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Les archers surnaturels de la bataille de Mons
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Le théosophe initié de la Golden Dawn Arthur Machen (dont le béarnais Jean-Paul Toulet traduisit le célèbre ouvrage "Le Grand Dieu Pan" et dont les visions du Mal à l'arrière-plan du monde fascinèrent Jacques Bergier) était revenu au "christianisme celtique" pas très loin du catholicisme et de la quête du Graal lorsqu'il publia dans le journal The Evening News un texte, au début de la Première Guerre mondiale, qui allait marquer l'opinion publique : "Les Archers" (The Bowmen).
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Dans Le Monde Illustré du 11 mars 1916, Louis Léon Théodore Gosselin dit G. Lenotre raconte ainsi la réception du texte de Machen :
"Nos lecteurs connaissent la prudence, je me flatterais presque de dire « la discrétion » avec laquelle nous avons parfois abordé ici les questions de prophéties, d'apparitions ou de miracles. On risque toujours, en effleurant ces sujets, de froisser la respectable crédulité des uns et le scepticisme, non moins susceptible, des autres. Il reste donc entendu que le Monde Illustré n'étant, ni une revue scientifique, ni une feuille de polémique, doit et veut s'abstenir de toute discussion ; mais son rôle de spectateur lui commande de « bien regarder » et parmi tant d'objets divers qui sollicitent, en ces heures épiques, l'attention, il en est de si étranges, — disons de si invraisemblables, — qu'on se refuserait à en faire mention, si l'exemple ne nous était donné par l'une des publications les plus sérieuses et les plus indépendantes de Paris. Ces précautions prises, voici les faits exposés sans commentaires.
Une gazette anglaise, l'Evening News, publiait, le 29 septembre 1914, un conte intitulé The Bowmen (les Archers). Le thème de cette légende était celui-ci : à la bataille de Charleroi, une troupe anglo-française, cernée par l'ennemi dans les environs de Mons, avait été sauvée par l'apparition d'un corps d'archers célestes, à la tête desquels combattait saint Georges.
Nombre de lecteurs, frappés par ce récit, écrivirent à son auteur, M. Arthur Machen, pour lui demander où il avait puisé son affabulation.
M. Machen, ne pouvant répondre individuellement à chacun de ses correspondants, inséra, dans l'Evening news, une note par laquelle il déclarait que son récit était inventé de toutes pièces et qu'il s'agissait là d'une simple fiction.
Or voilà que, de tous côtés, s'élèvent des protestations. De ces nouvelles communications il ressort que rien n'autorise à mettre en doute la parole de l'auteur des Bowmen, mais qu'il n'en est pas moins certain et établi que, avant la publication de ce conte de pure imagination.
Le bruit avait circulé, dans l'armée anglaise, que saint Georges et ses anges étaient apparus aux combattants au cours de la bataille, et que l'assistance des milices célestes avait contribua à assurer la retraite en bon ordre des corps de nos alliés.
Grand émoi au camp des occultistes, — et des autres. Les premiers assuraient la chose possible, et s'appuyaient, pour soutenir cette opinion, sur des précédents vénérables et bibliques ; les seconds se contentaient de ricaner et de hausser les épaules. Un duel de brochures et d'articles, pour ou contre, s'engagea ; protestants, catholiques, théosophes, spirites, sceptiques, se jetèrent dans la mêlée ; les journaux quotidiens eux-mêmes prirent parti ; bref, de ces polémiques résulta une enquête, entreprise par des curieux impartiaux qui purent recueillir des témoignages d'autant plus saisissants qu'ils émanaient de personnes isolées, n'ayant pu concerter entre elles nulle entente préalable.
C'est d'abord celui de miss Phylis Campbell, attachée, en qualité d'infirmière, à un hôpital voisin du front. Un jour qu'elle pansait un fusilier du Lancashire, celui-ci la pria de lui procurer une image ou une médaille de saint Georges. Miss Campbell lui demanda s'il était catholique : le blessé répondit que non ; « qu'il était Méthodiste Wesleyen ; mais qu'il désirait une médaille ou une image de saint Georges parce qu'il avait vu celui-ci conduire sur un cheval blanc les Anglais à Vitry-le-François, quand les alliés se retirèrent ». L'infirmière crut à une divagation, effet de la fièvre ou de l'épuisement : mais un autre blessé, anglais lui aussi, ayant saisi le geste de surprise de miss Campbell, intervint : — « Ce qu'il dit est vrai, sœur, fit-il, nous l'avons tous vu. Il y eut d'abord une sorte de brouillard jaune, comme un rideau, devant les Allemands, alors qu'ils arrivaient au sommet de la colline. je m'empressai de déguerpir...tellement ils étaient nombreux. mais un instant après apparut un nuage lumineux et nous vîmes, en cet endroit même, un homme de haute taille, avec une chevelure blonde, en armure d'or sur un cheval blanc ; il élevait son épée et avait la bouche ouverte. Bref, avant que nous ayons pu tomber sur eux, les Allemands avaient tourné les talons. »
Miss Campbell ne fut pas la seule à récolter des dépositions de ce genre : la directrice de l'hôpital, Mlle d'A., étonnée de ce qu'elle entendait, pour sa part, au chevet de ses blessés, invita les six dames de la Croix-Rouge qui l'assistaient à noter ces confidences. Le soir venu, les six ambulancières se réunirent et comparèrent leurs camets : sauf l'une d'elles qui n'avait dans son service que des Allemands, lesquels ne racontaient rien, toutes les autres rapportaient des témoignages concordants provenant d'une grande diversité de blessés : il y avait, parmi ceux-ci, des officiers d'un grade élevé, un prêtre catholique, des Français, des Anglais, des Belges et même trois fusiliers de la garde hollandaise.
La plupart avaient vu le personnage céleste, portant une armure d'or, ayant la tête découverte et monté sur un cheval blanc. Ce cheval blanc revenait dans tous les lécits : sur l'identité du cavalier les avis dîneraient : les Anglais avaient en lui reconnu saint Georges ; les Français disaient que c'était Jeanne d'Arc — ou saint Michel. Notez que ces témoins arrivaient des points les plus différents du champde bataille, et tous s'accordaient à affirmer que la vision avait opéré en eux une transformation complète, leur désespoir et leur découragement ayant subitement fait place "à un état d'exaltation étrange et de confiance dans la victoire".
Le R. Fielding Ould, vicaire de St-Stephen, reçoit, de son côté, les confidences d'un sergent anglais qui, dans la tranchée avec ses hommes, — où ? — quand ? ces précisions ne sont point données, — voyant-approcher une charge allemande, se tourna vers ses soldats, et leur cria : — « Rappelez-vous saint Georges, pour l'Angleterre ! » Les rangs ennemis, très denses, abordaient à cet instant même le parapet ; tout à coup ils hésitèrent, s'arrêtèrent et prirent la fuite, en laissant quelques prisonniers qui paraissaient stupéfaits et comme « éblouis ». L'un de ceux-ci, ayant repris ses esprits, demanda : -t( Quels sont donc ces cavaliers cuirassésqui ont mené la charge ? Ce ne peuvent être des Belges, ils ne sont pas habillés de cette façon. » Or les Anglais, eux, n'avaient reçu l'aide d'aucuns cavaliers, dont le concours, au surplus, alliait été inadmissible sur ce terrain impraticable.
Un clergyman de Weymouth. le Rev. Lancaster, produit, et lit en chaire, une lettre de soldat relatant que son régiment, poursuivi par un corps important de cavalerie allemande, se réfugia dans une carrière, où l'ennemi le découvrit bientôt. « — A ce moment critique, affirme l'auteur de la dite lettre, sur toute la bordure de la carrière apparut une ligne d'anges qui furent aperçus aussi bien par nous, Anglais, que par les Allemands. Ceux-ci s'arrêtèrent aussitôt, tournèrent bride et se retirèrent au galop ».
C'est encore le témoignage que deux officiers anglais déposèrent entre les mains de miss Marzable. Pendant la retraite, alors qu'ils se replient avec leur compagnie, ils entendent derrière eux le galop des cavaliers allemands qui, en un instant, les enveloppent : les Anglais font face, décidés à résister jusqu'à la mort ; mais, à leur grande stupeur, ils voient, entre eux et l'ennemi, toute une troupe d'anges : les chevaux des Allemands se cabrent et font volte-face.
Un autre précise une date : c'est un brigadier anglais, blessé et transporté dans un hôpital : il atteste « qu'il n'est pas un croyant à ces choses», mais il certifie avoir vu, dans la nuit du 28 août 1914, et tous ses camarades ont vu comme lui, une lueur éclatante dans le ciel où l'on distinguait nettement des formes « munies de quelque chose comme d'ailes ouvertes et qui paraissaient enveloppées de longues draperies tombantes ».
Et voici maintenant un officier supérieur, — anglais toujours, — dont l'Evening news ne peut publier le nom en raison de sa notoriété même. Cet officier, dans la nuit du 27 août, en pleine retraite, après la sanglante bataille du Cateau, suivait, à la tête de sa troupe exténuée, et en compagnie de ses lieutenants, la route conduisant vers Saint-Quentin et Noyon, quand il s'avisa qu'un corps nombreux de cavaliers s'avançait à travers champs et marchait dans la même direction que la colonne, comme pour la protéger dans son repli et écarter d'elle toute attaque ennemie. « La nuit n'était pas très sombre ; je ne dis rien, mais j'observai durant une vingtaine de minutes. Les officiers s'étaient arrêtés. enfin l'un d'eux me demanda si je n'apercevais rien dans les champs. A la halte suivante, un détachement partit en reconnaissance ; mais on ne découvrit rien quoique le même phénomène eût été constaté par plusieurs de nos hommes.
Je suis absolument convaincu d'avoir vu ces cavaliers ; je me sens sûr qu'ils n'existaient pas uniquement dans mon imagination. Je ne tâche pas d'expliquer le mystère, — je me borne à rapporter les faits ».
Je crois inutile de poursuivre la citation de ces témoignages ; tous sont relevés dans une très curieuse et intéressante étude que publie M. C. de Vesme, sous ce titre Armées, flottes et combats fantomatiques, dans les Annales des Sciences psychiques (fascicules de décembre 1915 et janvier 1916). Nos lecteurs n'ignorent pas que le directeur de cette savante publication est M. le professeur Charles Richet, dont le nom est une garantie de bonne foi, de sérieux et de conscience. J'ai reproduit ces divers récits, en les abrégeant quelque peu, mais sans y rien modifier de ce qui fait leur valeur naïve, exempte de tout souci littéraire. Je ne les ai coupés d'aucun commentaire, mais je crois qu'il m'est permis maintenant, sans entamer de discussion de principe, sur le plus ou moins de réalité des faits extraordinaires qui y sont relatés, d'en dire, en fin de compte, ce que j'en pense.
Eh bien, en toute sincérité, je ne puis rien y démêler. On aura remarqué un désaccord frappant entre ces diverses affirmations. L'un des visionnaires aperçoit une troupe d'anges ; un autre constate la présence, parmi la bataille, d'un chevalier céleste, cuirassé d'or et coiffé de cheveux blonds ; plusieurs voient un cheval blanc: certains attestent que ces fantômes prenaient part au combat, mêlés aux mortels combattants, tandis que, ailleurs, ils développaient leurs phalanges dans le ciel. Sur les lieux et les dates des apparitions, mêmes divergences : tantôt le phénomène s'est révélé le 27 août. puis le 28. puis à Vitry-le-François, ville où l'armée des alliés en retraite ne parvint que vers le 5 ou 6 septembre. Il y a là un flottement qui, aux yeux d'un critique sévère, pourrait infirmer toutes ces dépositions.
D'autre part on ne peut, sans témérité, inculper de mensonge tous ces braves soldats, ni d'imposture les personnes honorables, pasteurs ou ambulancières, par l'intermédiaire desquelles nous sont parvenues ces confidences. On ne comprendrait pas dans quel but tant de gens se seraient ligués pour en imposer à la crédulité publique. Si nous étions au moyen âge, en un siècle de foi ardente et sans critique, il serait permis peut-être de supposer qu'on a cherché ainsi à entretenir le courage des troupes, en leur insinuant que Dieu combat avec elles. Mais nous vivons au XXe siècle, en un temps où les croyances ne sont plus naïves, et où le ridicule, même, surtout en ces sortes de matières, risquerait de compromettre la plus noble des causes. Et puis, ceux qui ont vu, et qui ne mentent pas, ne sont pas des paysans bretons, nourris de légendes et férus de superstitions : ce sont des protestants anglais, c'est-à-dire les croyants les plus « raisonneurs » du monde et les moins disposés à admettre les miracles et les fantasmagories.
Faut-il croire à une hallucination collective, causée par la fatigue extrême, la fièvre du combat, l'horreur des spectacles côtoyés chaque jour ? Ceci n'explique pas grand'chose : et d'ailleurs comment accepter une hallucination similaire fourvoyant tant de sujets si différents d'éducation et de rang social et en des endroits si distants l'un de l'autre ? — Alors ?
Alors, comme on ne peut nier un fait, par le seul motif qu'il nous paraît invraisemblable ; comme nous ignorons ce qui est possible et ce qui ne l'est pas ; je conclus que ces choses mystérieuses ne doivent susciter en nous qu'un sentiment : et c'est une admiration sans bornes et recrudescente pour nos défenseurs et nos alliés, pour les braves poilus de tant de nations qui tiennent tête au monstre depuis dix-neuf mois, admiration justifiée de toutes façons, soit que, à force de tension nerveuse, ils en soient arrivés à vivre, tout éveillés, un perpétuel et fiévreux cauchemar, soit qu'ils se montrent si braves que le ciel ait réellement décidé de leur dépêcher un renfort d'archanges et de chérubins pour les soutenir dans le péril et les aider à la victoire."
Dans cette affaire des archers surnaturels de Mons, Machen qui était un ardent défenseur du surnaturel, s'est trouvé dans la position du professeur de prudence devant l'afflux de témoignages, contre par exemple l'Occult Review d'octobre 1915 qui affirmait qu'un lieutenant-colonel bien réel mais qui tenait à garder l'anonymat a bien vu à la bataille du Cateau le 27 août, après celle de Mons, des cavaliers mystérieux qui formaient une partie de la vision de Machen . César de Vesme, auquel G. Lenotre fait référence dans son article, était lui aussi assez prudent. Dans son article de janvier 1916 il observait : "M. Machen publia un opuscule pour appuyer ses vues : parmi ses adversaires, M. Harold Begbie lui répondit par une brochure assez importante intitulée : On the Side of the Angels (« Du côté des Anges ») ; une autre brochure analogue eut pour auteur Miss Phyllis Campbell, qui fut dame de la Croix-Rouge en France, durant les premiers mois de la guerre : Ralph Shirley, directeur de l'Occult Review publia : The Angel Warriors at Mons, exposé assez impartial de la question : les revues spirites et occultistes, les journaux quotidiens même devinrent les palestres où se débattaient ces polémiques et où on apportait les faits nouveaux.
Pour mieux faire comprendre la difficulté qu'il y a à obtenir des témoignages valables dans une pareille affaire, si passionnante, bien qu'il n'y eût pour les témoins aucun intérêt matériel à tromper la bonne foi des enquêteurs, il nous suffira de citer cet épisode caractéristique. Un soldat appelé Robert Cleaver, du 1er Cheshires, déclara devant M. G. S. Hazelhurst, magistrat du comté de Flint, qu'ayant pris part à la bataille de Mons, il avait lui-même fort bien vu les anges qui s'étaient interposés entre la cavalerie allemande el les troupes anglaises, au moment où celles-ci allaient être annihilées. Or on sut ensuite par le major du régiment de Cleaver, quee celui-ci n'avait, été envoyé en France qu'après la bataille de Mons et la retraite qui la suivit.
Je sais bien qu'il y a toujours eu des milites gloriosi s'étant faussement vantés d'avoir pris part à tel ou tel épisode d'une campagne — et que. cela ne signifi.e aucunement que nous n'ayons pas à croire à la réalité de l'épisode en question. Mais on comprend l'effet désastreux que de pareils incidents exercent sur l'esprit de personnes plus accessibles aux impressions qu'aux raisonnements. "
Cependant de Vesmes comme G. Lenotre accorda du crédit aux témoignages recueillis par l'infirmière Phyllis Campbell et aux autres témoignages que cite Lenotre. Il distingue les visions précises (notamment dans les prédictions des voyants) des hallucinations possibles des soldats épuisés par les marches et les combats, puis livre un intéressant dossier sur les apparitions des êtres surnaturelles dans les guerres qui mérite aujourd'hui encore d'être lu.
Dans la brochure de 24 pages de Ralph Shirley on trouve aussi des informations intéressantes. Selon Miss Campbell, un Français originaire de Domrémy qui était à Mons a vu Jeanne d'Arc l'adjurer de se battre quand il voulait s'enfuir (p. 6). L'article de Phyllis Campbell se retrouve dans l'Occult Review d'août 1915 (p. 75 - index ici). Elle y résume ce qu'elle avait écrit à l'éditeur de la revue dès août 1914.
Il y a aussi (p. 8) une histoire qui ravirait les ufologues : un Canadien, après la 2ème bataille d'Ypres de mai 1915, qui a confié au révérand Alexander A. Boddy de Monkwearmouth avoir vu une boule de feu qui devint un ange aux ailes déployées qui se battait pour les Anglais. Les anges ont toujours eu le cote en milieu protestant, qu'on se souvienne des choeurs d'anges d'Orthez (Béarn) en 1686. Un autre combattant vit un ange empêcher les Allemands d'avancer, et un colonel à qui une soignante racontait l'épisode signale qu'il avait vu un phénomène similaire à la Légation britannique à Pékin au moment de la révolte des Boxers : les assaillants chinoi.s avaient été dissuadés d'attaquer car ils voyaient des êtres en blanc aux côtés des Anglais (cela dit, à titre personnel cela ne m'étonne pas : un ambulancier - celui dont je parlais en mai 2025 - en septembre dernier me parlait des Taiwanais qu'il avait connus et précisait qu'ils voyait facilement des présences de morts auprès des qu'ils cotoyaient. On y apprend (p. 9) que Miss Alice Callow, secrétaire du Higher Thought Center à South Kensington, et mère du New Thought Movement (théosophique), avait transmis un témoignage au Weekly Dispatch (18 avril 1915) d'un colonel qui avait vu Saint Georges.
Sur les front de l'Est, au début de la première guerre mondiale les visions avaient été nombreuses : des sentinelles russes avaient vu le général Skobelev conquérant de l'Asie centrale, à la bataille d'Augustovo, en octobre 1914 la Vierge à l'Enfant apparut aux soldats et russes et leur montra l'Ouest etc. Les Britanniques avaient été surpris par les succès de l'armée russe en 1914 (Occult Review septembre 1914).
Les caodaïstes selon Graham Greene
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Pour poursuivre avec nos caodaïstes, un portrait fait par Graham Greene que je trouve dans ses Reflections, p. 156 (un texte de 1952 "Indochine : La couronne d'épines de la France") :
"De tous les alliés de la France en Indochine, les plus étonnants sont les caodaïstes, membres d'une secte fondée vers 1920. Leur capitale qu'ils appellent leur 'Sanit Siège' est Tay Minh, à environ 80 km de Saïgon, où leur Pape vit entouré de cardinaux des deux sexes. A l'entrée de leur fantastique cathédrale en technicolor sont suspendus les portraits de trois saints mineurs de la religion caodaïste : le Dr Sun Yat Sen, Trang Trinh, un poète vietnamien primitif, et Victor Hugo bardé de son uniforme de l'Académie française avec un halo autour de son tricorne.
Dans la nef de la cathédrale, dans la pleine splendeur asiatique d'une fantaisie de Walt Disney, des dragons de pastel s'enroulent autour des colonnes et de la chaire ; de chaque vitrail le grand œil de Dieu vous suit, un énorme serpent forme le trône papal et tout en haut sous les arcs se trouvent les effigies des trois saint majeurs : Bouddha, Confucius, et le Christ qui montre son sacré cœur.
Les saints, Victor Hugo en particulier, s'adressent encore aux fidèles par le biais d'un crayon et d'un panier couverts d'une sorte de planche de oui-ja ; les cérémonies sont intolérablement longues, et un régime végétarien rigoureux est imposé. On ne sera donc pas surpris d'apprendre que des missionnaires ont été envoyés à Los Angeles.
Le souvenir qu'on retient de toute cette fantasmagorie : un pape enfumeur qui discourt pendant des heures sur l'Atlantide et l'origine commune de toutes les religions, mais qui en fait utilise cette façade avec toute sa pompe pour entretenir une armée de 20 000 hommes avec son arsenal sommaire pour se prémunir contre une éventuelle interruption d’approvisionnement d'armes françaises (les mortiers sont fabriqués avec de vieux pots d'échappement qui, après un an d'utilisation, sont refilés aux paysans pour leur autodéfense)... Sous la protection de l'armée, les membres de la secte pacifiste caodaïste compte un million et demi d'adhérents. Comme Victor Hugo l'a demandé aux fidèles le 20 avril 1930 à une heure du matin : 'Instruisez l'infidèle par toute méthode disponible'.
Mais l'été dernier une scission est survenue dans les rangs des caodaïstes : le Colonel Trinh Minh Thé, chef d'Etat major, s'est enterré avec 2 000 hommes (le premier signe de cette dissidence a peut-être tenu aux petits déjeuners au champagne qu'il accordait aux journalistes visiteurs). Le Général Thé - comme il se fait appeler maintenant en s'autopromouvant - déclare qu'il est autant l'ennemi des communistes que des Français, mais jusqu'ici ses exploits - comme l'assassinat du Général Chanson, un des meilleurs jeunes généraux français, ou l'installation d'explosifs à Saïgon - ont tous été dirigés contre ces derniers. Lors d"un déjeuner à Tay Minh, un colonel caodaïstes s'est plaint devant moi des difficultés que causait le Général Thé.
'Les Français veulent que nous le capturions, mais à l'évidence c'est impossible, dit-il.
- Pourquoi est-ce impossible ? ai-je demandé.
- Parce qu'il n'a attaqué aucun caodaïste.'
Voilà qui semble illustrer avec subtilité et précision la nature de l'alliance entre les caodaïstes et l'administration franco-vietnamienne. Depuis lors le QG du général Trinh Minh Thé a été attaqué mais, bien que sévèrement blessé, il s'est échappé."
Recension du livre "Le Secret de Mélanie falsifié"
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Recension initialement destinée à être publiée sur le site Parutions.com auquel j'ai occasionnellement collaboré jadis et donc adaptée à son lectorat, mais je viens d'apprendre que ce site est désormais archivé et suspendu. Je la publie donc ici.
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Paul-Etienne Pierrecourt, Le Secret de Mélanie falsifié
Editions Pierrecourtoises 2022 / 19 € / 254 pages
ISBN : 978-2-9581145-9-6
FORMAT : 21 X 15 cm
Une page d’histoire religieuse
Au XIXe siècle, l’opinion publique catholique française s’est passionnée pour les secrets livrés par une apparition de 1846, celle de Notre Dame de La Salette, dans l’Isère, à deux jeunes bergers, Mélanie Calvat et Maximin Giraud. Les milieux catholiques en attente d’une restauration des Bourbons y étaient particulièrement sensibles car dans les révélations de la Sainte Vierge, il était question, disait-on, du futur Grand Monarque, ce qui émut au premier chef le comte de Chambord, prétendant au trône. Si d’autres secrets, ceux de Notre-Dame de Fatima, ont quelque peu éclipsé au XXe siècle ceux de La Salette, ceux-ci rencontrent un regain d’intérêt aujourd’hui dans les cercles traditionalistes, en ces temps où les tribulations de la mondialisation réveillent les anticipations apocalyptiques et où le Pape accueille au Vatican des idoles pré-colombiennes. Notre Dame sur les contreforts des Alpes n’a-t-elle pas en effet annoncé que Rome ne serait bientôt ni plus ni moins que le siège de l’Antéchrist ?
Dans un petit livre d’enquête récemment publié, l’écrivain musicien Paul-Etienne Pierrecourt entreprend d’écrire une nouvelle page de la saga de ce secret, à la manière de Sherlock Holmes, en s’appuyant sur un constat troublant : si en 2002 chez Fayard le père Michel Corteville (qui avait consacré sa thèse de doctorat au sujet) et l’abbé René Laurentin s’étaient fait l’écho de la découverte en octobre 1999 de la soi-disant toute première rédaction du secret confié par la Saint Vierge aux deux bergers (une lettre remise au Pape Pie IX en 1851), des éléments peuvent laisser sérieusement croire que ce document serait un faux. Selon la voyante Mélanie, en effet, il comportait la date d’un événement prophétisé, alors que le papier de 1999 n’en porte pas ; il mentionnait aussi un reproche au clergé absent du nouveau manuscrit ; toujours selon des souvenirs rapportés par Mélanie et d’autres témoins d’il y a plus d’un siècle le secret tenait en trois grandes pages, celui de 1999 n’en fait que deux petites etc. Il s’agirait donc d’un faux.
A qui profite le crime ? se demande alors Pierrecourt avant de pointer du doigt le cardinal Ratzinger futur Benoît XVI, alors préfet de la Congrégation de la doctrine de la foi (ex-Saint Office) dont il dénonce pêle-mêle le modernisme à l’époque du concile de Vatican II, et une supposée allégeance au culte du dieu païen Pan (dont nous avions nous-même dans notre livre Le Complotisme protestant contemporain rappelé l’importance dans l’occultisme classique et dans la pop-culture crowleysienne anglo-saxonne des années 1960-70), allégeance manifestée selon l’auteur par une image sur sa mitre d’intronisation, et qui renvoie à une possible prise de pouvoir des francs-maçons (voire de leur volet le plus sataniques, version Illuminati…) à la tête de l’Eglise moderne (une thèse très répandue de nos jours, voir par exemple Infiltration du youtubeur catholique texan Taylor Marshall, aux éditions Crisis), ce qui vérifierait après-coup la prédiction de Notre Dame de La Salette sur le siège de l’Antéchrist.
Sans être nécessairement d’accord avec toutes les thèses qui sous-tendent le regard de l’auteur sur le sujet qu’il aborde (notamment en ce qui concerne le rôle du judaïsme dans l’avènement de l’Antéchrist, qui part d’une lecture contestable du livre de l’Apocalypse et fait l’impasse de la spécificité de la tribu de Dan dans l’économie de la dictature de l’Impie), on reconnaîtra à ce travail de recherche beaucoup d’érudition et de précision dans l’argumentaire, ainsi qu’une indépendance d’esprit salutaire qui ne peut manquer de ranimer les discussions aujourd’hui à tort censurées sur la véritable nature de l’Eglise catholique contemporaine et sa capacité à garder les âmes de ses fidèles dans les enseignements du Christ.
Jacqueline Kelen et la spiritualité hérétique solitaire
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Je parcourais tout à l'heure "Sois comme un roi de ton coeur" de Jacqueline Kelen. J'essaie de m'intéresser à cet auteur ("cette autrice") parce que je veux toujours plus comprendre ce qui m'est arrivé en 2015 avec Ste Marie Madeleine (voyez mon livre sur les médiums), or elle a beaucoup écrit sur cette figure du christianisme. Mais j'avoue ne pas être à l'aise du tout dans la pensée de cette ex-productrice de France Culture. Elle a une âme profondément platonicienne (par nature très étrangère au monde, de sorte que la "sortie du monde" ne lui demande aucun effort), et visiblement très éclectique, et pour tout dire, hérétique. Elle aime tout : Victor Hugo, Fellini, Lewis Carroll... On peut me reprocher d'être très dogmatique, et j'essaie de lutter contre cette tendance, notamment par l'humilité et le silence. Mais quand des gens qui prétendent "témoigner de leur spiritualité" ouvrent grandes les portes du n'importe quoi, je peine à retenir mes mots. En page 75, elle cite Madame Guyon apparemment sans se soucier des aberrations dans lesquelles tomba cette mystique, qui alla jusqu'à se prendre pour la Femme de l'Apocalypse, ce qui attira tant de problèmes à Fénelon qui l'avait défendue (voyez notre billet ici). Quand on est solitaire mais entourée de micros prêts à faire la promotion de vos livres comme l'est cette Mme Kelen, on n'a peut-être pas peur d'entraîner avec soi des âmes vers des terrains marécageux. Mais je ne suis pas sûr que cette désinvolture décrochera quelque indulgence finale au jour du Jugement. "Ses nombreux péchés lui sont pardonnés, parce qu’elle a beaucoup aimé". A notre époque où l'amour est devenu l'alibi de toutes les complaisances et de toutes les trahisons, je doute que les âmes soient jugées à cette aune. Les lecteurs de Mme Kelen devraient prendre le temps d'y songer.
La fraude mystique de Marthe Robin
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J'ai évoqué il y a peu la connexion bizarre entre Marthe Robin et les Ovnis soulignée par feu l'occultiste Sylvie Simon, et j'ai aussi signalé ailleurs combien la bienveillance de Marthe Robin pour la très athée Simone de Beauvoir, dont témoigne Jean Guitton, était des plus suspectes. Je voudrais aujourd'hui dire un mot du livre La fraude mystique de Marthe Robin écrit par le carme déchaux Conrad de Meeste. Le youtubeur Arnaud Dumouch a essayé en vain selon moi (ce n'est pas mon premier désaccord avec lui) de le discréditer (ici), mais il mérite qu'on s'y intéresse. Car Conrad de Meeste dresse une liste impressionnante des auteurs (pour la plupart des mystiques), que Marthe Robin a purement et simplement plagiés, dans ses livres et dans sa correspondance, en montrant très minutieusement les paragraphes entiers qu'elle a recopiés sans jamais révéler qu'elle les leur volait. Le procédé est d'autant plus choquant de la part de la pieuse paralytique que celle-ci prétend évoquer ses propres sentiments et sa propre expérience, en recopiant en fait les mots des autres, comme un Bernard-l'Hermite. Ici croyez vous que Marthe raconte une de ses descentes aux enfers dans un récits qu'elle a écrit? Hé bien non ! Elle a seulement recopié dans le livre celle de la capucine italienne Véronique Giuliani telle qu'elle l'a trouvée dans son journal. Là pensez-vous qu'elle évoque les élans de son coeur, et ses prières intimes à Dieu ? Non, ce sont des paragraphes recopiés des carnets de la mystique Gemma Galgani... à laquelle Marthe Robin pourtant ne rendra jamais justice puisqu'elle ne cite pas son nom. Et l'imposture se prolonge sur des centaines de pages.
Conrad de Meeste s'est aussi penché sur le mystère de la "secrétaire" de Marthe Robin, puisque celle-ci, paralyse des quatre membres, était censée ne plus pouvoir écrire ni manipuler un livre depuis 1929, secrétaire que personne n'a jamais pu identifier. Par delà les nuances graphologiques, les constantes détaillées par Conrad de Meeste, y compris dans les fautes d'orthographe, persuadent l'auteur que c'est bien Marthe Robin qui a écrit la plupart de ses textes à la main : elle n'était donc pas paralysée des quatre membres ! L'étude des brouillons des lettres ou des annotations du volume des Lettres à une carmélite de Marie-Antoinette Greuser retrouvé au sous-sol du Foyer de Charité de Châteauneuf (plagié par Marthe Robin en 1936) confirment cela.
Le père de Meeste au fil de son enquête découvre ainsi une femme manipulatrices, qui a adopté quatre ou cinq styles d'écriture, manipule le père Finet son protecteur, s'adapte à toutes les situations, une psychologie que l'auteur impute à la naissance illégitime de la sainte,fille d'un commis agricole qui ne l'a jamais reconnue (et elle le savait), et à sa relation difficile à son père "officiel".
Le père Marie-Bernard qui fut l'accompagnateur de Marthe comme tertiaire capucine en 1926-28, intrigué par les largesses de la baronne de Baÿ envers la jeune femme mit à l'épreuve le caractère de la mystique en utilisant des règles classiques que lui recommandèrent des théologiens. Il découvrit son manque d'humilité en la faisant prendre en photo, puis son amour de l'argent. Il écrit d'ailleurs : "Elle réclama d'abord des douceurs... les meilleurs que fabriquait un pâtissier et confiseur de Lyon. On prétendait plus tard qu'elle ne vivait que de l'hostie consacrée. J'ai la preuve évidente du contraire".
Le père de Meeste creuse aussi le volet médical, montre que les médecins choisis par Marthe ont tous des préjugés favorables. Certes Marthe Robin était handicapée : l'hyperesthésie n'est constatée qu'à partir des déclarations de la malade ; la thèse de sa cécité après 1939 est contredite par le fait même que les médecins trouvent aux yeux une apparence normale, ; le sang constaté sur le corps a coulé mais n'est pas en train de couler. Il n'y eut jamais de vérifications cliniques sans cesse reportées. Et les chaussons trouvés au pied du lit à sa mort posent problème... Un des signes de l'imposture : les ongles de Marthe qui s'useraient "spontanément" au contact du chapelet qu'elle arrive quand même à égrainer avec ses doigts... alors qu'on a trouvé des coupe-ongles chez elle à sa mort...
A sa mort le corps de Marthe n'avait pas d'escarres propres aux paralytiques. Le père de Meeste a pu reconstituer le mouvement par lequel la mystique pouvait glisser sur le sol avec les jambes repliées, pour sortir de sa chambre. Pour le père de Meester toute la vie de Marthe Robin après 1929 est donc une supercherie, à part le fait qu'elle était partiellement paralysée. Et la façon dont elle emprunte les mots des autres pour décrire ses transes (sans signaler qu'elle plagie) est la preuve que le coeur même de sa vie spirituelle était faux et tourné vers l'intention d'attirer l'attention des gens, et leur argent...
"Fulcanelli, Commandeur du Temple" de Roger Facon
Il y a quelques années, je me suis penché sur les alchimistes du début du XXe siècle Jollivet-Castellot (le socialiste), et le célèbre Fulcanelli (que j'ai cité entre autres pour ses travaux sur le verre égyptien à propos des remarques de Jonathan Black sur le christianisme).
Roger Facon (policier à la retraite, né en 1950) qui dit être l'arrière petit fils (par sa grand mère paternelle) d'un proche de Fulcanelli (1839-1953), Léon Patin (1868-1941) a publié en 2017 aux éditions de l'Oeil du Sphynx un ouvrage qui, s'il est véridique, au moins partiellement, peut s'avérer riche en enseignements sur l'histoire de l'occultisme français depuis cent ans : " "Fulcanelli, Commandeur du Temple".
Dans ce livre témoignage, qui emprunte beaucoup à ses archives familiales, l'auteur plonge tout d'abord le lecteur dans ce monde d'alchimistes d'extrême-gauche, qui se déploie de Bruxelles à Montmartre en passant par Douai dans les années 1900. Un groupe d'adeptes du "grand oeuvre" s'était fixé à la fin du XIXe siècle à Bruxelles dans un hôtel particulier où se retrouvaient notamment le célèbre Fulcanelli, Roger Schneider (1866-1932) verrier anarcho-syndicaliste (et adjoint syndical de Delzant qui influencera René Viviani quand il sera ministre du travail), et Léon Patin.
Patin travaillait en lien avec ce groupe avec une médium (sa maîtresse) Alfonsine Thomassin, à la fabrication d'un miroir et d'attaches alchimiques au contact de l'entité "Keish", vizir du pharaon Djéser, également lié à l'Atlantide. Sa materia prima (base de son travail) était de la fulgurite. Patin est maître mineur (porion) à Saint Roch de Monchecourt, près de Douai où vit Jollivet Castelot, fils de diplomate et fondateur de la Société alchimique de France, et d'Aniche, cité du verre et du charbon, fief syndical de Schneider, où ils participent à des séances de spiritisme rue Gibour, sous la houlette du docteur Caffeau et d'Alphonsine Thomassin, dont la soeur Jeanne est aussi médium. Un premier miroir pour communiquer avec l'au-delà voit le jour en juin 1901, un second en juin 1902.
Le docteur Caffeau voit régulièrement Fulcanelli à Paris au restaurant le Chat noir dont le patron a fondé la revue du même nom dont on a déjà parlé à propos de Charles Cros. Schneider et Fulcanelli se voient à Bruxelles.
Jeanne Thomassin a des visions terribles de sang et de destruction à propos d'Aniche dans les années 1900-1910. C'est un avant-goût de la première guerre mondiale. La femme de Jollivet Castellot, Angèle ("Léonie" dans le roman qu'il a écrit) qui fait des décorporations a les mêmes. Thomassin en 1895 a la révélation de l'entité "Le Scribe" (un proche d'Imhotep) que la partie de malheur qui concerne Aniche est liée à la présence d'une momie maléfique qui de son vivant à Memphis faisait de la magie noire et se trouverait enterrée au cimetière d'Aniche.
En 1899, Schneider construit en utilisant la numérologie avec ses camarades une maison du peuple rue de la Pyramide à Aniche. Sa façade avec deux pointes de pignon se termine par deux pyramides inspirées des maisons alchimiques de la Grande Place de Bruxelles. Selon Facon, c'est un contrepoint à l'influence néfaste de la momie du cimetière et, d'ailleurs, la maison du peuple tiendra debout pendant la Grande Guerre.
Toujours selon Facon, Fulcanelli sait que les malheurs de l'Europe sont liés à l'Egypte. Quand, lorsque le Directoire a lancé l'expédition d'Egypte en 1797, les tombeaux de ce pays ont été ouverts, "une masse considérable de 'doubles' de magiciens noirs a fondu sur l'Europe" (p. 25). "Des Ames noires ont quitté les zones astrales appelées, par les religions établies, 'Enfers' pour incorporer une infinité d'enveloppes humaines". Tous les milieux, même les cercles dirigeants, ont été touchés. "Jeanne Thomassin, plongée dans le sommeil magnétique par le docteur Caffeau", a vu des hordes de 'doubles' fondre sur Paris, Lyon, Marseille. Elle a identifié dans les miroirs alchimiques de Patin des "maisons noires" dans le processus d'aimantation des "doubles" où l'on faisait de la magie noire avec les cheveux, les morceaux d'ongles des gens, les chapelles, certaines forêts etc où se fixent les ondes des opérateurs des maisons noires.
Lyon a été attaquée par les hordes, mais elle a aussi une "maison blanche" selon les séances d'Alphonsine Thomassin. Selon Louis Charpentier ("Les Géants et le mystère des origines" paru en 1969). Lyon est en soi une entité ésotérique qui a une face partiellement ésotérique. Carpentier parle de l'influence d'un égrégore d'Osiris qui a peut-être, avance Facon, été à l'origine des "maisons blanches" vues par Alphonsine Thomassin.
Grâce à son préfacier Eugène Canseliet, on sait que Fulcanelli (qu'il a rencontré à Marseille en 1915), affirme Bacon, fréquentait le célèbre Anatole France et Viviani (avant le ralliement de ce dernier au parti de la guerre). Pierre Dujols journaliste marseillais qui tint une grande librairie occultiste rue de Rennes à Paris lui donna des documents pour écrire son "Mystère des cathédrales". Sa femme était médium et originaire d'Hennebont, en Bretagne. Par lui on sait que l'abbé du monastère de ce bourg, qui fut voisin au XIIe siècle, d'une commanderie templière, lui donna une bague templière. Facon se demande quel rôle Dujols et sa femme ont joué dans cette transmission, et si celle-ci n'a pas fait de Fulcanelli un commandeur honoraire d'Hennebont (p. 41).
Le soir de la Pentecôte 1936, jour où le président du conseil Blum faillit être lynché par la foule boulevard Saint Germain, selon la grand mère paternelle de l'auteur, Léon Pantin fut adoubé par Fulcanelli dans la chapelle souterraine de la commanderie du Temple à Paris dans un hôtel particulier du Marais. Sa grand mère le lui apprit pour son vingt deuxième anniversaire mais lui interdit d'en parler avant 2014 pour des raisons numérologiques. L'auteur a alors adhéré au mouvement rosicrucien AMORC (Ancien et Mystique Ordre de la Rose-Croix) fondé à Toulouse en 1915 par l'Américain Spencer Lewis et où Jollivet-Castelot fut influent.
Dans l'attente de pouvoir divulguer ses secrets sur les alchimistes du Nord-Pas-de-Calais du début du siècle et sur Fulcanelli, Facon a enquêté avec le rosicrucien de gauche Jean-Marie Parent, fils de cheminot de Malincourt attiré par l'occultisme après la lecture de Pauwells et de Sède, sur le rosicrucien conservateur Raymond Bernard, grand maître de l'AMORC en 1972, et franc-maçon en Italie, qui fut initié d'après un témoignage rosicrucien d'Emmanuel David, par des sorciers au Bénin en 1979 (sous les auspices du dieu-égrégore Seth estime Facon) (p. 47). Il polémiquera notamment avec lui dans les années 1990 sur son rôle dans la création de l'Ordre rénové du Temple (à l'origine de de l'Ordre du temple solaire et de ses massacres qui firent en leur temps la "une" des journaux). Bernard a reçu ordre du nommé "Cardinal Blanc" en Italie de recréer l'ordre du Temple qu'il confiera à un ancien membre de la Gestapo. Facon lui oppose la légitimité de la restauration templière enclenchée par Jean-Marie Parent avec le Cercle d'Héliopolis en 1976 à laquelle il a collaboré. C'est au nom de cet héritage que dans les années 1990 il s'exprime dans les médias contre les fondateurs de l'Ordre du temple solaire et les massacres qu'ils occasionnent.
Facon est convaincu que Fulcanelli a découvert la pierre philosophale en 1930, et que, devenu immortel, avec Saint Germain, il est "un des 144 chevaliers du Temple qu'abrite l'Hexagone" (p. 68). Il a un pied aux Etats-Unis : il aurait proposé, en 1945 ou avant, à l'anarchiste occultiste Marcel Dana (un neveu de la grand mère de l'auteur) de travailler aux Etats-Unis, dans l'Etat de New-York, comme chef du service des expéditions dans une petite verrerie, propriété d'un membre de la belle-famille de Fulcanelli (p. 98). Selon Facon, Fulcanelli est aussi le mystérieux maître alchimiste qu'aurait rencontré Bergier par l'intermédiaire d'André Helbronner (Pauwells en parle dans Le Matin des Magiciens).
Dana, résistant, fut chargé "par Fulcanelli" de réorganiser la maçonnerie égyptienne, et de "traiter" Lydie Bastien la médium maléfique qui joua un rôle dans l'arrestation de Jean Moulin, ainsi que son comparse Alexandre Rouhier patron des éditions Véga et adepte de la magie noire (dans le cercle de Robert Ambelain et Gaston Sauvage).
Fin 1945, affirme Roger Facon sur la base des confidences de sa grand-mère à qui Mana en a parlé, de riches dames occultistes d'Auteuil, sous la direction de Lydie Bastien, ont reçu des attaches maléfiques d'Inde qui circulent dans les parages de l'église Ste Merry (dans le 4e arrondissement de Paris). Ce sont des boîtes de plomb fabriquées des organes de jeunes filles pubères et de petits garçons spécialement consacrés dans des rituels de pleine lune à des endroits choisis de l'Hexagone. Marcel Dana allait mourir d'une maladie mystérieuse peu de temps après avoir découvert leur existence.
A sa mort, le lillois Valentin Bresle ami de Salengro prit la tête du petit réseau de renseignement qu'il avait fondé. Il s'intéressa à l'infiltration des surréalistes par Lydie Bastien par l'intermédiaire de l'ex-séminariste Gengenbach. Bresle compte parmi ses informateurs l'astrologue numérologue du ministère de l'intérieur Roger Wybot qui protégea Lydie Bastien de l'épuration et en fit un agent à sa propre solde sans en informer Bresle selon l'enquête de Parent (p. 123). Wybot l'informa notamment sur les réseaux sionistes parisiens dont il était sympathisant. Il fut le fondateur de la direction de la Surveillance du territoire (DST).
Bresle, selon Parent, faisait de l'invocation d'entités séraphiques. Lydie Bastien, quant à elle, dans les années 60 achète des bars à Paris, et, rosicrucienne, et dit servir des maîtres tibétains de l'Agartha (le royaume souterraine) qui depuis la soi-disant entrée dans l'ère du Verseau veulent secouer les structures du monde. A cette fin, elle séduit les banquiers et les grands de ce monde. Pierre Péan dans "La diabolique de Caluire" a recueilli les confidences de Louise d'Hour, actrice des films de vampires de Jean Rollin, qui chantait au Boucanier, le bar-discothèque que possédait Lydie Bastien à Montparnasse, rue Jules Chaplain, laquelle raconte comment la médium achetait la bienveillance des policiers ripoux de Paris. Selon elle, Lydie Bastien lui aurait demandé de trouver huit personnes "pour constituer un gouvernement cosmique" et aurait été mêlée aussi à une opération de la CIA pour déstabiliser De Gaulle en mai 1968.
Pour finir, Facon revient sur l'Ordre rénové du Temple tandis qu'à la mort de Bresle en 1978 "Fulcanelli" aurait nommé Parent à la tête de la "jurande" qui lui est restée fidèle à Paris (celle qui suit la voie alchimique du verre), et sur une mise en parallèle entre les initiatives positives de René Guénon pour enterrer en Egypte des attaches maléfiques révélées par les "fours à étoiles" (miroirs) de Fulcanelli, tandis que Schwaller de Lubicz installés à Louksor avec sa femme en 1938 s'efforçaient au contraire de les renforcer treize années durant, magie contre magie...
Un esprit rationaliste, ou même divers courants monothéistes anti-alchimiques, mettront en doute la foi de Facon dans l'éternité de Fulcanelli et dans la réalité des dons et des entités qui agissent tout au long de son récit. Les partisans des maîtres occultistes (notamment rosicruciens) que l'auteur attaque dénonceront dans ses "révélations" un tissu de mensonge destiné à seulement mettre en valeur le petit groupe auquel lui-même se rattachait, sans que l'historien puisse faire la part du vrai et du faux (puisque les preuves écrites documentaires sont nécessairement rares). Pour autant, le chercheur en histoire secrète trouvera dans ce livre un éclairage intéressant sur les rivalités dans le monde de l'occulte, avec cette construction originale d'une défense d'un courant opératif, la "voie du verre", de gauche, revendiquant une inspiration spirituelle d'un haut niveau (d'un niveau séraphique) face à ce qu'elle perçoit comme une corruption de l'héritage templier dans des voies théoriques inspirées par le dieu néfaste "Seth", à la recherche du pouvoir, de la guerre, et de l'exploitation du monde.
Nul doute aussi que les affirmations de Facon sur ce qu'il présente comme une version française de l'AMORC qui puiserait ses sources à la magie noire (notamment africaine, avec la connexion politique avec la Françafrique, le Service d'Action Civique etc) gagneraient à être mises en regard avec les recherches d'un Bill Cooper (1943-2001) sur le rosicrucisme américain au XXe siècle (et sa fusion avec les "Illuminati") à l'origine de beaucoup de spéculations en ce moment sur Hollywood, les milieux bancaires, et ceux du renseignement outre-atlantique, au service d'une compréhension plus large des visions complotistes du monde qu'elles peuvent nourrir.
"Astrologie et religion au Moyen-Age" de Denis Labouré

Sapiens dominabitur astris
Un certain fondamentalisme chrétien, qui a eu des antécédents dans l’histoire, tend de nos jours à diaboliser l’astrologie comme pratique divinatoire occultiste. C’est une opinion que combat Denis Labouré, astrologue chrétien, titulaire d’un master de théologie qui, dans un récent essai historique très approfondi, propose une interrogation nouvelle sur l’articulation entre la «science» de la lecture des astres et la foi en la toute puissance divine.
Pour les Pères de l’Eglise, nous dit Denis Labouré, «le monde est un miroir dans lequel Dieu se fait contempler (…) chaque chose est un signe où Dieu se fait connaître à nous». Certes Ignace d’Antioche, Justin, Tertullien et Saint Augustin ont milité contre la divination par les astres, mais Isidore de Séville, en s’appuyant sur le précédent biblique des rois mages, a ouvert la voie à une astrologie qui, sans voir dans la position des étoiles et des planètes une cause de l’histoire humaine, l’analyse comme une série de signes que Dieu envoie aux hommes pour les éclairer sur leur condition.
Rien de mieux, pour convaincre le lecteur, que d’examiner dans une perspective historique, la période faste de l’astrologie chrétienne que l’auteur situe au Moyen-Age, plus précisément entre le XIIe et le XIVe siècles. Denis Labouré retrace précisément la généalogie de cette astrologie occidentale, à travers les auteurs indiens, babyloniens et perses. Il montre comment l’arabe Albumasar (787-886) synthétisa ces traditions et, par ses seuls travaux sur les astres, initia à l’aristotélisme de grands penseurs français ultérieurs comme Thierry de Chartres ou Guillaume de Conches.Pour atténuer la détermination du monde sublunaire par le monde supralunaire, Albert Le Grand (1193-1280), quant à lui, rattacha directement l’âme humaine à la cause première (Dieu) de sorte que les astres n’agissent que sur les corps (y compris les humeurs) ou comme signe du moment opportun, ce qui permit de résister à ceux qui accusent l’astrologie d’asservir l’homme aux démons de la nature, une voie de compromis que suivra Roger Bacon (1214-1294) en mettant l’accent sur l’influence qu’exerce l’astrologie sur les mouvements des foules.
Puis Denis Labouré se concentre sur les recherches d’un astrologue français dont les travaux firent date, Pierre d’Ailly (1351-1420) qui fut en son temps chancelier de l’université de Paris et aumônier du roi Charles VI. L’auteur montre comment le savant s’est positionné à l’égard de ses prédécesseurs sur les grands problèmes intellectuels médiévaux comme la datation de l’univers et la théorie des grandes conjonctions d’Albumasar (la mort des empires en fonction de la conjonction Saturne-Jupiter-Mars). Au terme de ces analyses, Pierre d’Ailly en viendra à voir dans le Grand schisme d’Occident (la dualité des papes), non pas un signe de la fin des temps mais une simple crise incitant à la réforme morale. Il en tirera aussi une vision prémonitoire de 1789 comme tournant de l’histoire du monde… Par ailleurs, en annexe du livre, le lecteur trouvera une intéressante traduction par le professeur Giuseppe Nastri assisté par Denis Labouré du traité du cardinal d’Ailly «Sur la concordance entre l’astronomie et la vérité des récits historiques» qui peut nourrir bien des travaux herméneutiques complémentaires sur la correspondance entre l’histoire humaine et les constellations.
On ne peut manquer d’être impressionné par la somme d’érudition mobilisée par Denis Labouré, féru de calculs astraux, lorsqu’il expose par exemple à propos des conjonctions de Jupiter et de Saturne, schémas à l’appui, que «les conjonctions de Jupiter avec Saturne sont éloignées de 20 ans environ, lorsque Saturne a parcouru les deux tiers de sa révolution (…). Or la longueur de l’arc séparant une conjonction et la suivante (mesurée en sens antihoraire) est légèrement supérieure à 240°. (…) Initiée dans Bélier, un signe de feu, la conjonction de Jupiter avec Saturne se reproduit ensuite dans les deux autres signes du même élément. Puis elle se produit ensuite dans le Bélier». L’aridité de ce genre de démonstration (qui en garantit aussi le sérieux) est toutefois heureusement tempérée par les résumés didactiques que Denis Labouré place à la tête de chaque chapitre et sous-chapitre, faisant de son livre un manuel d’une grande clarté, accessible aux étudiants et à tous les curieux qui, au-delà des modes actuelles - qui abandonnent l’astrologie au néo-paganisme ou aux «sagesses» asiatiques -, veulent comprendre la place que cette discipline a pu avoir, par le passé, dans l’intelligentsia européenne. Il ouvre aussi un champ de réflexion aussi passionnant que complexe sur la valeur que le chrétien accorde au monde créé pour l’éclairer dans son cheminement d’accomplissement spirituel sans rien sacrifier ni de son libre-arbitre ni de l’obéissance à son Créateur.
"Les dévots du bouddhisme" de Marion Dapsance, Eds Max Milo

L'auteur du compte rendu : Docteur en sociologie, diplômé de l’Institut d’Etudes politiques de Paris et de la Sorbonne (maîtrise de philosophie), Christophe Colera est l'auteur, entre autre, aux Editions du Cygne, de La Nudité, pratiques et significations (2008).
Les dessous du bouddhisme
A l’heure où le lamaïsme tibétain jouit d’une indulgence voire d’une sympathie croissante dans l’opinion publique occidentale, l’anthropologue Marion Dapsance propose une approche plutôt décapante des conséquences de l’implantation du bouddhisme sous nos latitudes en dépeignant pour nous les mœurs et croyances des sectes qui s’y adonnent à l’abri des regards.
Ancienne chargée de communication d’une entreprise de conseil en nutrition dans le Sud de la France, l’auteure a découvert le bouddhisme dans « Le moine et le philosophe » de Matthieu Ricard et Jean-François Revel (1997), puis a été introduite dans les arcanes du bouddhisme par une enseignante de français à la retraite niçoise adepte des thérapies alternatives. Elle a pu ainsi enquêter pendant sept ans dans un centre du dharma dépendant de Sogyal Rinpoché.
Le paysage qu’elle nous décrit ne correspond guère aux cartes postales d’amour et de douceur véhiculées par nos médias sur le Dalaï Lama. Il s’agirait plutôt d’un monde concentrationnaire où « l’infaillibilité lamaïque » tyrannise les adeptes conditionnés à intérioriser leur infériorité par la culpabilité, à réduire du champ lexical pour limiter la capacité à nommer le réel, bref : à emprunter toutes sortes de voies d’aliénation, très finement analysées par l’anthropologue. Celles-ci permettent ensuite aux apprentis dictateurs que sont les gourous « éveillés » d’aller jusqu’à user ouvertement de violence physique (par exemple agripper les cheveux d’un adepte préposé aux basses besognes trop lent à s’acquitter de ses tâches dans une cérémonie publique en lui criant « Je suis ton maître tu es mon esclave »), et développer des systèmes choquants d’exploitation financière, morale et sexuelle des adeptes.
Marion Dapsance explore quelques causes historiques du malentendu occidental à propos du bouddhisme tibétain : celui-ci, explique-t-elle, n’a jamais été une sagesse sans divinité et sans sorcellerie. Le bouddhisme « relooké » compatible avec la philosophie des Lumières est une invention de l’orientaliste Eugène Burnouf dans les années 1840, un mythe séduisant ; comme le néo-paganisme d’une Helena Blavatsky, il s’agit surtout d’une machine de guerre contre le christianisme qu’une partie de l’intelligentsia européenne ressent depuis trois siècles comme une chape de plomb, mais cet artéfact idéologique n’est en rien conforme aux ressorts profonds du bouddhisme originel, ressorts qui viennent en quelque sorte sauter à la figure des gens dans la pratique quotidienne (sectaire) sur laquelle débouche le lamaïsme, en France comme ailleurs.
Le témoignage est précis, objectif, et sincère. Il se livre sans langue de bois, et dans un langage accessible au grand public conformément à la ligne éditoriale des éditions Max Milo. A ce titre il est une pièce utile apportée au débat sur les croyances religieuses des classes moyennes urbaines occidentales, et leur aveuglement.
Peut-il pour autant faire évoluer en profondeur le regard sur le bouddhisme ? On peut raisonnablement en douter. Sa limite est qu’il se rattache à la culture universitaire occidentale qui est sceptique, individualiste et rationaliste. Marion Dapsance confesse ne pas croire aux déités bouddhiques, blâme les adeptes de tenter de réduire sa prétention à critiquer le gourou au nom de son karma (comme s’il était par définition illégitime de renvoyer au locuteur aux déterminations de son discours antérieures à sa naissance), dénonce la position inférieure des femmes dans le culte, autant de critiques qui, elles-mêmes, procèdent d’un univers culturel laïque (séculariste) occidental fondé lui aussi sur des croyances contestables et porteur de sources d’aliénation et d’immoralité que n’interroge pas l’anthropologue. En tant que livre de laïque écrit pour des laïques, le livre peut ainsi paraître peu susceptible de détourner des bouddhistes endoctrinés de leur servitude volontaire, et pas forcément de nature non plus à contrebalancer la tibétophilie ambiante (car les pratiques des inconditionnels de Sogyal Rinpoché pourront toujours passer pour de simples exagérations du bouddhisme). Mais s’il jette au moins une petite ombre sur les icônes officielles trop lumineuses en provenance des cimes de l’Himalaya, l’ouvrage n’aura quand même pas été écrit en vain.
Christophe Colera