Quelle eucharistie ?
Mais comment mange-t-on le corps de Jésus ? Au terme de quel rituel eucharistique ?
"Fulcanelli, Commandeur du Temple" de Roger Facon
Il y a quelques années, je me suis penché sur les alchimistes du début du XXe siècle Jollivet-Castellot (le socialiste), et le célèbre Fulcanelli (que j'ai cité entre autres pour ses travaux sur le verre égyptien à propos des remarques de Jonathan Black sur le christianisme).
Roger Facon (policier à la retraite, né en 1950) qui dit être l'arrière petit fils (par sa grand mère paternelle) d'un proche de Fulcanelli (1839-1953), Léon Patin (1868-1941) a publié en 2017 aux éditions de l'Oeil du Sphynx un ouvrage qui, s'il est véridique, au moins partiellement, peut s'avérer riche en enseignements sur l'histoire de l'occultisme français depuis cent ans : " "Fulcanelli, Commandeur du Temple".
Dans ce livre témoignage, qui emprunte beaucoup à ses archives familiales, l'auteur plonge tout d'abord le lecteur dans ce monde d'alchimistes d'extrême-gauche, qui se déploie de Bruxelles à Montmartre en passant par Douai dans les années 1900. Un groupe d'adeptes du "grand oeuvre" s'était fixé à la fin du XIXe siècle à Bruxelles dans un hôtel particulier où se retrouvaient notamment le célèbre Fulcanelli, Roger Schneider (1866-1932) verrier anarcho-syndicaliste (et adjoint syndical de Delzant qui influencera René Viviani quand il sera ministre du travail), et Léon Patin.
Patin travaillait en lien avec ce groupe avec une médium (sa maîtresse) Alfonsine Thomassin, à la fabrication d'un miroir et d'attaches alchimiques au contact de l'entité "Keish", vizir du pharaon Djéser, également lié à l'Atlantide. Sa materia prima (base de son travail) était de la fulgurite. Patin est maître mineur (porion) à Saint Roch de Monchecourt, près de Douai où vit Jollivet Castelot, fils de diplomate et fondateur de la Société alchimique de France, et d'Aniche, cité du verre et du charbon, fief syndical de Schneider, où ils participent à des séances de spiritisme rue Gibour, sous la houlette du docteur Caffeau et d'Alphonsine Thomassin, dont la soeur Jeanne est aussi médium. Un premier miroir pour communiquer avec l'au-delà voit le jour en juin 1901, un second en juin 1902.
Le docteur Caffeau voit régulièrement Fulcanelli à Paris au restaurant le Chat noir dont le patron a fondé la revue du même nom dont on a déjà parlé à propos de Charles Cros. Schneider et Fulcanelli se voient à Bruxelles.
Jeanne Thomassin a des visions terribles de sang et de destruction à propos d'Aniche dans les années 1900-1910. C'est un avant-goût de la première guerre mondiale. La femme de Jollivet Castellot, Angèle ("Léonie" dans le roman qu'il a écrit) qui fait des décorporations a les mêmes. Thomassin en 1895 a la révélation de l'entité "Le Scribe" (un proche d'Imhotep) que la partie de malheur qui concerne Aniche est liée à la présence d'une momie maléfique qui de son vivant à Memphis faisait de la magie noire et se trouverait enterrée au cimetière d'Aniche.
En 1899, Schneider construit en utilisant la numérologie avec ses camarades une maison du peuple rue de la Pyramide à Aniche. Sa façade avec deux pointes de pignon se termine par deux pyramides inspirées des maisons alchimiques de la Grande Place de Bruxelles. Selon Facon, c'est un contrepoint à l'influence néfaste de la momie du cimetière et, d'ailleurs, la maison du peuple tiendra debout pendant la Grande Guerre.
Toujours selon Facon, Fulcanelli sait que les malheurs de l'Europe sont liés à l'Egypte. Quand, lorsque le Directoire a lancé l'expédition d'Egypte en 1797, les tombeaux de ce pays ont été ouverts, "une masse considérable de 'doubles' de magiciens noirs a fondu sur l'Europe" (p. 25). "Des Ames noires ont quitté les zones astrales appelées, par les religions établies, 'Enfers' pour incorporer une infinité d'enveloppes humaines". Tous les milieux, même les cercles dirigeants, ont été touchés. "Jeanne Thomassin, plongée dans le sommeil magnétique par le docteur Caffeau", a vu des hordes de 'doubles' fondre sur Paris, Lyon, Marseille. Elle a identifié dans les miroirs alchimiques de Patin des "maisons noires" dans le processus d'aimantation des "doubles" où l'on faisait de la magie noire avec les cheveux, les morceaux d'ongles des gens, les chapelles, certaines forêts etc où se fixent les ondes des opérateurs des maisons noires.
Lyon a été attaquée par les hordes, mais elle a aussi une "maison blanche" selon les séances d'Alphonsine Thomassin. Selon Louis Charpentier ("Les Géants et le mystère des origines" paru en 1969). Lyon est en soi une entité ésotérique qui a une face partiellement ésotérique. Carpentier parle de l'influence d'un égrégore d'Osiris qui a peut-être, avance Facon, été à l'origine des "maisons blanches" vues par Alphonsine Thomassin.
Grâce à son préfacier Eugène Canseliet, on sait que Fulcanelli (qu'il a rencontré à Marseille en 1915), affirme Bacon, fréquentait le célèbre Anatole France et Viviani (avant le ralliement de ce dernier au parti de la guerre). Pierre Dujols journaliste marseillais qui tint une grande librairie occultiste rue de Rennes à Paris lui donna des documents pour écrire son "Mystère des cathédrales". Sa femme était médium et originaire d'Hennebont, en Bretagne. Par lui on sait que l'abbé du monastère de ce bourg, qui fut voisin au XIIe siècle, d'une commanderie templière, lui donna une bague templière. Facon se demande quel rôle Dujols et sa femme ont joué dans cette transmission, et si celle-ci n'a pas fait de Fulcanelli un commandeur honoraire d'Hennebont (p. 41).
Le soir de la Pentecôte 1936, jour où le président du conseil Blum faillit être lynché par la foule boulevard Saint Germain, selon la grand mère paternelle de l'auteur, Léon Pantin fut adoubé par Fulcanelli dans la chapelle souterraine de la commanderie du Temple à Paris dans un hôtel particulier du Marais. Sa grand mère le lui apprit pour son vingt deuxième anniversaire mais lui interdit d'en parler avant 2014 pour des raisons numérologiques. L'auteur a alors adhéré au mouvement rosicrucien AMORC (Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix) fondé à Toulouse en 1915 par l'Américain Spencer Lewis et où Jollivet-Castelot fut influent.
Dans l'attente de pouvoir divulguer ses secrets sur les alchimistes du Nord-Pas-de-Calais du début du siècle et sur Fulcanelli, Facon a enquêté avec le rosicrucien de gauche Jean-Marie Parent, fils de cheminot de Malincourt attiré par l'occultisme après la lecture de Pauwells et de Sède, sur le rosicrucien conservateur Raymond Bernard, grand maître de l'AMORC en 1972, et franc-maçon en Italie, qui fut initié d'après un témoignage rosicrucien d'Emmanuel David, par des sorciers au Bénin en 1979 (sous les auspices du dieu-égrégore Seth estime Facon) (p. 47). Il polémiquera notamment avec lui dans les années 1990 sur son rôle dans la création de l'Ordre rénové du Temple (à l'origine de de l'Ordre du temple solaire et de ses massacres qui firent en leur temps la "une" des journaux). Bernard a reçu ordre du nommé "Cardinal Blanc" en Italie de recréer l'ordre du Temple qu'il confiera à un ancien membre de la Gestapo. Facon lui oppose la légitimité de la restauration templière enclenchée par Jean-Marie Parent avec le Cercle d'Héliopolis en 1976 à laquelle il a collaboré. C'est au nom de cet héritage que dans les années 1990 il s'exprime dans les médias contre les fondateurs de l'Ordre du temple solaire et les massacres qu'ils occasionnent.
Facon est convaincu que Fulcanelli a découvert la pierre philosophale en 1930, et que, devenu immortel, avec Saint Germain, il est "un des 144 chevaliers du Temple qu'abrite l'Hexagone" (p. 68). Il a un pied aux Etats-Unis : il aurait proposé, en 1945 ou avant, à l'anarchiste occultiste Marcel Dana (un neveu de la grand mère de l'auteur) de travailler aux Etats-Unis, dans l'Etat de New-York, comme chef du service des expéditions dans une petite verrerie, propriété d'un membre de la belle-famille de Fulcanelli (p. 98). Selon Facon, Fulcanelli est aussi le mystérieux maître alchimiste qu'aurait rencontré Bergier par l'intermédiaire d'André Helbronner (Pauwells en parle dans Le Matin des Magiciens).
Dana, résistant, fut chargé "par Fulcanelli" de réorganiser la maçonnerie égyptienne, et de "traiter" Lydie Bastien la médium maléfique qui joua un rôle dans l'arrestation de Jean Moulin, ainsi que son comparse Alexandre Rouhier patron des éditions Véga et adepte de la magie noire (dans le cercle de Robert Ambelain et Gaston Sauvage).
Fin 1945, affirme Roger Facon sur la base des confidences de sa grand-mère à qui Mana en a parlé, de riches dames occultistes d'Auteuil, sous la direction de Lydie Bastien, ont reçu des attaches maléfiques d'Inde qui circulent dans les parages de l'église Ste Merry (dans le 4e arrondissement de Paris). Ce sont des boîtes de plomb fabriquées des organes de jeunes filles pubères et de petits garçons spécialement consacrés dans des rituels de pleine lune à des endroits choisis de l'Hexagone. Marcel Dana allait mourir d'une maladie mystérieuse peu de temps après avoir découvert leur existence.
A sa mort, le lillois Valentin Bresle ami de Salengro prit la tête du petit réseau de renseignement qu'il avait fondé. Il s'intéressa à l'infiltration des surréalistes par Lydie Bastien par l'intermédiaire de l'ex-séminariste Gengenbach. Bresle compte parmi ses informateurs l'astrologue numérologue du ministère de l'intérieur Roger Wybot qui protégea Lydie Bastien de l'épuration et en fit un agent à sa propre solde sans en informer Bresle selon l'enquête de Parent (p. 123). Wybot l'informa notamment sur les réseaux sionistes parisiens dont il était sympathisant. Il fut le fondateur de la direction de la Surveillance du territoire (DST).
Bresle, selon Parent, faisait de l'invocation d'entités séraphiques. Lydie Bastien, quant à elle, dans les années 60 achète des bars à Paris, et, rosicrucienne, et dit servir des maîtres tibétains de l'Agartha (le royaume souterraine) qui depuis la soi-disant entrée dans l'ère du Verseau veulent secouer les structures du monde. A cette fin, elle séduit les banquiers et les grands de ce monde. Pierre Péan dans "La diabolique de Caluire" a recueilli les confidences de Louise d'Hour, actrice des films de vampires de Jean Rollin, qui chantait au Boucanier, le bar-discothèque que possédait Lydie Bastien à Montparnasse, rue Jules Chaplain, laquelle raconte comment la médium achetait la bienveillance des policiers ripoux de Paris. Selon elle, Lydie Bastien lui aurait demandé de trouver huit personnes "pour constituer un gouvernement cosmique" et aurait été mêlée aussi à une opération de la CIA pour déstabiliser De Gaulle en mai 1968.
Pour finir, Facon revient sur l'Ordre rénové du Temple tandis qu'à la mort de Bresle en 1978 "Fulcanelli" aurait nommé Parent à la tête de la "jurande" qui lui est restée fidèle à Paris (celle qui suit la voie alchimique du verre), et sur une mise en parallèle entre les initiatives positives de René Guénon pour enterrer en Egypte des attaches maléfiques révélées par les "fours à étoiles" (miroirs) de Fulcanelli, tandis que Schwaller de Lubicz installés à Louksor avec sa femme en 1938 s'efforçaient au contraire de les renforcer treize années durant, magie contre magie...
Un esprit rationaliste, ou même divers courants monothéistes anti-alchimiques, mettront en doute la foi de Facon dans l'éternité de Fulcanelli et dans la réalité des dons et des entités qui agissent tout au long de son récit. Les partisans des maîtres occultistes (notamment rosicruciens) que l'auteur attaque dénonceront dans ses "révélations" un tissu de mensonge destiné à seulement mettre en valeur le petit groupe auquel lui-même se rattachait, sans que l'historien puisse faire la part du vrai et du faux (puisque les preuves écrites documentaires sont nécessairement rares). Pour autant, le chercheur en histoire secrète trouvera dans ce livre un éclairage intéressant sur les rivalités dans le monde de l'occulte, avec cette construction originale d'une défense d'un courant opératif, la "voie du verre", de gauche, revendiquant une inspiration spirituelle d'un haut niveau (d'un niveau séraphique) face à ce qu'elle perçoit comme une corruption de l'héritage templier dans des voies théoriques inspirées par le dieu néfaste "Seth", à la recherche du pouvoir, de la guerre, et de l'exploitation du monde.
Nul doute aussi que les affirmations de Facon sur ce qu'il présente comme une version française de l'AMORC qui puiserait ses sources à la magie noire (notamment africaine, avec la connexion politique avec la Françafrique, le Service d'Action Civique etc) gagneraient à être mises en regard avec les recherches d'un Bill Cooper (1943-2001) sur le rosicrucisme américain au XXe siècle (et sa fusion avec les "Illuminati") à l'origine de beaucoup de spéculations en ce moment sur Hollywood, les milieux bancaires, et ceux du renseignement outre-atlantique, au service d'une compréhension plus large des visions complotistes du monde qu'elles peuvent nourrir.
L'Assemblée nationale de 1789 et l'Antéchrist

"La Révolution de l'Antéchrist, ses signes, ses faits et sa fin: ou identité de la Révolution française avec celle qui doit avoir lieu au temps de l'Antéchrist", est un ouvrage anonyme publié en 1796 par un exilé en Suisse à partir de notes qu'il avait écrites en 1793-94. Il s'y réfère, en préface, au cardinal astrologue Pierre d'Ailly auquel Denis Labouré consacre un livre cette année, et qui, selon Dom Calmet, avait annoncé l'arrivée de l'Antéchrist pour 1789 et au médium médecin, mathématicien, astrologue Jérôme Cardan - Girolamo Cardano ( 1501-1576) qui l'avait prévue pour 1800 (et dont le père avait parlé à des "habitants de la Lune", ce qui allait inspirer Cyrano de Bergerac).
Extrait (p. 39) :
"Si on rapporte le nombre de la Bête 666 aux faits et au nombre d'impies qui ont donné l'existence à son nom d'assemblée nationale, nous n'ignorons pas que lorsqu'il fut question de la fameuse fusion des trois ordres, en anéantissant les états généraux, fusion qui a été la cause de tous les maux et d'après laquelle l'assemblée prit ce nom, ce fut précisément le nombre de 666 méchants députés qui parvinrent à l'opérer, notamment aux séances du 19 juin 1789 ; savoir 142 du côté du Clergé, 33 du côté de la noblesse, et 491 du côté des communes : total 666. (Voyez les papiers publics de ce temps, gazettes de Berne etc)."
Le Christ annoncé par la Sibylle
Il y a peu je vous parlais de ces ponts étranges entre paganisme et christianisme comme l'hommage de Saint Paul à Epiménide ou la mention des Dioscures dans les Actes des Apôtres.
Il en est un autre qui a fait couler de l'encre dans l'histoire. C'est l'idée que la Sybille de Cumes aurait annoncé la naissance de Jésus-Christ, comme en porte la trace l'Eglogue IV des Buccoliques de Virgile (les églogues sont des poêmes bucoliques) :
"Muses de Sicile, élevons un peu nos chants : tout le monde n'aime pas les arbrisseaux et les humbles bruyères ; si nous chantons les forêts, que les forêts soient dignes d'un consul.
II est venu ce dernier âge prédit par la sibylle de Cumes ; le grand ordre des siècles épuisés recommence : déjà revient Astrée, et avec elle le règne de Saturne ; déjà du haut des cieux descend une race nouvelle.
Cet enfant dont la naissance doit bannir le siècle de fer et ramener l'âge d'or dans le monde entier, daigne, chaste Lucine, le protéger ! déjà règne Apollon, ton frère. Ton consulat, Pollion, verra naître ce siècle glorieux, et les grands mois commencer leur cours. Sous tes lois, les dernières traces de nos crimes, s'il en reste encore, pour toujours effacées, affranchiront la terre d'une éternelle frayeur. Cet enfant vivra de la vie des dieux ; il verra les héros mêlés parmi les Immortels ; ils le verront lui-même partager leurs honneurs. Il gouvernera l'univers pacifié par les vertus de son père.
Bientôt, divin enfant, la terre, féconde sans culture, t'offrira pour prémices le lierre rampant avec le baccar, et la colocase mariée à la gracieuse acanthe. D'elles-mêmes, les chèvres rapporteront à l'étable leurs mamelles gonflées de lait ; les troupeaux ne craindront plus les lions terribles ; ton berceau, de lui-même, se couvrira des plus belles fleurs. Désormais, plus de serpents dangereux, plus de plantes aux perfides venins ; en tous lieux croîtra l'amome d'Assyrie.
Mais dès que tu pourras lire les exploits des héros et les hauts faits de ton père, et sentir le prix de la vertu, tu verras les champs se couvrir peu à peu de moissons jaunissantes, la grappe rougir, suspendue aux buissons sans culture, et la dure écorce du chêne distiller une rosée de miel.
Cependant quelques vestiges de l'ancienne perversité subsisteront encore : ils forceront les mortels à braver, sur une nef fragile, les fureurs de Thétis, à entourer les villes de remparts, à creuser dans la terre un pénible sillon : un autre Tiphys conduira, sur un autre Argo, l'élite des guerriers ; de nouvelles guerres éclateront, et aux rivages d'une nouvelle Troie descendra un nouvel Achille.
Mais lorsque l'âge, en te fortifiant, t'aura fait homme, le nautonier abandonnera les mers ; le pin navigateur n'échangera plus les marchandises ; toute terre produira tout. Le sol ne sentira plus la dent de la herse, ni la vigne le tranchant de la serpe. Le robuste laboureur affranchira du joug le front de ses taureaux. La laine n'apprendra plus à se farder de couleurs menteuses ; le bélier, couché dans la prairie, verra sa toison, d'elle-même, se changer en pourpre de la nuance la plus suave,tantôt en un safran doré ; un vermillon naturel teindra l'agneau des pâturages.
Tournez, fuseaux ; filez ces siècles fortunés, ont dit les Parques avec l'ordre immuable des destins.
Les temps approchent ; monte aux honneurs suprêmes, enfant des dieux, noble rejeton de Jupiter ! Vois, sur son axe ébranlé, se balancer le monde ; vois la terre, les mers dans leur immensité, le ciel et sa voûte profonde, la nature tout à l'espérance du siècle à venir.
Ah ! puissé-je conserver assez de vie, assez de force, pour célébrer les belles actions ! Non, je ne craindrais ni Orphée le Thrace, ni Linus, fussent-ils inspirés, Orphée par Calliope, sa mère, Linus par son père, le bel Apollon. Pan lui-même, s'il prenait l'Arcadie pour juge de nos combats, Pan, au jugement de l'Arcadie, s'avouerait vaincu.
Commence, jeune enfant, à connaître ta mère à son sourire : ta mère ! elle a, pendant dix mois, souffert bien des ennuis ! commence, jeune enfant ; celui à qui n'ont pas souri ses parents ne fut jamais admis à la table des dieux, jamais au lit d'une déesse."
C'est un thème si classique (voir le Dies Irae) que par exemple la cathédrale romane Notre-Dame de Sède de Saint-Lizier dans l'Ariège représente douze Sibylles (pour mémoire Varron en comptait dix de divers pays, celle de Cumes en Italie n'étant que la septième, la tradition en a retenu deux de plus). Notre Dame de Sède est un endroit, bizarre, à la fois charmant et terrifiant (comme Lourdes), un siège d'évêché abandonné. Quand j'y étais en 2018 avec un de mes proches qui a le don de voir par moments les démons sous forme de serpents il en décelait un peu partout sur les fresques murales jusqu'à en avoir la nausée, on verra un peu plus loin pourquoi.
Rappelons que la Sibylle qui oeuvrait dans la vieille cité italo-grecque de Cumes est une prêtresse d'Apollon (comme la Pythie de Delphes) qui est censée avoir vendu au roi étrusque Tarquin le Superbe les trois livres de divination dont elle disposait après en avoir brûlé six - Virgile dans l'Enéide dresse un portrait saisissant de ses possessions par le dieu dans ses moments prophétiques, à rapprocher de ce que Lucain dit de la Pythie dans sa Pharsale.
Les livres sybillins, qui jouèrent un rôle important dans la vie civique romaine, ont été progressivement enrichis de fausses prophéties que César Auguste fit expurger en stabilisant leur "canon".
J'ai déjà relevé à propos du Pasteur d'Hermas (ici et là - quand on pense qu'un Irénée de Lyon pourtant estimé même par les protestants a pu y voir un livre canonique !) tout ce que cette connivence entre le christianisme et l'imaginaire sibyllin pouvait avoir de pervers (au passage je note à nouveau que le théologien Daniel Voelter y voit une sorte de "révélation privée" de la Sibylle comme la Vierge Marie peut en faire à diverses personnes en ce bas monde de nos jours..).
J'ai trouvé sur cette semaine sur Google-Books un livre peu connu du père jésuite François-Joseph Terrasse Des Billons (1711-1789) qui révèle encore à quelles erreurs conduit une trop forte valorisation de l'oracle sibyllin. Le livre s'intitule "Nouveaux éclaircissements sur la vie et les ouvrages de Guillaume Postel". Il évoque (en p. 61) les travaux de Postel (1510-1581), un kabbaliste chrétien normand, ami de Saint François Xavier et conseiller de François Ie (par l'entremise de la pieuse Marguerite de Valois, qui s'est beaucoup trompée - voyez son soutien aux libertins quintinistes).
Desbillons (ou des Billons, les deux orthographes sont admises) y écrit qu'il a en sa possession un livret rare de six feuillets composé par Postel intitulé "Sybyllinorum Versuum A Virgilio inquarta Bucolicorum versuum Ecloga transcriptorum Ecsrasis, commentarii instar, Gulielm Postello Autore", daté de 1553,dédié à Guillaume De Prat, évêque de Clermont. Je vais recopier largement ce qu'il en dit pour les amateurs de recherche sur la "traçabilité des livres", puisqu'aucun autre site ou blog n'en parle.
"L'auteur dit que cette Eglogue contient une Prophétie, qui regarde le Sauveur du monde, et qu'elle a été indignement et très sacrilègement profanée par l'application que Virgile a osé faire à l'avorton romain. Il prétend que cette prophétie est un abrégé de l'ancienne théologie sur l'avènement du roi céleste, promis d'abord à Eve, ensuite à Noé ; annoncé enfin et publié dans le monde par les enfants de Japhet.
J'ai cru, dit [Postel] devoir éclairer ce précieux monument ; et si je vous le dédie, ce n'est pas tant à cause de l'amitié que vous avez pour moi, que parce que vous êtes le premier qui ayez protégé dans notre France une Compagnie [les Jésuites], née dans le sein de ce beau royaume". "Notre interprète, poursuit des Billons, donne pour un fait certain que Noé, appelé Janus par les Latins, a régné en Italie et qu'il est le même que le Janus des Latins. Il prétend qu'il fut aussi nommé Saturne, et que l'Age d'Or se maintint dans cet heureux pays tant qu'il y régna. Il suppose que la religion pure et sainte, qui avait fait le bonheur des peuples de ce temps là, fut corrompue par les Saturniens, méchante postérité de Saturne fécond, qu'il dit avoir été un des fils de Cham ; que cependant la tradition des promesses divines qui avaient annoncé le Rédempteur du monde, se conserva parmi un petit nombre de personnes sages et fidèles aux lumières de la droite raison ; qu'elle se conserva de la même manière chez les Japhétiens, à qui appartenait de droit l'administration temporelle de l'univers ; que les Sémiens ou descendants de Sem, avaient les mêmes promesses, mais annoncées moins clairement que chez les autres nations.
Il n'est pas étonnant que Postel parle ainsi, puisqu'il veut qu'on regarde comme authentiques, et de l'antiquité la plus reculée, les Livres Sibyllins. Il a en vue les livres Sibyllins tels que nous les avons aujourd'hui. Tout le monde convient qu'ils ne sont pas moins qu'authentiques et qu'il y a des choses qui n'ont pu y être insérées qu'après la naissance du christianisme. Postel dit enfin que les prédictions de la Sibylle de Cumes, copiées par Virgile, annoncent la dernière restitution ou régénération des hommes, et le rétablissement de l'Age d'or dans le monde entier : ce qui est justement le grand ouvrage, pour lequel il croyait que le Ciel l'avait vu naître.
Après cette interprétation générale vient le commentaire, qui commence en page septième". Des Billons résume ce commentaire ainsi : pour Postel, il y a deux Saturnes, celui qui est Janus et celui, corrupteur, qui est fils de Cham et dont le nom est Sabbathius Sanga (un emprunt au faux Bérose, de l'imposteur Annius de Viterbe). La Sibylle aurait annoncé le retour du premier Saturne. Quand Virgile écrit "Tuus jam regnat Apollo", déjà Apollon règne, il évoque l'agent universel dont les rayons divins donnent le mouvement à tout, c'est le Verbe incarné, le roi des rois, dont Cicéron parle dans le second Livre des dieux. Selon Des Billons, ce n'est pas dans le second Livre des dieux, mais dans le le livre second du "De la Divinisation", au chapitre 54, que Cicéron dit que "Certain bruit s'était répandu qu'un interprète des vers sibyllins (le quindecimvir Lucius Cotta) allait déclarer en plein Sénat, que si nous voulions échapper à notre perte, nous devions appeler roi celui (Jules César) qui l'était en effet. Quorum (Versuum Sibyllae) interpres nuper, salsa quaddam hominum fama, dicturus senatu putabatur, eum, quem revera regem habebamus, appellandum quoque esse regem, si salvi esse vellemus. Si cela est dans les Livres Sibyllins, ajoute-t-il, je demande quel homme et quel temps cela regarde. Hoc si est in libris, in quem hominem et in quod tempus est? Postel parlant du Messie, le signe plusieurs fois par ces seuls mots : Rex appellandus. Il fait sans doute allusion à ce passage qu'il se souvenait d'avoir lu dans Cicéron et il veut faire entendre que le temps est venu, où Jésus-Christ doit être appelé de toutes parts le Roi des Rois, Roi de l'Univers;. "
Puis, Postel s'attarde sur le mot colocasia au 20e vers : ""mixtaque ridenti colocasia fundet acantho"(et la colocase mariée à la gracieuse acanthe). La colocase est inconnue à Rome, et très connue en Syrie, ce qui prouve bien que l'enfant sera juif. La colocase ne fut en effet connue que sous Pline. Mais des Billons estime que Virgile a pu la connaître. Pour Postel seuls les onze derniers vers sont de Virgile. Postel en déduit que l'âge d'or et le retour à la raison viendront sous un monarque puissant.
L'admiration de Postel pour les textes sibyllins était solidaire de son culte d'Eve et de la puissance féminine, qu'il exprime notamment dans son traité "Les très Merveilleuses femmes du Nouveau Monde" dans lequel il n'hésite pas à affirmer qu'à travers la Sibylle la puissance féminine gouvernait Rome. Ce culte de la féminité allait jouer des tours au théologien puisqu'à Venise il allait, en 1555, voir dans une vieille femme la "nouvelle Eve", ce qui allait conduire l'Inquisition dans la ville à faire brûler ses livres, sans toutefois le tuer lui, le jugeant trop fou pour pouvoir être vraiment hérétique.
Postel est un kabbaliste, rappelons le ; la kabbale est très tournée vers la femme et d'ailleurs sa théologie plairait bien au féminisme actuel lequel est lui-même en est souvent inspiré (voir Me Too, "God is a woman" etc). Et le fait que le théologien évoque beaucoup Noé évoque la Sibylle hébraïque "bru de Noé" des gnostiques (je renvoie à Barbara Aho sur la présence kabbaliste dans la Gnose). Tout cela sent le culte de Lilith - la femme de Satan.
Pourtant rappelons que le poème de Virgile, à supposer même qu'il se rapporte à un oracle sibyllin authentique, garde un rapport très éloigné au message évangélique. Récemment dans les milieux eux aussi sulfureux qui entourent les visions de Maria Valtorta, un certain Vittorio Messori en 1978 n'hésitait pas à faire une fausse citation (voir ici) de l'églogue de Virgile pour la rendre plus précisément conforme à la théologie chrétienne...
Messori en revanche à juste titre rapprochait la prophétie sibylline d'une autre prêtée aux druides à propos de l'enfantement du sauveur par une vierge, dont on a parlé sur ce blog en 2017 à propos de Chartres. Et c'est là, je crois, une collusion tout aussi périlleuse que la symbiose du christianisme avec les livres sibyllins.
Le député bourguignon Henri Le Mulier (1803-1872) dans sa "Vie de la Très Sainte Vierge" de 1854, raconte qu'en septembre 1833, dans une maison place du Grail à Chalons, à 8 pieds de profondeur furent trouvés 30 squelettes humains. A quelques pieds au nord de ces ossements, des fractions de chapiteaux à volutes.Non loin de cet endroit et du palais des gouverneurs de Chalons sous Claude et Néron, une chapelle souterraine consacrée par les druides à la Vierge des sectateurs d'Hésus. Là les prêtres de Jupiter de d'Apollon se rendaient en grande pompe le premier de chaque mois, pour faire des oblations et réciter des vers autours d'un autel, sur lequel était élevée la statue d'une jeune fille, tenant un enfant entre ses bras. Au bas était cette inscription en lettres d'or "Virgini pariturae Druides" (les Druides à la Vierge qui doit enfanter).
Adrien Péladan (le frère du célèbre Joséqhin le "Sar", occultiste de renom) dans La France littéraire, artistique, scientifique, allait reprendre cette nouvelle dans son n°49 du 5 septembre 1864 (p. 779) tout en remarquant avec malice qu'il y avait une pierre égyptienne dans la statue de Marie au Puy-en-Velay, et en ajoutant qu'Elias Schedius (1615-1641) a écrit qu'en Germanie et en Angleterre aussi "Les Druides avaient dans l'intérieur de leurs sanctuaires une statue consacrée à Isis ou à la vierge qui devait enfanter le libérateur du monde" (De Diis germanis, c. XIII p. 346). Isis ou la Vierge... Effectivement à ce niveau les deux cultes s'entremêlent. Saint Jérôme aussi avait en son temps recensé tous les cultes des vierges mères. Ils ont probablement pavé la voie au culte marial, mais ont-ils ouvert le chemin d'une compréhension profonde de la Bible ? ça c'est une autre histoire...
A propos de la naissance du fils de la Vierge, je vous signale aussi cet excellent article de l'universitaire Gérard Gertroux ici qui démontre qu'un recensement a bien été organisé par le gouverneur de Syrie en l'an 2 av JC date de la naissance de Jésus, comme le disent les Evangiles. Un point important dans le sens de leur vérité historique...