transe par sa flèche (ou sa phurba), lui parlait, et réalisait des prodiges grâce à elle, même voler grâce à elle, car oui, dit Kingsley, en acceptant la lenteur et le calme on accède à la rapidité et donc tout peut devenir possible (voilà qui expliquerait presque, me semble-t-il, la théorie de l'absence de mouvement dans les paradoxes de Zénon d'Elée). Il la donne à Pythagore qu'il reconnaît comme incarnation d'Apollon, c'est-à-dire comme un tulkou, et Pythagore lui-même se reconnaît comme Apollon hyperboréen (Apollon est le dieu le plus grec et le plus étranger, celui qui retourne sans cesse vers le nord). Les disciples de Pythagore ont complètement manqué ce geste d'ouverture à l'altérité de leur maître.
L'Ouest a oublié le chamanisme. L'Est aussi. Le 19 juin 1578 le khan mongol Altan Khan octroie au moine tibétain Sonam Gyatso et celui-ci reconnaît Altan Khan comme réincarnation de Koubilay Khan en échange de l'éradication violente du chamanisme en Mongolie.
A l'ouest après la destruction de l'école pythagoricienne, Archytas (l'homme qui utilisa des oiseaux mécaniques à des fins militaires comme les Chinois) la reconstruit à Tarente. On a retrouvé dans cette ville, remontant à son règne, le portrait d'un mongol.
Une légende très ancienne d'Asie centrale dit qu'une civilisation naît d'un trou fait dans la montagne par un loup, dans lequel un chamane tire une flèche pour tracer le chemin. C'est l'impossible devenu possible. Notre monde a trop de possibilités, dit Kingsley, et pour cette raison il n'a pas d'avenir.
L'essai de Kingsley mérite d'être traduit en français. Une seule réserve en ce qui me concerne : sa vision un peu trop idyllique de Gengis Khan et de la conquête mongole au Moyen-Age.