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New kid in town
Il y a une nouvelle tantrika en Béarn (mon "pagus" d'origine) : Valérie Lavie. Dans la vidéo ci-dessous elle explique qu'il est très bien de "désérotiser" la sexualité. Je ne suis pas convaincu que cela vaille mieux que ces publicités (j'en voyais encore une dans la rue ce matin) où une mannequin aux jambes nues fusille du regard le passant (depuis MeToo, le corps féminin doit être nécessairement agressif et conquérant - pour échapper à la l'objectivation, il doit réduire au statut d'objet méprisé celui qui le regarde).
La raison pour laquelle cela ne me convainc pas, c'est que cela procède d'une vulgate fausse : on nous explique qu'il y aurait un paradigme judéochrétien erroné fondé sur la haine du corps, auquel s'opposerait une vision transgressive du sexe tout aussi fausse, car au fond trop cérébrale. Cela me paraît infondé. Car le tabou sexuel est universel et antérieur au christianisme. D'autre part la dimension politiquement transgressive de la libération du corps elle aussi est antérieure au christianisme (voyez par exemple les cyniques grecs). Ensuite cette volonté de neutraliser le cerveau est suspecte. Quand j'entends Valérie Lavie, je retrouve un propos d'une tantrika que j'avais interrogée il y a 13 ou 14 ans qui disait que ce qui était génial c'était de "partir dans les énergies" de la personne massée. Valérie Lavie met des mots plus précis sur cette notion. Mais cela rejoint un fantasme de désindividuation qui rappelle la "Naissance de la Tragédie" de Nietzsche et, au delà, Schopenhauer. Fantasme en phase avec l'asservissement technocratique actuel (par l'IA et autre). Je ne crois pas, pour ma part, que la suspension du cerveau soit désirable. Il y a peut-être plus d'avenir pour l'humanité du côté de la réhabilitation de la chair, du côté du geste de la femme chez le pharisien qui oint de parfum les pieds du sauveur... Mais ce serait un point long à développer.
Nous sommes en tout cas très loin du monde d'il y a quatorze ans : le 23 juillet 2012 j'allais interviewer à Tarbes une gogo dancer prête à poser nue avec ses amies pour la promotion de son terroir, idée qui serait totalement inenvisageable aujourd'hui. Mais les avancées du "social impowerment" est loin d'aboutir au moindre point d'équilibre. Depuis Platon on sait bien en Occident que l'on peut utiliser l'attirance entre les corps pour développer quelque chose de positif en l'homme, que ce soit dans l'ordre de la spiritualité "cosmique" ou au moins de la bienveillance intersubjective. Mais je n'ai pas l'impression que l'on progresse en ce moment sur ce chemin. On piétine plutôt.
En parlant de spiritualité de l'amour, j'apprends que dans un nouveau livre, Peter Kingsley, dont j'ai déjà parlé sur ce blog, s'adresse aux gens qui ont l'impression d'échouer sur le plan spirituel. C'est un livre pour moi...
Témoignage sur l'ayahuasca et la bipolarité
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Ci-dessous le témoignage de Cécilia, née en 1997 - émission Ca commence aujourd'hui diffusée le 01/04/2026 à 13h50 sur France 2. Elle était au Cameroun, déprime, découvre qu'elle se replie sur elle même, fait une thérapie avec une expatriée, lit un ouvrage sur les possibilités de se découvrir grâce à l'ayahuasca. Elle démisssionne, décide de faireune retraite de 5 jours bien encadrée en Espagne.
Elle arrive en mars 2023 et prend des produits dès le 1er jour vers 17 h. Elle vomit. Couchée sur des matelas, elle part en elle-même, et se trouve avec un sentiment de culpabilité, se retrouve face à un monstre, tout est rouge autour d'elle, elle se sent en enfer. Elle pleure 15 minutes. Le monstre représente pour elle toute la méchanceté humaine.
Elle reprend ses esprits et sent une immense compassion pour elle même et pour els autres, elle décide alors de creuser plus. La dernière prise est très paisible. Elle se sent renaître à elle-même.
Pendant quelques mois elle se rapproche de la foi, fait le chemin de Composetelle, le pèlerinage à Jérusalem. L'ouverture religieuse est nouvelle pour elle. Elle se sent plus ouverte aux autres, on lui a enlevé de l'inhibition.
Elle cherche de sidées poru écrire un livre. Elle se sent comme élue par Dieu pour raconter son histoire. Elle se pense comme une réincarnation de la Vierge Marie pour soigner les gens parce qu'elle avait voulu aider les gens au Cameroun, ça faisait sens. Son deuxième prénom c'est Marie Sarah, elle le perçoit comme une synchronicité.
Elle se rend dans des monastères pour leur expliquer qu'elle veut se faire nonne poru se rapproche rde Dieu et développer ses dons mais "à sa manière", On lui explique que ce n'est pas possible. Et alors elle se sent comme étant l'antéchrist, dans une phase maniaque symétrique de celle où elle se sentait être la Vierge Marie. Elle devient irritable, mange de moins en moins, maigrit, et décide de partir avec son sac de couchage pour réaliser sa mission. Elle va à Barcelone, monte une colline, y reste deux jours sans boire ni manger et se disant qu'elle devait jeûner pour lutter contre elle-même dans un combat spirituel. Le deuxième jour elle écrit à un ami chrétien qui l'avait accompagnée au Cameroun. Il l'appelle à se ressaisir. Elle a un déclic, se rend à Lourdes pour guérir en sortant de son "trip" mortifère. Dans un épuisement complet à Lourdes elle reste des heures assise. C'était en septemnbre 2023.Une religieuse appelle le SAMU et appelle ses parents. Le psychiatre la reçoit dans sa ville, et l'envoie aux urgences. La bipolarité est diagnostiquée, en partir héritée de sa grand-mère, et peut-être déclenchée par l'ayahuasca.
On a déjà parlé plusieurs fois sur ce blog de l'ayahuasca, notamment ici, et plus généralement des enthéogènes. Ici on voit un effet "indirect" : le déclenchement d'un syndrome de bipolarité, sous l'effet de cette substance. Au niveau de la phénoménologie des symptômes, on n'est pas loin de l'histoire de la jeune Turque mentionnée il y a un an - en ce qui concerne l'isolement dans une forêt près de la grande ville.
A noter que dans une autre vidéo sur RIM Live plus récente, elle donne des éléments qui permettent de mettre davantage en perspective son histoire. A ses 13 ans elle a fait une sortie de corps, qu'elle avait des intuitions mathématiques, qu'elle a vu un magnétiseur qui avec son pendule a identifié son don de voyance, puis qu'elle a pratiqué de la magie. On n'est donc pas dans la simple révélation d'une bipolarité... Si elle est partie au Cameroun, c'est après avoir vu une voyante puis s'être elle-même tirée les cartes pour trouver un homme qui puisse l'aider.
Les sciapodes, vision d'une alter-humanité exotique
On lit dans Histoires naturelles de Pline l'Ancien (livre 7, chap 2) à propos de l'Inde : "Ctésias a écrit que dans beaucoup de montagnes une race d'hommes à têtes de chien s'habille avec des peaux de bête, aboie au lieu de parler, et, armée de griffes, se nourrit du produit de sa chasse sur les quadrupèdes et les oiseaux : il ajoute qu'il y en avait plus de 120.000 en moment où il écrivait ; il rapporte aussi que dans une certaine nation indienne les femmes n'engendrent qu'une fois dans leur vie, et que leurs enfants prennent aussitôt une chevelure blanche.
[16] Il parle aussi d'hommes appelés Monocoles (monos, unique, kôlon, jambe), qui n'ont qu'une jambe et qui sautent avec une agilité extrême ; il dit qu'on les nomme aussi Sciapodes σκιαποδες (skia, ombre, pous, pied), parce que dans les grandes chaleurs, couchés par terre sur le dos, ils se détendent du soleil par l'ombre de leur pied ; qu'ils ne sont pas loin des Troglodytes ; et que près d'eux, à l'occident, se trouvent d'autres hommes qui, privés de cou, ont les yeux dans les épaules."
Pline fait référence ici à Ctésias médecin d'Artaxerxès.
Carl A. P. Ruck dans Persephone's Quest estime, sur la base de l'allusion qu'y fait Aristophane dans les Oiseaux,, que les Sciapodes venus d'Inde sont une version hellénique de la divinité indo-européenne du Soma, le pied unique étant celui du champignon. L'aptitude du champignon à se transformer en petites créatures à une seule jambe est attestée dans plusieurs traditions chamaniques. Ceci explique que les Sciapodes soient mentionnés pour la première fois par Scylax de Caryanda auteur d'un récit de voyage en Inde antérieur à celui de Ctésias (il avait effectué une mission d'exploration pour Darius). Pour une interprétation plus psychologique du mythe voir l'archéologue suisse Waldemar Deonna.
L'histoire a été reprise par Strabon, Pomponius Mela, Isidore de Séville etc. Saint Augustin s'est interrogé sur l'humanité des cynocéphales et des sciapodes. Plusieurs savants au Moyen-Age les citent.
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Au niveau iconographique il y a un sciapode sur un chapiteau de l'église priorale d'Anzy-le-Duc en Saone-et-Loire (XIIe siècle et après), à l'église romane de Saint-Parize-le-Châtel, ou encore à la cathédrale Saint-Etienne de Sens. La Mappa Mundi de Hereford (vers 1300), est l'une des plus grandes cartes du monde médiévales qui nous soient parvenues, montre deux sciapodes, un en Inde et un à l'extrémité sud du monde. On en voit aussi un dans un manuscrit de Laurent de Premierfait traducteur de "Des cas des nobles hommes et femmes" de Boccace de Munich du XVe siècle (bibliothèque Mazarine), ou dans une Bible de la bibliothèque municipale de Chambéry de 1200, dans un manuscrit de Dijon, dans le Spaeculum Historiale de Jean de Beauvais et encore dans le Breviarium ad usum Sancti Sepulcri Cameracensis, oeuvre commandée par le neveu du cardinal d'Ailly (1351-1420) dont son oncle eut la possession de son vivant (D'Ailly est bien connu des lecteurs de ce blog). La version qui circule le plus souvent sur le Net est une illustration des Chroniques de Nuremberg, œuvre du médecin allemand Hartmann Schedel, au tournant de 1500 .
Hors de France, on peut aussi citer le Conoscimiento de todos los reynos e tierras e senorios que son por el mundo du franciscain espagnol (1350) au niveau du récit sur les Canaries et Madère. ou le livre de Jean de Mandeville publié à Liège vers 1355. Le XIVe siècle, période des grandes explorations, ne pouvait qu'être celle de la grande mode des sciapodes.
Si l'on suppose avec Ruck que cette crypto-humanité ou alter-humanité vue sous enthéogènes était une sorte de transition chamanique entre le végétal et l'humain (un "devenir-humain" du champignon comme aurait dit Deleuze que je cite à dessein ici car on commence à saisir depuis peu le rapport de ce philosophe à l'ésotérisme), on peut s'interroger sur la signification de sa prégnance en Occident, chez les Grecs, les Romains, dans l'Europe médiévale et son niveau de réalité à l'heure où une approche quantique de l'ontologie ébranle nos certitudes sur l'objectivité des choses. On peut aussi se demander qui ordonnait de sculpter des sciapodes sur les églises romanes (le maçon connaissait-il les sciapodes ? était-ce une instruction de l'évêque du lieu ? faut-il avec Fulcanelli et d'autres créditer les corporations de savoir démesurés, ou de pratiques médiumniques pour les inspirer ?).
Le Massage taoïste de Michèle Larue
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Vous vous souvenez qu"en 2015 j'ai publié une petite enquête de terrain sur les salons de massage chinois.
C'est un domaine de recherche assez méprisé à la différence de celui des massages pour femmes qu'aborde Ivan Jablonka par exemple. Les petits salons de massages chinois s'adressent à une clientèle moins bourgeoise, et plus masculine sur laquelle par définition (compte tenu du contexte idéologique actuel) le soupçon des élites actuelles pèse lourdement. Qui plus est c'est un sujet difficile à étudier parce que les employées de ce secteur parlent peu.
Mon goût pour les marges et les périphéries m'a porté vers ce sujet, car j'ai toujours considéré que les marges apportaient des vérités nouvelles, peut-être plus profondes, plus instructives sur la condition humaine que les études sur le sommet de la pyramide. Par exemple j'ai l'intuition que ces petits salons transportent "quelque chose" du taoïsme, peut-être à l'insu même des masseuses qui y exercent, et qu'il serait possible de mettre cela en lumière à partir d'une phénoménologie précise des gestes (d'ailleurs ce n'est pas le seul vecteur du taoïsme sous nos latitudes - la kinésiologie, la réflexologie, certaines formes d'ostéopathie, toutes els thérapies qui travaillent avec les méridiens participent de cette démarche.
Pour le montrer, on pourrait prendre appui sur le livre de la journaliste (qui bizarrement revendique aussi, suivant les ouvrages qu'elle publie, les titres de sinologue, archéologue etc) Michèle Larue "Le massage taoïste sensuel" paru très récemment (il y a deux mois). C'est un ouvrage qui, comme le livre de Jablonka, parle du haut de la pyramide sociale. Cependant la base des gestes est la même : "La personne massée se sent à la fois aimée et aimante. Alors que les gestes yang l'enveloppent et la sécurisent, le toucher yin l'amène peu à peu vers une douceur qui lui est familière : elle retrouve des sensations qu'elle a connues enfant" (p. 15)
On pourrait par exemple faire une phénoménologie comparée des premiers gestes du massage "ordinaire" (avec le premier contact des mains sur les épaules) avec les préliminaires plus sophistiqués que propose Larue à base de massage des tempes (p. 80). Il y a des différences importances dans le fait qu'elle commence par les pectoraux et le ventre et non le dos, dans les pauses d'une minute etc.
L'autrice insiste sur les points communs avec le tantrisme, dans la mise en commun des souffles, mais aussi dans la fonction sexuelle de certains gestes qui peut paraître par moments assez contre-intuitive. Par exemple p. 116 quand elle explique que "détendre les doigts et les mains libère des tensions accumulées par les pulsions de contrôle qui peuvent amener un refoulement des pulsions sexuelles". La principale différence est qu'on s'y intéresse aux point énergétiques et non aux chakras et qu'on joue sur la dualité yin-yang, dans les moindres détails (par exemple quand on masse les cuisses n "monte en yin par l'intérieur et l'on descend en yang par l'extérieur - cf p. 102).
En écho à mon livre d'il y a presque vingt ans sur la nudité on pourra s'intéresser aux remarques de Michèle Larue sur la nudité dans le massage taoïste. Pour ma part, je suis aussi intrigué par ses remarques sur les parfums diffusés dans la pièce car j'ai l'intuition que le massage chinois, même exercé selon ses règles les plus rudimentaires, fonctionne toujours comme un rituel, et donc suppose une mise en scène (je voudrais d'ailleurs creuser le rapport du taoïsme à la dramaturgie, un sujet assez compliqué mais incontournable).
On voit bien que ce type de massage n'est pas très éloigné du tantrisme (les salons de massage proposent d'ailleurs à la fois massage chinois et massage tantrique). Michèle Larue qui a écrit sur les deux sujets insiste sur l'érotisation totale de chaque partie du corps qui caractérise les deux pratiques, érotisation qui par ailleurs suppose toujours de "détourner l'attention (...) des organes génitaux" et entretenir ce qu'elle appelle une "transe légère et diffuse". (p. 30). Le retour aux parties intimes ne s'effectue que par le Karsai Nei Tsang, purement thérapeutique.
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Ceux qui (parmi mes lecteurs chrétiens notamment) s'interrogent sur le statut théologique de cette pratique pourront se reporter avec profit aux travaux de l'abbé Dupuche, avocat du tantrisme chrétien, que j'ai un peu évoqués ici en 2021, mais dont le contenu suscite toujours en moi beaucoup d'interrogations, et à toute l'imagerie de la sexualité de Marie-Madeleine (par exemple son fameux "Manuscrit", qui se vendait à la librairie de la Sainte Baume en 2015, mais qui aujourd'hui n'y est plus), qui joua un rôle très important dans mon parcours de 2014, mais dont je me demande toujours s'il est possible de l'extraire de sa gangue New-Age.
Michèle Larue comme la plupart des défenseurs du tantrisme (et comme Dupuche) se prévaut du primat de l'amour pour légitimer le taoïsme (et le tantrisme) dans une civilisation européenne encore très marquée par le christianisme. Je crois qu'on peut prendre appui sur la généalogie de son art pour comprendre l'histoire du transport de la pratique de la Chine vers l'Europe. Si, suivant l'intuition de Nietzsche, on utilise les généalogie pour nous aider à séparer le bon grain de l'ivraie, celle que propose ici la journaliste pourrait peut-être nous permettre de discerner l'arrière-plan théologique.
Elle évoque (p. 11) "deux adeptes occidentaux du taoïsme, l'Anglais Stephen Russell et l'Allemand Jürgen Kolb, formés à la médecine chinoise et à l'acupuncture à l'époque du New Age en Angleterre" et Coline Jorand "qui la première a utilisé et enseigné en France le massage tao de nos deux compères anglais et allemands" (p. 11), comme elle cite Osho sur le taoïsme. Ce panthéon paraît faire consensus dans ce courant de pensée (cf ici). Hélas je ne trouve pas pour l'instant de travaux universitaires qui me permettraient d'y voir plus clair sur le background spirituel et intellectuel de ces personnes.
Pour ma part je reste assez sceptique sur la possibilité pour des Occidentales de pratiquer des massages chinois. L'exercice est solidaire d'une expressivité orientale qui lui confère toute son intensité. C'est peut-être aussi à travers cette inexpressivité et cette sobriété que la pratique se sauve peut-être d'une contamination New-Age. Cette hypothèse serait un peu longue à expliciter ici, mais je la crois très pertinente.
Concernant l'impact spirituel de ces pratiques, j'ai été longtemps assez hésitant et le suis toujours, en présence de débats très vifs dans la sphère monothéiste à leur sujet. Les apports de la médecine chinoise ont été soutenus par le New Age pendant des décennies, et sont de ce fait solidaires d'un certain panthéisme (avec tout ce que cela implique d'ouverture à l'occultisme). Edward Slingerland dans un livre paru en 2019 "Mind and Body in early China" (Presses universitaires d'Oxford) a montré que le soi-disant "immanentisme" chinois a été longtemps instrumentalisé par les athées européens, mais que, au fond, la culture chinoise est aussi encline à la transcendance que toutes les autres, du fait que le vécu humain n'est pas seulement tributaire de ses déterminations linguistiques, et que l'approche de la transcendance (dans le rapport aux défunts par exemple ou au surnaturel) est universelle. Beaucoup des méfaits que certains chrétiens imputent aux thérapies chinoises pourraient être liés à cette instrumentalisation panthéiste ou athée (sans oublier le problème du rapport au corps éthérique de l'autre que j'évoquais ici). Une thématique qui nous invite à réinterroger en cette veille de Pâques non seulement l'anthropologie du corps, mais aussi la "théologie du corps" chère à feu le pape Jean-Paul II.
La lactation surnaturelle : Marie Rousseau, une imposture du XXe siècle, et des sources médiévales
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Après notre billet sur le don de lactation d'une mystique controversée, Mme Bruyère, en voici un sur une bienheureuse dont le rôle est approuvé par l'Eglise officielle : Marie Rousseau, née Gournay, fille du peuple de Paris, née en 1596, veuve du marchand de vin et tenancier de taverne David Rousseau, à l'origine de la fondation de Saint-Sulpice et de la sanctification de Saint-Germain-des-Près à Paris, mais aussi de la validation de la mission de Jeanne Mance pour la fondation catholique du Canada français en 1642.
Pour avoir une idée de ses dons on peut se reporter par exemple à la manière dont cette femme littéralement canalisait directement de l'au-delà son volumineux journal intime, voici ce que son ami Olier, en 1642, écrivait (Journal tome II, p. 196-197) :
"Pendant sept ou huit heures entières elle dit qu’elle n’écrit que la moindre partie de ce qu’elle voit, elle dit un mot qui en exprime seize, bref elle n’écrit rien qui la contente, tant la matière qu’elle laisse surpasse celle qu’elle écrit, ce qui est une marque presque infaillible de ses véritables lumières, et surtout au sujet de la très Sainte Vierge. Et ce qui est encore considérable, c’est la manière dont elle écrit étant toujours quasi hors d’elle et tombant en extase en écrivant. Je suis redevable à mon DIEU de la grâce de l’avoir vue en cet état, de l’avoir vue hors d’elle-même avec des souffrances extrêmes, je l’ai vue se plaignant qu’elle ne voyait goutte pour écrire tant son âme était occupée au-dedans et dérobait ainsi aux sens les facultés nécessaires pour le service de cette âme. Je ne vois point de secrétaire du St Esprit plus assuré dedans l’Église hors de ceux que la foi nous propose, mais pour des âmes particulières il n’y a point de marque de fidélité et de soumission plus grandes que celles qui se remarquent en sa façon d’écrire, elle ne se sert point de son esprit, elle s’abstient d’écrire ce qu’elle doute être de Dieu, elle soumet le tout à son directeur très capable, elle n’écrit que dans l’impétuosité d’un esprit intérieur plus vite et plus fort que le sien qui n’ayant rien d’acquis ne mêle rien avec l’esprit DIVIN, bref c’est une merveille qui n’a rien de semblable."
A la différence de Mme Bruyère et de ses disciples, Marie Rousseau ne donnait pas son sein aux bébés (voire à un homme de trente ans...), mais, comme elle, elle matérialisait dans sa poitrine au moins au niveau des sensations le rôle "marial" qu'elle devait jouer sur la Terre. C'est ce qu'a relevé le père Houtin quand il rapporte ces propos d'Olier : « Cette âme, toutes les fois quasi, au moins assez souvent, lorsque Dieu opère par moi au prochain, elle se sent tirée des mamelles, comme si c'était un petit enfant qui tirât du lait de sa mère. Elle se sent le sein enflé et son lait se répandre en moi qu'il lui semble que je dégorge après sur les personnes à qui je parle. »
Pour bien le comprendre, il faut saisir que d'après cette mystique, elle "devient" littéralement la Vierge Marie, comme Olier devient Jésus, et cela se comprend à partir d'un autre extrait des écrits d'Olier qui indiquent à propos de Marie Rousseau : "Elle vit Notre Seigneur venir en moi et me changer en lui et vit encore la Sainte Vierge entrer en elle et la convertir toute en elle".
On peut se demander si Mme Bruyère en donnant ensuite généreusement le sein à ses disciples ne fait pas que pousser d'un pas de plus l'inspiration de Marie Rousseau (diabolique ou pas, on l'ignore, en tout cas, il y avait bien une production surnaturelle de lait). Cette thématique évidemment ouvre une réflexion intéressante sur la dimension sensorielle du mysticisme, notamment du mysticisme féminin. Peut-être une exploitation plus détaillée du volumineux journal de Marie Rousseau qui dort encore à la Bibliothèque Nationale de France nous en apprendrait-elle plus.
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A côté de cette histoire qui relève d'un surnaturel probablement "positif" et exempt de mensonge et d'orgueil, en voici une beaucoup plus douteuse, du moins si l'on se fie au témoignage qui est parvenu jusqu'à nous.
En 1976, une romancière catholique (auteur entre autres d'un livre sur Saint Jérôme comme Régine Pernoud) Yvonne Chauffin et un prêtre de 62 ans docteur en théologie et ancien interne des hôpitaux se sont penchés sur la question de la lactation surnaturelle dans un livre, paru aux éditions Plon, " Le Tribunal du Merveilleux". Le chapitre de ce livre intitulé "La sainte Mamelle" (une fête ancienne - le 17 octobre jadis) a été écrit par Yvonne Chauffin. Il raconte comment, dans une communauté qui instruit 300 adolescente, une femme de 26 ans (appelée pour les besoins de la cause Mélanie, d'un tempérament un peu exalter, alla demander à la mère supérieure de l'allaiter. La religieuse hésite, sachant la chose matériellement impossible, puis accepte d'essayer. "Il n' y a pas de péché. On est entre femmes, écrit Yvonne Chauffin (p. 108). Tout est pur aux purs. La religieuse cède enfin. Elle s'assied, ferme les yeux, se met en prière, relève d'un geste maladroit sa guimpe blanche, dégrafe son corsage noir, en sort en tremblant son sein flasque et quinquagénaire, qu'aucune main n'a caressé, qu'aucune lèvre n'a approché. Mélanie devant elle à genoux, les yeux au ciel, approche goulûment sa bouche entr'ouverte. La montée de lait ne se fait pas du premier coup ! Ce serait trop beau ! Après deux ou trois jours d'efforts répétés, le miracle se produit ! Du sein virginal le lait ruisselle. Il en coule un filet crémeux aux commissures des lèvres de Mélanie."
La mère supérieure troublée se demande si elle doit espérer qu'il se renouvelle. Elle prie. A ce moment-là une lettre arrive d'un missionnaire au Japon, le père Bécourt qui dit connaître depuis longtemps les qualités spirituelles de Mélanie et encourage la supérieure à accepter humblement le phénomène. Et celui-ci se reproduit tandis que le père Bécourt meurt trois mois plus tard. Puis une sommité médicale canadienne qui aurait eu naguère le père Bécourt comme directeur spirituel recommande aussi de poursuivre dans cette voie et la supérieure se décide à écrire au pape. L'évêque dépêche un prêtre enquêteur. La supérieure avoue qu'elle ferme les yeux quand elle donne le lait et qu'elle n'a jamais rencontré ni le père Brécourt ni le médecin canadien. Il interroge Mélanie qui lui apparaît "revêche, mal fagotée, à la parole saccadée". Celle-ci avoue qu'elle avait avait auparavant aussi demandé la têtée à une militante de l'Action française, vieille fille du genre "jument militante syndicaliste" selon Y. Chauffin qui l'avait hébergée et par l'intermédiaire de laquelle elle avait connu la communauté religieuse et que cela n'avait rien donné. Quand il découvre que le docteur Bécourt et le médecin canadien n'ont jamais existé, le prêtre enquêteur comprend que les religieuses ont été bernées par Mélanie, dans la chambre de laquelle d'ailleurs des tubes de lait concentré ont été retrouvés.
Voilà donc deux histoires bien différentes sur l'héritage du rapport chrétien à la lactation.
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En parcourant le Net, je vois aussi que Anselme de Gembloux (XIIe s) écrivit dans sa Continuatio chronigraphiae Sigiberti que dans Cambrai est une ville épiscopale très ancienne et très importante, se trouvait une cathédrale dédiée à la Vierge mère, et qui conservait "une boucle de sa chevelure et du lait de sa sainte mamelle". Il y avait aussi, selon Guilbert de Nogent (1053-1124) du lait de la Vierge dans une colombe de cristal d'or à la cathédrale de Laon. 69 sanctuaires au XIIe siècle revendiquaient la possession de ce lait, dont Sainte-marie de Rocamadour, qui était , selon des clercs, fait en réalité de poudre provenant de la grotte de Bethléem.
L'universitaire suédois Hilding Kjellman (1885-1953) qui exploita le recueil de miracles anglo-normands dans le manuscrit 20 B XIV de l'ancien fonds Royal du Musée Britannique y a trouvé l'histoire de de Fulbert, évêque de Chartres (mort en 1028), qui fut guéri par le lait de la Sainte Vierge. Sur son lit de mort, saint Fulbert reçoit la visite de la Vierge ; il fut rétabli par trois gouttes de son lait dont elle l'arrose et qu'il conserve ensuite pieusement dans le trésor de l'église. En témoignage de sa reconnaissance, il restaura la cathédrale de Chartres. Guillaume de Malmesbury, qu'on a déjà évoqué à propos du Graal, a cité ce miracle dans sa Gesta Regum Anglorum, puis Albéric des Trois-Fontaines ( auteur d'une chronique universelle en latin de la Création à 1241), qui le place en 1022, et en français dans dans le 21e poème de la collection anglo-normande d'Adgar.
Notre Dame ne se contente pas d'arroser, comme en témoigne l'histoire "d'un moine qui souffrait d'une maladie terrible, appelée « Equinancie », sorte de chancre qui lui avait affecté le cou. Mourant il est visité par la Sainte Vierge, qui invisible à tous les assistants lui met sa mamelle dans la bouche. Il en suce le lait bienfaisant, l'enflure du cou disparaît et il est bientôt tout à fait
bien portant."
Le chercheur a trouvé dans un autre document l'histoire de la guérison d'un chancreux combinée dans cette rédaction avec la vision du champ fleuri, après que Notre Dame eût mis son sein dans sa bouche.
Il existe aussi une histoire d'un homme qui se fait religieux ; il passe son temps à des prières et à de bonnes œuvres, et notamment il recommande aux riches de donner de leur avoir aux pauvres et aux orphelins. Le moine appelle lui-même la Vierge qu'il reçoit seul. Elle lui met la mamelle dans la bouche pour qu'il en suce le lait qui le guérit.
Kjellman note que "Gautier de Coincy (1177-1236) consacre à ce même sujet un deuxième récit qui représente une dernière forme des miracles traitant ce thème. Il s'agit d'un clerc qui s'était livré à toutes les joies du monde sans s'occuper de son âme. Il tomba malade, perdit connaissance et fut attaqué d'une horrible frénésie. Dans sa rage, il se mangeait la langue et les lèvres ; sa figure devint tellement méconnaissable que personne n'osait le regarder. La Sainte Vierge lui apparaît cependant, s'approche de son lit, et arrosant de son lait sa bouche et sa figure elle le guérit."
Ce récit se trouve dans plusieurs des grandes collections latines. Paule V. Beterous, docteure ès-lettres, en 1975 après Kjellman les a catégorisés.
On voit bien que Bernard de Clairvaux (1090-1153), qui est né 62 ans après la mort de Fulbert, ne fut pas, selon la tradition, le premier à sucer la Sainte Mamelle, quoique dans son cas, l'originalité tient à ce que ce lait lui apporta le savoir et l'éloquence, et non la guérison, tout comme l'enseignement de Notre Dame apporta à Albert le Grand le savoir scolastique...
Adamisme et théorie des champs morphiques
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J'ai déjà évoqué sur ce blog la théorie des champs morphiques de Rupert Sheldrake, qui explique comment, lorsqu'une mésange apprend à décapsuler une bouteille de lait sur le pas du porte en Angleterre, d'autres mésanges ailleurs dans le monde vont se mettre à faire de même alors qu'elles n'ont pas réellement bénéficié d'une transmission ou d'un apprentissage. Cette théorie, qui ne cadre pas avec les cadres rigoureux de la science objectivable, permet d'expliquer pourquoi diverses inventions chez l'être humain apparaissent à divers endroits du Globe au même moment.
On a vu qu'en France dans les années 1620 à 1640 des phénomènes adamites ont été constatés dans un couvent franciscain de Louviers (avec le cordelier Pierre David) puis à Toulouse (avec le jésuite Jean de Labadie) On sait aussi que les quakers firent de même en Angleterre dans les années 1660, mais avant eux, dans ce même pays, il y eut, dans les années 1630-1640, un mouvement adamite que les Eglises chrétiennes n'identifiaient à aucun courant connu. En attestent des opuscules comme The Adamite sermon d'Obadiah Couchman (1641) ou A new sect of religion descryed, called Adamites deriving their religion from our father Adam de Samoth Yarb/ Thomas Bray (1641).
La transmission directe d'un "penchant" pour le nudisme entre des couvents catholiques et l'Angleterre anglicane ou réformée est peu probable. On peut bien sûr soutenir que les uns et les autres ont pu "baigner" dans l'ambiance de la Réforme qui a pu favoriser le Mouvement du Libre Esprit, plaisamment caricaturé d'ailleurs par l'archevêque d'Avignon (voyez Le Fouet des Paillards) - et l'on se souvient d'ailleurs de la protection accordée par Marguerite de Navarre à Poque et Quintin chez qui on voit des préfigurateurs du libertinage). Mais pourquoi est-ce que ce "Mouvement du Libre Esprit" aurait pris spécifiquement la forme de l'adamisme, c'est-à-dire un retour à la nudité qui se veut ordonné au christianisme (et non pas un mouvement pur et simple vers la débauche comme précédemment) la vague idée d'un simple "imprégnation" dans toute l'Europe d'un esprit d'innovation lié à la Réforme ne permet pas d'en rendre compte...
Si l'on admet la théorie des champs morphiques, et l'idée que le sursaut de l'adamisme dans un couvent français peut rejaillir sur des protestants dissidents en Angleterre, alors cela peut avoir de très fortes implications pour la responsabilité individuelle de chacun. Car à la fois cela signifie que les pensées et comportements de chacun d'entre nous sont profondément influencés par des représentations et phénomènes qui sont "dans l'air du temps" (et je crois qu'à la base de notions philosophiques comme Weltanschauung, epistémé, etc il y a de cela) mais aussi que chacune de nos pensées ou chacun de nos comportements, comme la première initiative de la mésange pour percer une capsule de bouteille de lait, peut avoir des résonances ailleurs dans le monde. Un peu comme un signal que l'on envoie dans la matrice culturelle humaine qui enveloppe la planète, et qui trouvera des échos les plus inattendus, sous une forme purement mimétique ou déformée par d'autres influences.
Je crois que le phénomène de renoncement au monde que décrit en ce moment Pascal Bruckner pour la période actuelle dans "Le Sacre des Pantoufles" par exemple participe aussi potentiellement d'un champ morphique, même si celui-ci peut être plus visiblement renforcé par des messages médiatiques planétaires qui n'existaient pas quand l'adamisme bourgeonnait de façon sporadique en Europe. Pour moi le culte de Marie-Madeleine au XIXe siècle qui fait que la même année (1858-59) où le RP Lacordaire écrit sur cette sainte "à qui beaucoup a été pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé", le socialiste Pierre Leroux en exil dans La Grève de Samarez écrit à peu près le même chose. Par delà les "petits cailloux" qu'avait semé le saint-simonisme autour de Marie-Madeleine dans les années 1820-1830, il y a peut-être quelque chose qui relève des champs morphiques dans la manière spécifique dont le thème "surgit" à l'esprit de ces personnages très différents au seuil de leur vie.
Nudité et christianisme
Le 28 mai dernier, la rédactrice en chef de la revue naturiste La Vie au Soleil m'informait du décès du "Frère Jacques", un prêtre naturiste qui avait contribué à l'aura médiatique du centre de Montalivet. L'homme réputé pour son sens ascétique et sa haute spiritualité semblait mêler, d'après ce que l'on peut en percevoir dans ses déclarations dans la presse, une inspiration hindouiste à ses vertus chrétiennes (selon la Charente Libre du 16 août 2014, il pratiquait aussi le végétarisme que beaucoup de chrétiens jugent non biblique). Auparavant, dans les années 1970-1980, un autre prêtre à Montalivet, le père Dominique Biondi, avait aussi prôné le renoncement au vêtement, mais lui était d'inspiration plus ouvertement hérétique encore (il faisait sienne l'alchimie, communiait au souhait d'une unification - souvent jugée antéchristique du point de vue de l'Apocalypse - des religions mondiales ; il avait participé au Colloque parapsychologique de Cordoue de 1979, et évoqué dans une conférence du 17 avril 1980 au Club 44 en Suisse son propre don de médiumnité et son intérêt pour l’Evangile apocryphe de Thomas). Ce père Biondi organisait avec un bouddhiste cambodgien une « Internationale de la Prière » (prière sans dogme à 20h30 pour l’harmonie du monde) dont l’intitulé n’est pas sans évoquer les rituels lancés lors des diverses « Journées de la Terre » au sein de l’Organisation des Nations Unies sous l’inspiration de la Société de Théosophie – voyez mon ouvrage « Le complotisme protestant contemporain » (L’Harmattan, 2019).
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La question du rapport du christianisme à la nudité est complexe. D'un côté, dans le sillage du judaïsme, la nudité dès la Genèse est synonyme de honte, et dans 1 Cor 6:10 il est écrit que les impudiques n'hériteront pas du Royaume de Dieu. La nudité publique est signe d'emprise démoniaque comme pour le possédé de Gérasa qui vit dans un cimetière (Luc 8:27).
Et cependant il y a ces bizarreries : le roi David qui dansa torse-nu devant l'Arche l'Alliance, et le verset d’Esaïe (Esaïe 20:2-3) à qui Dieu demanda de vivre nu pendant 3 ans (voir aussi Esaïe 20 :1-4) .
De l’aveu de George Fox le fondateur des Quakers au 17e siècle, ce passage, redécouvert par ses disciples les a inspirés en Angleterre et dans ses colonies : « Plusieurs ont été poussés par le ciel, écrit-il dans ses mémoires, à aller nus par les rues et sous ce règne, en signe de la nudité des hommes du jour, et ils ont déclaré à leur face que Dieu les dépouillerait de leurs dehors hypocrites, pour les laisser aussi nus qu'eux-mêmes ; mais les hommes du jour, au lieu de tenir compte des avertissements des prophètes, les ont fréquemment fouettés ou accablés d'autres outrages » .
L'historienne Diana Rapaport a récemment (dans The Naked Quaker en 2007) ressuscité le souvenir de Lydia Wardwell, la quaker qui, forcée par le gouverneur Endicott du Massachusetts à assister aux offices puritains, se rendit totalement nue à la "meeting house" de Newbury au printemps 1663 malgré la froidure pour témoigner de la nudité des sermons du prédicateur (voir aussi la Revue d'Histoire moderne de l'année 1934, p. 118). Il y eut aussi Deborah B. Wilson, quelque temps après, décrite comme "une jeune femme d'une vie très modeste et retirée, et d'une conversation sobre" qui se dévêtit dans les rues de Salem au nom du Seigneur. L'une et l'autre le payèrent de coups de fouets en public (pour Lydia Wardwell ce fut à Ipswich, tout comme son mari, elle déménagea dans le New Jersey ensuite).
Au moment de l'arrestation de Jésus dans Marc 14 il y a un jeune homme couvert d'un simple drap qui le perd en s'enfuyant. Saint Jérôme a recommandé de suivre nu le Christ nu (Nudus nudum Christum sequi). Les saloi, les fous en Dieu de la chrétienté d'Orient (Syméon d’Emèse, Vassily de Moscou, Saint Maxime et Basile le Bienheureux ) allaient nus dans les rues pour montrer que dans l'Esprit ils n'avaient plus de mauvaises tentations ("Tout est pur pour ceux qui sont purs" - Tite 1:15) - Voir Vincent Déroche. Saint François d'Assise s'était dénudé devant un tribunal. Franco Mormando, a rappelé qu'en 1420, à Venise, un petit groupe de quatre franciscains fut arrêté et jugé par le Seigneur de la Nuit pour avoir marché nu dans les rues à la tête de dévôts, avec des croix à la main sur l'accusation de sodomie. Voilà bien un signe des effets ambigus de la dénudation franciscaine. Aux 13e et 14e siècle des gestes de dénudation de Iacopone da Todi (1230-1306), Marguerite de Cortone (1247-1297) et Angèle de Foligno (1248-1309) avaient été acceptés. Bernardino de Sienne (1380-144) troisième fondateur de l'ordre s'était dévêtu à l'hermitage Il Colombaio près du mont Amiata mais en prenant soin de théoriser la différence entre la nudité pieuse et la nudité sodomite. On voit bien qu'en la matière la frontière entre péché et pureté, comme entre raison et folie, est ténue.
Ste Marie d’Egypte et St Onuphrius (IVe siècle) vivaient nus. Au chapitre XXXVII (p. 128-129) de son Histoire Lausiaque, Pallade de Galatie (363-431) raconte du moine égyptien Sérapion le Sindonite, qui vivait nu vêtu d'un sindon - un linceul - probablement entre 300 et 350, qu'arrivé à Rome il mit au défi une vierge silencieuse retirée du monde de traverser la ville nue pour montrer qu'elle était morte au monde.
En 1296 le pape Boniface VIII a publié un bulle contre une secte qui priait nue. Pourtant récemment, mêlant comme le Frère Jacques sont inspiration à celle de l’hindouisme, John R. Dupuche, prêtre catholique de l'Archidiocèse de Melbourne, dans son livre "Chakras" à propos du chakra sexuel suggère (p. 78) : "Certains peuvent trouver un sens à pratiquer des méditations dans l'idée d'un dépouillement de toute protection, de toute identification à un rôle social. Job dit bien que c'est ainsi que l'être humain se trouve dans la vérité de son être en présence de Dieu : 'Nu je suis sorti du sein maternel, nu j'y retournerai' (Job 1:21). Cela rappelle les ascètes hindous qui sont 'vêtus du ciel' (digambara)".
Le christianisme pourrait-il rouvrir des groupes de prières nus sans dévier de son orthodoxie biblique ? Je pense que, vu l'ambiance spirituelle actuelle, absolument personne ne serait aujourd'hui capable de pratiquer un spiritualité chrétienne nu sans mauvaises pensée. Et, compte tenu de ce que j'ai déjà dit des lobbies qui poussent à la nudité publique, qui sont les mêmes qu'au XIXe siècle, il y a lieu de rester très méfiant sur ce sujet : ce sont des lobbies qui, comme les adamites autrefois, se croient affranchis de la problématique du péché originel et n'ont pas idée de ce qui se joue réellement dans le monde invisible. D'ailleurs, à titre personnel, j'ai trouvé pour le moins étrange que la Radio chrétienne de France (RCF)-Paris m'ait invité à parler de la nudité en novembre 2014 quand j'étais si éloigné du christianisme que je consultais à l'époque des médiums qui faisaient des canalisations de la "déesse" Isis, alors que trois ans plus tard, il fut question que je puisse parler de ma conversion de 2015 sur une de leurs radios de province puis l'idée fut abandonnée. Qu'on puisse parler de nudité sur une radio chrétienne lorsqu'on n'est soi-même plus chrétien, et qu'ensuite on ne puisse plus y raconter sa conversion laisse rêveur (d'autant que la même radio n'hésite pas à interviewer ensuite une réflexologue spirite pour promouvoir son activité). Dans un contexte aussi pollué sur le plan spirituel mieux vaut rester très prudent.
Les enthéogènes
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On parle beaucoup depuis quelque temps de l'ayahuasca qui est un enthéogène, c'est à dire une substance (illégale en France, mais d'usage courant en Amazonie) qui provoque des états modifiés de conscience de nature à mettre en contact avec des entités de l'au-delà, dont les effets ont été étudiés de façon expérimentale dans les années 1990 par le psychiatre Rick Strassman et qui a même sa propre église, fortement soutenue par une des membres du clan Bronfman qui, en Amérique du Nord, s'est par ailleurs distingué par son rôle au service de la secte sexuel NXIVM.
Le dossier des entheogènes est très fourni. Pour l'heure je n'en traiterai qu'un aspect qui est un livre d'anthropologie écrit en anglais que j'avais lu en version espagnole du temps où je vivais à Madrid, en 1994 : "Persephone's Quest: Entheogens and the Origins of Religion", de Robert Gordon Wasson, Carl A.P. Ruck, Stella A. Kramrisch.
R. Gordon Wasson journaliste du Herald Tribune s'est consacré à partir de 1927 avec son épouse russe le docteur Valentina Pavlovna à l'étude du rôle des champignons dans la culture. Il étudia à partir des années 1950 les enthéogènes de la région d'Oaxaca au Mexique, puis en 1963 avec Roger Heim, directeur du Muséum d'Histoire naturelle de Paris ceux du peuple kuma en Nouvelle Guinée, et en 1968 le putka en Inde (le soma des indo-européens).
Il a identifié avec l'indianiste Stella Kramrisch, le soma indo-européen bu par les brahmanes comme provenant de l'amanite tue-mouche (amanita muscaria). Puis il a estimé que l'utilisation du claviceps purpurea (ergo du seigle) avec du paspalum distichum (paspale distique) a pu jouer un rôle dans les mystère d'Eleusis en Grèce. En août 1953 il put vérifier l’acuité des prévisions que donnaient les enthéogènes auprès d'un chamane mexicain.
En France des dictons relient les truffes aux tonnerre qui aide à les faire pousser, de même Pline l'Ancien à propos des tuber (truffes et terfezia), Plutarque dit la même chose de l'hydnon, équivalent du tuber, ainsi qu'Athénée (dans ses Deipnosophistes) de son équivalent thrace, l'oiton. Dans l'est de la France on dit même que les bolets prolifèrent où tombe la foudre. Dans le piémont aujourd'hui, le lactaire sanguin est appelé champignon-tonnerre. Chez les Bédouins (p.107) les banaturrad, "filles du tonerre" qui se ramassent après les orages diluviens pourraient être les Helianthemum lippii (terfezia). On a là donc l'idée que le champignon peut faire système avec le tonnerre, et je vous renvoie là dessus au très intéressant cours de Gene Kim du 15 janvier dernier (en anglais) sur l'électricité dans la Bible : ici sur You Tube.
Je ne développerai pas les autres aspects intéressants de cet ouvrage collectif et me contenterai pour l'instant de terminer sur cette observation : une des nombreuses preuves du fait que ces enthéogènes ne sont pas de simples hallucinogènes mais bien des entheogènes qui font rencontrer des entités clairvoyantes se trouve en p. 37 de la version espagnole du livre. Le samedi 15 août 1953 au soir, à Huautla de Jimenez village de l'État de Oaxaca au Mexique, Wasson se trouve en présence de l'anthropologue Roberto Weitlaner à discuter avec le boucher borgne-chamane Aurelio Carreras. Carreras a fourni des champignons enthéogènes. Soudain, Weitlaner demande au chamane s'il veut bien l'aider. Le chamane hésite puis leur donne rendez-vous à 9 heures. Pendant la nuit il mange lentement les champignons sans incantation, puis parle (en mazatèque) dès que les champignons "parlent" en lui. Wasson et son épouse disent qu'ils veulent avoir des nouvelles de leur fils Pierre, 18 ans, qui n'est pas entré en contact avec eux depuis plusieurs jours. Le chamane Carreras leur demande où il se trouve. Ils répondent qu'il est près de Boston. Au début le chamane a du mal à le localiser car c'est pour lui une ville grande et étrange. Au bout d'un moment il dit : Peter est vivant mais "ils" essaient de l'envoyer à la guerre. Après une heure de silence il dit que Peter est chez lui à New York, que ses pensées sont avec ses parents jusqu'aux larmes. Vers 1h45 le chamane annonce à Wasson qu'un de ses parents sera gravement malade pendant l'année.
A leur retour les Wasson trouvent dans leur appartement à New York les restes d'une fête dont Peter put confirmer qu'il l'avait bien organisée là le 15 août au soir (alors que les Wasson le croyaient encore à Boston), ce que les factures des repas confirmaient. Ils n'avaient pas trop cru le chamane qui avait parlé d'un appel à la guerre car le jeune à 17 ans avait déjà fait son service militaire dans la garde nationale ce qui devait l'exempter de tout autre enrôlement. Mais, le 3 octobre, l'ethnologue recevait, à Genève, un télégramme de son fils lui annonçant qu'il s'engageait pour trois ans dans l'armée suite à une crise affective (une histoire de coeur) qui avait culminé quand ses parents avaient été au Mexique (ces pensées jusqu'aux larmes vues par le chamane) mais dont il ne leur avait rien dit. Enfin, en janvier 1954 un cousin de Wasson (qui n'avait qu'une famille très réduite car la génération précédente était morte), mourut d'une crise cardiaque alors qu'il était en pleine forme. Wasson y a vu la preuve que lorsque les champignons avaient "parlé", ils avaient fait bien autre chose que simplement provoquer une hallucination ou révéler une invention de la psyché du chamane.
Je précise que, de mon point de vue, ces entités, comme celles qui parlent aux voyants dans les taros (j'en ai parlé dans mon livre sur les médiums), ne connaissent pas l'avenir mais embrigadent dans des pactes ceux qui ne prennent pas de distances à l'égard de ce qu'ils annoncent. Mais cette anecdote, avec ses éléments de vérification externe, montre bien en tout cas que des entités s'exprimaient là, et non pas la psyché d'Aurelio Carreras.