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"Constance de Rabastens, mystique de Dieu ou de Gaston Fébus ?"

Il y a près d'un an je vous ai parlé de la visionnaire Jacqueline-Aimée Brohon (1731-1178) voir le billet ici que j'ai transformé ensuite en article pour la revue "Connaissance de l’Eure" n° 178 (4e trimestre 2015). Changeons de siècle, et intéressons nous à une autre visionnaire fascinante : Constance de Rabastens, et à son approche du chevalier Gaston Phébus (1331-1391). Je me suis demandé si cette visionnaire pouvait nous aider à saisir la signification occulte, ésotérique, de cette époque-là (et l'on a vu avec mon précédent billet sur le général Butt Naked combien cette dimension de l'histoire était incontournable, aujourd'hui comme au Moyen-Age).
Comme l'indique l'historienne Régine Pernoud dans sa préface au livre de référence à son sujet est paru en 1984 aux éditions Privat (Toulouse), Constance de Rabastens (née en 1340 ?) fut la visionnaire par excellence sur Gaston Phébus, comme un siècle plus tôt Sainte Douceline de Digne (1214-1274) le fut sur Charles d'Anjou (frère de Saint Louis et roi de Naples, le père du découvreur des reliques de Ste Baume). L'historienne les qualifie de "mystères" et les compare toutes deux à la voyante Sainte Hildegarde de Bingen (déclarée docteur de l'Eglise par Benoît XVI en 2012) dont le Livre des œuvres divines ne fut traduit en français par Bernard Gorceix que deux ans avant la publication du livre sur Constance de Rabastens (on notera d'ailleurs que Régine Pernoud se demande si Constance ne mérite pas le titre de sainte, un débat qui valut aussi pour d'autres visionnaires comme l'espagnole Marie d'Agreda au XVIIe siècle et l'allemande Anne-Catherine Emmerich au XIXe et qui, en effet, mérite de rester ouvert).
Avant Hiver-Bérenguer, Constance de Rabastens n'était pas inconnue de l'historiographie. Noël Valois (185-1915), dans La France et le grand schisme d'Occident. 1896 T. 2 écrit (p. 327) "Le puissant Gaston Phoebus passait pour urbaniste (partisan du pape Urbain) : une voyante albigeoise, Constance de Rabastens, le désignait même comme le sauveur appelé à restaurer l'autorité du pape italien". P. 368 il développe à propos de cette Constance : "Trois ans durant (1384-1386), cette femme se figura entendre des voix célestes prononcer la condamnation du pape et des cardinaux d'Avignon ou annoncer le triomphe définitif du pape de Rome, celui qu'elle appelait « l'homme juste. » Elle crut apercevoir en enfer trois cardinaux, et parmi eux Pierre de Barrière, dit le cardinal d'Autun : c'était celui que les démons persécutaient le plus. Clément VII lui apparut tantôt sous les traits d'un lépreux qui communiquait sa lèpre aux gens de son entourage, tantôt sous ceux d'un navigateur qui s'abîmait dans les flots avec le vaisseau sur lequel il venait de s'embarquer, ou bien encore environné de fumée et de ténèbres, tandis qu'au dessus de sa tête un ange brandissait une épée nue sanguinolente. Le comte de Foix Gaston Phoebus jouait dans ces visions le rôle d'un sauveur appelé à rétablir l'autorité d'Urbain, comme aussi à prendre sur Charles VI un ascendant heureux. Par contre, il n'était pas d'anathème que la voyante ne lançât contre les Armagnacs, traîtres au roi et vendus au démon. Telles sont les prétendues révélations que Constance ne se lassait pas de communiquer à son fils, religieux du couvent de la Daurade, à son confesseur, voire même à l'inquisiteur de Toulouse. Sans se faire illusion sur les suites probables de sa témérité, elle allait bravement au-devant de l'épreuve, se croyant appelée à restaurer la foi. Longtemps elle paraît avoir vécu en paix, jouissant même dans la contrée d'une certaine considération. Mais un mot d'un témoin de ses hallucinations nous renseigne sur son sort : certains détails, dit-il, furent donnés par son fils, quant ella fo encarcerada. Rien ne permet, d'ailleurs, d'évaluer la durée de l'emprisonnement qui, s'il ne termina pas, interrompit du moins la mission de la voyante urbaniste de Rabastens". Valois dit tenir cela d'Amédée Pagès (1865-1952) qui, lorsque le premier écrit son livre sur le schisme, s'apprête dit-il en note de bas de page à publier "un curieux mémoire en langue catalane" à son sujet. Pagès le lui a fait lire (il s'agit du texte publié dans les Annales du Midi 8, 1896, p. 241-27 sur lequel Hiver-Bérenguier allait travailler). Le moins que l'on puisse dire à la lecture de ces lignes est que Valois n'a pas une très haute opinion de la visionnaire (ce qui explique peut-être qu'Hiver-Bérenguier n'y fît pas référence en 1984).
L'histoire du livre d'Hiver-Bérenguier de 1984 mérite un petit développement à titre préalable, car, comme c'est souvent le cas des grandes découvertes, Constance de Rabastens n'a été redécouverte que du fait du "hasard" (qui n'existe pas), et non dans le cadre de programmes de recherches universitaires bien établis. Dans son édition du 6 janvier 1980 (deux ans après la diffusion de la série à succès "Gaston Fébus ou le Lion des Pyrénées" sur Antenne 2), le journal Le Monde publie une longue étude de l'historien de l'université de Rouen André Vauchez intitulée "Les sœurs de Jeanne", résumé de sa conférence d'octobre 1979 au colloque d'histoire médiévale d'Orléans (c'était du temps où Le Monde, d'un plus haut niveau qu'aujourd'hui, diffusait des résumés de conférences universitaires), qui cite des visionnaires : Jeanne-Marie de Maillé, Marie Robine (Marie de Gascogne) et Constance de Rabastens du Tarn. Jean-Pierre Hiver-Bérenguier, docteur en chirurgie dentaire (mais oui !), enseignant à l'université Paris VII mais originaire de ce village se rend compte qu'il n'a jamais entendu parler de cette mystique et écrit au professeur Vauchez pour lui proposer de défricher le sujet. Vauchez lui transmet sa source : les Annales du Midi de la fin du XIXe sècle où se trouvait le transcrit en catalan des Révélations de Constance de Rabastens. Pendant deux ans, avec le soutien de Vauchez, de Régine Pernoud, de Dom Grammont, père de l'abbaye Notre-Dame du Bec Hellouin, et du médiéviste Philippe Wolff, Jean-Pierre Hiver-Bérenguier avale "plus d'une centaine de livres" et pond en deux ans ce livre que la préfacière couvre d'éloges. Voilà une histoire peu commune pour un livre, mais celle de la visionnaire l'est encore moins.
Le dimanche 29 juin 1386, fête de la Saint-Paul, en l'église Notre Dame à la messe de l'aurore dans la chapelle Saint Jean, la très pieuse dame Constance, 45 ans, s'est remise à prophétiser, ce qu'elle fait déjà depuis cinq ans. Au début il y avait les visions la nuit, puis à n'importe quel moment de la journée et surtout quand elle prie aux offices de l'église ou du couvent des Cordeliers. Elle prophétisait sur les papes d'Avignon et de Rome, sur les malheurs du jeune roi de France en guerre contre les Anglais. Elle annonce la fin du monde, la victoire des Sarrasins disciples de l'Antéchrist, mais aussi une victoire de Gaston Phébus, comte de Foix et vicomte de Béarn, qui ramènera la paix. Au moment de la lecture de la deuxième Epître à Timothée "fais œuvre de prédicateur..." Constance entre en transe, les yeux fixés sur le Christ en Majesté sur la voûte, le corps raide insensible et répète "Des signes, oui, des signes..." et puis : "Le soleil... la lune... les étoiles sur toutes les terres !" (p. 17).
Le soir même son confesseur Raimond de Sabanac consigna ce qu'elle dit avoir vu, au paragraphe 55 des Révélations (sur 63). Tout le livre des Révélations est ainsi composé. En l'occurrence, lors de cette extase elle entendra Jésus lui dire que le vrai pape de Rome est le soleil, la lune les cardinaux qui ne veulent pas recevoir sa lumière du soleil, les étoiles les théologiens qui se taisent, les princes sont la Terre, Constance est sa flêche, le soleil s'imposera. Hiver-Bérenguier en s'appuyant sur un livre de Salembier de 1902 sur le grand schisme rapprochera (p. 95) cette vision de celle de Pierre d'Ailly, disciple de Joachim de Flore, qui, en s'aidant de l'astrologie, prédit dès 1414 la Révolution de 1789. D'Ailly en 1385 aurait annoncé l'Anté-Christ en ces termes : "Il y aura des signes dans le ciel, dans le soleil, la lune et les étoiles. Le soleil, ce sont les prélats ; la lune, ce sont les princes : le rayon de leur justice s'obscurcit ; les étoiles ce sont leurs membres inférieurs : la grâce disparaît en eux tous." (Sermo III, De advetu domini).
Clémence a des visions importantes sur les partisans de Clément VII pape d'Avignon et leur mort. Le 6 novembre 1384, alors qu'elle pense à la cruelle reine Jeanne Ière de Sicile assassinée en 1382, la Voix lui dit que "la mesure avec laquelle la reine avait mesuré a servi de mesure pour elle-même". La visionnaire annonça même en 1384 à un seigneur venu la consulter la mort de Louis d'Anjou, roi de Naples qui, après qu'il eut manqué le trône de France, avait mené une expédition militaire contre Rome à la demande de Clément VII : "Tu diras que mort est celui qui portait le signe de la Bête, c'est à dire le duc d'Anjou." Elle lui révèlera aussi en mars 1384 la trahison du comte d'Armagnac à l'égard du roi de France Charles VI, qui n'allait être connue que deux mois plus tard. La Voix lui parle aussi de Ninive alors qu'elle n'en a jamais entendu parler.
En 1384 ou 1385, la Voix qui lui a parlé des Flandres lui dit 20 fois que dans 7 ans le royaume de France "viendra à grand bouleversement, c'est-à-dire abattement" du fait du soutien aux papes d'Avignon et en effet en 1392 le roi sombra dans la folie.
Ses prédictions d'Apocalypse rejoignent celles de St Vincent Ferrier peu de temps après, l'image des ailes qui la libèreront sera aussi donnée à Jeanne d'Arc et se trouve dans l'Apocalypse ch 22 (la Vierge s'envole au désert pour échapper au Dragon).
Gaston Fébus est un personnage central des visions de dame Constance. Né sous le signe du taureau en 1331 (signe de la terre, il a le taureau et la vache sur son blason), il a un côté paysan têtu ombrageux mais aussi vénus en dominante, un côté artiste, séducteur. Il est entouré d'une légende à cause de ses victoires militaires, de sa richesse, et on lui prête un don de devin pour connaître ce qu'il se passe sur ses terres. Il a tué son fils en 1382.
Selon le notaire Michel du Bernis, archiviste de Fébus (dont la version selon Cabié en 1879 serai la plus fiable), le dimanche avant la Madeleine de 1381, à Rabastens Fébus livra bataille à des hommes de son rival duc de Berry, comte d'Armagnac qui venaient de piller le Lauragais et en emprisonna certains, massacra les autres. Cette victoire chevaleresque marque les Rabastinois qui en ont été témoins sous leurs remparts.
On ne sait rien de Constance, sauf qu'elle est veuve, qu'elle a une fille et un fils moine. Elle assistait à tous les offices, un baron bordelais et un seigneur clerc l'ont consultée. Elle a été jugée par l'Inquisition sur un faux témoignage et innocentée.
Son confesseur et secrétaire (comme pour Hildegarde) dont Hiver-Bérenguier dit qu'il pourrait être un homme de Fébus a introduit le livre par une mise en garde contre les visions, comme Gerson 30 ans plus tard. Il les a notées dans le désordre. Il les a écrites de 1384 à 1386, et à propos d'une vision du 4 octobre 1384 dit que Constance en avait depuis plus de deux ans.
Vers 1881 donc (peut-être après la bataille de Rabastens, mais Cabié lui situera l'événement fondateur des visions en 1374, cf Madeleine Jeay) elle voit une montagne de cadavres et une voix lui dit qu'il y aura des cadavres mais que ce qu'elle entendra sera a vérité. Elle pense que cela vient de Jésus. A la mort de son mari peu après, la voix lui annonce qu'elle quittera le monde comme une moniale. Elle se rendra souvent au couvent des cordeliers. Jésus lui apparut une fois comme un homme habillé de satin, une autre comme un seigneur sur son trône, puis nu couvert d'un manteau blanc portant une grande croix à la main et en colère, une autre dans sa vision Jésus dans l'église se détache de sa croix puis, après qu'elle lui ait baisé les mains, frappe des gens avec un bâton et demande qu'on le remette en croix (p. 87). Elle vit aussi la Trinité. Beaucoup de ses visions sont aussi des paraboles : arbre vert, cygnes, brebis remparts, navires qui sont des métaphores de villes, de la papauté etc.
A propos de Fébus, le mardi 9 mais 1384, la Voix lui dit "Alors se dressera la Grue à la tête vermeille, c'est à dire le comte de Foix, qui redressera l'Homme juste, c'est-à-dire le pape de Rome et le replacera sur son Siège. Et de la même façon que vint Vespasien pour détruire Pilate, viendra le comte de Foix pour détruire Armagnac. Alors il dominera le royaume tellement, et il y aura telle grande union entre le Roi de France et le comte de Foix, que le Roi en de nombreuses choses obéira au comte. Et après, le comte prendra le commandement du Saint Passage !" (§26).
Un petit cousin de Fébus en 1445, Gaston IV, nomma son cheval de parade la Grue. Fébus dans un de ses poèmes se décrit comme "prince illustre à la tête couronnée de flammes". Pline parle de la grue symbole de vigilance qui dans l'eau tient dans sa patte une pierre pour qu'elle l'entende tomber si elle s'assoupit. La mère de Constance le lui avait enseigné. Hiver-Bérenguier renvoie aussi au conte persan de Faride Ouddin Attar, sur le voyage initiatique des oiseaux. "La Vache sera à l'ombre de la Fleur". Vache du Béarn, Fleur de Lys de France, le Saint Passage c'est la Croisade. Catherine de Sienne, elle, tenta de pousser un condottiere à la Croisade.
Le thème du dernier monarque avant la fin des temps qui sauvera la France remonte à St Césaire, évêque d'Arles au VIe siècle (révélées en 1524 par Jean de Vatiguero). Merlin le Gallois annonça le schisme, le rôle d'une jeune Lorraine et du grand monarque, ce que révéla Jeoffroy de Monmouth en 1152. Nostradamus le développa aussi. Eric Muraire dans son Histoire et Légende du Grand Monarque (Albin Michel, 1975) le retrouve chez 76 voyants (dont 30 femmes) dont 44 français, jusqu'à Garabandal.
Constance se plaignit que cette prophétie lui incombât (elle fut souvent passive à l'égard des messages qu'elle recevait, n'était pas une mystique souffrante ou stigmatisée comme le furent tat d'autres), mais la Voix (§ 53) lui rappela le rôle de la femme dans la révélation des derniers sceaux de l'Apocalypse. Hiver-Bérenguier note que Fabre d'Olivet dans Histoire Philosophique du genre humain insiste sur le rôle prophétique des femmes du fait de leur sensibilité nerveuse depuis la Protohistoire. Naturellement le fait que beaucoup ne se soient pas réalisées (notamment celle sur l'Apocalypse prochaine) ne compte guère, les prophéties étant le plus souvent conditionnelles.
Pour avoir une approche un peu plus complète de ce que les visions de Constance de Rabastens peuvent nous dire de leur époque, il faudrait peut-être les comparer à celles de sa contemporaine Marie Robine (Marie de Gascogne) qui, elle, défendait Clément VII d'Avignon. Pour savoir si les visions de cette Constance venaient de Dieu ou du diable, il faudrait une analyse aussi limpide que celle d'Augustin Viatte à propos de celles de Jacqueline-Aimée Brohon (qu'il reliait intelligemment aux hérésies de Rousseau et du romantisme)
Hiver-Bérenguier détaille la mystique de Constance de Rabastens, note par exemple l'absence des Saints, notamment de Marie, et le peu d'importance qu'elle accorde au péché (elle estime, comme Fébus dans ses Oraisons, que Dieu ne peut pas condamner sa propre créature). Le dernier point a des relents d'hérésie qui donne une couleur un peu démoniaque aux visions (de même aussi son utilisation de Ninive oubliant que dans Jonas Dieu a pardonné à cette ville d'Assyrie) quoique l'Inquisition ait innocenté la mystique (mais certains sousentendent qu'elle ait pu agir sous la pression de Fébus). Un théologien serait mieux à même que nous d'en juger ...
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Voir aussi
R. CABIÉ, Une mystique? Réflexions sur Constance de Rabastens, in Cahiers de Fanjeaux, 23 (1988), pp. Cahiers de Fanjeaux, 23 (1988),37-55;
R. Cabié, Révélations de Constance de Rabastens. Édition, traduction et commentaire, Barcelone, facultat de theologia de Catalunya-Institut catholique de Toulouse, 1995, p. 40.
H. CHARPENTIER, La fin des temps dans le Livre des Oraisons de Gaston Fébus et les Révélations de Constance de Rabastens, in Fin des temps et temps de la fin dans l’univers médiéval, in Cahiers de Senefiance, 33 (1993), pp. 147-62
Renate Blumenfeld-Kosinski, « Constance de Rabastens: politics and visionary experience in the time of the Great Schism », Mystics Quarterly, 25, 1999, p. 147-168.
M. Jeay, « Marie Robine et Constance de Rabastens : humbles femmes du peuple, guides de princes et de papes», Le petit peuple dans l’Occident médiéval, éd. P. Boglioni et C.Gauvard, Paris, Presses de l’Université de la Sorbonne, 2002, p. 579-594.
Madeleine Jeay, La transmission du savoir théologique, Le cas des femmes mystiques illettrées, CRMH p. 223-241
Celle-ci travaille surtout sur la comparaison entre les visions de Constance et le discours ou les images théologiques dans lesquelles elle baignait, ses interactions avec son entourage, une approche en vogue dans les sciences humaines actuelles mais qui ne m'intéresse guère, exemple :
"Le troisième canal par lequel les fidèles ont eu accès à ce savoir, comme nous l’a indiqué l’exemple de Constance de Rabastens, est celui de l’image, en conjonction avec les pratiques dévotionnelles et liturgiques, par l’intermédiaire du livre et de la lecture ou bien des programmes iconographiques des églises. Ses révélations illustrent clairement le lien étroit entre le contenu de ses visions et celui des chapitres du Livre des Révélations dont on lui fait la lecture. On sait la part qu’occupe l’illustration dans les apocalypses pour accompagner le texte, notamment celles en français, ce qui en faisait de remarquables outils pédagogiques.
Parallèlement aux scènes de l’Apocalypse, Constance a été marquée par les peintures qui recouvraient l’église Notre-Dame du Bourg, en particulier par celle qui figurait dans la chapelle Saint-Martin. L’apparition qu’elle reçoit aux environs de 1374, d’un arbre chargé de fruits surmonté d’un nuage où siègent vingt-quatre vieillards, combine les chapitres 2 et 22 de l’Apocalypse avec la peinture de l’Arbre de Vie de la chapelle. Le lignum vitae et l’image de l’arbre évoquent saint Bonaventure et l’ouvrage par lequel il a diffusé sa doctrine théologique, où elle lui sert d’outil pédagogique pour favoriser la compréhension et la mémorisation."
Philippe Petit "Le Corps, un être en devenir"
Ma dernière recension pour Parutions.com :
Parallèlement aux méthodes très analytiques de la médecine moderne (le traitement local des symptômes et des organes atteints par une pathologie), les méthodes holistes, à titre préventif ou curatif, ont le vent en poupe, depuis celles qui s’adressent à la partie la plus biologique du corps (son sang, son épiderme), à celles qui l’abordent sur un plan plus abstrait (celui des « énergies », les « plans subtils » etc). Les résistances à ces pratiques sont nombreuses pour des raisons qui tiennent parfois aux préjugés, mais aussi à l’insuffisance des preuves statistiques de leur efficacité.
Philippe Petit, animateur d’une émission scientifique sur une radio du Val d’Oise et ostéopathe de son état, fait partie de ces chercheurs indépendants trop rares qui tentent de réfléchir sur leur expérience clinique, pour tenter de mieux comprendre ce qu’il fait, et améliorer de ce fait notre connaissance des mystères du corps. Il livre dans cet ouvrage un angle d’approche particulier de l’ostéopathie : celui de la paléontologie. L’enjeu est clairement explicité : nous faire prendre conscience du fait que notre corps a une histoire et un devenir.
Une histoire parce que chacune de ses composantes récapitule la phylogenèse depuis les organismes marins et les vers de terre dont nous sommes les descendants. Un devenir, parce que, nous dit, Philippe Petit, notre corps est comme différents modèles de voitures que nous aurions aux divers âges de la vie, pour remporter notre course, une voiture qui s’auto-réparerait et se transformerait en permanence sans que nous en ayons conscience.
Comme thérapeute holiste, l’auteur accorde une attention particulière à ce qui « fait lien » entre nos organes, ce qui assure la cohérence globale de la structure de notre être. Le tissu conjonctif par exemple, tissu ancestral des premières cellules qui véhicule les réponses immunitaires et peut se fragmenter sous l’effet de traumatismes en ensembles compacts comme des « blocs de gélatine » dont il est une composante majeure. C’est aussi le cas du système méningé, du cerveau aux nerfs, des hormones (à la définition et aux fonctions si fluctuantes).
Même si ces mécanismes restent mal connus, Philippe Petit, en présentant divers cas cliniques concrets à l’appui de ses intuitions, fait l’hypothèse qu’en agissant manuellement sur certaines parties du corps, l’ostéopathe manipule en fait des mécanismes très archaïques d’émission d’hormones (déjà attestés chez les poissons ou chez le ver de terre) qui diffusent des massages négatifs dans le corps (et son propices à l’accueil des bactéries) mais peuvent être inversés par l’action du thérapeute en transformant en quelque sorte des cercles vicieux en cercles vertueux, suivant le mécanisme de la réaction en chaîne.
Quoique ces hypothèses ne puissent être rigoureusement ou statistiquement vérifiables, elles ont le mérite de faire prendre conscience aux lecteurs de l’ancienneté de l’héritage dont leur corps et dépositaire, et de saisir celui-ci comme un système dynamique, toujours en adaptation et en mouvement, dont les mutations peuvent être « aidées », et parfois même corrigées, par des gestes inspirés qui, sans pouvoir se substituer à la médecine scientifique sanctionnée par les diplômes universitaires peut en compléter utilement l’action.
Christophe Colera
Mon compte rendu d' "Ethnoroman" de Tobie Nathan en italien
Pour ceux que cela intéresse, mon compte rendu d' "Ethnoroman" de Tobie Nathan en italien se trouve sur le site des éditions Frenis Zero ici
"Les Ethiopiques" d'Héliodore
Dans mes jeunes années, je lisais l'Art du roman de Kundera, et je regrette aujourd'hui que cet auteur dans sa réflexion sur l'histoire du roman occidental n'ait pas accordé de place à l'influence du roman grec et latin du début de notre ère. Vous vous souvenez sans doute que, pour ma part, je n'ai pu m'empêcher de citer dans mon livre sur le nudité le roman de Leucippé et Clitophon d'Achille Tatius, mais un roman plus important encore dans l'histoire de notre littérature est Les Ethiopiques d'Héliodore (Αἰθιοπικά), dont Pierre Grimal situe l'écriture autour de 250-260.
Ce roman qui fut traduit en français par Jacques Amyot en 1547(qui, sous la protection de Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre, y travailla pendant 10 ans à l'université de Bourges), en anglais par Thomas Underdowne en 1569, en espagnol par Fernando de Mena (professeur à l'université d'Alcala et médecin du roi d'Espagne) en 1581. Le Tasse, Cervantès, Shakespeare, Thomas Hardy, Calderon et Racine (qui se vantait de le connaître par coeur) ont lu ce livre et s'en sont inspirés. Le tableau d'Abraham Bloemaert peint en 1626 à Utrecht sur commande du prince Frédéric-Henri d'Orange-Nassau (héros de la guerre de sécession hollandaise) qu'on peut encore voir à la galerie royale de peinture Mauritshuis de La Haye illustre la popularité de ce roman grec encore au XVIIe siècle (cf ici à gauche). Ambroise Dubois illustra la version française vers 1609. Scarron le parodia dans les années 1650. Henry Desmarest, compositeur attaché à la cour du roi de Louis XIV, en fit un opéra en 1695, sur un livret du secrétaire du général des galères royales. Selon Otto Weinreich, puis Mary Jane Phillips-Matz, le roman d'Héliodore aurait aussi influencé le Aïda de Verdi. Dans la postérité de ce roman il faut aussi relever les considérations de l'universitaire sénégalais Jean-Georges Texier qui dans "Ethiopiques", Revue socialiste de culture négro-africaine de 1976 (n°7) fondée en 1975 par Senghor, y voyait une apologie du métissage et une volonté d'ouvrir la civilisation grecque à l'universel dans l'intégration du monde africain (éthiopien) - rappelons que Léopold-Sédar Senghor a fondé la revue .
Comme Leucippé et Clithophon, Les Ethopiques se passe en partie en Egypte. Il commence d'ailleurs sur les bords du Nil. Comme le roman d'Achille Tatius, celui d'Héliodore a pour héroïne une vierge lumineuse, au tein pâle, que les brigands prennent tantôt pour une déesse, tantôt pour une prêtresse voire pour un automate animée (très à la mode dans le monde héllénistique), en tout cas un personnage surnaturel. Ici elle se nomme Chariclée.
"Le système amoureux de Brantôme" de Maurice Daumas
Récemment j'évoquais (en forçant un peu le trait) sur le présent blog ce petit "atlas du monde du XVIIIe siècle" qu'est Candide de Voltaire, et mon livre sur la nudité parle à plusieurs reprises du Décaméron de Boccace. Entre les deux il y a les Dames Galantes de Pierre de Bourdeille dit Brantôme rédigé en 1582, ouvrage licencieux décortiqué chez L'Harmattan en 1998 par l'historien Maurice Daumas.
Derrière le tissu de fantasmes et d'anecdotes plaisantes, M. Daumas recherche l'information sur la vision du corps et des rapports amoureux qui imprègne une époque autant que son auteur. N'ayant pas lu Brantôme dans le texte, je m'en remets presque aveuglément à l'analyse de l'historien. On y découvre un soldat périgourdin catholique de petite noblesse condition (fils de baron) qui a reçu une abbaye en privilège en récompense de la mort héroïque d'un de ses frères, fasciné par la cour et les moeurs de ses grandes dames (Maurice Daumas malheureusement ne détaille pas la biographie de Brantôme et c'est ailleurs que j'ai puisé les quelques éléments que je viens de mentionner).
A travers l'oeuvre Daumas met tout d'abord au jour une conception de l'amour très axée sur les actes, une conception "agonistique" dit l'historien. "Faire l'amour" à l'époque signifie "faire la cour", mais en vue de l'union charnelle exclusivement. Le sentiment n'est pas encore séparé de l'union génitale comme il le sera cinquante ans plus tard, de même que la tendresse est presque absente de cet univers. "Faire l'amour" veut dire faire la cour en vue de l'acte sexuel, et copuler se dit "le faire". Les étapes qui conduisent de l'un à l'autre sont traitées sans aucune attention par Brantôme, et l'acte sexuel est lui-même siuvent très rapide (au point que certaines femmes peuvent s'y adonner devant des tiers sans que ceux-ci le remarquent). Aucune attention non plus bien sûr au détail physiologique, ni même à la description des corps comme on la trouve chez Boccace (sauf les corps monstrueux, celui de la femme naine, celle qui défèque par devant etc qui ne sont jamais les héroïnes des anecdotes principales mais avec lesquelles selon Daumas le genre féminin reste en continuité). Les héroïnes, toujours taxées des défauts que beaucoup d'époques leur ont prêtées (à commencer par l'inconstance), sont cependant toujours chez Daumas des femmes belles et de haute condition qui savent prendre l'initiative. La sexualité y est déjà plus raffinée qu'au début de la Renaissance (et se pense d'ailleurs elle-même comme plus raffinée que par le passé), et cependant la brutalité et l'esprit guerrier l'impègnent encore profondément au point que le viol est présenté comme un des idéaux possibles de la relation à homme-femme.
Daumas explique très bien cette idéalité du viol chez Brantôme comme rupture de la logique de la dette dont tout le monde est tributaire (tout comme l'idéal du héros a conquis son droit à la conquête par un acte de bravoure et donc ne doit rien à personne). A l'inverse le cocuage est la condition commune; celle du mari qui a pris sa femme à un autre et qui devra la rendre, objet d'échange social (les commérages), paré de toutes les vertus sociales (richesse, chance), tandis que l'adultère est a-social, solitaire et silencieux.
Les mots dans cette économie de la séduction à la hussarde ne jouent qu'un rôle utilitaire sur quelques échanges vifs de répliques qui désarment les résistance. Etrangement à ce résidu de brutalité les femmes sont conviées à apporter une participation active, l'auteur leur prêtant même une jouissance et une activité vaginale complice dans le viol.
Pour Daumas Brantôme se situe, ce faisant, à contre-courant d'une évolution qui va spiritualiser l'amour et l'isoler comme sentiment. Les Dames Galantes explicitement tournent en ridicule un sentiment qui ne s'identifierait pas complètement à la satisfaction génitale. On peut se demander si ce côté réactionnaire n'a pas quelque chose à voir avec la fidélité politique de Brantôme à la Ligue et à l'Espagne. Il faudra y réfléchir plus avant à l'occasion.
Daumas rend bien compte de la hiérarchie sociale dans laquelle s'insèrent les récits de Brantôme, la valorisation de la putain chez toutes les femmes, surtout lorsque cette prostitution se passe parmi les Grands (la cour étant à l'époque en effet un lieu d'échange des femmes assez intense, pour des raisons structurales aisément compréhensibles). Il rend justice à la fascination de Brantôme pour la beauté féminine, omettant toutefois de la rapporter aux déterminations psychologiques d'un homme petit-fils d'une dame d'honneur de la cour de François Ier et fils d'une des dames "devisantes" de l'Heptaméron de Marguerite de Navarre.
On retiendra aussi les démonstrations convaincantes sur le scepticisme religieux de Brantôme qui a malgré tout besoin d'un arrière-plan de culpabilité chrétienne pour stimuler la déferlante du désir, qui entre en concurrence avec l'honneur, fondé sur le bravoure (et non sur la maîtrise des passions comme au siècle suivant).
Très intéressant aussi ce que l'historien décrypte de l'amour conjugal, toujours un peu effrayant pour Brantôme et pour son époque car il ouvre la voie à une égalité entre hommes et femmes, crainte d'autant plus accentuée chez un éternel célibataire comme l'auteur des Dames galantes. Si l'on traite mieux les femmes qu'à l'époque de Louis XI (blâmée pour ne s'être intéressé à son épouse bourguignine que pour le lignage), mais point trop.
Les femmes aussi sont plus raffinées que cinquante ans plus tôt dans leur tenue comme dans leur engagement dans l'intrigue sexuelle. Brantôme l'impute à des emprunts à l'Italie et à l'Espagne, via la personne de Marguerite de Navarre plus que par les traités de civilité (à penser en comparaison avec la beauté moins intellectuelle, physique, blanche, laiteuse, toujour au bain, seins à demi à l'air dans une société qui valorise la nudité des jambes, de Marguerite de Valois). La conclusion de l'historien sur la foi de Daumas dans la sexualité pour maîtriser le temps, ce qui peut être aussi une vaste source de réflexion.
Un peu moins convaincant chez Daumas, le leitmotiv répété selon lequel il n'y a pas d' "identité" de la femme chez Daumas, mais seulement des galeries de portrait et des classifications (tout comme les religieux faisaient des classifications des saintes et des pénitentes), comme si dans ce "système" une femme avait toujours besoin d'être mis en regard d'une autre femme pour exister là où l'identité masculine elle serait claire et univoque.
Le livre n'en est pas moins pour autant un excellent ouvrage, à la fois dense, profond, suggestif, clair et cohérent, sur des sujets (l'évolution des désirs et des moeurs à la Renaissance, leur déplacement dans l'espace littéraire) que d'autres auteurs ont d'ordinaire l'habitude de traiter sur un mode plus anecdotique et brouillon.
CR "Naturalisme versus constructivisme ?"
Je viens de publier sur Parutions.com ce nouveau compte-rendu de lecture - cliquez sur http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=94&ida=9778.
Le chant du cygne des sciences sociales ?
Michel de Fornel et Cyril Lemieux (dir), Naturalisme versus constructivisme ?
L'auteur du compte rendu : Docteur en sociologie, diplômé de l’Institut d’Etudes politiques de Paris et de la Sorbonne (maîtrise de philosophie), Christophe Colera est l'auteur, entre autre, chez L’Harmattan, de Individualité et subjectivité chez Nietzsche (2004).
Dans le courant des années 1990, aux Etats-Unis, les travaux de Tooby, Barkow et Cosmides aux Etats-Unis ont porté un coup important à l’ensemble des sciences sociales, dont le paradigme commun, identifié sous l’expression « modèle standard des sciences sociales » fut accusé notamment de percevoir le réel, sous l’influence de Durkheim, comme une construction sociale. Bien des chercheurs en neurosciences, et psychologie évolutionniste comme Steven Pinker ont ensuite enfoncé le clou contre les illusions du « constructivisme ».
La réplique des sciences sociales a tardé à venir. « Naturalisme versus constructivisme ? » en constitue peut-être une.
Etrangement le propos de ce livre collectif ne porte à aucun moment sur une défense du constructivisme en tant que tel. Reconnaissant aux sciences « dures » le droit de prétendre approcher le réel dans son objectivité, et notamment, de dénier la pertinence de la rupture « nature-culture », qui était pourtant au cœur de la légitimité des sciences humaines à l’époque du structuralisme, l’ouvrage est édifié ainsi d’emblée sur une position défensive. Tout prêts à admettre l’animalité de l’humain et la pertinence d’une approche naturaliste de ses comportements, ses auteurs oscillent entre la volonté de montrer que les sociologues et anthropologues sont plus objectivistes et naturalistes qu’ils ne veulent bien l’admettre (tel est le cas d’Anne Rawls dans son effort, très controversé et débattu dans le livre, pour démontrer, à la lumière des Formes élémentaires de la vie religieuse, que les critères de vérité de Durkheim s’enracinent dans la pratique sociale et non dans des catégories collectives posées a priori) et le projet de réserver aux sciences humaines « une petite place » à côté des sciences positives.
Le problème, bien sûr, tient à ce que le statut épistémologique de cette cohabitation reste des plus énigmatiques : les unes ayant pour elles des règles de vérification que les autres n’ont pas. Les auteurs du livre soulignent la nécessité d’une telle cohabitation pour échapper à ce qu’ils appellent le « réductionnisme » du naturalisme pur. Mais la défense des sciences sociales comme garantie d’un « supplément de subtilité » (comme l’on dirait un supplément d’âme) dans l’approche des comportements humains, ne préserve que leur dimension « compréhensive » et ruine leur prétention à expliquer les phénomènes. « La culture ? C’est quelque chose que je mettrais dans la catégorie des licornes » a pu déclarer Noam Chomsky. En refermant ce livre riche et utile à la réflexion actuelle sur la hiérarchie des savoirs, on peut se demander si les sciences sociales ne seraient plus finalement qu’un art de décrire les licornes.
Christophe Colera
E. R. Dodds (II)
Suivant les conseils d'un courageux lecteur anonyme, je me suis procuré Les Grecs et l'irrationnel, un livre dont je trouve l'intitulé réducteur. Comme le suggère Deleuze, je l'ai pris par le milieu, presque même par la fin - le chapitre 6. Je tombe ainsi sur la crise de ce que Dodds appelait l'Aufklärung athénienne. On retrouve chez l'historien quelque chose de comparable à la tonalité de Norbert Elias dans les années 1930 - mais aussi, dans un sens, de Russell à la même époque -, une volonté de comprendre le retour de l'irrationnel et de la barbarie au coeur du XXe siècle, et d'utiliser l'histoire pour ce faire. Voilà qui peut engendrer des anachronismes dans le regard, mais d'un autre côté favorise une certaine empathie toujours utile d'un point de vue "compréhensif" auquel je tiens en sciences sociale. Dodds rappelle notamment qu'au XIXe siècle, une autre forme d'empathie rétrospective avait conduit les historiens à enseigner une Grèce trop lumineuse et rationnelle. La noirceur du XXe siècle, dans ce domaine comme dans d'autres aura permis de corriger utilement le tableau.Ce livre est très riche, et admirable, ne serait-ce que parce qu'il ne se paie pas de mots (à la différence de nombreux ouvrages français). Je me souviens du livre de Vernant sur les Origines de la Pensée grecque qui, sous l'influence du marxisme, insistait utilement sur les sources politiques de la rationalité athénienne, à travers notamment les procédures judiciaires. Dodds contrebalance ce diagnostic en mettant l'accent, pour sa part, sur le particularisme des milieux intellectuels, et l'isolement de leurs convictions parmi des masses encore fort irrationnelles et superstitieuses, ce qui explique la vigueur de la réaction anti-philosophique (le procès de Socrate et de bien d'autres philosophes), dont Platon fut témoin et qu'il dut intégrer à sa propre philosophie (quelque chose qui peut nous faire penser au "retour du religieux" des trente dernières années).
Le livre est très riche. Sur ce chapitre 6 je retiens de nombreux éléments concernant les effets "pervers" du rationalisme en terme d'individualisme libertaire dans la jeunesse athénienne (les groupes qui prenaient systématiquement à contrepied les pratiques religieuses), les craintes que tout cela pouvait susciter en temps de guerre. Très importante aussi la mention de la peste de 430 (pour en comprendre la portée, je crois qu'il faut se rapporter à ce que Boccace dit de la peste florentine de 1348 dans son introduction au Décaméron) et son rôle dans l'importation de nouvelles religions "barbares" à fort contenu émotif. Le chapitre suivant sur les compromis de Platon avec le chamanisme est aussi passionnant (qu'on se reporte à mon article ci-dessous sur le chamanisme en Egypte, la dette de la métaphysique occidentale à l'égard du chamanisme ne m'avait jamais sauté aux yeux jusqu'ici). On ne peut s'empêcher de songer à l'impact ultérieur que cela aura sur le christianisme. D'ailleurs Dodds lui-même esquisse parfois, au détour d'une phrase, des remarques sur l'hellénisme qu'il embrasse sur une sorte de longue durée à la Braudel jusqu'à nos jours (par exemple sur cette question difficile du rapport des Grecs aux images, et dont les aspects les plus insolites se retrouvent je crois chez Epicure).



