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La possession de Louviers - histoire d'un couvent adamite
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Un livre intitulé "La Piété affligée", imprimé à Rouen en 1651 , raconte d'un façon très détaillée une affaire de possession au couvent franciscain Saint-Louis de Louviers. L’auteur, le révérend père Esprit de Bosroger, provincial des RR. PP. capucins de la province de Normandie, prouve, dans 450 pages in-octavo, par de nombreuses citations des Ecritures, par des procès-verbaux rédigés par Péricard, évêque d’Evreux, par de Montechal, archevêque de Toulouse, par des chanoines de Paris, par des docteurs en théologie, la possibilité et la véracité du fait de la possession des religieuses de Saint-Louis. Le procès-verbal de l'archevêque de Toulouse, du 10 septembre 1640, se termine par : « Enfin, nous aurions tous » jugé, d’un commun avis, en nos consciences, que lesdites filles sont les unes et les autres vraiment possédées et maléficiées. Fait à Louviers, ce jeudi, etc., etc. » Le curé du Mesnil-Jourdain, nommé Picard, et un vicaire de l’église de Louviers, nommé Boullé, furent accusés d'être les auteurs de ces maléfices. Alors l’un d’eux était mort, c’était Picard. L’évêque d’Evreux ordonna que son cadavre fût exhumé de l’église Saint-Louis et jeté dans un puits connu sous le nom de Puits Cornier. Une religieuse déclara « qu’étant possédée, elle fut beaucoup soulagée depuis l'exhumation. » Le cardinal Mazarin lui-même adressa une lettre de congratulation à l’évêque d’Evreux. « Monsieur, M. l’archevêque de Toulouse nous a fait une si avantageuse relation de votre conduite en l’affaire des religieuses de Louviers, qu’elle a beaucoup augmenté l’opinion que nous avions du soin et du zèle que vous apportez à faire les fonctions de votre charge. Pour moi, qui fais profession d’honorer le mérite, et qui ne lui ai jamais refusé mon témoignage, vous devez croire que je ne manquerai point de faire valoir le vôtre auprès de sa majesté, et de rechercher les occasions qui me donneront lieu de vous faire paraître, que vous estimant beaucoup il est impossible que je ne sois passionnément, monsieur, Votre affectionné serviteur , Le cardinal Mazarin. Paris, le 21 septembre 1643. » (Le fripon Mazarin protégea les fripons" allait dire Michelet - Oeuvre T. 38 p. 578)
La famille du curé Picard attaqua devant les tribunaux l’évêque d’Evreux. Une religieuse, nommée Madeleine Bavent, joua un rôle important dans l’instruction judiciaire qui eut lieu devant Routier, lieutenant criminel du Pont-de-l’Arche. "Ses déclarations sont le produit de l’imagination la plus déréglée et la plus bizarre, écrira en 1834 M. Philippe, qui se présente comme un membre de plusieurs sociétés savantes de l'Eure, sans doute inspiré par Floquet. Au récit de profanations de toute espèce, vint se mêler celui de scènes ridicules et grotesques. De bons bourgeois de Louviers furent entendus comme témoins : les uns avaient été au sabbat, les autres avaient refusé d’y aller. Un homme de bien, suivant le style de l’enquête, aperçut un grand et vilain personnage noir, qui s’entretenait avec Picard et Boullé, et qui disparut comme une vapeur au moment où il mettait le pied dans la chambre..." Le dénouement de tout cela fut une sentence de mort. Le 21 août 1647, le parlement de Rouen déclara Picard et Boullé sorciers et magiciens, condamna Boullé à être brûlé vif sur la place du marché de Rouen (ce qui fut exécuté ), et ordonna que le corps de Picard fût livré au bourreau pour être placé sur le bûcher, et que leurs cendres fussent jetées au vent. Le provincial des capucins Esprit de Bosroger (ou Boscroger), qui rapporte cet arrêt, appelle les conseiller au parlement de Rouen : les dieux de la province.
Michelet s'est penché en1862 (28 ans après M. Philippe) sur cette sombre affaire dans "La Sorcière" (ch VIII). Reprenant le livre du prêtre oratorien Charles Desmarets (1602-1675) qui l'avait confessée en 1647 à la conciergerie du Palais de Rouen, il y fait le portrait du personnage central de Madeleine Bavent, née en 1607 (ou 1602 ?) à Rouen (son père tenait une boutique de grossiers rue Ecuyère). Orpheline de ses deux parents à neuf ans, apprentie couturière à douze, chez "dame Anne" (qui en avait six autres). Elle fabriquait des vêtements pour les religieux. Son confesseur est un franciscain, frère Bontemps. Il a déjà trois jeunes filles sous son aile qu'il dit pouvoir mener au sabbat et marier au diable Dagon sous la forme d'un jeune homme (avec le secours d'un peu de belladone et autres breuvages, souligne Michelet). Madeleine, qui a quatorze ans, sera la quatrième. Elle est dévôte de Saint-François.
Notons que Madeleine n'a pas le souvenir de ces choses. dans sa confession elle dit que si elle a avoué avoir participé à ces sabbats, c'est uniquement parce que c'est ce qui se disait d'elle au couvent... Elle précise même que son confesseur d'alors, le père Feuillant, a démenti le fait, et reconnait n'avoir gardé aucun souvenir physique de ce Bontemps (sa couleur de cheveux, de peau etc). Elle en appelle au témoignage des voisins de Dame Anne pour démontrer sa bonne moralité de l'époque. Pour elle, les soeurs l'ont chargée pour en faire l'autrice des sortilèges (puisqu'elle était censée être déjà sorcière), alors que le couvent était déjà infesté à son entrée. A preuve, dit-elle, Charlotte Pigeon entrée avant Madeleine ("il y a 28 ans"), puis une seconde fois pour huit jours seulement à 21 ans et qui y fut aussi possédée les deux fois. Pourquoi Michelet fait-il l'impasse sur le démenti de la religieuse ?
Peut-être parce que le démenti n'est pas très crédible. Une notice biographique en préface parue en 1878 rappelle qu'elle a avoué devant ses juges sa débauche avec Bontemps.
Justement, vient de se créer à Louviers un couvent fondé, d'après Dibon (Essai historique sur Louviers) par la veuve d'un procureur pendu en 1622 pour escroquerie. Son directeur est le curé David, homme à la démarche grave selon Boscroger et à la barbe négligée, qui a une bonne réputation à Paris (il est confesseur des dames de la paroisse de Saint Jean-en-Grève, près de l'actuel Hôtel de Ville de Paris) Michelet le considère comme un illuminé,moliniste avant Molinos... David a publié un livre contre les couvents corrompus : "Le fouet des paillards" nous dit Michelet. En fait il confond (et ce n'est pas la seule ineptie que Michelet écrit. Ce livre a pour auteur Mathurin Le Picard, cet ouvrage accessible sur Google Book qui figurait au registre de vente à l'Hôtel Drouot de 1881 a été publié en 1623 et non avant l'entrée de Madeleine au cloître comme le prétend Michelet. Madeleine précise que David qui fut son confesseur leur faisait lire "Le livre de la Volonté de Dieu". Cet ouvrage avait été publié par William Fitch (1562-1610), plus connu sous son nom de capucin, Benoît de Canfield ou encore Benoît l’Anglais. Ce livre circulait dans les monastère sous forme de cahiers recopiés. Benoît allait le publier qu'en 1608. Le titre indiquait la visée de l’auteur de proposer un chemin spirituel menant à la perfection de la vie chrétienne par l’observance d’une règle unique et simple : faire la volonté de Dieu. Les deux premières parties, en effet, donnaient un enseignement sur la vie active et contemplative qui voulait mener l’âme progressivement, par degrés, jusqu’à la perfection de la vie chrétienne. Saint François de Sales les faisait lire aux visitandines de Grenoble. Saint Vincent de Paul aussi allait les faire lire dans sa congrégation. Mais la troisième partie laissait penser que la perfection de l’union avec Dieu résiderait davantage dans l’expérience extatique et que dans l’humble accomplissement de la volonté du Créateur.
C'était l'unique règle au couvent de Louviers, nous dit-on. ("On sait alors que, 'derrière' les accusations d'endiablement, c'est bien à la spiritualité camfeldienne que l'on s'attaque" allait écrire Daniel Vidal dans Jean de Labadie, 1610-1674: passion mystique et esprit de Réforme p. 28)
La notice biographique de 1878 ajoute comme ouvrages "La Perle évangélique" (ouvrage christocentrique écrit par une béguine flamande un siècle plus tôt, imprégné de pré-quiétisme, qui avait été notamment central dans la spiritualité de Berulle), "Le Thrésor caché dans le Champ" (peut-être "Le livre des tesmoignages du thrésor caché au champ" paru en 1575 ?), la "Théologie germanique" (réédité par Paquier en 1928 sous le titre "Le livre de la Vie Parfaite). A priori rien de réellement sulfureux.
Mais David était adamite : il croyait à la pureté de l'humanité, et prônait la nudité en public, dit Michelet. Madeleine rapporte ainsi sa théorie (p. 9) : " Il disait qu'il fallait faire mourir le péché par le péché, pour rentrer en innocence, et ressembler à nos premiers parents, qui étaient sans aucune honte de leur nudité devant leur première coulpe".
Esprit de Bosroger présentera ainsi sa doctrine : il enseignait "que le péché n'était pas au corps, ni aux actions corporelles, mais au discernement de la prudence humaine, et que celui qui discernait, était maudit, et damné selon les apôtres, que la pudeur des filles était une erreur ; qui ne sait, disait ce vilain, que la nudité est l'apanage de la vraie innocence, il faut donc mortifier la honte, et la crainte naturelle sans aucune exception : car pour peu qu'on ne voie point péché, il n'y en aura pas, parce que l'esprit intimement uni à Dieu de pèche jamais" (p. 52). Il prétendra pour sa part que seulement 3 ou 4 nonnes suivront ses préceptes, et il assure qu'à la mort de David l'évêque d'Evreux se rendit sur place et remit les esprits des nonnes en ordre. Selon lui le discours adamite n'avait pas donné lieu à des réalisations et il serait resté sans lendemain si le tandem Picard-Bavent n'avait répandu des charmes ensuite dans le couvent.
"Dociles à ses leçons, écrit au contraire Michelet qui se fonde sur la confession de Madeleine, les religieuses du cloître de Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre à l'obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Èves revinssent à l'état de la mère commune. On les exerçait ainsi dans certains jardins réservés et à la chapelle même. "
Magdelaine Bavent, qui qualifie cela d' "ordures et de saletés" est plus précise : "Les religieuses passaient pour les plus saintes, parfaites et vertueuses, qui se dépouillaient toutes nues et dansaient en cet état, y paraissaient au choeur et allaient au jardin".
Elle ajoute "ce n'est pas tout", consciente d'aller crescendo dans l'horreur. "On nous accoutumait à nous toucher les unes les autres impudiquement, et ce que je n'ose dire, à commettre les plus horribles et infâmes péchés contre la nature, que mon confesseur m'a dit avoir été remarqués par Saint Paul en son Epitre aux Romains pour avoir été les plus excessifs désordres sous le règne du prince de l'enfer parmi les païens". "J'y ai vu même abuser de l'image du crucifié", ajoute-t-elle. Elle parle aussi d'une circoncision sur une "figure ce me semble de pâte, que quelques unes prirent après pour en faire ce qu'elles voulurent". Elle cite aussi les hosties consommées après être restées quelques jours dans le fumier.
Madeleine a été admise comme novice dans ce couvent juste avant ses 16 ans (en 1619). Elle est tenue en habit séculier dans la clôture six ou sept mois. mais elle n'accepte guère d'être nue parmi ses compagnes. "Elle déplut et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein avec la nappe de l'autel", précise Michelet. Madeleine est plus précise (p. 10). Elle devait communier nue jusqu'à la ceinture, mais refusa. Arrivée à la petite grille, elle essaie de se couvrir de la nappe de la communion, mais Pierre David la fait enlever. Elle veut se couvrir avec ses bras, mais on lui ordonne de joindre ses mains.
La pratique a été corroborée par un certain M. Marcel, bibliophile, cité par la note biographique de 1878, qui, dans l'exemplaire de la l'Histoire de Madgelaine Bavent de Desmarets dont il a fait don à la bibliothèque de Louviers, a ajouté (p. XI) :
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Elle ne pouvait même pas se confesser correctement car Pierre David refusait d'entendre comme péché ce dont les soeurs pouvaient avoir envie de s'accuser, et Madeleine n'obtint pas de la maîtresse des novices d'avoir un autre confesseur. Elle se met en marge comme tourière (chargée du parloir).
David allait mourir en 1628, en odeur de sainteté, le lundi de la Semaine sainte qui suivit au retour d'un voyage à Paris. Madeleine ne confesse qu'un péché avec lui : "quelques attouchements lubriques réciproques, une fois principalement"(p. 11)
Madeleine dément avoir soigné "un ulcère vilain entre son siège et ses parties honteuses" dans les derniers jours, comme ses soeurs allaient le rapporter, mais reconnaît que le P. David en partant à Paris lui avait laissé une boite fermée à clé, qu'il lui défendit d'ouvrir mais qu'elle ouvrit néanmoins et dans lequel se trouvait un papier.
A son décès le lundi Saint, ayant désigné Mathurin Picard comme son successeur, il lui donna ce papier et pria Madeleine de se retirer dans sa chambre pour que les deux compères puissent parler d'elle librement. Ce papier cosigné des deux prêtres comportait "des blasphèmes et imprécations horribles" qui allaient être lues lors des cérémonies. Des charmes ont été mis aux quatre coins du papier dont Madeleine ne sait ce qu'il est devenu.
Elle va rester 9 mois au tour, mais à Pâques quand elle se confesse Picard dit que ce qu'elle avoue n'est pas un péché, et commence à lui déclarer sa flamme et à la caresser lubriquement. Les confessions suivantes il met sa main sur son sexe à travers les vêtements. Elle proclame ne l'avoir pas aimé, mais reconnait "je ne puis dire ce qui m'attachait à lui, ni par quel malheureux pouvoir il me retenait" sous-entendant qu'elle était sous le coup d'un sortilège. Elle avoue d'autres caresses intimes même sur l'autel. Picard continua même quand elle tomba malade et était "plus morte que vive" (il allait aussi profiter de sa faiblesse à ce moment là en lui faisant signer sans le lire un pacte qu'il présentait comme un testament) mais proclame qu'il n'y eut pas de coït. Il la força aussi à prendre l'hostie consacrée dans sa main, la briser en en laissant tomber des morceaux, boire le sang du Christ dans le calice.
Un jour dans le jardin, il profite des menstrues de Madeleine, glisse une hostie dessous pour la mêler à ce sang tombé en terre, l'enveloppe,prend le doigt de Madeleine "pour lui aider à mettre le tout dans un trou proche d'un rosier". "Les filles qu'on exorcise ont dit que c'était un charme pour attirer toutes les religieuses dans la lubricité." "Je n'en saurais que dire parce qu'il ne m'en a jamais parlé, dit-elle, ni si l'hostie était consacrée parce qu'il ne m'en a rien appris". Elle reconnaît qu'elle allait être ensuite attirée par ce lieu et y vivre des tentations sales. Ensuite il se livre encore à des rituels assez bizarres (dont un où il fait lier le sort de son âme à celui de Madeleine, les deux seront sauvées ensemble ou perdues ensemble), et Magdeleine commence à voir le démon qui se présente à elle sous la forme d'un chat de la maison qui lui met les pattes avant sur les épaules et approche son museau de sa bouche pendant une heure essayant de lui retirer l'hostie ("tu verras ce qui t'arrivera" avait dit Picard lors de la communion). Puis il la fait traverser les murs à 11 h du soir pour se retrouver hors du couvent et la fait participer à un sabbat, ce qu'elle fera ensuite plusieurs fois.
Ils auront des enfants ensemble (P.13) dont ne se sait ce qu'ils deviendront. Il la partage dans des sabbats. Je passe les descriptions sur le commerce de Magdeleine avec le diable.
A noter que dans la Revue des Deux Mondes de 1880, Charles Richet ("Les démoniaques d'aujourd'hui et d'autrefois" p. 368) allait prendre le contrepied de Michelet sur Bavent (texte repris 4 ans plus tard dans L'Homme et l'Intelligence, p. 380, où il taxe le travail de Michelet de "légèreté déplorable". Mais son analyse de l'hystérie de la possédée est aussi idiote que les remarques du libertin Cyrano de Bergerac dans le tome 2 de ses Oeuvres sur la "fille d'Evreux" (il la croit d'Evreux parce que Jean Le Breton en 1643 publia à Evreux un mémoire intitulé "Défense de la vérité touchant la possession des religieuses de Louviers").
Après la mort de Picard, une "soeur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin furieuse et demi-folle, jusqu'à croire ses propres mensonges" est introduite dans le couvent. "Un duel fut organisé comme entre dogues" (p. 571)
Les exorcismes ont commencé le 1er mars 1643. Les démons dirent que le principal charme venait du corps de Picard. Le 14 juin 1643 le démon révéla un charme dans la chambre de Soeur Marie du St Sacrement qui était possédée. Bosroger nomme les autres charmes retrouvés, les endroits et les démons qui les dénoncèrent (p. 103). Le démon prit même la forme d'un humain à Soeur Marie du St Sacrement pendant les investigations de l’évêque et lui fit signer un pacte pour qu'elle ne parle pas.
On inspecta Madeleine. Le chirurgien de la reine, Yvelin, chargé de l'enquête dénombrera sur 52 religieuses 6 possédées, 17 charmées. Elles prophétisent, parlent le grec font des sauts prodigieux devant les habitants (mai spas devant les juges) tandis que Madeleine va croupir dans une cave de la Conciergerie et y devenir folle. Elle allait plusieurs fois essayer de s'y suicider. Elle mourut en 1653 à l'Hôpital général de Rouen, asile des aliénés.
La condamnation de Bullé au bûcher et la crémation du cadavre de Picard bien conservé aura contribué à l'efficacité des exorcismes. Simonne Gaugain dite la Petite Mère Françoise de la Croix, originaire de l'Orléanais, protégée de David puis de Picard (ils l'avaient nommée mère supérieure alors qu'elle n'était que novice) qui s'était exilée à Paris avec cinq novices en 1643 (ou en 1624 ?) se refit une réputation dans la capitale (elle y fondera l'hôpital de la Place Royale), entra à la cour d'Anne d'Autriche et fit casser par le Conseil d'Etat l'arrêt du parlement de Rouen pour ce qui la concernait en 1647. C'est parce que le Parlement de Normandie voulait la garder comme témoin contre la Mère Françoise que Madeleine Bavent n'avait pas été exécutée.
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A titre de curiosité on peut lire le regard laïque du Dr Albert Richard sur la possession de Madeleine Bavent dans "Le Mensonge chez la Femme hystérique" 1902 p. 34). On attribue à Jean Nicolle (1614-1650) peintre de Louviers un tableau intitulé "Un exorcisme" qui pourrait représenter Madeleine Bavent.
Mais peut-être la pièce la plus intéressante du débat sur les possédées de Louviers est-elle "L'innocence opprimée", opuscule écrit par le successeur de Picard à la paroisse de Mesnil-Jourdain pour défendre ce dernier après sa mort (en tout cas pour rétablir la vérité) et qui a longtemps circulé sous le manteau (voir ici). L'opuscule charge Bosroger en laissant entendre qu'il s'immerge trop dans les tourments de l'exorcisme alors que ses collègues le prient de prendre du recul, David qu'il accuse clairement d'être adamite, et Simonne Gaugain qui a l'air d'être une vraie mystique puisqu'elle peu, selon l'opuscule, léviter à près de deux pieds (plus de 0,5 mètres) au dessus du sol... Le témoignage du père Dufour, jésuite (les Jésuites allaient défendre Picard au procès devant le Parlement contre les capucins), qui y prêcha 15 fois le carême qui y est cité est intéressant : « Si, dit-il, Picard a été méchant, c’est depuis quatorze ans que j’ai prêché le caresme à Louviers, [p. 151] car en ce temps-là, je le trouvais si homme de bien que je l’avais choisi pour mon confesseur, et j’étais le sien ; et dès lors il est constant qu’il y avait du mal et du désordre dans la maison de ces filles ; car, comme un jour il m’était venu voir, avec un visage assez triste, et que je lui demandais d’où lui venait cette humeur et ce chagrin extraordinaire, il me dit en ces termes : « Je vous avoue, mon Père, que j’ai grand sujet de déplaisir et je ne viens ici que pour tâcher de me consoler avec vous, ou bien vous supplier de vouloir vous condouloir avec moi, car il y a assez longtemps que j’ai le cœur serré, il faut qu’aujourd’hui, je vous le décharge entièrement. C’est, mon père, que je suis tellement occupé à oter à ces filles les damnables maximes des Adamites, qu’elles disent avoir apprises de David, leur autre directeur que je désespère de venir à bout, de moi seul, à moins que monseigneur l’évêque ne s’en veuille mêler lui-même, avec plus de soin, et y apporter toute son autorité. Je sais que vous avez auprès de luy un accès et une connaissance toute particulière, c’est pourquoi, je m’adresse plus librement à vous dans l’espérance que vous lui ferez entendre confidemment le sujet de mes plaintes et de mes peines et la résolution même, où je suis, s’il n’y donne promptement ordre, de tout abandonner ; et puis après je ne réponds plus du désordre et « du scandale qui en peut naître, ne m’étant plus possible d’empêcher comme je l’ai fait jusqu’ici que la chose n’éclate et ne fasse du bruit. » Sur quoi, dit le Père Dufour, après l’avoir un peu remis, je lui promis de voir M. l’Evêque au plus tôt, que je fis, et peu de jours après, étant venu visiter ce monastère pour y extirper les abus, qu’il y trouva tels qu’on les avait rapportés, il se saisit de plus de soixante petits livres qui traitaient de la vue de Dieu et que ces filles lui [p. 152] dirent avoir reçu de la main de David leur autre directeur, lesquels il brula sur le champ. »
Hélas on ne saura pas ce que contenaient ces livres. Et hélas, l'historien qui présente l'opuscule dans le Bulletin de la société de l’histoire de Normandie 1900-1904 Henri Barbe ne prend pas au sérieux le témoignage de la dernière religieuse du couvent morte en 1834 (celle que citait Marcel plus haut) sur la perpétuation de la tradition adamite dans le couvent.
Par delà l'éthologie de la possession de Madeleine Bavent et de ses consoeurs, il serait intéressant de sonder un peu plus en détail l'adamisme qui gouvernait le couvent à l'époque du P. David. Etait-il "plus bénin" que les possessions ultérieures ? A-t-il été "noirci" à l'excès par la confession de Madeleine Bavent, et les témoignages des autres religieuses, qui y avaient intérêt pour laver leurs fautes ? La rigueur morale imputée au P. David, ses lectures "pré-quiétistes" pourraient-elles signifier qu'il se déployait là une forme de nudité religieuse relativement pure que des complications sataniques ultérieures auraient ensuite salie ? Quid par exemple de cette obligation de jeûne de dix jours avant de pratiquer la communion dans la nudité ? Et comment cela a-t-il pu se perpétuer au couvent Saint-Louis jusqu'en 1845 (!) malgré tout le scandale provoqué par la condamnation au bûcher de Bullé par le Parlement de Normandie en 1647 ?
Une analyse structurale du Notre Père
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Bayard a publié il y a 5 ans un opuscule de la philosophe Simone Weil qui s'essaie à une analyse structurale de la célèbre prière de l'Evangile le Notre Père (à partir de sa version grecque) : elle remarque que "les six demandes se répondent deux à deux. Le pain transcendant est le même chose que le nom divin. C'est ce qui opère le contact de l'homme avec Dieu. Le règne de Dieu est la même chose que sa protection étendue sur nous contre le mal ; protéger est une fonction royale. La remise des dettes à nos débiteurs est l'acceptation totale de la volonté de Dieu". L'ensemble est placé sous le signe du renoncement total à la volonté personnelle.
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Cela m'a rappelé une autre esquisse d'analyse structurale, celle d'Ariel Cohen Alloro il y a 6 ans (en anglais ci dessous) qui contrairement à ce que j'ai écrit naguère, n'est pas un rabbin. Celui-ci développe la démonstration suivante sur le Notre Père qui me semble intéressante et qui fonctionne en analogie avec les 10 sephiroth de l'arbre de vie dans la kabbale.
La prière commence par "notre père". La lettre youd dans YHWH est le point de sagesse, et on l'appelle "le père". Avenou, le Père, est la sagesse (n°2), l'endroit qui correspond au père est le ciel (Gan Eden, olam haba). Le ciel dans la kabbale est relié à la mère, c'est la racine de l'âme et c'est la compréhension, l'endroit d'où vient l'âme et où elle retourne.
"Yit kadesh Cheem kha" (que ton nom soit sanctifié) ton nom sera saint dit Cohen Alloro. Dans la kabbale la sainteté est dans la sagesse, et la pureté est dans la binah. Donc on reste là dans la mise en commun du 2 et du 3.
Tavo maikhoutekha (que ton royaume vienne) "ton royaume viendra" traduit Cohen Alloro – cela correspond au khesed (miséricorde) : le royaume pour Jésus (qui est spirituel) est l’amour/ Miséricorde. Alors que le judaïsme le place plus dans la Geburah (la force - 5 dans l'arbre).
Ye a she retzonekha (que ta volonté soit faite) Ta volonté sera faite – on obéira au roi. Gevurah (n°5).
Kevashamayeem ken be aretz (sur la terre comme au ciel) Tipharet, la beauté (n°6) connecte le corps et l’âme, ciel et terre, Abraham et Isaac. Réunion de plusieurs couleurs. De 1 à 3 on était dans les fonctions du cerveau (près de la nechama). De 4 à 6 dans le coeur (le rouakh du souffle aussi). Tipharet est la qualité majeure du coeur et c'est aussi la pitié.
Et lechem choukenou ten lanu haiyom (donne nous aujourd’hui notre pain) Là on en vient au plus personnel. On arrive au netzach, la victoire (n°7), mais aussi la survie. Pour ça il faut de la nourriture.
Ooselach lenu al chataeinou (pardonne nous nos offenses)
Kemo sjesolescheem gam anach nou lachotim lanu (comme nous pardonnons aussi à ceux qui…)
Pour avoir la gloire, hod (n°8), il nous faut le pardon. Le pardon dépend de la Hodaya de la repentance, la confession des péchés. En fait hod désigne à la fois la splendeur et la soumission, la reconnaissance qu’on ne mérite pas. La jambe gauche.
Veak revieinou ledeu nisayon (et ne nous soumets pas à la tentation)
Ki im chaletzei nou min hara (mais libère nous du mal)
Là on est dans la partie la plus inférieure de l'âme et du corps (le nepesh) qu'il faut libérer du mal. Toute la fondation, le Yesod (n°9), a à voir avec le combat contre le mal.
"Car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance, et la gloire" Jésus dit "Jesus dit : tu as le royaume (maalkuth) la gevurah et le tipharet" ; comme les chroniques, la prière de David (Chron 29:12-14).
"C'est de toi que viennent la richesse et la gloire, c'est toi qui domines sur tout, c'est dans ta main que sont la force et la puissance, et c'est ta main qui a le pouvoir d'agrandir et d'affermir toutes choses. 13Maintenant, ô notre Dieu, nous te louons, et nous célébrons ton nom glorieux. 14Car qui suis-je et qui est mon peuple, pour que nous puissions te faire volontairement ces offrandes? Tout vient de toi, et nous recevons de ta main ce que nous t'offrons.…"
Je ne suis pas à 100 % convaincu (mais qui sait ?). En tout cas c'est une étude intéressante du mouvement descendant du Notre Père, qui le relie aussi au corps d'une façon plus intéressante que les new-agers qui tentent de le faire correspondre aux "chakras" (invention récente qui ne correspond même pas à exactement à l'héritage hindouïste dont elle se réclame).
Avant de vous laisser regarder cette vidéo, je signale aussi une explication intéressante de Cohen Alloro sur les 3 bêtes de l'Apocalypse avec les analogies suivantes (dans une vidéo plus récente ici) :
- La Bête qui vient de l’abîme (ch 11:7) = le cheval = soleil
- La Bête qui vient de la mer (ch 13:1) = la mule (elle réunit les 2 autres en en partageant les caractéristique) = femme entre ciel et lune (Apoc 12:1)
- La Bête qui vient de la terre (ch 13:11) = l’âne = lune
Je précise que je reste réservé sur la démarche générale de ce youtubeur, mais je la trouve instructive et toujours source de réflexions nouvelles.
L'Heptaméron et Marie-Madeleine
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Dans notre précédent billet sur Marguerite de Navarre et Ste Marie-Magdeleine, nous avons un peu laissé en suspens la question de savoir si l'Heptaméron était un recueil de nouvelles codées, et celle, plus spécifique, de savoir si la 32 ème nouvelle, dans laquelle une jeune et belle femme adultère en Allemagne est forcée par son mari de boire dans le crâne de son amant assassiné par ce dernier et d'avoir les os de ce dernier dans son armoire. parlait de la sainte pénitente d'un bout à l'autre (en langage codé) ou seulement à la fin (sur un mode manifeste).
L'historien de la poésie de la Renaissance François Rigoulot, s'est confronté à cette question dans Renaissance Quartely en 1994 en essayant quelques hypothèses sur une possible dénonciation "protestantisante" par la nouvelle du culte des reliques de la pénitente de la Sainte Baume, hypothèse quand même assez peu probable quand on songe au rapport de Marguerite de Navarre au catholicisme très bien disséqué par Jean-Marie Le Gall, dans « Marguerite de Navarre : The Reasons for Remaining Catholic », A Companion to Marguerite de Navarre, p. 59-87, paru en 2013.
Plus récemment, dans un article paru en janvier 2021, « Véritable Histoire: L’Heptaméron et la Madeleine », Gary Ferguson s'interroge aussi sur ce qu'a pu être le rapport de la reine de Navarre aux reliques (elle qui s'est occasionnellement inclinées devant certaines, et a largement subventionné des institutions ou des mystiques très attachés à leur culte), et il montre que l'Heptaméron est assez modéré (comme son autrice) sur la question, ne tranchant pas la question de savoir s'il s'agit de superstition ou d'une marque sincère de piété (voir la nouvelle 65). Le protestant Théodore de Bèze allaient d'ailleurs lui reprocher d'avoir classé, avec Roussel, ce genre de dévotion au nombre des choses indifférentes.
Ferguson rappelle l'attitude sceptique du proche de Marguerite de Navarre, Demoulins de Rochefort, auteur de la Vie de la belle et clere Magdelene (1517), commandée par Louise de Savoie (la mère de Marguerite) après le pèlerinage de la famille royale à la Ste Baume, à l'égard de la relique du chef de la disciple de Jésus, et du bout de chair, le Noli me tangere, qu'il propose d'appeler le Noli me credere. Marguerite aurait été partagée entre les avis avancés des intellectuels sur la question des reliques et sur le fait que Marie Magdeleine ne pouvait être assimilée à une prostituée (qui est aussi la position, notons le, de la visionnaire allemande Soeur Catherine Emmerich à la fin du XVIIIe siècle), et les éléments de la tradition catholique.
Avant la nouvelle 32, la nouvelle 19 fait aussi référence à la sainte pénitente. raconte l'histoire de deux jeunes gens, un gentilhomme et sa bien-aimée Pauline, tous les deux au service du marquis et de la marquise de Mantoue. Après que leurs maîtres leur ont refusé la permission de se marier, les amoureux se font religieux franciscains. En conclusion, ils vivent, selon la narratrice, « si sainctement et devotement en leur observance, que l’on ne doit douter que celuy, duquel la fin de la loy est charité, ne leur dist à la fin de leur vie comme à la Magdaleine, que leurs pechez leur estoient pardonnez, veu qu’ils avoient beaucoup aimé ».
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Marie-Madeleine Fontaine dans "Marie Madeleine, une sainte courtisane pour les dames de cour", Female Saints and Sinners, Saintes et mondaines (France 1450-1650), dir. Jennifer Britnell et Ann Moss, Durham, Durham University, coll. Durham Modern Languages Series, 2002, p. 1-37, a montré que cette nouvelle est liée au pèlerinage qu’a effectué la famille royale à la Sainte-Baume en janvier 1516. Dans la suite de François Ier à l’époque se trouvait Frédéric de Gonzague, qui avait été fait prisonnier pendant la campagne italienne. Celui-ci décrit le pèlerinage dans les lettres qu’il adresse à sa mère, Isabelle d’Este, marquise de Mantoue. Or, l’année suivante, en avril 1517 (voir ici), Isabelle décide de faire le même pèlerinage, retraçant à l’identique la route suivie par la famille royale française. Pour Marguerite, comme l’explique M. Fontaine, « tout cela défigurait et rabaissait en quelque sorte son propre pèlerinage, et surtout nuisait au caractère royal et national qu’elle a contribué à mettre en place avec sa mère autour de Madeleine ». La nouvelle 19 serait une vengeance contre Isabelle d’Este. On notera que ce pèlerinage de la Marquise de Mantoue eut quelques conséquences artistiques intéressantes aussi, puisqu'ensuite celle-ci commanda à Giulio Romano une Maddalena leggente inspirée d'un original perdu du Corrège, qui contribua à diffuser ce style de représentation inhabituel en Italie. Au delà des Alpes le pèlerinage d'Isabelle d'Este donna lieu à la rédaction par l'humaniste Mario Equicola d'un récit Iter in Narbonensem Galliam qui raconte de le pèlerinage et compare la marquise à la Madeleine, car son comportement fut stigmatisé quand son mari était prisonnier à Venise en 1509. Mario Equicola étant un disciple de Lefèvre d'Etaples, il y avait glissé que Magdeleine n'était pas la prostituée de chez Simon le Pharisien, les pages sur ce point furent censurées (couvertes de feuilles de papier). Le fils d'Isabelle d'Este, Federigo, allait ensuite commander au Titien une Madeleine "avant sa conversion" très sensuelle pour la très pieuse Vittoria Colonna (1490-1547), poétesse et marquise de Pescara, qui la trouva fort à son goût, ce qui conduit les historiens à débattre en profondeur sur le véritable sens
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de cette nouvelle Magdeleine.
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Pour revenir à Marguerite, ce qui intéresse Ferguson dans la nouvelle 32 c'est qu'une des commentatrices à la fin de l'histoire se demande si Magdeleine pécheresse repentie doit être regardée comme ayant ou non plus de mérite qu'une vierge. Il rappelle que les diverses iconographies (la nudité de Madeleine à la Ste Baume, les anges comme des cupidons à ses côtés) et la spéculation sur les femmes qui dans l’Évangile oignent les pieds et la tête du Christ ou seulement sa tête, tracent l’ambiguïté d'une Magdeleine prise entre ciel et terre, ambiguïté qui était aussi celle de la noblesse française et de la famille des Valois.
"Cette Madeleine double – spirituelle mais aussi noble, mondaine et sensuelle –, écrit Ferguson, même si elle est une fiction, a pu interpeller Marguerite, incarnant pour elle une vérité religieuse qui touchait de près à sa situation personnelle et à celle de sa famille, surtout à celle de son frère. Car la dualité était de nature réversible : si la sainte pénitente était toujours la pécheresse, les activités de sa jeunesse, à l’inverse – les fêtes, la chasse, les amourettes, illustrées avec tant de finesse par Godefroy le Batave –, ne sauraient être simplement dénoncées ; dans une certaine mesure, elles sont valorisées et douées d’un potentiel spirituel. Dans cette optique, la figure de la Madeleine serait comparable au discours néoplatonicien à la Renaissance. Si celui-ci prônait comme fin idéale la transcendance, il était souvent mobilisé pour justifier et anoblir des amours terrestres et physiques. "
Le sujet va très loin. Car il s'agit d'appliquer 1 Jean 4:20 "Si quelqu'un dit: J'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur; car celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, comment peut-il aimer Dieu qu'il ne voit pas?" également à l'amour érotique (on n'est pas loin du tout là, pour le coup des saint-simoniens dont je parle dans mon livre sur Lacordaire, et cela donne une coloration très particulière au "C'est pourquoi je vous déclare, que beaucoup de péchés lui sont remis, parce qu'elle a beaucoup aimé : " de Luc 7:47.
Certaines indulgences de Marguerite à l'égard des frasques amoureuses de François Ie y trouvent leur source (ce que d'ailleurs condamna explicitement Montaigne dans son Essai "Des prières")
"Ainsi la figure de Marie Madeleine, ajoute Ferguson, – celle de la tradition, la composite – a pu confirmer Marguerite dans la conviction que même si les plaisirs de la chair étaient des péchés, ils n’étaient pas les pires, ceux qui éloignaient le plus de Dieu ; voire, dans certains cas, ils pouvaient même conduire à lui".
Ferguson rappelle aussi que dans l'entourage de Marguerite de Navarre on était sensible au magistère de Marie Magdeleine. La Vie de Demoulins prolonge l’histoire en affirmant qu’après l’Ascension du Christ, l’apôtre des apôtres a prêché, aux côtés de ses condisciples masculins, dans la région de Judée. L'illustration de Godefroy le Batave souligne cette activité de prédication où on la voit parler l’index droit levé ou se tenant derrière une sorte de pupitre.
Marguerite qui avait commandé une copie du Mystère des Actes des Apôtres (vers 1465), attribué à Simon Gréban, en un temps où l'on cherchait à se rapprocher des premiers chrétiens, pouvait être sensible au passage de la Vie de la belle et clere Magdalene qui la montre recevant l'Esprit saint avec les Apôtres à la Pentecôte (la nouvelle 67 de l'Heptaméron insiste sur le rôle évangélisateur des femmes).
"Dans certains cercles catholiques réformateurs en Italie, rappelle Ferguson, on accordait également beaucoup d’importance aux rôles des femmes dans l’Église et à Marie Madeleine : au couvent de Sainte-Marthe à Milan, par exemple (cette sainte Marthe, rappelons-le, que la tradition considérait comme la sœur de Marie Madeleine). Le couvent était dirigé par l’abbesse charismatique, Arcangela Panigarola. Entre 1512 et 1520, celle-ci a entretenu une correspondance avec Denis Briçonnet, ambassadeur extraordinaire de François Ier dans les années 1516-1519. Son frère aîné, Guillaume, a aussi échangé un certain nombre de lettres avec l’abbesse, quelques années avant de commencer sa correspondance plus célèbre avec Marguerite de Navarre (1521-1524). Le cercle milanais était influencé par les idées du franciscain, Frère Amédée Menez de Silva ou du Portugal (v. 1420-1482), qui mit par écrit une « révélation angélique » concernant, en partie, la Madeleine. Selon le Frère Amédée, celle-ci serait bien la sœur de Lazare et de Marthe, mais non pas la pécheresse notoire de l’Évangile selon saint Luc. Ce texte était connu de Marguerite de Navarre, parce que François Demoulins l’avait inclus, en latin et en traduction française, dans le manuscrit".
A titre personnel, j'aurais envie d'ajouter un petit détail un peu étrange si l'on part sur l'idée que la 32e nouvelle de l'Heptaméron est codée que, à la fin du conte, quand l'envoyé du roi Charles VIII Bernage persuade le mari trompé de pardonner à sa femme au vu de son repentir, l'ambassadeur de retour à Paris demande à un certain "Jehan de Paris", peintre, d'aller faire le portrait de la repentante. Ce point tombe un peu "comme un cheveu sur la piste". L'éditeur de l'Heptaméron Michel François explique de Jean Perréal, dit de Paris, "peintre fameux de la fin du XVe siècle dont le nom même était resté à peu près ignoré jusqu'aux travaux du Comte Léon de Laborde" était célèbre dans la région de Lyon. Il fut peintre ordinaire et valet de chambre de Charles VIII, faveur qu'il conserva encore sous le règne de François Ier. La plupart de ses oeuvres sont perdues. André Vernet, futur membre de l'Institut, dans un article de 1943, Jean Perreal, poète et alchimiste, avait mis en lumière l'oeuvre d'alchimiste de ce peintre poête, et en 1948 lui avait attribué le poême Complainte de la Nature, première transcription en vers français du savoir alchimique. Depuis lors, dans les années 60 une enluminure de Perreal a été retrouvée, puis d'autres oeuvres lui ont été attribuées mais sans certitude.
Faut-il penser que l'alchimie de Perreal avait un rapport particulier à Marie-Madeleine (ce qui nous conduirait sur les terrains glissants d'une Madeleine liée au Grand-Oeuvre - cf le livre dirigé par Brigitte Barbaudy-Ngoma) ? ou s'agit-il une fois de plus d'une référence à la famille d'Este (comme dans la nouvelle 19), puisqu'il est avancé comme hypothèse qu'il a fait un portrait en 1492 de Béatrice d'Este, 17 ans, fort jolie soeur de la précitée Isabelle d'Este, à l'initiative d'un pèlerinage intempestif à la Sainte-Baume ?
"La Vie de la belle et clere Magdelene" de François de Moulins de Rochefort
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Le rapport de François Ier, sa mère Louise de Savoie et sa soeur Marguerite d'Angoulême (/de Navarre) à Ste Marie-Madeleine semble avoir été intense à la suite de leur pèlerinage à la Sainte-Baume en janvier 2016.
J'ai déjà évoqué dans un billet du 1er juin 2022 l'attachement de Marguerite de Navarre à la sainte pénitente, un attachement sur lequel il va falloir revenir car, après un échange de courriel avec Mme Lojkine m'indique que la 32ème nouvelle de l'Heptaméron serait cryptée et liée à cette sainte.
Cet attachement rejaillit sur ces intellectuels protégés par les Valois qui étaient aussi des théologiens et des réformateurs religieux (plus ou moins sympathisants des idées nouvelles protestantes, comme Lefèvre d'Etaples, qui contesta en son temps l'identité des trois Maries et dont on apprend que lui même fit aussi le pèlerinage à la Ste Baume.
Il me faut maintenant développer ce que l'on trouve dans "La Vie de la belle et clere Magdelene" qu'un autre protégé des Valois, François de Moulins de Rochefort (1470-1526) publia en 1517 à la demande de Louise de Savoie. Je n'avancerai que quelques humbles remarques très maladroites sur cet ouvrage, sachant que, comme on l'a dit, les oeuvres de la Renaissance sont souvent cryptées (et celle-ci l'est probablement) et que je ne suis nullement assez savant sur ces sujets pour prétendre en percer les secrets.
Marguerite de Navarre à la Sainte Baume
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Les éléments que je vais exposer ici sont principalement empruntés à l'excellent livre de Patricia Eichel-Lojkine, professeure de littérature française du XVIe siècle à l'université du Mans, "Marguerite de Navarre, Perle de la Renaissance" publié aux éditions Perrin en 2021.
Après la campagne de son frère François Ier dans la région de Milan (et la victoire de Marignan) en 1515, et la rencontre du roi avec le pape Léon X en décembre, Marguerite d'Angoulême (23 ans, duchesse d'Alençon et pas encore reine de Navarre) est censée le retrouver dans les Etats de Provence (qui ne sont français que depuis 35 ans), en janvier 1516. Là s'est développé depuis 300 ans un pèlerinage très important sur le lieu présumé de l'exil de Sainte Marie-Madeleine, la grotte de Sainte-Baume. Anne de Bretagne et Louis XII notamment l'avaient visité en 1503. La mère de Marguerite d'Angoulême, Louise de Savoie, voue une dévotion particulière à la sainte pénitente.
François Ier alla s'incliner devant les reliques de la sainte à Saint-Maximin le 20 janvier 1516. Dans son livre consacré à Marie-Madeleine, le théologien Maximin-Martial Sicard (1842-1918) précise que les femmes "fussent-elles princesses ou reines" n'avaient pas le droit d'entrer dans la crypte. La reine Claude, la reine-mère Louise de Savoie, Marguerite d'Angoulême et les femmes de l'aristocratie qui les accompagnaient se recueillirent donc à l'extérieur.
Le lendemain, le 21, ils montèrent ensemble à la grotte où l'église était délabrée (la famille royale allait faire un don pour la réparer ainsi que l'hospice des étrangers). Sicard précise (ce que Mme Lojkine hélas ne reprend pas) que François Ier "plaça un portique à l'entrée de la grotte. Il était orné d'un frontispice d'ordre corinthien, mêlé de gothique, avec entablement surmonté d'un fronton brisé au milieu, un bas-relief représentait sainte Marie-Madeleine portée par tes anges au Saint-Pilon. Le fronton était encadré par deux statues de trois pieds, l'une de saint François d'Assise, patron du roi, l'autre de saint Louis, roi de France, patron de Louise de Savoie, sa mère. Le fils et la mère se firent, en outre, représenter eux-mêmes à genoux entre ces deux statues et le bas-relief. L'ouverture de ce monument fut ménagée de telle sorte que tes rayons du soleil n'entraient, dit-on, dans la grotte que le 22 juin" (à moins que ce ne soit le 22 juillet fête de Marie-Madeleine, mais je ne crois pas que Sicard ait pu se tromper de mois). François Ier allait y revenir en 1533 et cinq ans plus tard mettre la forêt à l'entour sous sa protection.
C'est lors de ce pèlerinage que Marguerite allait croiser pour la première fois Henri II d'Albret, 12 ans, qu'elle allait plus tard épouser en tombant fort amoureuse de lui.
Avant la dévotion à Ste Marie Magdeleine, la princesse et les reines parties d'Angers le 20 octobre 1515 sont passées par Lyon en décembre, Valence, Montbéliard, Pont-Saint-Esprit, Orange, Avignon. D'Avignon elles ont pris le bateau jusqu'à Tarascon où elles ont fait leurs dévotions au sanctuaire de Sainte-Marthe, la soeur de Marie-Madeleine. Puis elles ont poursuivi vers Salon, Aix et Saint-Maximin où elles sont arrivées le 31 décembre 1515.
Patricia Eichel-Lojkine ne dit rien de l'ascension de la Sainte-Baume le 21 janvier (cependant on peut en trouver une brève description ici), mais précise (p. 58) que le 12 février, la reine-mère Louise de Savoie, sur la Drôme, reçoit une révélation intérieure : de demander à son fils François Ier de réciter le Psaume 26, ce qui dans le langage de l'époque sera formulé ainsi "Madame fut spirituellement admonestée de faire parler son humilité à l'obéissance du roi son fils, et le supplier que pour oraison dévote il prît le psaume 26e, lequel est convenable pour lui". On ne sait quel danger elle avait pu sentir sur la rivière.
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En souvenir du pèlerinage à la Sainte-Baume commande est passée à François Demoulins de Rochefort pour deux écrits sur la repentance et la modestie : une glose en français du psaume protecteur et une hagiographie de Marie-Madeleine.
Les pages du commentaire du Psaume 26 seront illustrées par Godefroy le Batave. On y voit Louise de Savoie et François Ier contemplant le crucifix. Les illustrations célèbrent la piété filiale de François envers sa mère et leur dévotion. La reine-mère sera si satisfaite qu'elle attribuera une généreuse pension à l'artiste.
Pour mémoire le Psaume 26 commence ainsi :
Le Seigneur est ma lumière et mon salut ;
de qui aurais-je crainte ?
Le Seigneur est le rempart de ma vie ;
devant qui tremblerais-je ?
Le traité sur Marie-Madeleine de Demoulins de Rochefort est consultable ici. Il est assez étrange. On y trouve par exemple une condamnation des pleurs qui sont pourtant un attribut important de la pénitente.
"Larmes humaines sont inutiles", écrit l'auteur, et l'enluminure jointe précise "Prier sert, pleurer est folie" autour d'une représentation de Marthe, Magdeleine et Lazare.
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Le traité raconte (en s'inspirant d'on ne sait quelle tradition) comment Lazare et ses soeurs "abandonnèrent les sépultures de ceux qui les avaient engendrées" et se partagèrent leur héritage : "Lazare prit ce qui était en Hiérusalem, Marthe ce qui était en Béthanie, et le château de Magdalon fut pour la belle Magdelene". "La pauvre Magdalene était trompée, car elle aimait les fils des hommes et dansait avec eux non advertie que le fils de Dieu qui en beauté surmontait toutes créatures humaines était venu en ce monde pour son salut."
Ce texte est si intéressant que je préfère en réserver l'analyse pour un autre billet, afin de ne pas trop surcharger celui-ci.
Patricia Eichel-Lojkine souligne (p. 59) que le pèlerinage à Saint Maximin et la Sainte-Baume et l'expérience spirituelle du recueillement autour de Marie-Madeleine a "transformé la famille (royale) unie dans l'humilité". Du côté de Marguerite d'Angoulême, cela se traduira par une approche de son frère comme un nouveau roi David placé "sous le tabernacle de divine protection". Et Marguerite va désormais nourrir une véritable fascination pour Marie-Madeleine.
L'enseignante écrit (p. 59) : "La lecture de la vie de la pénitente et la vue des reliques en Provence la marquent durablement puisqu'elle y fera encore une allusion dans un de ses contes ( l'Heptaméron 32e nouvelle)". Je suis pour ma part assez réservé sur cet argument car la seule allusion à Magdeleine se trouve à la fin du conte quand Ennasuitte demande "Dites moi si la Magdeleine n'a pas plus d'honneur entre les hommes maintenant, que sa soeur qui était vierge ?". Mais cette seule mention sur 72 nouvelles est tout de même légère, compte tenu de la popularité de la sainte pénitente dans la chrétienté, cette vingtaine de mots sous la plume d'une écrivaine très croyante ne trahit pas l'existence d'une dévotion particulière. Sauf à considérer l'ensemble du conte comme un récit à clé, et voir par exemple dans les mentions des os de l'amant et du crâne une allusion aux reliques de la sainte (j'ai montré dans le même sens dans mon récit sur Lacordaire que son rapport au crâne de Mme de Sévigné pouvait anticiper sur la thématique du crâne chez l'ascète de la Sainte-Baume), mais il est assez hasardeux de s'aventurer sur ce chemin ne serait-ce que parce que je souscris à l'opinion du préfacier Michel François dans l'édition de 2005 selon laquelle les contes de l'Heptaméron sont des histoires vraies).
Demoulins de son côté va se lancer dans la recherche des "trois Maries" (Marie de Magdala, Marie la pécheresse et Marie de Béthanie soeur de Marthe) et montrer que le nom de Marie-Madeleine ne peut condenser ces trois personnages comme l'a cru à tort le pape Grégoire le Grand. Le savant sexagénaire Jacques Lefèvre d'Etaples dans son traité De Maria Magdalena de 1517 ira dans le même sens. Marguerite et Louise de Savoie soutiendront Lefèvre et Demoulins sera nommé grand aumônier de France en 1519. L'appui à Lefèvre, attaqué par la Sorbonne après la condamnation des thèses de Luther en 1521, n'allait jamais se démentir de la part des Valois..
Patricia Eichel-Lojkine raconte ensuite l'arrivée de la famille royale à Marseille où l'on vénère les reliques de St Louis d'Anjou. Elle y entre sous escorte de 1 500 chevaliers, 2 000 jeunes filles aux cheveux dénoués les accueillent et les accompagnent à la chapelle Notre-Dame de la Garde. L'historienne raconte la bataille de galères à coup d'oranges à la place des obus dans le port et la rencontre entre François Ier et un rhinocéros à corne unique de Goa à l'île d'If que le roi du Portugal veut offrir au pape.
Mais restons en à ces sujets de réflexion autour de l'influence de Marie-Madeleine sur la reine de Navarre. Je crois qu'il y a beaucoup à creuser de ce côté-là et que Patricia Eichel-Lojkine n'a fait qu'ouvrir le chemin. D'ailleurs ne faut-il pas voir encore une synchronicité autour de la famille de Béthanie, dans le fait que c'est un Charles de Sainte-Marthe , théologien poitevin disciple de Lefèvre d'Etaple, qui fut son protégé à Alençon et à Nérac, qui prononcera son éloge funèbre en 1559 ?
Recension du livre "Le Secret de Mélanie falsifié"
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Recension initialement destinée à être publiée sur le site Parutions.com auquel j'ai occasionnellement collaboré jadis et donc adaptée à son lectorat, mais je viens d'apprendre que ce site est désormais archivé et suspendu. Je la publie donc ici.
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Paul-Etienne Pierrecourt, Le Secret de Mélanie falsifié
Editions Pierrecourtoises 2022 / 19 € / 254 pages
ISBN : 978-2-9581145-9-6
FORMAT : 21 X 15 cm
Une page d’histoire religieuse
Au XIXe siècle, l’opinion publique catholique française s’est passionnée pour les secrets livrés par une apparition de 1846, celle de Notre Dame de La Salette, dans l’Isère, à deux jeunes bergers, Mélanie Calvat et Maximin Giraud. Les milieux catholiques en attente d’une restauration des Bourbons y étaient particulièrement sensibles car dans les révélations de la Sainte Vierge, il était question, disait-on, du futur Grand Monarque, ce qui émut au premier chef le comte de Chambord, prétendant au trône. Si d’autres secrets, ceux de Notre-Dame de Fatima, ont quelque peu éclipsé au XXe siècle ceux de La Salette, ceux-ci rencontrent un regain d’intérêt aujourd’hui dans les cercles traditionalistes, en ces temps où les tribulations de la mondialisation réveillent les anticipations apocalyptiques et où le Pape accueille au Vatican des idoles pré-colombiennes. Notre Dame sur les contreforts des Alpes n’a-t-elle pas en effet annoncé que Rome ne serait bientôt ni plus ni moins que le siège de l’Antéchrist ?
Dans un petit livre d’enquête récemment publié, l’écrivain musicien Paul-Etienne Pierrecourt entreprend d’écrire une nouvelle page de la saga de ce secret, à la manière de Sherlock Holmes, en s’appuyant sur un constat troublant : si en 2002 chez Fayard le père Michel Corteville (qui avait consacré sa thèse de doctorat au sujet) et l’abbé René Laurentin s’étaient fait l’écho de la découverte en octobre 1999 de la soi-disant toute première rédaction du secret confié par la Saint Vierge aux deux bergers (une lettre remise au Pape Pie IX en 1851), des éléments peuvent laisser sérieusement croire que ce document serait un faux. Selon la voyante Mélanie, en effet, il comportait la date d’un événement prophétisé, alors que le papier de 1999 n’en porte pas ; il mentionnait aussi un reproche au clergé absent du nouveau manuscrit ; toujours selon des souvenirs rapportés par Mélanie et d’autres témoins d’il y a plus d’un siècle le secret tenait en trois grandes pages, celui de 1999 n’en fait que deux petites etc. Il s’agirait donc d’un faux.
A qui profite le crime ? se demande alors Pierrecourt avant de pointer du doigt le cardinal Ratzinger futur Benoît XVI, alors préfet de la Congrégation de la doctrine de la foi (ex-Saint Office) dont il dénonce pêle-mêle le modernisme à l’époque du concile de Vatican II, et une supposée allégeance au culte du dieu païen Pan (dont nous avions nous-même dans notre livre Le Complotisme protestant contemporain rappelé l’importance dans l’occultisme classique et dans la pop-culture crowleysienne anglo-saxonne des années 1960-70), allégeance manifestée selon l’auteur par une image sur sa mitre d’intronisation, et qui renvoie à une possible prise de pouvoir des francs-maçons (voire de leur volet le plus sataniques, version Illuminati…) à la tête de l’Eglise moderne (une thèse très répandue de nos jours, voir par exemple Infiltration du youtubeur catholique texan Taylor Marshall, aux éditions Crisis), ce qui vérifierait après-coup la prédiction de Notre Dame de La Salette sur le siège de l’Antéchrist.
Sans être nécessairement d’accord avec toutes les thèses qui sous-tendent le regard de l’auteur sur le sujet qu’il aborde (notamment en ce qui concerne le rôle du judaïsme dans l’avènement de l’Antéchrist, qui part d’une lecture contestable du livre de l’Apocalypse et fait l’impasse de la spécificité de la tribu de Dan dans l’économie de la dictature de l’Impie), on reconnaîtra à ce travail de recherche beaucoup d’érudition et de précision dans l’argumentaire, ainsi qu’une indépendance d’esprit salutaire qui ne peut manquer de ranimer les discussions aujourd’hui à tort censurées sur la véritable nature de l’Eglise catholique contemporaine et sa capacité à garder les âmes de ses fidèles dans les enseignements du Christ.
L'hommage de Théodore de Banville à Pierre Leroux (1871)
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Ils ne furent pas nombreux ceux qui, à l'heure du décès du socialiste Pierre Leroux, surent lui rendre l'hommage qu'il méritait. C'est que la gauche française en ce temps-là voulut le charger des péchés de l'échec de 1848, et, dans sa frange la plus révolutionnaire, souhaitait déchristianiser le socialisme, quitte à le passer au feu de la fausse scientificité marxiste allemande. Le poète Théodore de Banville (1823-1891) osa faire exception dans Le National, du 17 avril 1871 avec cet article :
"Pierre Leroux vient de mourir : c'était un juste. Nul plus que lui ne fut préoccupé des besoins, des souffrances, des déceptions que subit le peuple et des maux sans nombre qui accablent cet éternel martyr. Et non seulement il fut l'ami du peuple, mais il fut le peuple lui-même par le constant effort, par le travail, par la misère, qui le prit au berceau et qui ne l'a pas quitté jusqu'à sa mort.
Le front haut, les arcades sourcilières fermes et hardies, le regard puissant, le nez régulier, les lèvres charnues, le menton énergique et indiquant une invincible volonté, cette énorme chevelure crépue, frisée, farouche, indomptée, superbe, et ces robustes épaules de portefaix et de héros, tout en lui indiquait le créateur fait pour inventer et porter un monde. En effet, il a créé et porté laborieusement tout un monde de pensées, au milieu de gens qui souvent riaient de lui, comme on rit presque toujours des hommes qui ont en eux quelque chose de la flamme divine. Prométhée, aujourd'hui, sentirait son foie dévoré non par le vautour, mais par le ridicule, et se verrait cloué, non sur un rocher battu par des flots, mais dans cette mansarde froide et mal close que Balzac a tant de fois et si bien décrite.
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Chez nous les réputations ne se font que par la bourgeoisie : aussi l'heureuse et facile célébrité appartient-elle de droit à la médiocrité frivole et aux œuvres dans lesquelles l'idée est servie à doses homéopathiques ! Pierre Leroux, disais-je, fut peuple ; il le fut, non seulement dans le sens propre et exact du mot, mais aussi dans le sens figuré et symbolique ; car il représente le peuple de l'avenir, instruit par son propre effort, ayant par un miracle de volonté déchiré tous les voiles, et travaillant lui-même à son affranchissement. Erudit comme Rabelais, sachant à fond le grec, l'hébreu, les langues vivantes, ayant fait le tour de toutes les théologies et de toutes les philosophies, que lui manqua-t-il donc pour arriver au succès ?
Ce ne fut pas le style assurément ; car il était passé maître en l'art d'écrire. Ni l'esprit non plus, car il avait à lui seul beaucoup plus que tous les amuseurs qui font profession d'en montrer. Mais précisément, sa science universelle était faite pour inspirer une légitime terreur aux savants de profession qui ne savent rien, et aux coryphées des académies, que de tels voyants embarrassent. De plus, on pardonne à un homme d'avoir quelques idées, mais non d'être, comme celui-là, une source féconde, intarissable d'idées. Autre crime : en écrivant sa Réfutation de l'Eclectisme contre Victor Cousin, Pierre Leroux avait eu le tort de s'attaquer à un de ces triomphateurs souriants qui ont dompté et enchaîné à leur service le bonheur et la fortune. Le Succès n'aime pas qu'on se refuse à adorer ses idoles, et il ne manque pas de punir, en s'enfuyant loin d'eux, ceux qui insultent ainsi sa puissance. On voit que l'auteur du livre De l'Humanité avait vingt bonnes raisons pour être et rester pauvre. C'est ce que le grand poète Henri Heine expliquait déjà dans ses lettres parisiennes de1843, avec son implacable ironie qui n'excluait ni l'admiration ni la tendresse.
"Je viens, dit-il, de commettre une indiscrétion en mentionnant la pauvreté de Pierre Leroux. Mais il m'était impossible d'éviter une semblable indication ; cette pauvreté est caractéristique, et elle montre que l'excellent homme n'a pas seulement compris par la raison la misère du peuple, mais qu'il y a pris part en personne, et que ses pensées reposent dans la plus terrible réalité. C'est ce qui donne à ses paroles une vie palpitante et un charme bien plus grand que la puissance du talent. - Oui, Pierre Leroux est pauvre, comme l'ont été Saint-Simon et Fourier, et la pauvreté providentielle de ces grands socialistes a enrichi le monde, enrichi d'un trésor de pensées qui nous ouvrent un nouveau monde de puissance et de bonheur. Dans quel affreux dénûment Saint-Simon a passé ses dernières années, personne ne l'ignore ; tandis qu'il s'occupait de l'humanité souffrante, de ce grand patient, et qu'il imaginait des remèdes contre son infirmité de dix-huit siècles, il tombait parfois lui-même malade de misère ; il ne prolongea sa pénible existence qu'en tendant la main. Fourier aussi était forcé de recourir à la charité de ses amis, et que de fois je l'ai vu, dans sa redingote grise et râpée, marcher rapidement le long des piliers du Palais-Royal, les deux poches de son habit pesamment chargées de façon que de l'une s'avançait le goulot d'une bouteille et de l'autre un long pain. Un de mes amis qui me le montra la première fois, me fit remarquer l'indigence de cet homme, réduit à chercher lui-même sa boisson chez le marchand de vin et son pain chez le boulanger. - Comment se fait-il, demandai-je, que de tels hommes, de tels bienfaiteurs de l'humanité, sont ici en France en proie à la misère ? - Il est vrai, répondit mon ami avec un sourire sarcastique, que cela ne fait pas grand honneur au pays tant vanté de l'intelligence ; il est vrai aussi, ajouta-t-il, que de pareilles choses n'arriveraient certainement pas en Allemagne : chez nous, le gouvernement prendrait tout de suite sous sa protection des gens de semblables principes, et leur accorderait gratis pour toute la vie la nourriture et le logement dans la forteresse de Spandaw ou dans celle du Spielberg."
Ce dernier trait est délicieux, mais il montre avec quel optimisme nous jugea toujours Henri Heine, car en réalité les penseurs chez nous ne sont pas plus garantis des forteresses que de la misère, quoique cette dernière prison soit encore celle qui les réclame le plus impérieusement. Les ouvrages de Pierre Leroux, tous d'une si haute inspiration et d'une si grande portée, sont innombrables ; mais que peut un auteur qu'on ne lit pas, quand même ses arguments seraient encore meilleurs qu'ils ne le sont et quand même son style redoublerait de force et d'habileté ?
Les articles de la Revue Encyclopédique, de l'Encyclopédie nouvelle, et de la Revue des Deux-Mondes, et surtout les livres intitulés Réfutation de l'éclectisme, où se trouve exposée la vraie définition de la philosophie - De la mutilation d'un écrit posthume de Théodore Jouffroy ; - De l'Humanité, de son principe et de son avenir ; - Sept discours sur la situation actuelle de la société et de l'esprit humain ; - D'une religion nationale, ou du culte ; - Discours sur la situation actuelle de la société - De l'Humanité, solution pacifique du problème du prolétariat ; - Projet d'une constitution démocratique et sociale ; - Le carrosse de M. Aguado ou Si ce sont les riches qui payent les pauvres ; - De la Ploutocratie, ou du gouvernement des riches ; - Du christianisme et de ses origines démocratiques ; - De l'Egalité ; - Malthus et les économistes ou Y aura-t-il toujours des pauvres, et enfin les premières livraisons du poème philosophique La Grève de Samarez et la traduction du Livre de Job présenté sous la forme dramatique ; tous ces écrits, dis-je, ces travaux surhumains, ces ouvrages si divers et tendant tous au même but, auraient suffi sans doute à populariser dix écrivains, et je le répète, il ne leur a manqué véritablement qu'un seul mérite : celui de trouver des lecteurs. Quand on daigna lire Pierre Leroux, ce fut dans les livres où George Sand, aussi habile vulgarisateur que grand poète, s'était nourri de son esprit et inspiré de sa pensée ; dans Consuelo, dont on dit qu'il suggéra le plan à l'illustre écrivain, dans Spiridion, dans Le Péché de M. Antoine et dans Le Compagnon du tour de France. Mais ceci se passait à l'époque où l'on aimait encore les beaux romains composés et écrits comme des poèmes. Aux derniers jours de l'empire, quand la littérature de Clodoche et de la Comète eut décidément triomphé, le philosophe humanitaire n'eût pas eu beaucoup plus de chance d'être écouté sous la forme du roman que sous celle du discours, et s'il avait tenu absolument à faire exposer ses doctrines, il eût dû s'adresser pour cela aux auteurs de L'Oeil Crevé et du Petit Faust, c'est-à-dire aux seules gens qui avaient encore le privilège d'être écoutées, à un moment où il était de bon goût de mépriser le Dante aussi bien que Shakespeare !
Pierre Leroux d'ailleurs, s'il s'acharnait à chercher un remède à nos ennuis dissolvants et aux peines qui nous déchirent, ne s'obstinait pas à forcer l'attention et l'admiration de ses contemporains. Avec Proudhon qui si souvent l'attaqua d'une verte façon et ne lui ménagea pas la férule, il avait cela de commun que, comme lui, il fit vingt métiers pour vivre et pour faire vivre les siens, au lieu de se draper dans son orgueil et de se poser en prophète méconnu. Il savait les chiffres, les sciences mécaniques, la typographie, l'agriculture et, en vérité, on se demande ce qui lui manqua, si ce n'est cette légère dose de bêtise et de niaiserie prosaïque, sans laquelle nul ne saurait ici bas exercer aucune profession, pas même celle de poète. Reçu d'abord à l'Ecole polytechnique, où il ne peut entrer parce qu'il lui faut soutenir immédiatement sa mère restée veuve avec quatre enfants , nous le voyons tour à tour commis d'agent de change, apprenti chez un entrepreneur de bâtiments, où il sert les maçons, puis typographe, formant à ce métier qu'il vient d'adopter ses frères Achille, Jules et Charles Leroux, et enfin prote chez Panckourcke.
En 1821, il épouse une ouvrière aussi pauvre que lui (de ce mariage devaient naître cinq enfants) et recommence à travailler, à lutter. Il invente le piano-type, machine destinée à faire mouvoir mécaniquement à l'aide d'un clavier des caractères typographiques, puis trouve un procédé expéditif pour fondre les caractères, procédé qu'il ne put venir à bout d'appliquer, malgré l'aide que lui prêta généreusement M. de Luynes, car on sait qu'il n'est pas d'invention, si pratique et si simple qu'on puisse la supposer, qui ne commence par dévorer des fortunes !
C'est alors que M. Lachevardière, ami de Pierre Leroux, achète l'imprimerie Cellot, et fournit au philosophe des fonds qui lui permettent de fonder le journal Le Globe, où ses collaborateurs Guizot, Villement, Remusat, Cousin, Léon de Malleville, Duvergier de Hauranne, Duchâtel n'eurent pas de peine à faire prédominer la politique courante sur la philosophie et à paralyser les efforts de celui qui les avait groupées autour de lui. Mais la vie littéraire avait commencé pour Pierre Leroux : son affiliation à la doctrine saint-simonienne qu'il abandonna par les plus honorables scrupules de la morale dès qu'il en connût les secrètes promesses, le Catéchisme écrit avec Jean Reynaud, ses travaux à la Revue des Deux mondes, à la Revue Encyclopédique, à la Revue Indépendante, les journaux L'Eclaireur et La Revue sociale, fondés et imprimés par lui à Boussac, où il avait réalisé parmi les ouvriers typographes les bienfaits pratiques de l'association, sont des choses connues de tous. On sait qu'en 1848 Pierre Leroux arriva à l'Assemblée, porté par cent dix mille votes, en même temps que Louis Bonaparte et Proudhon. S'il n'obtint aucun succès devant ses collègues, qu'il voulait naïvement occuper d'améliorer le sort des classes pauvres, ce n'est pas seulement parce qu'il s'abandonna à une telle illusion, qui montrait la pureté de son âme ; c'est surtout parce qu'habitué à parler le français des maîtres comme à l'écrire, il ignorait la lourde phraséologie parlementaire, et parce qu'il n'aurait pas su répéter toutes les cinq minutes : dans cette enceinte, en donnant à ces mots absurdes la longueur d'un vers hexamètre !
Jeté à Jersey par le coup d'Etat, chef alors d'une famille composée de trente-deux personnes, Pierre Leroux, après avoir inauguré des cours de phrénologie, dont le produit ne suffisait pas à nourrir son monde, put enfin grâce à une souscription faite par Jean Reynaud, se livrer à la saine, à la fortifiante agriculture, à laquelle il appliqua sa science profonde et son esprit d'innovation. Il a vécu dix années à Samarez, près Saint Hélier, et c'est là qu'il a découvert, qu'il a reconstruit le Livre de Job, montrant dans son admirable traduction qu'en ce merveilleux poème est écrite la passion de l'Humanité elle-même. Là éclate et se manifeste le grand poète ayant la claire, la fulgurante vision de l'avenir ; mais aussi quel miracle que ce commentaire dont il a accompagné le poème et dans lequel il traite Renan de Turc à More ! On y trouve la lucidité, la verve, l'érudition sûre d'elle-même, la raillerie élégante et fine de Paul-Louis Courrier. Ceux qui ignorent que Pierre Leroux, avec son éloquence enflammée et lyrique, posséda l'esprit le plus agile, le plus moderne, je dirais le plus parisien, si j'étais sûr d'être compris, peuvent savoir à quoi s'en tenir là-dessus en lisant ce pamphlet net et brillant comme une gerbe d'étincelles ! Et qu'il méditent aussi cette phrase, écrite par le philosophe, à propos du Livre de Job : Sans doute ce qu'il y a dans ce livre, ce qui n'est dans aucun autre au même degré, c'est que l'Art y est adéquat à la philosophie, ne formant ensemble qu'un tout aussi vivant que la vie même. Mais la lumière, une lumière que je ne puis m'empêcher d'appeler divine, ruissèle partout et de partout.
Pierre Leroux n'est plus ; son œuvre va apparaître ce qu'elle est, sous la main de la Mort, qui déchire tous les voiles !"
Du coup, je me suis un peu intéressé à Banville à ce qui a pu cimenter ses accointances pour l'inventeur du mot "socialiste". Ce n'est pas facile à trouver car Banville est un parnassien, le contraire d'un poète militant, et le contraire d'un chrétien ou au moins le type même d'un non-chrétien, alors que Leroux plaçait ses convictions christiques (hérétiques et sulfureuses sous l'influence de Fabre d'Olivet, mais hautement spirituelles) au cœur de son combat. J'ai soupçonné que, peut-être, il y avait une clé du côté de cette phrase : "il posséda l'esprit le plus agile, le plus moderne, je dirais le plus parisien, si j'étais sûr d'être compris". La complicité entre ces deux personnages (aujourd'hui inhumés dans le même cimetière, celui de Montparnasse) tiendrait au fait que les deux étaient fleurs du même humus, cette monstrueuse capitale dont Leroux a parlé avec éloquence. Pourtant Banville est né à Moulins, loin de Paris, mais comme fils de militaire il n'a pas de racine géographique familiale et l'on pressent que son vrai terreau fut la capitale où il fit ses études.
Jacques Bainville en 1912 le qualifie de "gamin de Paris, virtuose du burlesque et de la cocasserie en rimes"... Un gavroche des vers, en somme, comme Leroux l'aurait été de la théologie politique... Anatole France dans Le Temps du 15 mars 1891 vit dans Banville "un personnage de fantaisie, échappé d'une fête à Venise, au temps de Tiepolo". Bainville ajoute qu'il "aimait surtout les beaux costumes et plus encore les déguisements" et qu' "il a vu le monde comme un bal paré". C'est curieux car cet aspect de sa personnalité. Il aurait d'ailleurs eu du mal à admirer les tenues de Leroux dont la vieille redingote faisait jaser la presse bourgeoise en 1848-49.
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J'avoue qu'aux remarques aigres de Bainville sur son presqu'homonyme, je préfère l'hommage d'Anatole France dans Le Temps qui rend justice à toute l'élégance de Banville, élégance qui, me semble-t-il, transparaît à merveille dans son éloge de Leroux. Théodore de Banville, l'homme au violon rouge, l'homme à la lyre, comme le roi David. Il est beau de recevoir un hommage mortuaire d'un tel homme.
Outre Paris, Banville et Leroux avaient en commun cette expression que je trouve encore sous la plume d'Anatole France : "Fait d'une ignorance absolue des lois universelles, son optimisme était inaltérable et parfait. Pas un moment le goût amer de la vie et de la mort ne monta aux lèvres de ce gentil assembleur de paroles". Certes chez Leroux le tragique ressortait davantage du fait de la vie terrible que lui et les siens menèrent. Mais il partageait avec Banville une douceur de tempérament exceptionnelle qui faisait sa grandeur.
Au delà de ces deux points communs, je peine malgré tout, en lisant et relisant la note nécrologique d'Anatole France, à comprendre la raison profonde qui a pu pousser Banville, un homme pour qui le Beau "était un voile ingénieux à jeter sur la réalité, une housse, une nappe brillante pour couvrir le lit et la table de Cybèle" pour "toujours nuer, nacrer, iriser l'univers et porter sur la nature un regard féérique qui l'inondait d'azur et de rose tendre"... à aller rejoindre avec des termes justes dans son noir exil de Samarez le vieux Leroux, et non seulement lui, mais aussi l'ombre de ses infortunés partisans : Thoré, Dussoubs, Faure, Bac, Pauline Roland etc.
Il faut peut-être simplement prendre acte du fait, sans chercher à comprendre, que parfois de telles convergences se produisent. Cela fait partie du mystère des êtres. La rose appelle l'obscurité. Parce que la rose n'est peut-être pas si rose, ou l'obscurité si obscure. Banville n'était peut-être pas tout entier, pas seulement, ce sectateur des "Vénus vénitiennes" purement décoratives qui "ne savent pas un mot de mythologie", que ses contemporains croyaient connaître.
En tout cas il ne le fut pas, quand il écrivit sur Leroux.
Phrénologie et magnétisme au XIXe siècle
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Une parascience célèbre dans les années 1830-1840 fut la phrénologie, étude des caractères humains à partir de la forme du crâne. Toute la mouvance républicaine et socialiste s'y intéressa. Pierre Leroux écrivit à son sujet, George Sand avait à Nohant un crâne avec lequel elle pratiquait (ce qui faisait fuir son jardinier rempli d'épouvante), et l'on a vu que le sulfureux Mapah, fils de modiste, avait aussi fait ses premières armes dans la phrénologie.
Le socialiste Théophile Thoré, critique d'art, ami de Leroux, allait aussi se distinguer dans ce domaine, ainsi que dans la magnétisme. Né en 1807, il avait été initié dans ses jeunes années (les années 1830) à cet "art" par l'anatomiste Pierre Marie Alexandre Dumoutier (1797-1871), disciple de Gall et de Spurzheim.
Les prouesses de Dumoutier en disent long sur le caractère "magique" de sa science. En 1832, le Bulletin Phrénologique, recopiant un article du National, raconte comment, commis par le doyen de la Faculté de médecine, sur une scène de crime au 81 rue de Vaugirard à Paris, Dumoutier, en présence du procureur du roi et des deux prévenus, rassemble les débris d'un squelette. Puis, les ayant examinés, ainsi que le crâne, il dit qu'il s'agit d'une femme."L'étal des sutures lui fit, penser, dit le journal, que cette femme devait être déjà avancée en âge. Il ajouta qu'il devait y avoir plusieurs années qu'elle était inhumée. On peut imaginer facilement l'intérêt que présentait cet examen à ceux qui étaient informés de ce qui le motivait. La physionomie des prévenus témoignait qu'ils n'y étaient pas indifférens, d'autant plus que les observations du savant anatomiste tendaient à confirmer une accablante identité. Mais leur surprise et celle des spectateurs fut au comble, quand M. Dumoutier, continuant ses remarques, commença à parler de là personne dont il tenait la tête, et assura qu'elle devait être avare, disposée aux emportemens, ajoutant d'autres détails, qui tousse trouvèrent parfaitement d'accord avec ce qu'on connaissait de l'humeur de la veuve Houet." Le journal ajoute avec pertinence "Deux siècles plus tôt, ainsi que le fit observer M. le procureur du roi, que semblable divination eût conduit son auteur droit à un bûcher. Et cependant, M. Dumoutier n'est pas un magicien, mais tout simplement un élève distingué de Gall et Spurzheim."
Evidemment la supercherie en l'espèce tient précisément au fait que Dumoutier avait quelque chose du sorcier, puisqu'il pratiquait aussi le magnétisme en compagnie de son disciple Thoré ("nous nous occupons ensemble de phrénologie et de magnétisme" écrivait ce dernier à sa mère le 20 juillet 1833). Il était donc aussi médium, mais cela, on ne pouvait le savoir qu'en lisant la correspondance de Thoré. La presse "pseudo-scientifique" autour de la phrénologie se gardait bien de le dire, et peut-être ne le savait même pas.