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Articles avec #spiritualites de l'amour tag

New kid in town

31 Juillet 2026 , Rédigé par CC Publié dans #Anthropologie du corps, #Shivaïsme yoga tantrisme, #Spiritualités de l'amour, #Philosophie

Il y a une nouvelle tantrika en Béarn (mon "pagus" d'origine) : Valérie Lavie. Dans la vidéo ci-dessous elle explique qu'il est très bien de "désérotiser" la sexualité. Je ne suis pas convaincu que cela vaille mieux que ces publicités (j'en voyais encore une dans la rue ce matin) où une mannequin aux jambes nues fusille du regard le passant (depuis MeToo, le corps féminin doit être nécessairement agressif et conquérant - pour échapper à la l'objectivation, il doit réduire au statut d'objet méprisé celui qui le regarde).

La raison pour laquelle cela ne me convainc pas, c'est que cela procède d'une vulgate fausse : on nous explique qu'il y aurait un paradigme judéochrétien erroné  fondé sur la haine du corps, auquel s'opposerait une vision transgressive du sexe tout aussi fausse, car au fond trop cérébrale. Cela me paraît infondé. Car le tabou sexuel est universel et antérieur au christianisme. D'autre part la dimension politiquement transgressive de la libération du corps elle aussi est antérieure au christianisme (voyez par exemple les cyniques grecs). Ensuite cette volonté de neutraliser le cerveau est suspecte. Quand j'entends Valérie Lavie, je retrouve un propos d'une tantrika que j'avais interrogée il y a 13 ou 14 ans qui disait que ce qui était génial c'était de "partir dans les énergies" de la personne massée. Valérie Lavie met des mots plus précis sur cette notion. Mais cela rejoint un fantasme de désindividuation qui rappelle la "Naissance de la Tragédie" de Nietzsche et, au delà, Schopenhauer. Fantasme en phase avec l'asservissement technocratique actuel (par l'IA et autre). Je ne crois pas, pour ma part, que la suspension du cerveau soit désirable. Il y a peut-être plus d'avenir pour l'humanité du côté de la réhabilitation de la chair, du côté du geste de la femme chez le pharisien qui oint de parfum les pieds du sauveur... Mais ce serait un point long à développer. 

Nous sommes en tout cas très loin du monde d'il y a quatorze ans : le 23 juillet 2012 j'allais interviewer à Tarbes une gogo dancer prête à poser nue avec ses amies pour la promotion de son terroir, idée qui serait totalement inenvisageable aujourd'hui. Mais les avancées du "social impowerment" est loin d'aboutir au moindre point d'équilibre. Depuis Platon on sait bien en Occident que l'on peut utiliser l'attirance entre les corps pour développer quelque chose de positif en l'homme, que ce soit dans l'ordre de la spiritualité "cosmique" ou au moins de la bienveillance intersubjective. Mais je n'ai pas l'impression que l'on progresse en ce moment sur ce chemin. On piétine plutôt.

En parlant de spiritualité de l'amour, j'apprends que dans un nouveau livre, Peter Kingsley, dont j'ai déjà parlé sur ce blog, s'adresse aux gens qui ont l'impression d'échouer sur le plan spirituel. C'est un livre pour moi...

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Simondon, la technique et l'individuation

1 Juillet 2026 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie, #Médiums, #Alchimie, #Spiritualités de l'amour

Vous savez qu'avec mon livre "Individualité et subjectivité chez Nietzsche" j'avais, très tôt dans mon itinéraire intellectuel (puisque j'avais 21 ans quand j'en écrivis l'ossature, interrogé la question de la trans-individuation, qui me travaillait à l'époque.

Je pense que je n'ai jamais renoncé à cette question, par exemple quand j'ai interrogé l'action à distance et la sympathie de Paulin de Nole à Sadghuru en passant par Montaigne (avec une racine stoïcienne très marquée).

On voit bien que cette thématique se retrouve dans la pré-individuation de Simondon, thème que Nicolas Dittmar, spécialiste de Comenius (un auteur très influencé par une médium, et de la guérison symbolique (sic) ici met en perspective avec la phénoménologie (évidemment)  et ici en rapport avec les pré-socratiques dans un dialogue avec les nietzschéo-matérialistes.

Ce soir je lisais les réflexions de Giorgio Griziotti de l'école polytechnique de Milan sur l'état de la spiritualité face au nouveau tournant anthropologique de la technologie qui fait un usage intéressant de Simondon pour penser le temps présent

Simondon (dans Du mode d'existence des objets technique 1958) pose que les objets techniques au même moment que la religion sont nés d'une objectivation des lieux magiques émergeant du fond  du monde primitif. L’univers magique est structuré selon la  plus primitive et la plus prégnante des organisations : celle de la réticulation du monde 
en lieux privilégiés et moments privilégiés. 

Avec la technique et la religion les points-clés du monde se  détachent du fond, dit Griziotti, pour devenir la technicité qui se cristallise dans un objet instrumental  et efficace fonctionnant partout et à tout moment, pendant que le fond devient abstrait  et se subjective en se personnifiant dans les formes du divin, du sacré et de la religion. 

En devenant des objets techniques, les points clés du monde  magique préhistorique perdent "leur capacité à former un réseau et leur pouvoir  d'influence à distance sur la réalité qui les entoure." 

Sous l’avancée du  capitalisme cognitif, ils ont tendance à se réorganiser en réseau et à se reconstituer en une nouvelle unité, émerge un contexte  où les objets techniques actuels (par exemple les dispositifs des TIC et les réseaux)  intègrent le «fond» (l'univers espace-temps) rétablissant ainsi, en quelque sorte, l'unité 
originelle.

Avec Agamben, nous pourrions dire, estime Griziotti, que nous sommes confrontés à une  technique sacrée, qui "est placée en dehors de la juridiction humaine sans pour autant  passer par celle du divin."

En se subjectivant et en "profanant " le rôle depuis toujours affecté au divin, la pensée  technique capitaliste pousse inconsciemment celui-ci à opérer une régression vers les  valeurs archaïques avec tous les moyens à sa disposition. Comme si la subjectivation  religieuse essayait de récupérer sa propre vocation primitive d'exigence de totalité  qu'elle sent lui échapper.

Je ne suis pas convaincu de la pertinence de l'exposé de Griziotti qui me semble frappé au coin de la facilité rhétorique. Mais cela donne envie de lire Simondon, que je connais mal.

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Rafaella Carra, Padre Pio et le show business

21 Mai 2026 , Rédigé par CC Publié dans #Les tubes des années 1980, #Christianisme, #Spiritualités de l'amour

Vous savez qu'il m'est arrivé souvent de me pencher sur la culture populaire dans laquelle mon enfance a baigné - par exemple avec mon livre sur les tubes des années 1980.

Ce matin me trottait dans la tête une petite musique "Frappe, frappe ton coeur". J'ai entrepris d'en savoir plus sur cette chanson. Je m'attendais à découvrir une chanteuse française peu connue comme Elisabeth Jérôme chantant "Maladie d'amour". Je n'étais pas loin en ce qui concerne l'année : 1976 pour les deux chanteuses (j'avais donc six ans). Mais je me trompais totalement sur l'identité de la chanteuse. Il s'agissait d'une italienne, Raffaella Carra (1943-2021) qui a fait une carrière extraordinaire dans son pays (comme chanteuse dans les années 1970 et comme présentatrice de télévision à la RAI dans les années 1980 et 1990) et en langue espagnole, en Ibérie et dans l'hémisphère occidental outre-atlantique.

Notez que, malgré mes ascendances partiellement espagnoles, je suis bien peu latin puisque j'ignorais tout de ce phénomène musical que j'ai peut-être aperçu à la télévision française ou entendu à la radio (sans doute une seule fois mais ça avait visiblement marqué le petit bonhomme que j'étais).

Je me suis penché sur les diverses productions de cette article sur YouTube. Toutes sont du même ordre : dans le registre du culte du désir, de Vénus, quasiment du racollage sur scène, la rue Saint Denis devant un écran, en tenue rouge moulante comme la prostituée de Babylone, appel permanent à l'expression des pulsions érotiques. Un Italien parmi les témoins sur Internet explique qu'elle rompait avec les codes de la chanson romantique italienne, et on peut ajouter de la chanson romantique française aussi, genre Catherine Bardin en 1978 ou Marie Laforêt deux ans plus tôt.

Rétrospectivement on trouve à cette forme d'érotisme très soft une certaine légèreté, et même malgré tout une forme d'élégance parce qu'il y avait des paroles assez construites quoiqu'insouciantes, et un grand travail chorégraphique, à des années lumières comme le dira un commentateur à la télévision dans les années 2000, de la vulgarité du reggaeton. Cependant ce petit charme ne doit pas faire sousestimer l'impact disruptif de ces performaneces précisément par rapport à l'arrière plan romantique et fleur bleue des autres chansons. Je pense que l'équivalent était peut-être dans la sphère anglophone le "I love to love" de Dona Summer.Cuba avait aussi ce genre de chanteuse qui se produisait à l'Eurovision soviétique (Intervision), Farah Maria, mais c'était un peu moins sexuellement explicite tout de même. A noter que ce rôle de chanteuse aguicheuse sans retenue revenait classiquement à des afro-américaines ou à des bombas latinas plus qu'à des blondes aux yeux bleus, suivant une répartition raciste des rôles.

En creusant un peu  le personnage de Raffaella Carra, je découvre des bizarreries. En 1980 dans une interview (cf ici) à la télé chilienne, à l'époque de la dictature de Pinochet, elle échange avec le père Raúl Hasbún Zaror (né en 1933) à propos du pape Jean-Paul II (le prêtre explique qu'on ne peut la comparer à la Salomé de la Bible , qu'elle exalte l'esprit - exaltece de espiritu - et il dit qu'il chante ses chansons quand il n'a pas le moral). Phénomène étrange quand on sait que la même chanteuse était interdite d'ondes par la dictature militaire argentine voisine et se vantait de voter communiste.

On sait que les pays latins à l'époque baignaient dans le catholicisme ordinaire du soir au matin. L'articulation entre la pop music (et ses tendances occultistes) et le catholicisme m'intrigue.

On trouve sur le Net, une émission d'Alejandro Bermudez, directeur d'ACI Prensa ici qui explique en gros que toutes cette imagerie vénusienne qui entourait Rafaella Carra relevait d'une certaine théâtralité, d'une mise en scène professionnelle destinée à occuper un certain segment du marché du spectacle, mais qui ne correspondait pas forcément à sa personnalité profonde. Par exemple note Alejandro Bermudez, comme elle était devenue une icône de la communauté gay (comme chez nous Dalida ou Mylène Farmer) à partir des années 1990, elle avait prétendue être bisexuelle, mais aucun de ses biographes ne lui a connu de relation avec une femme.

Quand on écoute son émission au Chili, on remarque que juste après l'intervention du P. Raúl Hasbún Zaror le présentateur taquin lui demande si c'est bien de venir dans le Sud pour faire l'amour (puisque c'est le titre d'une de ses chansons), et elle répond qu'elle n'a pas eu le temps de le savoir car elle travaille beaucoup. Cela confirme bien cette image d'une personne chez qui le professionnalisme l'emporte sur l'érotisme.

Dans une de ses interviews sur une chaine argentine, elle explique que, fille d'un industriel de l'agoalimentaire, elle a été éduquée chez les bonnes soeurs qui lui ont donné le sens de la discipline et qu'elle a commencé par la dans classique car elle rêvait d'intégrer les ballets de Maurice Bejart. Pas tout à fait le profil de la rue Saint-Denis de la Belle époque.

Un autre point intéressant fut sa dévotion au Padre Pio. Toujours attentif à l'articulation entre catholicisme, occultisme et pop culture, j'ai écrit quelques lignes il y a quelques années sur l'amour de la chanteuse Ivana Spagna pour le saint capucin. Raffaella Carra, pour sa part, avait rendu visite au Padre Pio de son vivant, et, le 23 juin 2002, elle a fait tout une émission sur Rai Unoà San Giovanni Rotondo qu'on peut encore voir ici en plusieurs, avec une brochette de moines, de prêtres et même un évêque dans le public. A sa mort ses cendres (l'incinération n'est pas une pratique chrétienne même si elle est tolérée par l'Eglise depuis Paul VI) ont été déposées pendant un temps devant le monastère selon ses dernières volontés (mais elle n'a pas eu d'obsèques religieuses).

La façon dont l'artiste parle du Padre Pio est assez New Age, puisqu'elle l'aborde surtout sous l'angle de son "énergie". Et il y a pour le moins quelque ironie dans le fait que la première image de l'émission soit le sponsoring d'Alice, ADSL de Télécom Italie... surmontée de l'oeil omnivoyant... Sans doute une pure coïncidence évidemment... N'est-ce pas aussi un oeil omnivoyant qu'elle exhibait dans "Medley Beatles" en 1978, son hommage aux cinq occultistes de Liverpool (cf photo à droite, ou ici min 0'14 ? Sa chanson "Satan" en 1999 avait quelques vagues, avec des paroles comme celles-ci "Satan, je rêverai de toi/Satan, je me repentirai/Satan aux yeux bleus/Façonne-moi à ton gré/Satan, vulgarité/Satan, destin/Emmène-moi en enfer/Je paie pour l'amour/Je quitte tout et je viens avec toi/Divinité magique/Frisson de liberté/Âme sans pitié/Laisse-moi pour la charité". Tout dépendait du niveau auquel on lit ces mots (premier degré ? second ?)

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Témoignage sur l'ayahuasca et la bipolarité

5 Mai 2026 , Rédigé par CC Publié dans #Anthropologie du corps, #Spiritualités de l'amour

Ci-dessous le témoignage de Cécilia, née en 1997 - émission Ca commence aujourd'hui  diffusée le 01/04/2026 à 13h50 sur France 2. Elle était au Cameroun, déprime, découvre qu'elle se replie sur elle même, fait une thérapie avec une expatriée, lit un ouvrage sur les possibilités de se découvrir grâce à l'ayahuasca. Elle démisssionne, décide de faireune retraite de 5 jours bien encadrée en Espagne.

Elle arrive en mars 2023 et prend des produits dès le 1er jour vers 17 h. Elle vomit.  Couchée sur des matelas, elle part en elle-même, et se trouve avec un sentiment de culpabilité, se retrouve face à un monstre, tout est rouge autour d'elle, elle se sent en enfer. Elle pleure 15 minutes. Le monstre représente pour elle toute la méchanceté humaine.

Elle reprend ses esprits et sent une immense compassion pour elle même et pour els autres, elle décide alors de creuser plus.  La dernière prise est très paisible. Elle se sent renaître à elle-même.

Pendant quelques mois elle se rapproche de la foi, fait le chemin de Composetelle, le pèlerinage à Jérusalem. L'ouverture religieuse est nouvelle pour elle. Elle se sent plus ouverte aux autres, on lui a enlevé de l'inhibition. 

Elle cherche de sidées poru écrire un livre. Elle se sent comme élue par Dieu pour raconter son histoire. Elle se pense comme une réincarnation de la Vierge Marie pour soigner les gens parce qu'elle avait voulu aider les gens au Cameroun, ça faisait sens. Son deuxième prénom c'est Marie Sarah, elle le perçoit comme  une synchronicité.

Elle se rend dans des monastères pour leur expliquer qu'elle veut se faire nonne poru se rapproche rde Dieu et développer ses dons mais "à sa manière",  On lui explique que ce n'est pas possible. Et alors elle se sent comme étant l'antéchrist, dans une phase maniaque symétrique de celle où elle se sentait être la Vierge Marie. Elle devient irritable, mange de moins en moins, maigrit, et décide de partir avec son sac de couchage pour réaliser sa mission. Elle va à Barcelone, monte une colline, y reste deux jours sans boire ni manger et se disant qu'elle devait jeûner pour lutter contre elle-même dans un combat spirituel. Le deuxième jour elle écrit à un ami chrétien qui l'avait accompagnée au Cameroun. Il l'appelle à se ressaisir. Elle a un déclic, se rend à Lourdes pour guérir en sortant de son "trip" mortifère. Dans un épuisement complet à Lourdes elle reste des heures assise. C'était en septemnbre 2023.Une religieuse appelle le SAMU et appelle ses parents. Le psychiatre la reçoit dans sa ville, et l'envoie aux urgences. La bipolarité est diagnostiquée, en partir héritée de sa grand-mère, et peut-être déclenchée par l'ayahuasca.

On a déjà parlé plusieurs fois sur ce blog de l'ayahuasca, notamment ici, et plus généralement des enthéogènes. Ici on voit un effet "indirect" : le déclenchement d'un syndrome de bipolarité, sous l'effet de cette substance. Au niveau de la phénoménologie des symptômes, on n'est pas loin de l'histoire de la jeune Turque mentionnée il y a un an - en ce qui concerne l'isolement dans une forêt près de la grande ville.

A noter que dans une autre vidéo sur RIM Live plus récente, elle donne des éléments qui permettent de mettre davantage en perspective son histoire. A ses 13 ans elle a fait une sortie de corps, qu'elle avait des intuitions mathématiques, qu'elle a vu un magnétiseur qui avec son pendule a identifié son don de voyance, puis qu'elle a pratiqué de la magie. On n'est donc pas dans la simple révélation d'une bipolarité... Si elle est partie au Cameroun, c'est après avoir vu une voyante puis s'être elle-même tirée les cartes pour trouver un homme qui puisse l'aider.

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Le Massage taoïste de Michèle Larue

3 Avril 2026 , Rédigé par CC Publié dans #Anthropologie du corps, #Massages, #Shivaïsme yoga tantrisme, #Spiritualités de l'amour, #Christianisme

Vous vous souvenez qu"en 2015 j'ai publié une petite enquête de terrain sur les salons de massage chinois.

C'est un domaine de recherche assez méprisé à la différence de celui des massages pour femmes qu'aborde Ivan Jablonka par exemple. Les petits salons de massages chinois s'adressent à une clientèle moins bourgeoise, et plus masculine sur laquelle par définition (compte tenu du contexte idéologique actuel) le soupçon des élites actuelles pèse lourdement. Qui plus est c'est un sujet difficile à étudier parce que les employées de ce secteur parlent peu.

Mon goût pour les marges et les périphéries m'a porté vers ce sujet, car j'ai toujours considéré que les marges apportaient des vérités nouvelles, peut-être plus profondes, plus instructives sur la condition humaine que les études sur le sommet de la pyramide. Par exemple j'ai l'intuition que ces petits salons transportent "quelque chose" du taoïsme, peut-être à l'insu même des masseuses qui y exercent, et qu'il serait possible de mettre cela en lumière à partir d'une phénoménologie précise des gestes (d'ailleurs ce n'est pas le seul vecteur du taoïsme sous nos latitudes - la kinésiologie, la réflexologie, certaines formes d'ostéopathie, toutes els thérapies qui travaillent avec les méridiens participent de cette démarche.

Pour le montrer, on pourrait prendre appui sur le livre de la journaliste (qui bizarrement revendique aussi, suivant les ouvrages qu'elle publie, les titres de sinologue, archéologue etc) Michèle Larue "Le massage taoïste sensuel" paru très récemment (il y a deux mois). C'est un ouvrage qui, comme le livre de Jablonka, parle du haut de la pyramide sociale. Cependant la base des gestes est la même : "La personne massée se sent à la fois aimée et aimante. Alors que les gestes yang l'enveloppent et la sécurisent, le toucher yin l'amène peu à peu vers une douceur qui lui est familière : elle retrouve des sensations qu'elle a connues enfant" (p. 15)

On pourrait par exemple faire une phénoménologie comparée des premiers gestes du massage "ordinaire" (avec le premier contact des mains sur les épaules) avec les préliminaires plus sophistiqués que propose Larue à base de massage des tempes (p. 80). Il y a des différences importances dans le fait qu'elle commence par les pectoraux et le ventre et non le dos, dans les pauses d'une minute etc. 

L'autrice insiste sur les points communs avec le tantrisme, dans la mise en commun des souffles, mais aussi dans la fonction sexuelle de certains gestes qui peut paraître par moments assez contre-intuitive. Par exemple p. 116 quand elle explique que "détendre les doigts et les mains libère des tensions accumulées par les pulsions de contrôle qui peuvent amener un refoulement des pulsions sexuelles". La principale différence est qu'on s'y intéresse aux point énergétiques et non aux chakras et qu'on joue sur la dualité yin-yang, dans les moindres détails (par exemple quand on masse les cuisses n "monte en yin par l'intérieur et l'on descend en yang par l'extérieur - cf p. 102).

En écho à mon livre d'il y a presque vingt ans sur la nudité on pourra s'intéresser aux remarques de Michèle Larue sur la nudité dans le massage taoïste. Pour ma part, je suis aussi intrigué par ses remarques sur les parfums diffusés dans la pièce car j'ai l'intuition que le massage chinois, même exercé selon ses règles les plus rudimentaires, fonctionne toujours comme un rituel, et donc suppose une mise en scène (je voudrais d'ailleurs creuser le rapport du taoïsme à la dramaturgie, un sujet assez compliqué mais incontournable).

On voit bien que ce type de massage n'est pas très éloigné du tantrisme (les salons de massage proposent d'ailleurs à la fois massage chinois et massage tantrique). Michèle Larue qui a écrit sur les deux sujets insiste sur l'érotisation totale de chaque partie du corps qui caractérise les deux pratiques, érotisation qui par ailleurs suppose toujours de "détourner l'attention (...) des organes génitaux" et entretenir ce qu'elle appelle une "transe légère et diffuse". (p. 30). Le retour aux parties intimes ne s'effectue que par le Karsai Nei Tsang, purement thérapeutique.

Ceux qui (parmi mes lecteurs chrétiens notamment) s'interrogent sur le statut théologique de cette pratique pourront se reporter avec profit aux travaux de l'abbé Dupuche, avocat du tantrisme chrétien, que j'ai un peu évoqués ici en 2021, mais dont le contenu suscite toujours en moi beaucoup d'interrogations, et à toute l'imagerie de la sexualité de Marie-Madeleine (par exemple son fameux "Manuscrit", qui se vendait à la librairie de la Sainte Baume en 2015, mais qui aujourd'hui n'y est plus), qui joua un rôle très important dans mon parcours de 2014, mais dont je me demande toujours s'il est possible de l'extraire de sa gangue New-Age.

Michèle Larue comme la plupart des défenseurs du tantrisme (et comme Dupuche) se prévaut du primat de l'amour pour légitimer le taoïsme (et le tantrisme) dans une civilisation européenne encore très marquée par le christianisme. Je crois qu'on peut prendre appui sur la généalogie de son art pour comprendre l'histoire du transport de la pratique de la Chine vers l'Europe. Si, suivant l'intuition de Nietzsche, on utilise les généalogie pour nous aider à séparer le bon grain de l'ivraie, celle que propose ici la journaliste pourrait peut-être nous permettre de discerner l'arrière-plan théologique.

Elle évoque (p. 11) "deux adeptes occidentaux du taoïsme, l'Anglais Stephen Russell et l'Allemand Jürgen Kolb, formés à la médecine chinoise et à l'acupuncture à l'époque du New Age en Angleterre" et Coline Jorand "qui la première a utilisé et enseigné en France le massage tao de nos deux compères anglais et allemands" (p. 11), comme elle cite Osho sur le taoïsme. Ce panthéon paraît faire consensus dans ce courant de pensée (cf ici). Hélas je ne trouve pas pour l'instant de travaux universitaires qui me permettraient d'y voir plus clair sur le background spirituel et intellectuel de ces personnes.

Pour ma part je reste assez sceptique sur la possibilité pour des Occidentales de pratiquer des massages chinois. L'exercice est solidaire d'une expressivité orientale qui lui confère toute son intensité. C'est peut-être aussi à travers cette inexpressivité et cette sobriété que la pratique se sauve peut-être d'une contamination New-Age. Cette hypothèse serait un peu longue à expliciter ici, mais je la crois très pertinente.

Concernant l'impact spirituel de ces pratiques, j'ai été longtemps assez hésitant et le suis toujours, en présence de débats très vifs dans la sphère monothéiste à leur sujet. Les apports de la médecine chinoise ont été soutenus par le New Age pendant des décennies, et sont de ce fait solidaires d'un certain panthéisme (avec tout ce que cela implique d'ouverture à l'occultisme). Edward Slingerland dans un livre paru en 2019 "Mind and Body in early China" (Presses universitaires d'Oxford) a montré que le soi-disant "immanentisme" chinois a été longtemps instrumentalisé par les athées européens, mais que, au fond, la culture chinoise est aussi encline à la transcendance que toutes les autres, du fait que le vécu humain n'est pas seulement tributaire de ses déterminations linguistiques, et que l'approche de la transcendance (dans le rapport aux défunts par exemple ou au surnaturel) est universelle. Beaucoup des méfaits que certains chrétiens imputent aux thérapies chinoises pourraient être liés à cette instrumentalisation panthéiste ou athée (sans oublier le problème du rapport au corps éthérique de l'autre que j'évoquais ici). Une thématique qui nous invite à réinterroger en cette veille de Pâques non seulement l'anthropologie du corps, mais aussi la "théologie du corps" chère à feu le pape Jean-Paul II.

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La théologie de l'amour d'Anders Nygren

17 Juin 2025 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie, #Histoire des idées, #Spiritualités de l'amour, #Christianisme

Comme je le disais il y a peu, l'opposition entre Eros et Agapé qui a inspiré Denis de Rougemont est discutée aujourd'hui par des gens comme Jean-Luc Marion (ici min 29). Dans l'Expérience érotique, Marion écrivait : "Il faut avoir une bonne dose de naïveté ou d'aveuglement, ou plutôt ne rien connaître à l'amour et à la logique érotique, pour ne pas voir que l'agapè possède et consume autant que l'éros renonce et abandonne".

A côté de l'étude historique de Rougemont, il y a la théorie du théologien suédois Anders Nygren (1890-1978). Il l'a construite à partir d'une problématique de l'inspiration de l'amour "par le haut" ou "par le bas". A la différence de Rougemont, Nygren voit dans l'Eros, mouvement ascensionnel de l'homme vers Dieu (opposé à l'agapè) un héritage grec et non une perversion cathare. Si Rougemont voit dans l'Eros une source de fatalisme et d'abandon, Nygren y voit une source d'égocentrisme et d'hypertrophie du Moi. Les deux sont cependant d'accord pour le condamner.

Avant Marion, l'anglican CS Lewis (1898-1962) avait critiqué les catégories de Nygren, quoique sans affronter directement leur auteur (seulement à demi-mot dans Surprised by Joy). Lewis considérait le mal comme un parasitage du bien, mais dans un processus où le bien l'emporte malgré les avanies provoquées par la chute d'Adam et Eve. C'est pourquoi il croit au pouvoir de laraison et ne pense pas un surnaturel coupé du naturel : le miracle est naturel du point de vue  d'une logique supérieure, celle de Dieu. Et la capacité de l'homme à aimer est une réponse à l'amour divin qu'il reçoit, comme imago dei. Créé par l'Amour, l'homme a besoin d'aimer, mais il le fait avec désordre. Il faut donc le corriger. L'eros, qui chez Lewis correspond seulement au fait de tomber amoureux, doit être corrigé par l'agapè. L'Eros s'il est trop honoré devient un démon car il prend un pouvoir religieux sur nous (cf son livre Four loves). Néanmoins cet amour le plus bas est nécessaire à l'amour plus élevé en vertu du principe de Thomas à Kempis : le plus haut ne tient pas sans le plus bas.

L'amour-besoin (Need-Love), que Lewis au début voulait opposer à l'amour-don (Gift-Love) comme forme inférieure traverse l'humain de part en part. Dans tous les cas il est en partie égoïste, même dans le rapport à Dieu, mais on ne qualifierait jamais d'égoïste une enfant qui se blottit contre sa mère. Contre Lewis qui voit dans le moindre plaisir un signe de pollution de l'agapè par l'eros, Lewis pense que le plaisir n'est pas en soi une marque d'orgueil et d'égoïsme. Le Sehnsucht, l'ardeur, que Lewis assimile à la Joi (Joy) mêle dans la poésie scandinave médiévale mélancolie et émerveillement extatique. Chaque expérience de joie se révèle insaisissable. C'est la quête d'une fusion avec la beauté absolue ou la bonté absolue qu'il expérimentait lui-même. Chez lui, à la différence de Nygren, l'homme n'est pas qu'un canal de diffusion de l'amour. Il répond activement à Dieu, et son attente (longing) dans la recherche de la Joie est sa façon de prendre la main que Dieu lui tend. Cela transcende l'opposition eros/agapè.

Un autre critique de Nygren avait été le jésuite anglais Martin d'Arcy (1888-1976). René Girard dont les théories sur la violence dans l'amour sont inspirées de Rougemont reconnaissait aussi avoir aussi lu d'Arcy. Celui-ci avait réfuté l'opposition entre l'eros (le lion) et l'agapè (la licorne). Les deux suivent la loi de l'univers : l'un reçoit, l'autre donne. L'un et l'autre à leurs extrêmes sont mortifères. Après avoir condamné de Rougemont pour son ouverture exclusive à l'agapè (qui d'ailleurs lui faisait rejeter même les mystiques), il s'intéresse à Nyger, mais finalement prônera une troisième voie entre sadisme et masochisme qui laisse une place à la fois à l'eros et à l'agape.

Lors d'un séminaire en Grèce en 2015 ("Love ancient Pespectives"), Torstein Theodor Tollefsen est revenu sur le sujet, critiquant l'opposition de Nygren entre Eros et Agapè comme des motifs fondamentaux n'ayant rien en commun, avec un monde grec d'un côté et un apport christique de l'autre, tout cela sur fond d'un vide complet de l'humain réduit au rôle de simple canal (on retrouve là la critique de Lewis).

Dans le même séminaire le Norvégien John Kaufman fournit une critique des "motifs fondamentaux" de Nygren autour du cas qu'il mobilise de la prédication d'Irénée de Lyon, On pourra lire aussi avec intérêt l'exposé d'Andrew Louth de l'université de Durham sur l'amour (à la fois eros et agapè) comme manifestation et réponse à la Beauté chez Denys l'Aréopagite, et la théorie de Maxime le Confesseur présentant l'eros comme un perfectionnement du désir de l'âme et l'agapè comme perfectionnement du thumos de l'âme, c'est-à-dire de son énergie psychique.

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Sainte Hildegarde et les pierres

14 Juin 2025 , Rédigé par CC Publié dans #Alchimie, #Histoire des idées, #Histoire secrète, #Christianisme, #Médiums, #Spiritualités de l'amour

J'ai acheté récemment une pierre de tourmaline, mais j'ai dû m'en défaire. Pour autant je ne nie point le pouvoir bénéfique de certaines pierres lié aux stoicheia. J'ai pu l'éprouver en 2014. Sainte Hildegarde de Bingen a développé ce thème dans ses écrits.

Je crois que c'est un sujet important. Par exemple si l'on reprend la procession des apôtres sur l'horloge de Prague (voyez ici) à la lumière des écrits de cette sainte pour chaque pierre qui y est symbolisée, on ferait sans doute des découvertes étonnantes.

Dans la vidéo ci-dessous (en espagnol) de la chaîne équatorienne des Chevaliers de la Vierge, le Père Ricardo Hucke, de la confrérie des Hérauts de l'Evangile nous offre une bonne introduction avec ce sujet. J'en retiens en particulier une bonne citation de Sainte Hildegarde sur le diamant, pierre de Lucifer dont la mission était de refléter pleinement la lumière de Dieu (ce qui explique son utilisation dans les sociétés secrètes et les productions culturelles qu'elles inspirent, notamment depuis Marilyn Monroe). 

J'ai vu aussi qu'en Colombie la Dre. Katiuska Villasmil fait une vidéo sur le sujet, mais j'ignore si elle bénéficie du même blanc-seing ecclésiastique que les Hérauts de l'Evangile.

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Amour-passion soufi et accès à Dieu par l'immanence

24 Décembre 2024 , Rédigé par CC Publié dans #Spiritualités de l'amour, #Sainte-Baume, #Christianisme

Une excellente conférence de Michael Barry, professeur à Princeton, spécialiste de très haut vol de la miniature persane. J'attire notamment votre attention sur ce conte étonnant extrait de la Conférence des Oiseaux (Barry l'appelle le Cantique des Oiseaux - le titre renvoie au langage des oiseaux du Coran transposé peut être dans l’ésotérisme où  l'expression existe aussi, c'est une sourate qui parle de Salomon, auteur du Cantique des Cantiques) écrit en 1177 par le sage soufi iranien Farid al-Din Attar, le parfumeur.

Barry le commente à partir d'une illustration d'Herat (Afghanistan) de 1527 par un cheikh soufi employé par la dynastie chiite séfévide qui venait de s'emparer de la ville, illustration qui de la version turque. Le conte raconte qu'un cheikh sunnite de La Mecque très légaliste, célèbre pour son rigorisme, reçoit de Dieu le message qu'il n'a rien compris. Le Créateur lui donne l'ordre de se mettre en route pour Constantinople. Là-bas il aperçoit une très belle princesse chrétienne dont il tombe follement amoureux. Celle-ci va tester son amour jusqu'à lui imposer de se faire chrétien et de garder ses porcs.

Dans la miniature de 1527 qu'il examine le spécialiste identifie un arbre automnal qui indique l'approche de la perfection. Le cerisier en fleur, c'est la beauté de la princesse. Une illustration ouzbèke sunnite de 1553 qui coûtait une fortune (peinte avec de la poudre de pierre précieuse) montre la pâmoison mystique du cheikh et la niche de lumière dans laquelle la princesse apparaît comme dans la maison de prière. Dans une version peinte à Ispahan dans les années 1600 (art sacré offert à la mosquée d'Ardabil), la princesse est vêtue de rouge (celle pour laquelle le coeur doit saigner, l'homme doit s'humilier comme Lancelot et St François d'Assise).

A la fin la princesse meurt sur les genoux de son amant, et lui, redevient musulman et rentre à la Mecque ayant enfin compris le mystère divin.

Je précise que cette conférence ne m'intéresse pas au titre de la "culture générale" ou de l'anthropologie, de l'esthétique, pour admirer la "beauté d'une civilisation", mais du point de vue de ma recherche spirituelle, c'est-à-dire de tout ce qui engage la transformation de l'âme, son élévation, et le salut de l'humanité.

Barry dans sa conférence (qui fait très vaguement écho à mes souvenirs de jeunesse du fameux livre de Denis de Rougemont) explique non seulement que la spiritualité soufie autour de l'amour-passion a enfanté aussi bien les cours d'amour des chevalier courtois chrétiens que Dante, Pétrarque, et Saint François d'Assise, mais surtout que cette approche de l'amour de la femme par l'homme (et de l'homme par la femme) est réellement perçue comme une voie de sanctification très élevée. C'est le chemin par lequel le cheikh du conte va comprendre la dimension immanente de Dieu qui apparaît dans le visage de la princesse chrétienne, qui lui est donnée par ce visage.

On se souvient que Simone Weil disait qu'en spiritualité il faut tenir ensemble immanence et transcendance. Dans mon livre sur Lacordaire j'avais rappelé l'effort du XIXe siècle pour repenser un accès à Dieu à travers l'amour de la femme par Marie-Madeleine. Je ne suis pas du tout sûr que cette voie puisse être licite, parce qu'elle est une voie de l'anéantissement de l'individu dans le Tout propre au soufisme (on retrouve l'antéprédication du mana que j'évoquais récemment) qui n'est pas orthodoxe sous les cieux chrétiens (du moins est-ce ainsi que je comprends les choses, sous réserve de nuances que je suis prêt à entendre si quelqu'un m'en propose). En même temps, à défaut d'anéantissement, on ne peut pas nier que dans le christianisme il faut du dépouillement, et il faut peut-être réellement interroger le dépouillement qui se vit dans la passion avant de la révoquer comme forme d'idolâtrie et de perversion morbide et fétichiste.

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