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Simondon, la technique et l'individuation
Vous savez qu'avec mon livre "Individualité et subjectivité chez Nietzsche" j'avais, très tôt dans mon itinéraire intellectuel (puisque j'avais 21 ans quand j'en écrivis l'ossature, interrogé la question de la trans-individuation, qui me travaillait à l'époque.
Je pense que je n'ai jamais renoncé à cette question, par exemple quand j'ai interrogé l'action à distance et la sympathie de Paulin de Nole à Sadghuru en passant par Montaigne (avec une racine stoïcienne très marquée).
On voit bien que cette thématique se retrouve dans la pré-individuation de Simondon, thème que Nicolas Dittmar, spécialiste de Comenius (un auteur très influencé par une médium, et de la guérison symbolique (sic) ici met en perspective avec la phénoménologie (évidemment) et ici en rapport avec les pré-socratiques dans un dialogue avec les nietzschéo-matérialistes.
Ce soir je lisais les réflexions de Giorgio Griziotti de l'école polytechnique de Milan sur l'état de la spiritualité face au nouveau tournant anthropologique de la technologie qui fait un usage intéressant de Simondon pour penser le temps présent
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Simondon (dans Du mode d'existence des objets technique 1958) pose que les objets techniques au même moment que la religion sont nés d'une objectivation des lieux magiques émergeant du fond du monde primitif. L’univers magique est structuré selon la plus primitive et la plus prégnante des organisations : celle de la réticulation du monde
en lieux privilégiés et moments privilégiés.
Avec la technique et la religion les points-clés du monde se détachent du fond, dit Griziotti, pour devenir la technicité qui se cristallise dans un objet instrumental et efficace fonctionnant partout et à tout moment, pendant que le fond devient abstrait et se subjective en se personnifiant dans les formes du divin, du sacré et de la religion.
En devenant des objets techniques, les points clés du monde magique préhistorique perdent "leur capacité à former un réseau et leur pouvoir d'influence à distance sur la réalité qui les entoure."
Sous l’avancée du capitalisme cognitif, ils ont tendance à se réorganiser en réseau et à se reconstituer en une nouvelle unité, émerge un contexte où les objets techniques actuels (par exemple les dispositifs des TIC et les réseaux) intègrent le «fond» (l'univers espace-temps) rétablissant ainsi, en quelque sorte, l'unité
originelle.
Avec Agamben, nous pourrions dire, estime Griziotti, que nous sommes confrontés à une technique sacrée, qui "est placée en dehors de la juridiction humaine sans pour autant passer par celle du divin."
En se subjectivant et en "profanant " le rôle depuis toujours affecté au divin, la pensée technique capitaliste pousse inconsciemment celui-ci à opérer une régression vers les valeurs archaïques avec tous les moyens à sa disposition. Comme si la subjectivation religieuse essayait de récupérer sa propre vocation primitive d'exigence de totalité qu'elle sent lui échapper.
Je ne suis pas convaincu de la pertinence de l'exposé de Griziotti qui me semble frappé au coin de la facilité rhétorique. Mais cela donne envie de lire Simondon, que je connais mal.
Rafaella Carra, Padre Pio et le show business
Vous savez qu'il m'est arrivé souvent de me pencher sur la culture populaire dans laquelle mon enfance a baigné - par exemple avec mon livre sur les tubes des années 1980.
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Ce matin me trottait dans la tête une petite musique "Frappe, frappe ton coeur". J'ai entrepris d'en savoir plus sur cette chanson. Je m'attendais à découvrir une chanteuse française peu connue comme Elisabeth Jérôme chantant "Maladie d'amour". Je n'étais pas loin en ce qui concerne l'année : 1976 pour les deux chanteuses (j'avais donc six ans). Mais je me trompais totalement sur l'identité de la chanteuse. Il s'agissait d'une italienne, Raffaella Carra (1943-2021) qui a fait une carrière extraordinaire dans son pays (comme chanteuse dans les années 1970 et comme présentatrice de télévision à la RAI dans les années 1980 et 1990) et en langue espagnole, en Ibérie et dans l'hémisphère occidental outre-atlantique.
Notez que, malgré mes ascendances partiellement espagnoles, je suis bien peu latin puisque j'ignorais tout de ce phénomène musical que j'ai peut-être aperçu à la télévision française ou entendu à la radio (sans doute une seule fois mais ça avait visiblement marqué le petit bonhomme que j'étais).
Je me suis penché sur les diverses productions de cette article sur YouTube. Toutes sont du même ordre : dans le registre du culte du désir, de Vénus, quasiment du racollage sur scène, la rue Saint Denis devant un écran, en tenue rouge moulante comme la prostituée de Babylone, appel permanent à l'expression des pulsions érotiques. Un Italien parmi les témoins sur Internet explique qu'elle rompait avec les codes de la chanson romantique italienne, et on peut ajouter de la chanson romantique française aussi, genre Catherine Bardin en 1978 ou Marie Laforêt deux ans plus tôt.
Rétrospectivement on trouve à cette forme d'érotisme très soft une certaine légèreté, et même malgré tout une forme d'élégance parce qu'il y avait des paroles assez construites quoiqu'insouciantes, et un grand travail chorégraphique, à des années lumières comme le dira un commentateur à la télévision dans les années 2000, de la vulgarité du reggaeton. Cependant ce petit charme ne doit pas faire sousestimer l'impact disruptif de ces performaneces précisément par rapport à l'arrière plan romantique et fleur bleue des autres chansons. Je pense que l'équivalent était peut-être dans la sphère anglophone le "I love to love" de Dona Summer.Cuba avait aussi ce genre de chanteuse qui se produisait à l'Eurovision soviétique (Intervision), Farah Maria, mais c'était un peu moins sexuellement explicite tout de même. A noter que ce rôle de chanteuse aguicheuse sans retenue revenait classiquement à des afro-américaines ou à des bombas latinas plus qu'à des blondes aux yeux bleus, suivant une répartition raciste des rôles.
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En creusant un peu le personnage de Raffaella Carra, je découvre des bizarreries. En 1980 dans une interview (cf ici) à la télé chilienne, à l'époque de la dictature de Pinochet, elle échange avec le père Raúl Hasbún Zaror (né en 1933) à propos du pape Jean-Paul II (le prêtre explique qu'on ne peut la comparer à la Salomé de la Bible , qu'elle exalte l'esprit - exaltece de espiritu - et il dit qu'il chante ses chansons quand il n'a pas le moral). Phénomène étrange quand on sait que la même chanteuse était interdite d'ondes par la dictature militaire argentine voisine et se vantait de voter communiste.
On sait que les pays latins à l'époque baignaient dans le catholicisme ordinaire du soir au matin. L'articulation entre la pop music (et ses tendances occultistes) et le catholicisme m'intrigue.
On trouve sur le Net, une émission d'Alejandro Bermudez, directeur d'ACI Prensa ici qui explique en gros que toutes cette imagerie vénusienne qui entourait Rafaella Carra relevait d'une certaine théâtralité, d'une mise en scène professionnelle destinée à occuper un certain segment du marché du spectacle, mais qui ne correspondait pas forcément à sa personnalité profonde. Par exemple note Alejandro Bermudez, comme elle était devenue une icône de la communauté gay (comme chez nous Dalida ou Mylène Farmer) à partir des années 1990, elle avait prétendue être bisexuelle, mais aucun de ses biographes ne lui a connu de relation avec une femme.
Quand on écoute son émission au Chili, on remarque que juste après l'intervention du P. Raúl Hasbún Zaror le présentateur taquin lui demande si c'est bien de venir dans le Sud pour faire l'amour (puisque c'est le titre d'une de ses chansons), et elle répond qu'elle n'a pas eu le temps de le savoir car elle travaille beaucoup. Cela confirme bien cette image d'une personne chez qui le professionnalisme l'emporte sur l'érotisme.
Dans une de ses interviews sur une chaine argentine, elle explique que, fille d'un industriel de l'agoalimentaire, elle a été éduquée chez les bonnes soeurs qui lui ont donné le sens de la discipline et qu'elle a commencé par la dans classique car elle rêvait d'intégrer les ballets de Maurice Bejart. Pas tout à fait le profil de la rue Saint-Denis de la Belle époque.
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Un autre point intéressant fut sa dévotion au Padre Pio. Toujours attentif à l'articulation entre catholicisme, occultisme et pop culture, j'ai écrit quelques lignes il y a quelques années sur l'amour de la chanteuse Ivana Spagna pour le saint capucin. Raffaella Carra, pour sa part, avait rendu visite au Padre Pio de son vivant, et, le 23 juin 2002, elle a fait tout une émission sur Rai Unoà San Giovanni Rotondo qu'on peut encore voir ici en plusieurs, avec une brochette de moines, de prêtres et même un évêque dans le public. A sa mort ses cendres (l'incinération n'est pas une pratique chrétienne même si elle est tolérée par l'Eglise depuis Paul VI) ont été déposées pendant un temps devant le monastère selon ses dernières volontés (mais elle n'a pas eu d'obsèques religieuses).
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La façon dont l'artiste parle du Padre Pio est assez New Age, puisqu'elle l'aborde surtout sous l'angle de son "énergie". Et il y a pour le moins quelque ironie dans le fait que la première image de l'émission soit le sponsoring d'Alice, ADSL de Télécom Italie... surmontée de l'oeil omnivoyant... Sans doute une pure coïncidence évidemment... N'est-ce pas aussi un oeil omnivoyant qu'elle exhibait dans "Medley Beatles" en 1978, son hommage aux cinq occultistes de Liverpool (cf photo à droite, ou ici min 0'14 ? Sa chanson "Satan" en 1999 avait quelques vagues, avec des paroles comme celles-ci "Satan, je rêverai de toi/Satan, je me repentirai/Satan aux yeux bleus/Façonne-moi à ton gré/Satan, vulgarité/Satan, destin/Emmène-moi en enfer/Je paie pour l'amour/Je quitte tout et je viens avec toi/Divinité magique/Frisson de liberté/Âme sans pitié/Laisse-moi pour la charité". Tout dépendait du niveau auquel on lit ces mots (premier degré ? second ?)
Témoignage sur l'ayahuasca et la bipolarité
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Ci-dessous le témoignage de Cécilia, née en 1997 - émission Ca commence aujourd'hui diffusée le 01/04/2026 à 13h50 sur France 2. Elle était au Cameroun, déprime, découvre qu'elle se replie sur elle même, fait une thérapie avec une expatriée, lit un ouvrage sur les possibilités de se découvrir grâce à l'ayahuasca. Elle démisssionne, décide de faireune retraite de 5 jours bien encadrée en Espagne.
Elle arrive en mars 2023 et prend des produits dès le 1er jour vers 17 h. Elle vomit. Couchée sur des matelas, elle part en elle-même, et se trouve avec un sentiment de culpabilité, se retrouve face à un monstre, tout est rouge autour d'elle, elle se sent en enfer. Elle pleure 15 minutes. Le monstre représente pour elle toute la méchanceté humaine.
Elle reprend ses esprits et sent une immense compassion pour elle même et pour els autres, elle décide alors de creuser plus. La dernière prise est très paisible. Elle se sent renaître à elle-même.
Pendant quelques mois elle se rapproche de la foi, fait le chemin de Composetelle, le pèlerinage à Jérusalem. L'ouverture religieuse est nouvelle pour elle. Elle se sent plus ouverte aux autres, on lui a enlevé de l'inhibition.
Elle cherche de sidées poru écrire un livre. Elle se sent comme élue par Dieu pour raconter son histoire. Elle se pense comme une réincarnation de la Vierge Marie pour soigner les gens parce qu'elle avait voulu aider les gens au Cameroun, ça faisait sens. Son deuxième prénom c'est Marie Sarah, elle le perçoit comme une synchronicité.
Elle se rend dans des monastères pour leur expliquer qu'elle veut se faire nonne poru se rapproche rde Dieu et développer ses dons mais "à sa manière", On lui explique que ce n'est pas possible. Et alors elle se sent comme étant l'antéchrist, dans une phase maniaque symétrique de celle où elle se sentait être la Vierge Marie. Elle devient irritable, mange de moins en moins, maigrit, et décide de partir avec son sac de couchage pour réaliser sa mission. Elle va à Barcelone, monte une colline, y reste deux jours sans boire ni manger et se disant qu'elle devait jeûner pour lutter contre elle-même dans un combat spirituel. Le deuxième jour elle écrit à un ami chrétien qui l'avait accompagnée au Cameroun. Il l'appelle à se ressaisir. Elle a un déclic, se rend à Lourdes pour guérir en sortant de son "trip" mortifère. Dans un épuisement complet à Lourdes elle reste des heures assise. C'était en septemnbre 2023.Une religieuse appelle le SAMU et appelle ses parents. Le psychiatre la reçoit dans sa ville, et l'envoie aux urgences. La bipolarité est diagnostiquée, en partir héritée de sa grand-mère, et peut-être déclenchée par l'ayahuasca.
On a déjà parlé plusieurs fois sur ce blog de l'ayahuasca, notamment ici, et plus généralement des enthéogènes. Ici on voit un effet "indirect" : le déclenchement d'un syndrome de bipolarité, sous l'effet de cette substance. Au niveau de la phénoménologie des symptômes, on n'est pas loin de l'histoire de la jeune Turque mentionnée il y a un an - en ce qui concerne l'isolement dans une forêt près de la grande ville.
A noter que dans une autre vidéo sur RIM Live plus récente, elle donne des éléments qui permettent de mettre davantage en perspective son histoire. A ses 13 ans elle a fait une sortie de corps, qu'elle avait des intuitions mathématiques, qu'elle a vu un magnétiseur qui avec son pendule a identifié son don de voyance, puis qu'elle a pratiqué de la magie. On n'est donc pas dans la simple révélation d'une bipolarité... Si elle est partie au Cameroun, c'est après avoir vu une voyante puis s'être elle-même tirée les cartes pour trouver un homme qui puisse l'aider.
La théologie de l'amour d'Anders Nygren
Comme je le disais il y a peu, l'opposition entre Eros et Agapé qui a inspiré Denis de Rougemont est discutée aujourd'hui par des gens comme Jean-Luc Marion (ici min 29). Dans l'Expérience érotique, Marion écrivait : "Il faut avoir une bonne dose de naïveté ou d'aveuglement, ou plutôt ne rien connaître à l'amour et à la logique érotique, pour ne pas voir que l'agapè possède et consume autant que l'éros renonce et abandonne".
A côté de l'étude historique de Rougemont, il y a la théorie du théologien suédois Anders Nygren (1890-1978). Il l'a construite à partir d'une problématique de l'inspiration de l'amour "par le haut" ou "par le bas". A la différence de Rougemont, Nygren voit dans l'Eros, mouvement ascensionnel de l'homme vers Dieu (opposé à l'agapè) un héritage grec et non une perversion cathare. Si Rougemont voit dans l'Eros une source de fatalisme et d'abandon, Nygren y voit une source d'égocentrisme et d'hypertrophie du Moi. Les deux sont cependant d'accord pour le condamner.
Avant Marion, l'anglican CS Lewis (1898-1962) avait critiqué les catégories de Nygren, quoique sans affronter directement leur auteur (seulement à demi-mot dans Surprised by Joy). Lewis considérait le mal comme un parasitage du bien, mais dans un processus où le bien l'emporte malgré les avanies provoquées par la chute d'Adam et Eve. C'est pourquoi il croit au pouvoir de laraison et ne pense pas un surnaturel coupé du naturel : le miracle est naturel du point de vue d'une logique supérieure, celle de Dieu. Et la capacité de l'homme à aimer est une réponse à l'amour divin qu'il reçoit, comme imago dei. Créé par l'Amour, l'homme a besoin d'aimer, mais il le fait avec désordre. Il faut donc le corriger. L'eros, qui chez Lewis correspond seulement au fait de tomber amoureux, doit être corrigé par l'agapè. L'Eros s'il est trop honoré devient un démon car il prend un pouvoir religieux sur nous (cf son livre Four loves). Néanmoins cet amour le plus bas est nécessaire à l'amour plus élevé en vertu du principe de Thomas à Kempis : le plus haut ne tient pas sans le plus bas.
L'amour-besoin (Need-Love), que Lewis au début voulait opposer à l'amour-don (Gift-Love) comme forme inférieure traverse l'humain de part en part. Dans tous les cas il est en partie égoïste, même dans le rapport à Dieu, mais on ne qualifierait jamais d'égoïste une enfant qui se blottit contre sa mère. Contre Lewis qui voit dans le moindre plaisir un signe de pollution de l'agapè par l'eros, Lewis pense que le plaisir n'est pas en soi une marque d'orgueil et d'égoïsme. Le Sehnsucht, l'ardeur, que Lewis assimile à la Joi (Joy) mêle dans la poésie scandinave médiévale mélancolie et émerveillement extatique. Chaque expérience de joie se révèle insaisissable. C'est la quête d'une fusion avec la beauté absolue ou la bonté absolue qu'il expérimentait lui-même. Chez lui, à la différence de Nygren, l'homme n'est pas qu'un canal de diffusion de l'amour. Il répond activement à Dieu, et son attente (longing) dans la recherche de la Joie est sa façon de prendre la main que Dieu lui tend. Cela transcende l'opposition eros/agapè.
Un autre critique de Nygren avait été le jésuite anglais Martin d'Arcy (1888-1976). René Girard dont les théories sur la violence dans l'amour sont inspirées de Rougemont reconnaissait aussi avoir aussi lu d'Arcy. Celui-ci avait réfuté l'opposition entre l'eros (le lion) et l'agapè (la licorne). Les deux suivent la loi de l'univers : l'un reçoit, l'autre donne. L'un et l'autre à leurs extrêmes sont mortifères. Après avoir condamné de Rougemont pour son ouverture exclusive à l'agapè (qui d'ailleurs lui faisait rejeter même les mystiques), il s'intéresse à Nyger, mais finalement prônera une troisième voie entre sadisme et masochisme qui laisse une place à la fois à l'eros et à l'agape.
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Lors d'un séminaire en Grèce en 2015 ("Love ancient Pespectives"), Torstein Theodor Tollefsen est revenu sur le sujet, critiquant l'opposition de Nygren entre Eros et Agapè comme des motifs fondamentaux n'ayant rien en commun, avec un monde grec d'un côté et un apport christique de l'autre, tout cela sur fond d'un vide complet de l'humain réduit au rôle de simple canal (on retrouve là la critique de Lewis).
Dans le même séminaire le Norvégien John Kaufman fournit une critique des "motifs fondamentaux" de Nygren autour du cas qu'il mobilise de la prédication d'Irénée de Lyon, On pourra lire aussi avec intérêt l'exposé d'Andrew Louth de l'université de Durham sur l'amour (à la fois eros et agapè) comme manifestation et réponse à la Beauté chez Denys l'Aréopagite, et la théorie de Maxime le Confesseur présentant l'eros comme un perfectionnement du désir de l'âme et l'agapè comme perfectionnement du thumos de l'âme, c'est-à-dire de son énergie psychique.
Sainte Hildegarde et les pierres
J'ai acheté récemment une pierre de tourmaline, mais j'ai dû m'en défaire. Pour autant je ne nie point le pouvoir bénéfique de certaines pierres lié aux stoicheia. J'ai pu l'éprouver en 2014. Sainte Hildegarde de Bingen a développé ce thème dans ses écrits.
Je crois que c'est un sujet important. Par exemple si l'on reprend la procession des apôtres sur l'horloge de Prague (voyez ici) à la lumière des écrits de cette sainte pour chaque pierre qui y est symbolisée, on ferait sans doute des découvertes étonnantes.
Dans la vidéo ci-dessous (en espagnol) de la chaîne équatorienne des Chevaliers de la Vierge, le Père Ricardo Hucke, de la confrérie des Hérauts de l'Evangile nous offre une bonne introduction avec ce sujet. J'en retiens en particulier une bonne citation de Sainte Hildegarde sur le diamant, pierre de Lucifer dont la mission était de refléter pleinement la lumière de Dieu (ce qui explique son utilisation dans les sociétés secrètes et les productions culturelles qu'elles inspirent, notamment depuis Marilyn Monroe).
J'ai vu aussi qu'en Colombie la Dre. Katiuska Villasmil fait une vidéo sur le sujet, mais j'ignore si elle bénéficie du même blanc-seing ecclésiastique que les Hérauts de l'Evangile.
Amour-passion soufi et accès à Dieu par l'immanence
Une excellente conférence de Michael Barry, professeur à Princeton, spécialiste de très haut vol de la miniature persane. J'attire notamment votre attention sur ce conte étonnant extrait de la Conférence des Oiseaux (Barry l'appelle le Cantique des Oiseaux - le titre renvoie au langage des oiseaux du Coran transposé peut être dans l’ésotérisme où l'expression existe aussi, c'est une sourate qui parle de Salomon, auteur du Cantique des Cantiques) écrit en 1177 par le sage soufi iranien Farid al-Din Attar, le parfumeur.
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Barry le commente à partir d'une illustration d'Herat (Afghanistan) de 1527 par un cheikh soufi employé par la dynastie chiite séfévide qui venait de s'emparer de la ville, illustration qui de la version turque. Le conte raconte qu'un cheikh sunnite de La Mecque très légaliste, célèbre pour son rigorisme, reçoit de Dieu le message qu'il n'a rien compris. Le Créateur lui donne l'ordre de se mettre en route pour Constantinople. Là-bas il aperçoit une très belle princesse chrétienne dont il tombe follement amoureux. Celle-ci va tester son amour jusqu'à lui imposer de se faire chrétien et de garder ses porcs.
Dans la miniature de 1527 qu'il examine le spécialiste identifie un arbre automnal qui indique l'approche de la perfection. Le cerisier en fleur, c'est la beauté de la princesse. Une illustration ouzbèke sunnite de 1553 qui coûtait une fortune (peinte avec de la poudre de pierre précieuse) montre la pâmoison mystique du cheikh et la niche de lumière dans laquelle la princesse apparaît comme dans la maison de prière. Dans une version peinte à Ispahan dans les années 1600 (art sacré offert à la mosquée d'Ardabil), la princesse est vêtue de rouge (celle pour laquelle le coeur doit saigner, l'homme doit s'humilier comme Lancelot et St François d'Assise).
A la fin la princesse meurt sur les genoux de son amant, et lui, redevient musulman et rentre à la Mecque ayant enfin compris le mystère divin.
Je précise que cette conférence ne m'intéresse pas au titre de la "culture générale" ou de l'anthropologie, de l'esthétique, pour admirer la "beauté d'une civilisation", mais du point de vue de ma recherche spirituelle, c'est-à-dire de tout ce qui engage la transformation de l'âme, son élévation, et le salut de l'humanité.
Barry dans sa conférence (qui fait très vaguement écho à mes souvenirs de jeunesse du fameux livre de Denis de Rougemont) explique non seulement que la spiritualité soufie autour de l'amour-passion a enfanté aussi bien les cours d'amour des chevalier courtois chrétiens que Dante, Pétrarque, et Saint François d'Assise, mais surtout que cette approche de l'amour de la femme par l'homme (et de l'homme par la femme) est réellement perçue comme une voie de sanctification très élevée. C'est le chemin par lequel le cheikh du conte va comprendre la dimension immanente de Dieu qui apparaît dans le visage de la princesse chrétienne, qui lui est donnée par ce visage.
On se souvient que Simone Weil disait qu'en spiritualité il faut tenir ensemble immanence et transcendance. Dans mon livre sur Lacordaire j'avais rappelé l'effort du XIXe siècle pour repenser un accès à Dieu à travers l'amour de la femme par Marie-Madeleine. Je ne suis pas du tout sûr que cette voie puisse être licite, parce qu'elle est une voie de l'anéantissement de l'individu dans le Tout propre au soufisme (on retrouve l'antéprédication du mana que j'évoquais récemment) qui n'est pas orthodoxe sous les cieux chrétiens (du moins est-ce ainsi que je comprends les choses, sous réserve de nuances que je suis prêt à entendre si quelqu'un m'en propose). En même temps, à défaut d'anéantissement, on ne peut pas nier que dans le christianisme il faut du dépouillement, et il faut peut-être réellement interroger le dépouillement qui se vit dans la passion avant de la révoquer comme forme d'idolâtrie et de perversion morbide et fétichiste.
Constantin Tsiolkovski et un mot sur l'ufologie en milieu orthodoxe
Ci dessous une interview intéressante de Diana Pasulka, historienne des rencontres angéliques, qui en minute 55 évoque notamment Constantin Tsiolkovski (1857-1935), une espèce de savant autodidacte russe doué de génie à la Nikola Tesla dont les idées convergent avec le New Age. Il a avoué une fois à ses élèves qu'il conversait avec les "anges". Il pensait que les êtres humains un jour se répandraient dans tout l'univers, et deviendraient des êtres « éthériques », magnifiques et immortels (cette transformation impliquant de plus l'élimination de toutes les formes de vie terrestres n'atteignant pas ces standards de perfection). Tout cela sera récupéré par le New Age. Aujourd'hui Tsiolkovski, bien qu'il ait vécu assez isolé, est considéré comme un inspirateur du programme spatial russe - et c'est sans doute vrai : voyez cette page de la revue communiste Regards du 16 novembre 1951, qui explique que l'engin interplanétaire imaginé par Tsiolkovski a été amélioré par son élève Yuri Vasilievich Kondratyuk. Yuri Kondratyuk, auteur en 1929 de La conquête des espaces interplanétaires, a théorisé le principe du rendez-vous en orbite lunaire qui sera ensuite utilisé par la NASA américaine, tandis qu'Alexandre Beliaïev, popularisait la conquête de l’espace dans des romans... On voit comment comment les "anges" de Tsiokovski ont "planté leurs graines" en Russie, comme ceux de la société Vril, plantaient les leurs en Allemagne...
Je ne suis pas un enthousiaste de Diana Pasulka qui, comme beaucoup de gens qui ont un profil d'anthropologue, n'a pas un discernement forcément très aiguisé (par exemple c'est une admiratrice du sataniste David Bowie) et reste un peu trop au niveau des phénomènes en croyant que tous se valent. Elle s'est mise à l'école de l'ufologue français Jacques Vallée. Et, pour rester dans l'univers russe, j'ai regardé par curiosité ce que le Fr Seraphim Rose (1934-1982), grand "lanceur d'alertes" dans l'orthodoxie russe des années 1970 contre le New Age., disait du professeur Vallée.
Seraphim Rose s'est intéressé à son livre Le Collège Invisible auquel il reconnaît le mérite d'avoir mis en valeur les côtés parapsychiques des rencontres avec les OVNIs. Vallée à l'époque soulignait certains aspects absurdes de ces rencontres, comme celle de cet éleveur de poulets du Wisconsin qui en 1961 reçut des extraterrestres quatre pancakes très "humaines". "Nous ne sommes pas en présence de vagues successives de visites de l'espace mais en présence d'un système de contrôle" a estimé Vallée. Le Fr. Seraphim Rose en venait à la conclusion, en citant d'ailleurs des sources évangéliques qu'ils s'agissait simplement de nouvelles modalités variantes de l'activité démoniaque en citant Clifford Wilson et Jphn Weldon, pour ensuite citer St Antoine, St Cyprien d'Antioche, Anatole, le disciple de St Martin qui a reçu une robe du deuxième ciel, St Nil de la Sora,
Pasulka, elle, retient surtout de Vallée une relativisation de la méchanceté du diable, et valorise certains aspects "éthiques" y compris en termes de conversion au catholicisme (cas de son informateur Tyler au Vatican) des rencontres du troisième type.
Adamisme et théorie des champs morphiques
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J'ai déjà évoqué sur ce blog la théorie des champs morphiques de Rupert Sheldrake, qui explique comment, lorsqu'une mésange apprend à décapsuler une bouteille de lait sur le pas du porte en Angleterre, d'autres mésanges ailleurs dans le monde vont se mettre à faire de même alors qu'elles n'ont pas réellement bénéficié d'une transmission ou d'un apprentissage. Cette théorie, qui ne cadre pas avec les cadres rigoureux de la science objectivable, permet d'expliquer pourquoi diverses inventions chez l'être humain apparaissent à divers endroits du Globe au même moment.
On a vu qu'en France dans les années 1620 à 1640 des phénomènes adamites ont été constatés dans un couvent franciscain de Louviers (avec le cordelier Pierre David) puis à Toulouse (avec le jésuite Jean de Labadie) On sait aussi que les quakers firent de même en Angleterre dans les années 1660, mais avant eux, dans ce même pays, il y eut, dans les années 1630-1640, un mouvement adamite que les Eglises chrétiennes n'identifiaient à aucun courant connu. En attestent des opuscules comme The Adamite sermon d'Obadiah Couchman (1641) ou A new sect of religion descryed, called Adamites deriving their religion from our father Adam de Samoth Yarb/ Thomas Bray (1641).
La transmission directe d'un "penchant" pour le nudisme entre des couvents catholiques et l'Angleterre anglicane ou réformée est peu probable. On peut bien sûr soutenir que les uns et les autres ont pu "baigner" dans l'ambiance de la Réforme qui a pu favoriser le Mouvement du Libre Esprit, plaisamment caricaturé d'ailleurs par l'archevêque d'Avignon (voyez Le Fouet des Paillards) - et l'on se souvient d'ailleurs de la protection accordée par Marguerite de Navarre à Poque et Quintin chez qui on voit des préfigurateurs du libertinage). Mais pourquoi est-ce que ce "Mouvement du Libre Esprit" aurait pris spécifiquement la forme de l'adamisme, c'est-à-dire un retour à la nudité qui se veut ordonné au christianisme (et non pas un mouvement pur et simple vers la débauche comme précédemment) la vague idée d'un simple "imprégnation" dans toute l'Europe d'un esprit d'innovation lié à la Réforme ne permet pas d'en rendre compte...
Si l'on admet la théorie des champs morphiques, et l'idée que le sursaut de l'adamisme dans un couvent français peut rejaillir sur des protestants dissidents en Angleterre, alors cela peut avoir de très fortes implications pour la responsabilité individuelle de chacun. Car à la fois cela signifie que les pensées et comportements de chacun d'entre nous sont profondément influencés par des représentations et phénomènes qui sont "dans l'air du temps" (et je crois qu'à la base de notions philosophiques comme Weltanschauung, epistémé, etc il y a de cela) mais aussi que chacune de nos pensées ou chacun de nos comportements, comme la première initiative de la mésange pour percer une capsule de bouteille de lait, peut avoir des résonances ailleurs dans le monde. Un peu comme un signal que l'on envoie dans la matrice culturelle humaine qui enveloppe la planète, et qui trouvera des échos les plus inattendus, sous une forme purement mimétique ou déformée par d'autres influences.
Je crois que le phénomène de renoncement au monde que décrit en ce moment Pascal Bruckner pour la période actuelle dans "Le Sacre des Pantoufles" par exemple participe aussi potentiellement d'un champ morphique, même si celui-ci peut être plus visiblement renforcé par des messages médiatiques planétaires qui n'existaient pas quand l'adamisme bourgeonnait de façon sporadique en Europe. Pour moi le culte de Marie-Madeleine au XIXe siècle qui fait que la même année (1858-59) où le RP Lacordaire écrit sur cette sainte "à qui beaucoup a été pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé", le socialiste Pierre Leroux en exil dans La Grève de Samarez écrit à peu près le même chose. Par delà les "petits cailloux" qu'avait semé le saint-simonisme autour de Marie-Madeleine dans les années 1820-1830, il y a peut-être quelque chose qui relève des champs morphiques dans la manière spécifique dont le thème "surgit" à l'esprit de ces personnages très différents au seuil de leur vie.