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Entretien avec une réflexologue normande le 8 juillet 2016

28 Février 2019 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis, #Anthropologie du corps, #Christianisme

C'est une quadragénaire, assez connue dans sa région (même une radio catholique lui a fait de la pub - vu le niveau de perte de repères de l'Eglise catholique en ce moment, nul ne s'en étonnera). A travers elle, j'ai découvert combien les réflexologues, comme les masseuses (que j'ai interrogées par ailleurs), pouvaient être profondément liées au spiritisme.

Nous avons discuté, un soir, le 8 juillet 2016. Elle m'a avoué croire à la réincarnation, aux vies antérieures. Elle reconnaît qu'à son contact les patients ont souvent des révélations sur ces soi-disant "vies antérieures" : "Un de mes clients a eu le sentiment d’être mon fils quand il était entre mes mains, il y a des gens qui ont la sensation j’ai été leur mère ou leur fille par le passé ", dit-elle.

Elle même a un passé lié à la sorcellerie. Selon elle, "tout le monde avait une grand mère ou une tante rebouteuse ou coupeuse de feu" (beaucoup de chrétiens expliquent que les dons de sorcellerie s'héritent de génération en génération, comme une malédiction). Comme les médiums, elle sent les lieux chargés d'histoire. Petite, elle avait des rêves prémonitoires, mais avait du mal à l'accepter (le genre de "don" que le deuxième ciel impose contre le gré de la personne, comme les visions de Maria Valtorta, ou le don de médium pour Patricia Darré) . Elle a étudié le premier stade du reiki (une pratique très liée au paranormal) mais s’est arrêtée car trouvait cela trop rituel : elle n'aimait pas les prescriptions du genre «  ne pas boire pendant 3 semaines » « ne pas avoir de rapports pendant trois semaines ». Mais elle reste en contact avec des médiums avec lesquels elle entretient un rapport de rivalité et de défi mêlé de complicité. Elle leur a demandé des éléments sur sa propre vie en faisant faire son thème astral et son analyse du point de vue de la numérologie kabbaliste dont les conclusions l'ont bluffée (être "bluffé" par un voyant est la première étape du pacte qui unit à leur prédiction).

C'est d'ailleurs à travers un médium voyant qu'elle a entamé sa reconversion du travail de juriste à celui de réflexologue en 2009 : le déclic de sa reconversion lui serait venu d'une interview du président Sarkozy (qu'elle n'aimait pas), à la radio (ça c'est un point obscur à mes yeux du processus), mais un ami médium, qui avait deviné bien des choses sur sa vie privée, lui avait prédit (car il était capable de prédictions à six mois) chaque étape de sa reconversion, et ces étapes se sont réalisées (autant dire qu'elle a obéi au "daimon" qui inspirait le médium, comme le font les gens qui réalisent les prédictions des tarots). Elle avait été portée à effectuer ce virage par ses dispositions de toujours à l'empathie (très marquées chez tous les magnétiseurs et personnes en contact avec le monde invisible), son goût pour les médecines douces (car elle était très sujette aux allergies) et le décès subit par AVC d'une collègue à 35 ans. 

Aujourd'hui dans les séances de réflexologie, elle sent parfois des morts de la famille du patient, et les morts de sa propre famille. Elle ressent  une chair de poule ou ses poils qui se dressent « un peu comme vous savez quelqu'un est derrière vous-même si vous ne le voyez pas ». Des morts (ou des démons se faisant passer pour des morts) lui ont parlé dans ses rêves. Sa propre famille est très marquée par la mort : trois de ses frères et soeurs sont décédés - notez que la masseuse que j'ai rencontrée en Béarn en décembre avait aussi perdu trois frères... (à rapprocher par contraste de Matth 22:32 qui explique l'hostilité des chrétiens à l'occultisme : "Dieu n'est pas Dieu des morts, mais des vivants").

Les anges ou guides lui font sentir des choses par synchronicité. Elle s'intéresse aux pierres, se sent reliée aux énergies froides et chaudes de la terre, ressent des nausées devant les gens toxiques ou trop stressés, et entretient un rapport "magnétique" positif ou négatif aux gens. Toutefois elle n'ose pas s'aventurer sur le terrain des canalisations et refuse de recevoir des messages trop explicites des entités invisibles. Elle aime Frédéric Lenoir et tout ce qui est "non intégriste" dans les religions (elle joue le jeu de la religion mondiale que le pape est parfois accusé de promouvoir et qui est compatible avec l'occultisme). Elle pense que le monde arrive à un nouveau plan de conscience (comme le New Age). Elle aime l'interview du président uruguayen José Mujica (l'homme qui a négocié en septembre 2013 la légalisation avec George Soros et David Rockefeller du cannabis dans son pays) par Yann Arthus-Bertrand : son plaidoyer pour la frugalité, le rêve et le respect de la planète (un thème luciférien aux yeux de certains analystes, voir par exemple l'engagement au sein de l'ONU du Lucis Trust initialement appelé Lucifer Trust fondé par la théosophe spirite Alice Bailey pour l'Agenda 21).

Attention donc : quand vous mettez "les pieds" - c'est le cas de le dire - chez une réflexologue de ce genre, vous entrez, sans le savoir (car elle ne vous en dira rien), dans le domaine dangereux de l'occultisme... et pourtant cette dame est certifiée par une école de réflexologie.

-- PS : cette réflexologue a finalement été interviewée par une radio chrétienne (une journaliste qui n'aimait pas la vérité, il y en a tant... et le label chrétien ne leur vaudra pas l'absolution automatique contrairement à ce que croient ces gens - cf Matth 7:21-23)

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Mon livre sur les médiums présenté dans la revue des Archives de Sciences Sociales des Religions

11 Février 2019 , Rédigé par CC Publié dans #Publications et commentaires, #Médiums

Vient de paraître, dans le  Bulletin bibliographique de la revue des Archives de Sciences Sociales des Religions n°184 d'octobre-décembre 2018, une recension de mon dernier livre consacré aux médiums signée par Régis Dericquebourg, professeur associé à la Faculté des études comparatives des religions et de l'humanisme de l’université d’Anvers (Belgique) et membre du groupe de sociologie des religions et de la laïcité (CNRS-Paris). En voici le texte (également publié ici) :

Christophe Colera. Les Médiums. Une forme de chamanisme contemporain. Paris. L’Harmattan. 2017. 171 pages. 

La courte étude sociologique de Christophe Colera sur des médiums mérite d’être signalée car les travaux sur ce milieu ne sont pas légion. Celle-ci est dans la lignée de la thèse de Marc Antoine Berthod (Doutes, croyances et divination. Une anthropologie de l’inspiration des devins et de la voyance. Lausanne. Ed. Anthropos. 2007) que nous avons recensée dans le numéro 144 (oct.-déc. 2008) des ASSR et de l’étude de Christine Bergé (La voix des esprits, Paris. Métaillé. 1990). L’étude repose sur une observation participante jointe à une recherche documentaire et à l’administration de 8 entretiens semi-directifs réalisés entre 2014 et 2016 avec des « médiums de faible notoriété » et des personnes qui avouent avoir des intuitions médiumniques classée dans la catégorie : paramédiumnité (p .15). L’auteur se situe donc dans une sociologie qualitative qu’il relie à « l’anthropologie de l’étrange » (du nom de l’anthropologie du du « wonder » proposée par Michel W. Scott (p.14). L’implication de l’auteur dans son enquête est forte. En effet, en exposant le Sitz Im Leben dans celle-ci, l’auteur confesse que sa recherche a débuté en 2014 à l’occasion d’une dépression qui l’a conduit vers la thérapie médiumnique. L’élément déclencheur fut une voyance « exacte » qui enclencha ce qu’en psychanalyse, on appellerait un transfert à la thérapie médiumnique. A partir de cet évènement inducteur de transfert, CC établit une relation double avec les médiums : celle du patient, celle du sociologue et celle du philosophe qui analyse les pratiques spirites et les discours qui les légitimisent.

Le traitement des données recueillies visent à voir comment la médiumnité devient une religiosité clandestine, un « chamanisme underground », voire une philosophie de l’humanité et de l’histoire dans laquelle leur doctrine serait un « hégélianisme corporel » tel qu’il le développe dans son intéressant chapitre 5. Pour ce faire, le dépouillement des entretiens comporte trois rubriques : 1) les parcours de vie, 2) les pratiques et les rituels, 3) les visions du monde.

En dehors de l’inscription de la médiumnité dans une thèse philosophique, CG décrit un champ social avec ses réseaux de sociabilité, son imaginaire (mis en évidence grâce aux références livresques des acteurs sociaux et des objets dont ils s’entourent ou qu’ils utilisent comme outil de leur art), ses affinités avec des théories et des pratiques du développement personnel (la prise en charge suivie d’une personne par un médium qui devient une sorte de thérapeute et de mentor s’apparente à du développement personnel). D’autre part, l’auteur découvre une morale de base de la médiumnité. Il la trouve peu suivie par les praticiens puisqu’elle serait contrée par une « amoralité narcissique », un fantasme de toute puissance qui serait la conséquence de leur don et une volonté de prendre autorité sur les clients. Ces écarts (l’auteur ne parle pas d’éthique, ni de déontologie) seraient facilités par l’absence de théorie de la culpabilité dans cette morale. Certains médiums conscients de ces déviances utiliseraient des techniques que l’auteur ne détaille pas pour les éviter. Sur le plan de la relation à la société, l’opinion des médiums sur la société se limite à une thèse du complot. La politique est reléguée au « bas astral » bien que certains se fassent parfois « conseiller du prince ». Ils sont loin du spiritisme de la fin du 19 me siècle qui avait des affinités avec le socialisme et le mouvement ouvrier. Sur le plan religieux, les pratiques médiumniques étant condamnées par la plupart des Eglises établies et des groupes religieux minoritaires, les médiums se tournent donc les Eglises du courant Vieux-catholique. Ce choix nous avait été confirmé autrefois par un membre de l’Eglise libérale de Lille qui recevaient des médiums du Cercle spirite de cette ville. L’auteur examine aussi la « carrière des médiums » notamment la vocation (filiation, rencontres, expérience de « near death experience », « appel » d’un esprit).

CC rattache le phénomène qu’il observe au Nouvel âge que Séguy appelait « réseaux sapienzo-gnostiques ». Cela mériterait un débat car le spiritisme a une histoire antérieure (principalement depuis le 19 me siècle en occident) ainsi qu’une dynamique propre. Il se peut simplement que les spirites contemporains empruntent des éléments du discours du Nouvel Age (comme les « vibrations ») et s’approprient des conceptions occidentalisées et erronées du bouddhisme, du karma… communes dans cette mouvance sans y fondre. Nous nous demandons ce que l’auteur entend par psychanalyse comme « pensée magique » (p.96). La pensée magique est un mode de pensée décrit par la psychanalyse elle-même comme symptôme. Veut-il dire qu’elle n’est pas une science comme la psychologie académique qui est elle-même une « fausse science » (Cf Didier Deleule, La psychologie mythe scientifique, Paris, Laffont, 1969). De même nous nous demandons pourquoi il évoque la thèse de madame Tessier (p. 95) qui donna lieu en 2001 à une polémique lancée par des journalistes qui ne l’avait pas lue. Ces remarques n’entachent pas l’intérêt du livre qui a aussi le mérite de la clarté.

Régis Dericquebourg

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