Sainte Catherine de Ricci et le souvenir de Savonarole
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Catherine de Ricci (1522-1590) est une enfant de banquier florentin. En 1535 (à 12 ans) elle intègre le couvent de Saint-Vincent fondé en 1505 par de neuf filles spirituelles (de bonne famille) du prédicateur et réformateur républicain Savonarole mort en 1898 qui avait prophétisé cette sainte action (tout comme il avait prophétisé la destruction du monastère voisin infidèle de Sainte Catherine qui fut pillé par la soldatesque quand Charles Quint rendit Venise aux Médicis). Le P. Bayonne fait un portrait touchant de ces nobles moniales et de leur piété, en reprenant le témoignage de Serafino Razzi qui fut confesseur à Saint-Vincent en 1591, un an après la mort de Ste Catherine de Ricci, et sexagénaire, fut très scrupuleux dans sa façon de recueillir les témoignage des anciennes.
Catherine de Ricci d'une nature très délicate, et par ailleurs très sujette aux évanouissements qui étaient en réalité des extases, fut assez isolée au début dans ce monastère.
Au mois de mars de l’année 1538, à l’âge de seize ans, elle fut tout à coup "assaillie par une maladie des plus graves et des plus singulières par ses complications. C’était à la fois une affreuse hydropisie qui envahissait tout son corps, les douleurs delà pierre qui lui déchiraient les reins, un asthme des plus violents, qui semblait à chaque instant lui refuser le souffle nécessaire à la vie, et enfin une fièvre ardente et continue. Une seule de ces maladies, avec son degré d’intensité, eût suffi pour la condamner à de cruelles souffrances et la conduire en peu de temps aux portes de la mort."
Ce supplice lui fut infligé sans interruption, sans le moindre relâche, pendant deux années consécutives. "Les médecins, que le caractère inouï du mal avait déconcertés dès le premier jour, le furent bien davantage, quand, en dépit de tous leurs efforts combinés, il se montra obstinément rebelle à tous leurs remèdes"
Après avoir invoqué divers saints pour elle, les nonnes font un voeu à Jérôme Savonarole à l'anniversaire de sa mort sur le bûcher. Ses cendres avaient été versées dans l'Arno sur ordre du pape, mais les religieuses en avaient conservé un peu, ainsi que des objets qui lui avaient appartenu. "Elles récitaient des prières devant ces reliques bénies, honoraient ses images , l’invoquaient avec confiance, et tous les ans célébraient le jour de sa mort comme la fête de sa nativité dans le ciel."
Sainte Catherine s'associe au voeu de ses soeurs pour obtenir sa guérison avant sa fête, qui était dans trois jours.
"Le 23 mai, veille du dernier jour, qui, cette année, était la veille de la Sainte-Trinité, elle avait demandé de demeurer seule dans sa cellule, afin dé prier ses saints avec plus de ferveur. Voilà que vers les quatre heures du matin , s’étant approchée du petit autel où se trouvaient leurs reliques, épuisée de fatigue, elle y appuya ses bras et sa tête, et s’endormit. « Alors, dit la chronique du couvent, trois frères, revêtus de l’habit de Saint-Dominique, lui apparurent environnés d’une grande splendeur, et celui qui était au milieu paraissait porté dans un nuage éclatant. Sœur Catherine, s’adressant à celui-ci, lui dit : « Qui êtes-vous ? — Quoi, lui répondit le Frère, est-ce que tu ne me connais pas? — Non, Père, dit Catherine, je ne vous connais « pas ! — Mais à qui demandes-tu ta guérison? répliqua-t-il. — Au frère Jérôme, répondit-elle « aussitôt.—Eh bien! c’est moi qui suis frère Jérôme et je viens te guérir. Mais avant promets-moi « d’obéir toujours fidèlement à tes supérieures et à ton confesseur, et puis d’aller te confesser ce matin pour faire la communion. Là-dessus, il fait un grand signe de croix sur elle, et elle se trouva parfaitement guérie. Effrayée d’abord d’une si subite et si grande transformation, sa frayeur disparut bientôt pour faire place à une immense allégresse et une vive reconnaissance envers Dieu . » Ce prodige est resté comme un des plus mémorables événements du monastère, à cause de la gloire du bienheureux Jérôme et de ses compagnons qu’il consacre d’une manière si éclatante. Il eut aussi pour résultat immédiat de modifier sensiblement l’attitude des sœurs vis-à-vis de notre sainte. La vertu héroïque qu’elle avait déployée dans cette longue maladie, et la protection merveilleuse du Ciel dont elle venait d’être l’objet, ne leur permettaient plus de la juger aussi défavorablement. Elles commencèrent à concevoir des doutes sur la nature de ses évanouissements et de ses sommeils, et à se dire que derrière ces apparences vulgaires pourraient bien se cacher des réalités d’un ordre supérieur."
A la Noël 1540 (elle a 18 ans) Savonarole lui apparaît encore amenant avec lui la Vierge Marie portant l'enfant Jésus. Les reliques de Savonarole produisirent encore d'autres miracles notamment en janvier 1541 en soignant une religieuse. Catherine avait aussi des visions de St Thomas d'Aquin, de Saint-Vincent-Ferrier (grandes figures de l'ordre dominicain).
Pour le deuxième anniversaire de sa guérison la nuit précédant le 23 mai 1542 elle a à nouveau une apparition de Savornarole qui l'amène à Jésus avec toutes les soeurs du couvent. Je passe ici les passages sur l'union mystique de Sainte Catherine à Jésus, ses stigmates etc.
"Le tribunal du Merveilleux" de Yvonne Chauffin et Marc Oraison, livre d'inspiration catholique mais enclin à rationaliser, dans les années 1970, les excès des mouvements charismatiques relativise un peu les témoignages des moniales dans monastères, à propos de la congrégation récente de soeur Yvonne-Aimée de Malestroit, ce qui vaut aussi sans doute pour les témoignages recueillis par Serafino Razzi. Et il faut prendre en compte aussi ce que disait le psychologue Boris Cyrulnik il y a 5 ans dans une conférence ici de la complexité du phénomène des extases.
Cependant on ne peut pousser le scepticisme jusqu'à penser qu'il ne se passait "rien" au couvent de Saint-Vincent, et ce qui est intéressant c'est que ces prodiges émanaient d'une figure dont le pape refusait de reconnaître la sainteté (à la différence par exemple de Philippe de Néri) à cause de son engagement supposé avoir été trop loin dans le sens de l'égalitarisme démocratique (et de l'anticapitalisme, si l'on veut utiliser un vocabulaire plus actuel). On a vu dans mon livre sur Lacordaire que les débats sur Savonarole ont pris une nouvelle tournure au XIXe siècle quand s'est posée la question d'un catholicisme républicain (le P. Bayonne y fait référence au début de son livre). L'Eglise a essayé de dire, tout en canonisant Catherine de Ricci, que celle-ci n'était liée qu'à l'enseignement moral de Savonarole (qui avait réalisé des exploits pour la réforme des moeurs et de la pratique religieuse de la bourgeoisie et du prolétariat florentins) et non à son engagement politique, mais séparer action politique et oeuvre morale chez ce prédicateur est assez arbitraire. Et, du coup, il y a là matière à interrogation sur ce que cette histoire dit de la mission politique du christianisme dans la société.
Théosophie, occultisme et caodaïsme au Sud-Vietnam
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En 2010, Jérémy Jammes, aujourd'hui professeur d'anthropologie et d'études asiatiques à l'IEP de Lyon, dans Thông thiên học ou la société théosophique au Sud du Vietnam s'était penché sur un sujet original : le rôle de la théosophie dans l'émergence du caodaïsme, mouvement politico-religieux de Cochinchine à la fin de l'époque coloniale française. Pour ce faire, il avait comparé des entretiens contemporains (auprès d’autres théosophes, d’adeptes Minh et caodaïstes vietnamiens) avec des documents scientifiques et confessionnels (théosophique, bouddhiste, Minh et caodaïste), tout en relevant que des archives théosophiques vietnamiennes expédiées en France par la Russie au début des années 2000 ne sont toujours pas disponibles.
Il y explique que dans le premier tiers du XXe siècle, le confucianisme et le bouddhisme ont perdu de leur autorité dans la société indochinoise. Dans ses Notes sur le caodaïsme du 1er janvier 1952 au 1er juin 1954 (Archives Nationales, Section d’Outre-Mer), le commandant Savani reprend les propos de ses prédécesseurs aux affaires politiques et administratives cochinchinoises, Lalaurette et Vilmont, qui mentionnent que « les ouvrages de Flammarion, Allan Kardec, Léon Denis et du colonel Olcott sont introduits en Indochine, lus, traduits et publiés ». Parallèlement se développe la Société Théosophique d'Helena Blavatsky se développait dans la région comme ailleurs et favorisait la réhabilitation d'un certain patrimoine culturel oriental. En Inde par exemple elle ouvre des écoles de pāli et de sanskrit, traduit et publie d’anciens textes indiens, forme des exégètes locaux, rédige un catéchisme bouddhiste, crée un Comité général des affaires bouddhiques, instaure la fête de Wesak (j'en avais parlé dans mon livre sur les médiums). Le colonel Olcott, théosophe américain, invente "l’étendard aux cinq couleurs brandi encore aujourd’hui par toutes les communautés affiliées au bouddhisme".
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Au Vietnam à partir de 1923, un mouvement de rénovation du bouddhisme se développe qui s’applique à ce que la pagode devienne un lieu de culte et de réunion, redéfinit les pratiques individuelles et le lien d’appartenance communautaire par l’élaboration d’une communauté religieuse homogène et unifiée qui laisse de plus en plus de place au rôle des femmes et des associations d’entraide internationale.
Dans les années 1920 Phạm Ngọc Đa (de son nom de plume Bạch Liên), directeur de collège dans la ville reculée de Châu Đốc, frontalière d’avec le Cambodge intègre la Société théosophique (ST) de France tandis que Georges Raymonde, employé à la Compagnie franco-asiatique des pétroles crée la branche théosophique dite « branche de Cochinchine », puis s'en retourne assez vite en France. Cette église théosophique va donner des conférences sur le bouddhisme. Elle recrute dans la petite et moyenne bourgeoisie coloniale (pharmaciens, professeurs etc.) français et indigènes.
En 1929, les théosophes cochinchinois reçoivent la visite de Mgr Charles Webster Leadbeater (1854-1934) qui passait pour "le plus grand voyant du monde. Il développa en particulier un système extraordinaire d’arbre généalogique des réincarnations des membres les plus connus de la ST, s’étendant sur des milliers d’années." Il donnera son nom à une branche de la ST à Saïgon.
Les théosophes sud-vietnamiens pâtiront de la répression de la franc-maçonnerie par le régime de Vichy qui identifie la ST à la FM (en réalité les deux sont souvent liées mais pas identiques), puis allaient renaitre de leurs cendres dans les années 1950 et même avoir des membres dans la haute administration du Sud-Vietnam, jusqu'à sa dissolution par le régime communiste en 1975.
A l'Ouest de la Cochinchine, région où vivent beaucoup d'ermites, en 1849 un paysan du delta du Mékong Đoàn Minh Huyên a atteint l'illumination et prend le titre de Phật Thầy Tây An, il annonce la venue d'un "roi éclairé". Au même moment en Inde A. Besant et l’ex-pasteur C.W. Leadbeater, voient en la personne d’un jeune indien, Jiddu Krishnamurti (1895-1986), fils de brahmane, un nouveau Messie. Ses textes sont traduits en Cochinchine. Dans une écriture vietnamiennes latinisée (et non plus des caractères chinois) les théosophes cochinchinois comme Phạm Ngọc Đa (ou Bạch Liên) réinterprètent à la lumière de la théosophie d’anciennes notions bouddhiques (Luân hồi ou Roue de la réincarnation, Quả báo ou Rétribution ou loi du karma, etc.), tout en introduisant les idées messianiques et le syncrétisme du récit initiatique de Krishnamurti. "De nouvelles méthodes d’apprentissage laïques de la méditation contemplative (tham thiền), écrit Jérémy Jammes, sont rendues accessibles lors de ces canaux de communication, réorganisant les rapports de maître à disciple qui prévalaient jusqu’alors sur ce thème. De même, les écrits théosophiques choisiront nettement le ton didactique et moralisateur, agissant parfois sur la peur des Enfers, pour enseigner « Le Chemin qui conduit aux maîtres de la sagesse »". Le rapport corps-esprit est indianisé et prend des couleurs scientifiques ("taux vibratoire", "corps éthérique" "corps astral" etc). "Le merveilleux scientifique constitue ainsi, ajoute-t-il, une composante cruciale de la ST, faisant de la science à partir de sujets mystiques ou religieux."
Elle procède aussi à une "laïcisation de la méditation" : "Jusque-là, une telle pratique ascétique était traditionnellement définie comme une affaire hasardeuse, dans laquelle le novice a constamment besoin d’être supervisé par un professeur expérimenté, gage de sérieux progrès et de sécurité, et ceci sur plus d’un an. À cette méditation « traditionnellement » transmise de façon informelle, d’un bonze à un autre, la large diffusion de la pratique de la méditation dans des traductions théosophiques a provoqué un énorme changement (... )Une fois les cours de méditation donnés (quotidiennement, de façon hebdomadaire ou lors de stages), dans des centres théosophiques ou chez les particuliers, les méditants repartent chez eux et pratiquent seuls, cherchant à « entrer en contemplation »".
Parallèlement à cette histoire de la théosophie vietnamienne, il y a celle du caodaïsme, qui s’est en partie nourrie de la première, au moins de la relecture qu'elle faisait du bouddhisme. Tout commence dans les années 1920 quand le fonctionnaire colonial Ngô Văn Chiêu (1878–1932) qui a été formé au spiritisme par un maître taoïste, canalise l'esprit de l'empereur Jade, grand maître du taoïsme - un phénomène qui s'inscrit dans un arrière-plan de pratiques spirites développées par des sociétés secrètes chinoises Minh au Vietnam depuis 300 ans à partir de techniques d'écriture automatique (voyez dans la Revue caodaïste de septembre 1930 le récit sur la conversion d'un entrepreneur qui à l'invitation d'un membre d'une secte Minh-Ly assiste à la manifestation d'un esprit qui lui révèle sa mission caodaïste). Jérémy Jammes revient dans Exploring Caodai Networks and Practices in France, paru en 2023 rappelle qu'en 1927, un jeune employé des douanes coloniales cochinchinois, Phạm Công Tắc est muté à Phnom Penh au Cambodge. On se méfie de lui car un an plus tôt il a été nommé chef des médiums spirites du clergé caodaïste, presque tout dans cette religion reposant sur l'invocation (sur ce côté très simplifié de cette religion, voyez cet article de l'Echo annamite du 8 mars 1929). L'esprit de Victor Hugo lui est apparu pour protéger la Mission étrangère du caodaïsme, et allait continuer à "parler" à la secte jusqu'aux années 50. Et il n'est pas le seul. Tac a aussi canalisé Jésus, Jeanne D'Arc, La Fontaine, Aristide Briand etc.
Le spirite Gabriel Gobron (1895-1941) fut appointé par un employé du musée de Phom Penh et bras droit de Tac Trần Quang Vinh comme porte parole du caodaïsme en France. En 1986 un temple caodaïste à été instauré à Alfortville puis à Vitry-sur-Seine.
Selon Jérémy Jammes il doit exister une diaspora de 15 000 ou 20 000 caodaïstes, dont quelques centaines en France, des descendants de boat people. Il brosse le portrait de la spirite Diệu Thê (1913–2000) fondatrice du temple d'Alfortville, entraînée dans le caodaïsme par ses parents à Saïgon dès le plus jeune âge, et qui, à Paris, reçut instruction de l' "esprit" d'une femme qu'elle avait connue à Strasbourg pour fonder ce temple. Elle chercha un lieu pendant des années et fut aussi encouragée par le politicien nationaliste caodaïste réfugié aux USA Đỗ Vạn Lý (1910–2008) qui rendit visite à la communauté à Paris. Jammes décrit ainsi les temples : "Le temple de Vitry a été fondé par par une commerçante, Nam, qui est une visionnaire. l'intérieur de la maison de Vitry recréait l'atmosphère d'un temple dans chaque salle, au décor abondant, une statuaire éclairée électroniquement au rez-de-chaussée et au premier étage, nombreux rideaux colorés, etc. Tandis que a statuaire d'Alfortville se veut minimale et limitée aux principales divinités du panthéon, une caractéristique remarquable de ce temple de Vitry était l'abondance d'icônes, provenant non seulement du panthéon Caodai mais aussi du religion populaire bouddhiste et vietnamienne"
La fondatrice du temple d'Alfortville avait en 1989 ramené du Vietnam un cơ bút, instrument de communication spirite comme le oui-ja mais en forme d'une corbeille à bec, qu'elle avait obtenu d'une autre médium là bas, dans un temple de Tay Ninh, mais que les adeptes s'accordent à ne pas utiliser car les conditions de pureté ne sont pas réunies. Le temple de Vitry lui utilise cet instrument.
Au Vietnam même il y aurait encore entre un et sept millions d'adeptes au Vietnam qui seraient attirés par les oracles sur cơ bút (voir le récit d'une séance par Germain Ross dans l'Ere nouvelle du 23 mars 1929). La branche de Ben Tre (ville de 140 000 habitants) fait exception. Elle a été fondée par un homme dont le fils fut communiste, ce qui a contribué à ce qu'elle ne soit pas trop persécutée. Mais surtout la bienveillance du régime à son regard est qu'elle a renoncé au cơ bút, le maître de cette branche régionale, Nguyen Ngoc Tuong ayant inventé sa propre technique de méditation pour sortir seul de son corps et entrer en contact avec les "immortels".
Cette religion caodaïste est peu connue, mais je crois qu'il est utile de se pencher sur son cas pour mieux comprendre l'ampleur sociale que peut prendre de nos jours la médiumnité.