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La nudité des quakers

25 Février 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Nudité-Pudeur en Europe, #Christianisme

J'ai parlé dans mon livre "La nudité, pratiques et signification" de la nudité des Ranters qui était une secte radicale libertarienne de la période de la guerre civile anglaise (et qui,à certains égards me fait penser au quintinisme). Mais j'aurais pu citer aussi celles de certaines quakers.

L'historienne Diana Rapaport a récemment (en 2007) ressuscité le souvenir de  Lydia Wardwell, la quaker qui, forcée par le gouverneur de Nouvelle Endicott du Massachusetts à assister aux offices puritains, se  rendit totalement nue à la "meeting house" de Newbury au printemps 1663 malgré la froidure pour témoigner de la nudité des sermons du prédicateur (voir aussi la Revue d'Histoire moderne de l'année 1934, p. 118). Il y eut aussi Deborah B. Wilson, quelque temps après, décrite comme "une jeune femme d'une vie très modeste et retirée, et d'une conversation sobre"  qui se dévêtit dans les rues de Salem au nom du Seigneur. L'une et l'autre le payèrent de coups de fouets en public (pour Lydia Wardwell ce fut à Ipswich, tout comme son mari, elle déménagea dans le New Jersey ensuite). Cette dénudation rituelle est une application à la lettre d'un précepte d'Esaïe (Isa. 20:2-4).

"2.l'Eternel avait parlé par l’intermédiaire d’Esaïe, le fils d'Amots. Il lui avait dit : « Va, détache le sac qui est autour de ta taille et retire les sandales qui sont à tes pieds. » C’est ce qu’il fit : il marcha sans habits et pieds nus.
3 L'Eternel dit alors : « Mon serviteur Esaïe a marché sans habits et pieds nus pendant trois ans. C’était un signe et un présage contre l'Egypte et contre l'Ethiopie :
4 de la même manière, le roi d'Assyrie emmènera les déportés égyptiens et les exilés éthiopiens, les jeunes garçons comme les vieillards, sans habits, pieds nus et l’arrière découvert. Ce sera une source de honte pour l'Egypte."

Ces provocations étaient du même ordre que celle du quaker James Nayler (1618-1660) arrivant à Bristol en Angleterre en 1656 sur un âne à l'instar de Jésus-Christ, ses admirateurs criant "saint saint saint" qui eut pour la peine la langue percée, les oreilles coupées et un B au fer rouge marqué sur le front.

"Toutes les extravagances dont certains des premiers Quakers furent indubitablement coupables, malgré la désapprobation officielle de la secte, étaient, comme pour les Puritains, le résultat d'une interprétation sur-littérale de leurs Bibles" écrit la spécialiste Amelia Mott Gummere.

"La passion des symboles et figures renouvelées d'Isaïe et d'Ezéchiel était si violente chez les premiers quakers, lit on à l'article "Quakers" du Grand dictionnaire du XIXe siècle p. 489, que [George] Fox écrivait : 'Plusieurs ont été poussés par le ciel à aller nus par les rues et sous ce règne, en signe de la nudité des hommes du jour, et ils ont déclaré à leur face que Dieu les dépouillerait de leurs dehors hypocrites, pour les laisser aussi nus qu'eux-mêmes ; mais les hommes du jour, au lieu de tenir compte des avertissements des prophètes, les ont fréquemment fouettés ou accablés d'autres outrages'"

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Lettre de Paulin de Nole à Victrice : magie de l'unanimitas et dureté militaire

17 Décembre 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Histoire des idées

Paulin de Nole, disciple bordelais d'Ausone avec lequel il se brouilla, contemporain d'Augustin à qui il écrivit sans l'avoir rencontré, et de Martin de Tours, retiré dans un monastère en Campanie, eut un échange épistolaire en 398 avec Victrice évêque de Rouen.

Comme l'expliquaient Janine Desmulliez et Cédric Vanhems de l'université Lille 3 il y a peu, cet évêque recherchait à travers ses courriers à créer une unanimitas, une unité d'âme, dont je me demande s'il ne faudrait pas l'entendre en un sens chamanique comme la télépathie stoïcienne dont parlait Montaigne : voyez mon billet de mai 2015.

Les lettres de Paulin de Nole sont connues des historiens (même une BD de vulgarisation comme "De Rouen à Rotomagus" en parle), mais difficiles à trouver sur Internet. Je traduis donc ici, à toutes fins utiles, une de ses lettres à Victrice à partir d'une version anglaise tirée du livre "Ancient Christian writers - The works of the fathers in translation n°35" dirigé par Johannes Quasten, Walter J. Burghardt et Thomas Comerford Lawler, éditions Newman Press, New-York, 1966. Il s'agit de la lettre 18, p. 167. A y regarder d'un peu près, vous trouverez dans cette lettre des formules qui ne sont pas des effets rhétoriques et dont la magie fait penser au Pasteur d'Hermas dont je parlais en novembre. Par exemple quand il évoque le miroir de l'esprit quand on sait les pratiques magiques et la divination qui se faisait (et se fait encore) autour des miroirs. Il y a dans ce texte un rapport au regard qui est directement lié aux sciences naturelles grecques. Renée Koch à propos d'Epicure avait montré comment celui-ci recommandait de regarder les statues des dieux pour recevoir du divin en soi. On retrouve cela dans la joie que St Paulin de Nole confesse à avoir vu le visage de Victrice en chair et en os. Il y a aussi une problématique très intéressante du visage humain du saint comme visage du Christ. L'appartenance mystique à une seule chair de tous les chrétiens, spécialement les plus vertueux, est exprimée par des images très percutantes, parfois dérangeantes comme celle d'aller "lêcher" les cicatrices du martyr. C'est une vision très intense et très concrète de l'unité des églises et des croyants, et de la puissance miraculeuse qu'ils peuvent exercer les uns sur les autres à distance (à rapprocher aussi sans doute du culte des reliques auquel tous ces prélats sont liés), notamment à travers leurs disciples (le diacre Paschasius).

On y trouve aussi une exaltation très romaine des valeurs militaires : l'endurcissement du corps et de l'esprit, l'implication dans le combat, la capacité à commander et obéir, la récompense outre-tombe. On comprend pourquoi la Gaule fut largement évangélisée par d'anciens légionnaires (Victor de Marseille mort en 303, Martin de Tours et Victrice de Rouen). Le soldat endurci dans son corps et son âme peut affronter le martyre et en retire un pouvoir transcendant qui en fait le leader incontesté de sa communauté (son prestige fut tel qu'à Chartres le thaumaturge St Martin de Tours se jugea moins digne que St Victrice de délier la langue d'une adolescente muette, ce qu'il finit cependant par faire Victrice ayant dit qu'il n'en ferait rien). On est là tout à fait dans le sillage du centurion romain (Matthieu 8:8) qui dit à Jésus qu'il sait ce qu'à l'armée commander et obéir veulent dire et qu'à cause de cela une seule parole suffira pour obtenir la guérison du serviteur.

C'est un christianisme de combat, parmi les démons et les forêts lointaines inhospitalières de la Gaule Belgique évangélisée par Victrice, avec Rouen comme avant-poste (christianisation et civilisation se confondent ici en une seule et même chose). Un christianisme sans concessions, et très adossé à l'Ancien Testament (avec d'ailleurs, on le notera, aucune référence à la Vierge Marie ni au versant féminin du christianisme, entièrement absorbé par les hommes, au point d'ailleurs que Paulin de Nole se voit lui-même en Marie-Madeleine inondant de ses larmes les pieds de Victrice).

"Paulin salue Victrice, toujours son père le plus révéré et le plus béni.

1. Soudainement et d'une façon inattendue, Dieu m'a fait la grâce d'une chance que j'avais recherchée en vain depuis un certain temps. Une occasion d'écrire à ta vénérable et sainte personne s'est présentée à moi à travers une maison de la foi, une qui a été choisie spécialement pour être une fraternité conjointe en notre Seigneur. Car à Rome à l'occasion de l'anniversaire très populaire des apôtres j'ai pu rencontrer notre frère le diacre béni Paschasius.

Outre le plaisir de notre camaraderie fraternelle dans le ministère sacré, je l'ai reçu avec les plus grands respect et amour parce que j'ai découvert qu'il appartenait, corps et âme, au clergé placé sous ta sainte protection. Mais je dois avouer que j'ai fait pression sur lui. Il était désireux de repartir de Rome vers votre personne sacrée. Et, bien que j'approuvasse cette hâte consciencieuse manifestée dans ce très justifié désir, je l'ai embrassé par amour pour toi et l'ai porté à Nole. J'espérais qu'à travers sa visite mon humble hospice là serait béni par un souffle de votre esprit et qu'en regardant et embrassant Paschasius je pourrais profiter pendant plus longtemps d'une part virtuelle de ta gracieuse présence. Ses manières modestes, son coeur humble, son esprit aimable, sa foi dans la vérité, et sa conversation agrémentée d'esprit sur chaque sujet démontre qu'il fut l'élève de ton enseignement et le compagnon de ton voyage.

Donc sois indulgent envers notre frère pour moi, ou envers moi pour lui. Car si ses attentes sont repoussées et ma présomption censurée, ces deux fautes seront excusées à tes yeux par la charité du Seigneur. Ce fut cette charité du Seigneur qui soit a forcé Paschasius à m'obéir, soit m'a forcé à prendre possession de lui et à le garder comme si j'avais des droits sur lui. Car non sans une arrogance obstinée mais d’un coeur pur, d’une bonne conscience, et d’une foi sincère (1. Tim. 1-5), j'ai cru que ce qui était à toi était à moi ; et je ne doutais pas que toi, à votre tour, tu croirais qu'il n'était pas absent de chez toi pendant le temps où tu savais qu'il était avec moi. Car si la distance réelle sépare nos corps, nous sommes associés par l'Esprit du Seigneur, dans lequel nous vivons respectueusement, et qui partout nous inonde, de sorte que nous avons les membres d'un même corps, un seul coeur, et une seule âme dans le Dieu unique.

2. Donc, j'ai regardé dans le miroir de l'esprit et j'ai pensé à tes égards pour moi et, en retour, à l'intimité avec toi à cause de l'amour que mon coeur vous porte ; donc, en gardant notre frère ici, j'ai proclamé que ton affection serait aimablement disposée envers moi. La grâce du Seigneur, qui t'a été donnée en abondance, a assuré que tu es aimé dans les membres de votre corps et dans l'ourlet de ton vêtement. Cependant j'ai perdu plusieurs jours de son séjour ici parce que le Seigneur dans sa miséricorde m'a affligé, j'étais ravagé par une maladie corporelle pour mon amélioration spirituelle. Mais Dieu, qui conforte les humbles et qui guérit ceux qui ont le coeur brisé (Ps 147:3), m'a conforté par la présence de mon frère le béni Paschasius. Sa présence m'a apporté le raffraîchissement de l'esprit, et aussi le recouvrement corporel, et quand deux sont heureusement réunis, Christ se tient entre eux (Math 18.20).

3. Mais Paschasius n'a pas simplement partagé l'affection et la peine de ma maladie; il a aussi été épuisé par la maladie très sérieuse de notre plus cher fils Ursus, qu'il a eu comme inséparable compagnon de ses voyages. A ce sujet, j'ai observé la foi de Paschasius et son amour abondant dans le Seigneur. Car plus Ursus endurait une peine corporelle, plus Paschasius souffrait de tourments dans son esprit. Alors le Seigneur a porté un regard aimable sur Ursus à cause de l'humilité de Paschasius (Luc 1.48), et l'a poursuivi de sa douceur. Quand Ursus fut sur le point de mourir, il obtint le salut du péril grâce à la foi et au travail dur de Paschasius. Le Seigneur a décidé d'essayer sur Ursus le pouvoir que notre plus aimé confesseur Felix, seigneur de notre maison, exerce devant Lui. Car quand Ursus est passé par les mains de Paschasius, en étant baptisé sur son lit, il est revenu à la conscience. A travers les prières du saint, le Seigneur l'a restauré pour le frère Paschasius comme aussi pour l'attente anxieuse de notre église et plus spécialement la tienne, car sans aucun doute Il veille sur toi dans la personne de tes enfants partout où ils sont. Le Seigneur, aussi, le préservera désormais. Puisse-t-Il le ramener à ta vue saint et sauf, libéré du péché et serviteur de la justice (Rom 6.18). Je n'ai aucun doute qu'Ursus, lui aussi, s'il mérite de revenir vers toi, accomplira un grand progrès dans la foi, en concordance avec Paschasius et avec toi, le maître des deux.

4.Tychicus, ton plus cher frère (ou ton Tyhcicus, Tychicus tuus voir Colossiens 4.7) et fidèle ministre dans le Seigneur, en louange non pas tant de toi que de Dieu oeuvrant en toi, m'a parlé de la grande lumière que le Seigneur a provoquée pour tracer une route d'éclaits lumineux à travers toi dans des régions qui étaient jusque là obscures. Car Lui qui fait venir les nuées de l'extrémité de la terre (Ps134.7) t'a amené, aussi, du bout de la terre pour éclairer Son peuple, et il a fabriqué un éclair brillant pour la pluie fertilisante. Juste comme autrefois au pays de Zabulon et de Nephtali, et sur le chemin de la mer au delà du Jourdain et de la Galilée pour ceux qui vivent dans le pays de l’obscurité,une lumière se met à briller (Esaïe 9.1), maintenant au pays des Moroni (Calais) au bout du monde battu par le fracas de l'océan avec ses vagues sauvages, les gens de ces races lointaines, demeurant dans ces endroits cachés par le chemin sablonneux de la mer au delà du Jourdain, avant que la nature ne devienne grasse (Ps 64.13), se réjouissent maintenant sous la lumière du Seigneur qui s'est élevée maintenant à travers la sainteté de ta personne. Maintenant que Christ est entré en eux, ils ont abandonné la dureté de leur coeur.

Là où des étrangers barbares et des brigands autochtones demeuraient dans ces zones désertiques et aventureuses de forêts et de plages, maintenant des villes, des bourgades, et des bois avec des églises et monastères remplis de gens et de paix harmonieuse, sont pleins de choeurs angéliques et révérés d'hommes saints. il faut l'admettre : cela se réalise à trvaers les peuples de la Gaule et dans le monde entier à travers Christ qui parcourt le globe Car ceux qui sont dignes d’elle, elle-même va partout les chercher et sur les sentiers (Sagesse 6.16) se répandant, à travers les âges, dans les âmes saintes (Sg 7.27) elle se montre joyeusement à eux sur les chemins, et elle va au-devant d'eux avec une admirable providence (Sg 6 17) pour ceux qui L'aiment. Et sur ce détroit lointain des rivages des Nerviens, sur laquelle la foi en la vérité n'avait soufflé que d'une faible respiration, laissant à ta charge d'être son vaisseau d'élection, toi et nul autre, elle a brillé pour la première fois avec plus d'éclat en toi, puis est devenue plus chaude avec plus d'ardeur incandescente, s'est rapprochée, et a choisi quelqu'un en qui elle pouvait rendre là son nom sacré, de sorte que par son nom son bruit a pu aller plus loin sur toute la terre, même là où le soleil se couche.

5. Brièvement il m'a été dit que Rouen, qui était à peine connue, même des districts alentour, est maintenant mentionnée avec respect même dans les provinces éloignées. Elle mérite la louange de Dieu et compte parmi les cités les plus notoires pour ses lieux consacrés.

Et à juste titre, car ta sainteté méritoire a donné à Rouen l'entière apparence de Jérusalem, comme elle en a la réputation en Orient, y compris avec la présence des apôtres, qui comparent ta ville, qu'ils ignoraient auparavant, à leur propre demeure, à la fois pour l'amour de l'Esprit saint qui s'y trouve et pour les résultats qu'y a obtenus l'oeuvre de Dieu. Et ils ont trouvé auprès de toi l'hébergement le plus adapté pour eux-mêmes. Clairement ces amis de Dieu, les chefs du vrai peuple d'Israel (c'est à dire, le peuple qui s'approche de Lui, Ps134.7) se délectent à s'attarder en ta ville et t'aider dans ton oeuvre. A Rouen, en compagnie des saints anges, ils sont charmés par la louange incessante, jour et nuit, de Christ notre Seigneur. A Rouen, à travers les coeurs les plus aimants des serviteurs de la foi, ils se voient assigner un repos de bienvenue et sont logés amicalement par des hôtes d'aimables vertus. A Rouen ils prennent plaisir avec les coeurs les plus chastes et les voix de tes brebis dans l'harmonie quotidienne de ceux qui chantent avec sagesse (Ps 46.8) dans des églises bondées et des monastères anciens. Maintenant des virginités non violées les logent dans les temples de corps saints, de sorte que cela puisse en faire des hôtes prêts à donner à Christ du repos dans leur coeur chaste. L'inattaquable chasteté des veuves esclaves jour et nuit de tâches saintes et de services obligatoires les remplissent d'un plaisir égal. De même que la conduite des couples mariés sujets de Dieu qui vivent secrètement comme frères et soeurs ; avec des prières continuelles de tels couples invitent Christ, qui est comblé de joie par leurs actions, à visiter ce qui n'est plus maintenant un lit conjugal mais une couche de fraternité. En retour ils s'unissent à Lui et aux Saints ; unis dans un amour chaste avec les esprits de ces visiteurs célestes, ils jouissent du rapport de la chasteté. Car maintenant ils sont nouvellement façonnés par des entrailles de miséricorde (colossiens 3 12) et trouvent leur repos parmi les fils de l'amour filial et de la droiture. Parmi tous les fils que tu instruits, ils te montrent leur affection pour toi, et aiment Christ en toi. Ainsi dans ta ville par dessus tout ils réalisent les vertus de Dieu, qui est la puissance de Christ, et donc ils te portent témoignage du fait que tu es leur partenaire.

6. Grâce et gloire soient en Lui qui n'abandonne pas l'oeuvre de Ses mains, et qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité (1 Tim 2:4). Se hâtant à travers le monde entier avec les pieds de celui qui apporte de bonnes nouvelles (Ésaïe 52:7). Il a voulu faire de toi aussi un pied splendide pour porter Son monde, si bien qu'en toi Il puisse se réjouir comme un géant qui parcourt le chemin (Ps 18.6). Il a daigné pour chaussure à vos pieds le zèle que donne l'Evangile de Sa paix (Ephesiens 6: 15), de sorte qu'à travers toi aussi il pourrait marcher sur la vipère et le scorpion, et tu écraser le lion et le Dragon (Ps 90:13). Et pour qu'une lanterne aussi glorieuse ne reste pas cachée sous un boisseau de silence en t'élevant à un siège apostolique Il t'a placé pour ainsi dire, sur un chandelier élevé, pour que tu puisses briller à travers toute la maison pour l'illumination de beaucoup.

7. Mais par quels sentiers t'a-t-Il conduit au chemin de Sa vérité ? Il t'a instruit en premier à l'école des devoirs de la chair pour te mener aux tâches spirituelles de Sa vertu. Il t'a d'abord désigné comme soldat, duquel Il a ensuite fait son évêque. Il t'a autorisé à combattre pour César pour que tu puisses apprendre à te battre pour Dieu, afin qu'en exerçant la vigueur de ton corps au travail de l'armée, tu puisses te fortifier toi-même pour des batailles spirituelles, renforçant ton esprit à confesser sa foi et durcissant ton corps pour la souffrance.

Ton abandon subséquent du service militaire et ton entrée dans la foi montrèrent que la divine providence t'a attaché à un important dessein. Dès que tu fus enflammé par amour pour le Christ, le Seigneur Lui-même déploya Son activité. Tu marchas sur le terrain de parade le jour fixé fixé pour le rassemblement militaire. Tu fus vêtu de toutes les décorations de l'armure de guerre que tu avais alors mentalement rejetée. Tous admiraient ta très scrupuleuse apparence et ton équipement, quand soudain l'armée eut les yeux écarquillés de surprise. Tu changeas de direction, modifias ton serment d'allégeance militaire, et aux pieds de l'officier de commandement impie, tu jetas les armes du sang pour prendre les armes de la paix. Maintenant que tu es armé du Christ, tu méprises les armes d'acier.

Immédiatement, le commandant fut rendu furieux par le venin du serpent ancien (Apoc 12 9). Tes bras ont été étendus pour que tu subisses le fouet et fusses battu de grosses verges ; mais tu ne fus pas conquis car tu étais couché sur le bois de la croix. Tes souffrances physiques redoublèrent. Tes membres, lacérés de grands coups, étaient étirés sur des fragments acérés de faïence. Mais Christ te donna un support plus doux, car Sa poitrine fut ton lit et sa main droite ton oreiller. Et donc, avant que tes blessures fussent guéries, tu avanças avec impatience et avec plus de courage face à un plus grand ennemi, car tu fus restauré par le courage qui était rallumé plutôt que brisé par la douleur de tes blessures.

Le commandement général t’a mis la main dessus, mais ton triomphe sur cet ennemi plus puissant fut encore plus glorieux. Les clients du diable n’osèrent pas en rajouter sur les tortures que tu avais dépassées, mais ils discutèrent de t’infliger la peine de mort pour que leur défaite prît fin avec la terminaison de la vie de ton corps.

Mais notre Seigneur qui est vraiment fort et puissant, et invaincu dans les combats (Ps 23 8) brisa les cœurs, même les obstinés, avec des miracles notables. Car dans ce voyage où tu suivis ton assassin comme une victime sacrée, le bourreau, avec des moqueries menaçantes posa une main téméraire sur ton cou, palpant d’une main qui cherchait à trouver le point où le coup de son épée frapperait. Mais à ce moment précis ses yeux lui furent arrachés, et il fut frappé de cécité. Comme l’indescriptible bonté de l’amour de Christ profère aux siens ! Celui qui demanda pardon pour ceux qui Le crucifièrent ne laissa pas l’offense à Son confesseur rester impunie ; Celui qui refusa que sa Passion fût vengée, récompensa d’un coup l’insulte à Son témoin. Cette colère par elle-même est la marque d’un amour paternel, car un fut aveuglé pour que beaucoup reçussent de la lumière, et peut être pour que celui qui avait reçu une perte de vue pût obtenir une vision mentale.

Finalement, survint juste après un signe encore plus grand. Ceux qui remplissaient le sinistre devoir de garder les condamnés avaient rejeté ta demande d’avoir la légère bonté d’alléger tes liens qui étaient noués si serrés qu’ils te mordaient les os. Mais quand devant leurs yeux tu adressas tes prières au Christ qui est Dieu, ils virent tes liens tomber de tes mains libres sans la moindre intervention humaine. Ils n’osèrent point les lier à nouveau, et ils se précipitèrent apeurés auprès de leur général, proclamant la vérité de Dieu comme s’ils étaient eux-mêmes confesseurs. Celui-ci les écouta attentivement, et, croyant leur récit, il le rapporta à l’Empereur avec le témoignage des soldats. Son acte alors montra que le soudain retournement de la colère en pitié devait compter parmi les miracles de Dieu. Bien qu’il eût fait vœu de persécuter Christ en ta personne il choisit au lieu de cela de Le louer en toi. Je crois que le Seigneur l’avait enfin rempli du Saint Esprit, comme il avait rempli Saül, car il t’aima comme celui-ci aima David. La grâce du Seigneur fut répandue sur lui, débordant de l’abondance de ta foi, tout comme le roi Saül fut affecté après qu’il eût prévu de persécuter les prophètes. L’officier était venu punir le confesseur, mais avait battu en retraite, confessant lui-même la vérité du Christ. Car il crut. Ceux qu’il avait auparavant sauvagement condamnés, il les loua comme des hommes saints et les libéra. Lui qui était désireux de punir témoigne de la foi, lui-même porta témoignage de la vérité (peut être en 355 ou juste avant).

8. Pourquoi, alors, devrais-je m’émerveiller de ce que tu sois si puissant dans tes accomplissements mystérieux, si riche dans tes grâces, quand tes débuts dans les vertus chrétiennes égalèrent ce que bien peu atteignent au terme de longs labeurs ? Devrais je douter de ta perfection maintenant, alors que tu fus parfait au commencement ? Oh! si j'avais les ailes de la colombe (Ps 55:6) je m’envolerais jusqu’à toi et me reposerais à la vue de ta sainte personne, émerveillé et révérant le Christ notre Seigneur dans ton visage. Je baignerais avec mes larmes et essuierais avec mes cheveux tes pieds qui sont les Siens ; je lècherais ce qu’on peut appeler les traces de la Passion du Seigneur dans tes cicatrices. Car plus douces sont les blessures d'un ami que les baisers d'un ennemi (Psrov 27.6). Malheur à moi! Misérable pêcheur dont les lèvres sont impures,(Esaïe 6.5) car la bénédiction était à ma portée et je ne l’ai point saisie.

9. Car tu te souviendras avec grâce, je crois, que j’ai regardé ta sainte présence une fois à Vienne, quand j’étais reçu par mon père béni Martin, à qui notre Seigneur t’a rendu égal quoiqu’à un âge différent. Bien que ma connaissance de toi provenant de Martin fût petite quand nous nous rencontrâmes, je révérai ta sainte personne avec tout le sentiment que je pus rassemblai. Je te recommandai éternellement moi-même et mes êtres chers, qui n’étaient pas là mais te fixaient à travers mes yeux, car Christ nous a rassemblés dans un seul corps. Maintenant je me réjouis de pouvoir au moins me vanter d’avoir vu ton visage dans la chair. Mais je me lamente sur ma désinvolture infortunée, car par ignorance j’ai manqué l’occasion d’une si grande bénédiction. A ce moment-là j’étais enveloppé non seulement dans les péchés, mais aussi dans les préoccupations du monde, desquelles la bonté de Dieu m’a maintenant libéré : si bien que dans mon ignorance je te vis seulement comme un évêque que tu étais en surface, et je n’avais pas le savoir pour te reconnaître dans ta plus splendide capacité en tant que martyr vivant.

10. Je te prie de te souvenir de moi ce jour où tu seras accompagné par ton innombrable cortège de bonnes œuvres réalisées, paré des honneurs des bénis, et couronné des décorations de la gloire, quand les anges se hâteront de te rencontrer portant les couronnes fleuries neigeuses des évêques consacrés et les robes pourpres éclatantes des confesseurs, quand Celui qui est le plus haut affineur de Son or et de Son argent t’accueillera comme de l’argent passé au creuset (Ps 66.10) et l’or essayé dans la fournaise (Sagesse 3.6) de ce monde. Le Roi éternel t’attachera comme une perle à Son diadème. Le Juge juste reconnaîtra qu’Il te doit une récompense pour plus que tes propres vertus quand Il verra l’innombrable foule d’hommes et femmes sanctifiés autour de toi. Car par tes enseignements quotidiens tu leur donne naissance pour Lui. Tu es l’exemple des parfaites vertu et foi devant tous. Notre frère Paschasius le révèle. Dans ses gracieuses et aimables manières, j’ai vu les contours, pour ansi dire, de tes vertus et de tes grâces, comme un reflet dans un miroir.

Tu es, en effet, le père béni de beaucoup de fils bénis, le semeur d’une grande récolte. Par la fécondité de ton sol, tu donnes du fruit pour Dieu avec un rendement de cent, soixante, ou trente pour un (Mat. 13.8), et tu obtiendras en retour une égale mesure des fruits variés de ta progéniture. Le Très Haut t’a nommé parmi les plus grands de Son royaume. Il a permis à tes mots d’égaler ses faits, de sorte que ton enseignement est une partie de ta vie, et ta vie une partie de ton enseignement. Et de là aucun disciple parmi les tiens ne tire excuse du fait que tes commandements n’est difficile à accomplir, car il est le premier lié par l’exemple de ta vertu. "

 

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Pedro Aguilar (1819-1881)

31 Octobre 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Guerre civile espagnole, #Christianisme, #Pythagore-Isis

Dans un des premiers billets de ce blog il y a presque dix ans, j'avais cité un extrait des mémoires de mon grand père paternel avant que les Editions du Cygne ne les publient. Cela parlait de mon arrière grand père, de son père etc et au fil des ans et des recherches par mots clés ce billet avait poussé des généalogistes amateurs à me contacter. Il avait eu cette utilité.

Du coup je crois devoir dire un mot ici d'un autre ancêtre de ma branche paternelle, plus précisément l'arrière grand père de ma grand mère paternelle, car j'ai exploité récemment l'autobiographie de quelques pages qu'il a laissée, ou du moins la synthèse dactylographiée qu'un de ses descendants a transmise à la famille. Cet homme a fini sa vie comme franciscain de l'ordre tertiaire, tout comme sa femme. Et donc, autant la biographie de mon aïeul plongeait le lecteur dans la vie de l'armée républicaine espagnole en Catalogne du XXe siècle, autant la sienne fait entrer dans l'univers catholique aragonais du siècle précédent.

Il se nomme Pedro Aguilar, né à Castelseras (pas très loin d'Alcaniz dans le Bas-Aragon) le 19 février 1819. Il a eu quinze enfants avec Valentina Gomez dont beaucoup moururent en bas âge. Il les liste dans sa biographie.Une d'entre elles fut mon arrière grand-mère, Maria Aguilar, née en 1845, qui allait devenir Maria Planchat le 21  janvier 1865. Un de ses fils Francisco allait être en 1870 prêtre à La Zoma dans un autre district aragonais, un autre Felipe sera aussi ordonné le 12 mars 1881, donnera sa première messe à  Valdealgorfa, puis  dans les jours qui suivirent affecté à la Zaida dans la province de Saragosse, il y mourut le 15 avril (vendredi saint) de la même année.

En dehors de la liste des naissances et des enterrements, peu de faits significatifs dans sa vie sauf quelques actes de dévotion assez pittoresques, comme celui-ci :

En 1862 (année pénible pour l'auteur car son fils Miguel né en avril mourut en septembre), il raconte : "J'ai voyagé pour chercher de l’eau miraculeuse de San Gregorio pour les villages d’Alcaniz, Valdealgorfa et Casteseras pour le prix de six duros chaque village. J'ai pris train de Saragosse le 17 septembre 1863. Au bout de six heures je suis arrivé à Pampelune. Là je me suis arrêté une journée et de là j'ai pris un fiacre jusqu'au pont de la Reine. Je suis passé par Estrella et le passage de la Mola jusqu’à l’ermitage qui est sur une montagne très haute et qui a une chapelle magnifique. L'eau passe par la tête du saint. Je suis reparti tout de suite et au retour je suis passé par les Arcs de Navarre et de là à Calahorra" puis à Saragosse. Il recommence le 16 octobre de la même année en suivant un autre itinéraire (et deux mois plus tard, le 29 décembre, Pedro Aguilar perdait sa mère Josefa Antolin morte à la maison de sa soeur à Alcaniz).

San Gregorio Ostiense, Saint Grégoire évêque d'Ostie est un saint italien du XIe siècle protecteur des champs qui faisait fuir les fléaux. Envoyé par le pape Benoît IX dans la vallée de l'Ebre à la demande des habitants il fit fuir criquets et pucerons, et il soulagea Calahorra des sauterelles. La dévotion à sa statue commença au XVIe siècle. Il était d'usage que les conseils municipaux envoient  à la basilique dédiée à ses reliques, près de Sorlada (en Navarre), quelqu'un chercher de l'eau bénite que l'on faisait passer par le crâne de son saint (le reliquaire étant ouvert par le haut et par le bas) pour ensuite bénir les champs. "Andar más que la cabeza de San Gregorio" est un proverbe connu en Espagne.

L'Aragon est alors très pauvre, le choléra y sévit. Les récoltes sont souvent insuffisantes et le recours à Saint Grégoire est la seule solution.

Pedro Aguilar avait une dévotion particulière à la Sainte Vierge.

Il raconte "Le 11 août 1884, ont été organisés 3 jours de fête à  La Codoñera pour la Vierge de Lorette pour l'accomplissement du centenaire de l'édification de la chapelle. Je suis reconnaissant à cette Vierge parce qu'à ce même endroit en un quart d'heure j'ai eu la vie sauvée trois fois pendant la guerre civile. Et j'ai connu un homme de village qui s'appelait Mariano Lusona qui, à l'âge de 80 ans, a vu des dents lui sortir comme à un enfant".

La guerre civile à laquelle Pedro Aguilar fait référence était la guerre carliste et plus précisément la bataille menée par les conservateurs carlistes sous la bannière du général Cabrera en 1868. Le centenaire de la chapelle de ND de Lorette le conduit à une digression sur cette année (16 ans plus tôt)

"La guerre de Cabrera fut très sanglante, écrit-il juste après, et aussi si cruelle que dans un camp de prisonnier ils en vinrent à se manger entre eux tant ils mouraient de faim, et à cette occasion un fils tua son père sans le connaître et après l'avoir tué il lui prit sa trousse de sergent et y trouva une lettre qu'il avait écrite à sa mère qui indiquait son adresse et disait qu'il était en Aragon pour quelque bien à faire et quand il vit que son père était mort il était désespéré par le regret et le même jour il vint se réfugier ici au village de Valdealgorfa".

C'est l'année de la "révolution glorieuse" qui renverse Isabelle II et s'accompagne de persécutions religieuses à Valdealgorfa (interdictions de messes et de fêtes).

Pedro Aguilar était devenu « hermano de la santisima trinidad » à Alcaniz le 7.8.1881, puis il il avait pris la bure franciscaine en 1882, sa femme fait de même l’année suivante mais meurt peu après. Pedro est atteint d'une paralysie provisoire en 1882. Valentina Gómez née à Madrid en 1820 mourut le 19 février 1883 après sept jours de pneumonie.

Il dit avoir assisté le 1er octobre 1890, à 81 ans,  au second congrès espagnol eucharistique de Saragosse présidé par le cardinal Miravides en présence de trente archevêques et évêques. C'est l'avant dernier événement qu'il cite avant la mort de sa petite fille Candelaria seconde fille de sa fille Lucia en 1893.

Du point de vue de l'exorcisme et des malédictions transgénérationnelles, je dois expier du côté de cet aïeul son invocation du mort Grégoire d'Ostie, et son pacte avec la Reine des cieux qui l'a sauvé quatre fois.

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"Constance de Rabastens, mystique de Dieu ou de Gaston Fébus ?"

14 Août 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Histoire secrète, #Médiums, #Notes de lecture, #Ishtar

Il y a près d'un an je vous ai parlé de la visionnaire Jacqueline-Aimée Brohon (1731-1178) voir le billet ici que j'ai transformé ensuite en article pour la revue "Connaissance de l’Eure" n° 178 (4e trimestre 2015). Changeons de siècle, et intéressons nous à une autre visionnaire fascinante : Constance de Rabastens, et à son approche du chevalier Gaston Phébus (1331-1391). Je me suis demandé si cette visionnaire pouvait nous aider à saisir la signification occulte, ésotérique, de cette époque-là (et l'on a vu avec mon précédent billet sur le général Butt Naked combien cette dimension de l'histoire était incontournable, aujourd'hui comme au Moyen-Age).

Comme l'indique l'historienne Régine Pernoud dans sa préface au livre de référence à son sujet est paru en 1984 aux éditions Privat (Toulouse), Constance de Rabastens (née en 1340 ?) fut la visionnaire par excellence sur Gaston Phébus, comme un siècle plus tôt Sainte Douceline de Digne (1214-1274) le fut sur Charles d'Anjou (frère de Saint Louis et roi de Naples, le père du découvreur des reliques de Ste Baume). L'historienne les qualifie de "mystères" et les compare toutes deux à la voyante Sainte Hildegarde de Bingen (déclarée docteur de l'Eglise par Benoît XVI en 2012) dont le Livre des œuvres divines ne fut traduit en français par Bernard Gorceix que deux ans avant la publication du livre sur Constance de Rabastens (on notera d'ailleurs que Régine Pernoud se demande si Constance ne mérite pas le titre de sainte, un débat qui valut aussi pour d'autres visionnaires comme l'espagnole Marie d'Agreda au XVIIe siècle et l'allemande Anne-Catherine Emmerich au XIXe et qui, en effet, mérite de rester ouvert).

Avant Hiver-Bérenguer, Constance de Rabastens n'était pas inconnue de l'historiographie. Noël Valois (185-1915), dans La France et le grand schisme d'Occident. 1896 T. 2 écrit (p. 327) "Le puissant Gaston Phoebus passait pour urbaniste (partisan du pape Urbain) : une voyante albigeoise, Constance de Rabastens, le désignait même comme le sauveur appelé à restaurer l'autorité du pape italien". P. 368 il développe à propos de cette Constance : "Trois ans durant (1384-1386), cette femme se figura entendre des voix célestes prononcer la condamnation du pape et des cardinaux d'Avignon ou annoncer le triomphe définitif du pape de Rome, celui qu'elle appelait « l'homme juste. » Elle crut apercevoir en enfer trois cardinaux, et parmi eux Pierre de Barrière, dit le cardinal d'Autun : c'était celui que les démons persécutaient le plus. Clément VII lui apparut tantôt sous les traits d'un lépreux qui communiquait sa lèpre aux gens de son entourage, tantôt sous ceux d'un navigateur qui s'abîmait dans les flots avec le vaisseau sur lequel il venait de s'embarquer, ou bien encore environné de fumée et de ténèbres, tandis qu'au dessus de sa tête un ange brandissait une épée nue sanguinolente. Le comte de Foix Gaston Phoebus jouait dans ces visions le rôle d'un sauveur appelé à rétablir l'autorité d'Urbain, comme aussi à prendre sur Charles VI un ascendant heureux. Par contre, il n'était pas d'anathème que la voyante ne lançât contre les Armagnacs, traîtres au roi et vendus au démon. Telles sont les prétendues révélations que Constance ne se lassait pas de communiquer à son fils, religieux du couvent de la Daurade, à son confesseur, voire même à l'inquisiteur de Toulouse. Sans se faire illusion sur les suites probables de sa témérité, elle allait bravement au-devant de l'épreuve, se croyant appelée à restaurer la foi. Longtemps elle paraît avoir vécu en paix, jouissant même dans la contrée d'une certaine considération. Mais un mot d'un témoin de ses hallucinations nous renseigne sur son sort : certains détails, dit-il, furent donnés par son fils, quant ella fo encarcerada. Rien ne permet, d'ailleurs, d'évaluer la durée de l'emprisonnement qui, s'il ne termina pas, interrompit du moins la mission de la voyante urbaniste de Rabastens". Valois dit tenir cela d'Amédée Pagès (1865-1952) qui, lorsque le premier écrit son livre sur le schisme, s'apprête dit-il en note de bas de page à publier "un curieux mémoire en langue catalane" à son sujet. Pagès le lui a fait lire (il s'agit du texte publié dans les Annales du Midi 8, 1896, p. 241-27 sur lequel Hiver-Bérenguier allait travailler). Le moins que l'on puisse dire à la lecture de ces lignes est que Valois n'a pas une très haute opinion de la visionnaire (ce qui explique peut-être qu'Hiver-Bérenguier n'y fît pas référence en 1984).

L'histoire du livre d'Hiver-Bérenguier de 1984 mérite un petit développement à titre préalable, car, comme c'est souvent le cas des grandes découvertes, Constance de Rabastens n'a été redécouverte que du fait du "hasard" (qui n'existe pas), et non dans le cadre de programmes de recherches universitaires bien établis. Dans son édition du 6 janvier 1980 (deux ans après la diffusion de la série à succès "Gaston Fébus ou le Lion des Pyrénées" sur Antenne 2), le journal Le Monde publie une longue étude de l'historien de l'université de Rouen André Vauchez intitulée "Les sœurs de Jeanne", résumé de sa conférence d'octobre 1979 au colloque d'histoire médiévale d'Orléans (c'était du temps où Le Monde, d'un plus haut niveau qu'aujourd'hui, diffusait des résumés de conférences universitaires), qui cite des visionnaires : Jeanne-Marie de Maillé, Marie Robine (Marie de Gascogne) et Constance de Rabastens du Tarn. Jean-Pierre Hiver-Bérenguier, docteur en chirurgie dentaire (mais oui !), enseignant à l'université Paris VII mais originaire de ce village se rend compte qu'il n'a jamais entendu parler de cette mystique et écrit au professeur Vauchez pour lui proposer de défricher le sujet. Vauchez lui transmet sa source : les Annales du Midi de la fin du XIXe sècle où se trouvait le transcrit en catalan des Révélations de Constance de Rabastens. Pendant deux ans, avec le soutien de Vauchez, de Régine Pernoud, de Dom Grammont, père de l'abbaye Notre-Dame du Bec Hellouin, et du médiéviste Philippe Wolff, Jean-Pierre Hiver-Bérenguier avale "plus d'une centaine de livres" et pond en deux ans ce livre que la préfacière couvre d'éloges. Voilà une histoire peu commune pour un livre, mais celle de la visionnaire l'est encore moins.

Le dimanche 29 juin 1386, fête de la Saint-Paul, en l'église Notre Dame à la messe de l'aurore dans la chapelle Saint Jean, la très pieuse dame Constance, 45 ans, s'est remise à prophétiser, ce qu'elle fait déjà depuis cinq ans. Au début il y avait les visions la nuit, puis à n'importe quel moment de la journée et surtout quand elle prie aux offices de l'église ou du couvent des Cordeliers. Elle prophétisait sur les papes d'Avignon et de Rome, sur les malheurs du jeune roi de France en guerre contre les Anglais. Elle annonce la fin du monde, la victoire des Sarrasins disciples de l'Antéchrist, mais aussi une victoire de Gaston Phébus, comte de Foix et vicomte de Béarn, qui ramènera la paix. Au moment de la lecture de la deuxième Epître à Timothée "fais œuvre de prédicateur..." Constance entre en transe, les yeux fixés sur le Christ en Majesté sur la voûte, le corps raide insensible et répète "Des signes, oui, des signes..." et puis : "Le soleil... la lune... les étoiles sur toutes les terres !" (p. 17).

Le soir même son confesseur Raimond de Sabanac consigna ce qu'elle dit avoir vu, au paragraphe 55 des Révélations (sur 63). Tout le livre des Révélations est ainsi composé. En l'occurrence, lors de cette extase elle entendra Jésus lui dire que le vrai pape de Rome est le soleil, la lune les cardinaux qui ne veulent pas recevoir sa lumière du soleil, les étoiles les théologiens qui se taisent, les princes sont la Terre, Constance est sa flêche, le soleil s'imposera. Hiver-Bérenguier en s'appuyant sur un livre de Salembier de 1902 sur le grand schisme rapprochera (p. 95) cette vision de celle de Pierre d'Ailly, disciple de Joachim de Flore, qui, en s'aidant de l'astrologie, prédit dès 1414 la Révolution de 1789. D'Ailly en 1385 aurait annoncé l'Anté-Christ en ces termes : "Il y aura des signes dans le ciel, dans le soleil, la lune et les étoiles. Le soleil, ce sont les prélats ; la lune, ce sont les princes : le rayon de leur justice s'obscurcit ; les étoiles ce sont leurs membres inférieurs : la grâce disparaît en eux tous." (Sermo III, De advetu domini).

Clémence a des visions importantes sur les partisans de Clément VII pape d'Avignon et leur mort. Le 6 novembre 1384, alors qu'elle pense à la cruelle reine Jeanne Ière de Sicile assassinée en 1382, la Voix lui dit que "la mesure avec laquelle la reine avait mesuré a servi de mesure pour elle-même". La visionnaire annonça même en 1384 à un seigneur venu la consulter la mort de Louis d'Anjou, roi de Naples qui, après qu'il eut manqué le trône de France, avait mené une expédition militaire contre Rome à la demande de Clément VII : "Tu diras que mort est celui qui portait le signe de la Bête, c'est à dire le duc d'Anjou." Elle lui révèlera aussi en mars 1384 la trahison du comte d'Armagnac à l'égard du roi de France Charles VI, qui n'allait être connue que deux mois plus tard. La Voix lui parle aussi de Ninive alors qu'elle n'en a jamais entendu parler.

En 1384 ou 1385, la Voix qui lui a parlé des Flandres lui dit 20 fois que dans 7 ans le royaume de France "viendra à grand bouleversement, c'est-à-dire abattement" du fait du soutien aux papes d'Avignon et en effet en 1392 le roi sombra dans la folie.

Ses prédictions d'Apocalypse rejoignent celles de St Vincent Ferrier peu de temps après, l'image des ailes qui la libèreront sera aussi donnée à Jeanne d'Arc et se trouve dans l'Apocalypse ch 22 (la Vierge s'envole au désert pour échapper au Dragon).

Gaston Fébus est un personnage central des visions de dame Constance. Né sous le signe du taureau en 1331 (signe de la terre, il a le taureau et la vache sur son blason), il a un côté paysan têtu ombrageux mais aussi vénus en dominante, un côté artiste, séducteur. Il est entouré d'une légende à cause de ses victoires militaires, de sa richesse, et on lui prête un don de devin pour connaître ce qu'il se passe sur ses terres. Il a tué son fils en 1382.

Selon le notaire Michel du Bernis, archiviste de Fébus (dont la version selon Cabié en 1879 serai la plus fiable), le dimanche avant la Madeleine de 1381, à Rabastens Fébus livra bataille à des hommes de son rival duc de Berry, comte d'Armagnac qui venaient de piller le Lauragais et en emprisonna certains, massacra les autres. Cette victoire chevaleresque marque les Rabastinois qui en ont été témoins sous leurs remparts.

On ne sait rien de Constance, sauf qu'elle est veuve, qu'elle a une fille et un fils moine. Elle assistait à tous les offices, un baron bordelais et un seigneur clerc l'ont consultée. Elle a été jugée par l'Inquisition sur un faux témoignage et innocentée.

Son confesseur et secrétaire (comme pour Hildegarde) dont Hiver-Bérenguier dit qu'il pourrait être un homme de Fébus a introduit le livre par une mise en garde contre les visions, comme Gerson 30 ans plus tard. Il les a notées dans le désordre. Il les a écrites de 1384 à 1386, et à propos d'une vision du 4 octobre 1384 dit que Constance en avait depuis plus de deux ans.

Vers 1881 donc (peut-être après la bataille de Rabastens, mais Cabié lui situera l'événement fondateur des visions en 1374, cf Madeleine Jeay) elle voit une montagne de cadavres et une voix lui dit qu'il y aura des cadavres mais que ce qu'elle entendra sera a vérité. Elle pense que cela vient de Jésus. A la mort de son mari peu après, la voix lui annonce qu'elle quittera le monde comme une moniale. Elle se rendra souvent au couvent des cordeliers. Jésus lui apparut une fois comme un homme habillé de satin, une autre comme un seigneur sur son trône, puis nu couvert d'un manteau blanc portant une grande croix à la main et en colère, une autre dans sa vision Jésus dans l'église se détache de sa croix puis, après qu'elle lui ait baisé les mains, frappe des gens avec un bâton et demande qu'on le remette en croix (p. 87). Elle vit aussi la Trinité. Beaucoup de ses visions sont aussi des paraboles : arbre vert, cygnes, brebis remparts, navires qui sont des métaphores de villes, de la papauté etc.

A propos de Fébus, le mardi 9 mais 1384, la Voix lui dit "Alors se dressera la Grue à la tête vermeille, c'est à dire le comte de Foix, qui redressera l'Homme juste, c'est-à-dire le pape de Rome et le replacera sur son Siège. Et de la même façon que vint Vespasien pour détruire Pilate, viendra le comte de Foix pour détruire Armagnac. Alors il dominera le royaume tellement, et il y aura telle grande union entre le Roi de France et le comte de Foix, que le Roi en de nombreuses choses obéira au comte. Et après, le comte prendra le commandement du Saint Passage !" (§26).

Un petit cousin de Fébus en 1445, Gaston IV, nomma son cheval de parade la Grue. Fébus dans un de ses poèmes se décrit comme "prince illustre à la tête couronnée de flammes". Pline parle de la grue symbole de vigilance qui dans l'eau tient dans sa patte une pierre pour qu'elle l'entende tomber si elle s'assoupit. La mère de Constance le lui avait enseigné. Hiver-Bérenguier renvoie aussi au conte persan de Faride Ouddin Attar, sur le voyage initiatique des oiseaux. "La Vache sera à l'ombre de la Fleur". Vache du Béarn, Fleur de Lys de France, le Saint Passage c'est la Croisade. Catherine de Sienne, elle, tenta de pousser un condottiere à la Croisade.

Le thème du dernier monarque avant la fin des temps qui sauvera la France remonte à St Césaire, évêque d'Arles au VIe siècle (révélées en 1524 par Jean de Vatiguero). Merlin le Gallois annonça le schisme, le rôle d'une jeune Lorraine et du grand monarque, ce que révéla Jeoffroy de Monmouth en 1152. Nostradamus le développa aussi. Eric Muraire dans son Histoire et Légende du Grand Monarque (Albin Michel, 1975) le retrouve chez 76 voyants (dont 30 femmes) dont 44 français, jusqu'à Garabandal.

Constance se plaignit que cette prophétie lui incombât (elle fut souvent passive à l'égard des messages qu'elle recevait, n'était pas une mystique souffrante ou stigmatisée comme le furent tat d'autres), mais la Voix (§ 53) lui rappela le rôle de la femme dans la révélation des derniers sceaux de l'Apocalypse. Hiver-Bérenguier note que Fabre d'Olivet dans Histoire Philosophique du genre humain insiste sur le rôle prophétique des femmes du fait de leur sensibilité nerveuse depuis la Protohistoire. Naturellement le fait que beaucoup ne se soient pas réalisées (notamment celle sur l'Apocalypse prochaine) ne compte guère, les prophéties étant le plus souvent conditionnelles.

Pour avoir une approche un peu plus complète de ce que les visions de Constance de Rabastens peuvent nous dire de leur époque, il faudrait peut-être les comparer à celles de sa contemporaine Marie Robine (Marie de Gascogne) qui, elle, défendait Clément VII d'Avignon. Pour savoir si les visions de cette Constance venaient de Dieu ou du diable, il faudrait une analyse aussi limpide que celle d'Augustin Viatte à propos de celles de Jacqueline-Aimée Brohon (qu'il reliait intelligemment aux hérésies de Rousseau et du romantisme)

Hiver-Bérenguier détaille la mystique de Constance de Rabastens, note par exemple l'absence des Saints, notamment de Marie, et le peu d'importance qu'elle accorde au péché (elle estime, comme Fébus dans ses Oraisons, que Dieu ne peut pas condamner sa propre créature). Le dernier point a des relents d'hérésie qui donne une couleur un peu démoniaque aux visions (de même aussi son utilisation de Ninive oubliant que dans Jonas Dieu a pardonné à cette ville d'Assyrie) quoique l'Inquisition ait innocenté la mystique (mais certains sousentendent qu'elle ait pu agir sous la pression de Fébus). Un théologien serait mieux à même que nous d'en juger ...

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Voir aussi

R. CABIÉ, Une mystique? Réflexions sur Constance de Rabastens, in Cahiers de Fanjeaux, 23 (1988), pp. Cahiers de Fanjeaux, 23 (1988),37-55;

R. Cabié, Révélations de Constance de Rabastens. Édition, traduction et commentaire, Barcelone, facultat de theologia de Catalunya-Institut catholique de Toulouse, 1995, p. 40.

H. CHARPENTIER, La fin des temps dans le Livre des Oraisons de Gaston Fébus et les Révélations de Constance de Rabastens, in Fin des temps et temps de la fin dans l’univers médiéval, in Cahiers de Senefiance, 33 (1993), pp. 147-62

Renate Blumenfeld-Kosinski, « Constance de Rabastens: politics and visionary experience in the time of the Great Schism », Mystics Quarterly, 25, 1999, p. 147-168.

M. Jeay, « Marie Robine et Constance de Rabastens : humbles femmes du peuple, guides de princes et de papes», Le petit peuple dans l’Occident médiéval, éd. P. Boglioni et C.Gauvard, Paris, Presses de l’Université de la Sorbonne, 2002, p. 579-594.

Madeleine Jeay, La transmission du savoir théologique, Le cas des femmes mystiques illettrées, CRMH p. 223-241

Celle-ci travaille surtout sur la comparaison entre les visions de Constance et le discours ou les images théologiques dans lesquelles elle baignait, ses interactions avec son entourage, une approche en vogue dans les sciences humaines actuelles mais qui ne m'intéresse guère, exemple :

"Le troisième canal par lequel les fidèles ont eu accès à ce savoir, comme nous l’a indiqué l’exemple de Constance de Rabastens, est celui de l’image, en conjonction avec les pratiques dévotionnelles et liturgiques, par l’intermédiaire du livre et de la lecture ou bien des programmes iconographiques des églises. Ses révélations illustrent clairement le lien étroit entre le contenu de ses visions et celui des chapitres du Livre des Révélations dont on lui fait la lecture. On sait la part qu’occupe l’illustration dans les apocalypses pour accompagner le texte, notamment celles en français, ce qui en faisait de remarquables outils pédagogiques.

Parallèlement aux scènes de l’Apocalypse, Constance a été marquée par les peintures qui recouvraient l’église Notre-Dame du Bourg, en particulier par celle qui figurait dans la chapelle Saint-Martin. L’apparition qu’elle reçoit aux environs de 1374, d’un arbre chargé de fruits surmonté d’un nuage où siègent vingt-quatre vieillards, combine les chapitres 2 et 22 de l’Apocalypse avec la peinture de l’Arbre de Vie de la chapelle. Le lignum vitae et l’image de l’arbre évoquent saint Bonaventure et l’ouvrage par lequel il a diffusé sa doctrine théologique, où elle lui sert d’outil pédagogique pour favoriser la compréhension et la mémorisation."

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L'arme de la nudité selon Gō Nagai

11 Juillet 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Asie-Océanie

Dans le livre "La nudité pratiques et significations" j'évoque la nudité guerrière comme sous-ensemble de la nudité-affirmation. Le documentaire d'Arte "Dragon girls" diffusé le 7 juillet et accessible en replay jusqu'au 14, en décline une version féminine asiatique.

L'inventeur du dessin animé Goldorak, Gō Nagai y raconte que, durant son enfance, il est entré par erreur dans une salle de cinéma pour adulte et est tombé sur une scène d'un film français qui l'a électrisé dans laquelle l'actrice Mylène Demongeot sortait nue de la mer. Il y déclare en 46eme minute qu'il a alors pris conscience que le nudité féminine "est une arme"

Cela allait l'inspirer pour son personnage Cutie Honey puis Sirene ou Silene (Devilman) inspirée de la déesse grecque Séléné dont il a fait "remonter" les ailes au visage. D'une certaine façon le Queen's blade coréen est un descendant de cela.

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Directeur de collection

4 Février 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Présentation

A dater de ce jour je deviens directeur de la collection "L'Esprit et la Cité" aux éditions universitaires Connaissances et Savoirs. La collection couvre les domaines suivants : Philosophie, histoire, sciences sociales et politiques, relations internationales, arts, religions et spiritualités. Si vous avez un essai universitaire dans vos tiroirs que vous aimeriez publier, n'hésitez pas à me l'envoyer.

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"Le recueil des Dames" : la féminité selon Brantôme

22 Janvier 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées

Il faut accorder à l'imaginaire tout ce qu'on peut lui accorder, en toute liberté, tout en sachant bien sûr qu'il n'a rien à voir avec le réel et qu'il n'a pas vocation à trouver à se réaliser dans le monde extérieur. C'est parce qu'on bride trop l'imaginaire aujourd'hui, en voulant le rendre réaliste, politiquement correct et utile à la société que les gens s'asservissent en amour au porno, et dans les autres domaines à des stéréotypes cinématographiques absurdes. Que les hommes hétéros soient libres s'ils le souhaitent de rêver d'une féminité soumise ou dominatrice à leur guise, que les femmes rêvent d'hommes héroïques ou esclaves. Il faut surtout qu'ils puissent rêver sans limite selon leur sensibilité la plus intime. C'est indispensable au bonheur d'exister.

J'ai toujours trouvé chez les auteurs de la Renaissance une inspiration pour ma liberté de rêver. Ne me demandez pas pourquoi. Quand j'étais ado c'était Montaigne. Je retrouve le même souffle chez Brantôme.

Pierre de Bourdeille, chevalier de Brantôme, homme de cour et d'action, militaire, qui accompagna les nobles princesses de son temps d'Edimbourg à Madrid, et qui alla porter le fer jusqu'au Maroc. Un témoin fiable, et un homme qui aimait les femmes, non seulement par instinct, mais aussi parce que le Moyen-Age catholique, à travers la figure de Marie, ainsi que nous l'enseigne Montalembert, nous avait appris, à nous autres Européens, à vénérer le Mystère féminin, qu'ensuite les troubadours et la chevalerie allait projeter sur des femmes réelles.

Brantôme nous promène dans le féminin, celui qui touche au plus profane, et celui qui touche au plus sacré.

Du côté du profane, il y a les "Dames galantes", ces dames éprises de sexe, qui séduisent et qui cocufient. Elles exigent beaucoup de leurs amants - qu'ils aient six, sept orgasmes pendant la nuit - puis les jettent comme des kleenex quand ils sont hors d'usages. Elles dissimulent, mentent, ploient aussi souvent sous le joug d'un vieux barbon jaloux qui n'a plus les moyens de les satisfaire sexuellement. Elles meurent souvent sous les épées ou par le poison, sauf si elles parviennent à ressusciter le désir de leur mari après avoir jeté leur amant par la fenêtre, ou si, comme Françoise de Daillon, elles parviennent à convaincre leur époux trompé que quelque miracle de Notre Dame de Lorette agit derrière tout cela.

Brantôme invoque la parole de Jésus sur la pêcheresse lapidée, et se demande pourquoi en des temps catholiques, on assassine si allègrement les femmes adultères, alors que même les tyrans romains païens avaient le bon goût de se contenter de les répudier sans leur faire aucun mal. Après tout elles ne nous appartiennent pas, remarque Brantôme. Réflexion humaniste, tendre et profonde dont beaucoup encore aujourd'hui devraient se laisser pénétrer.

Et puis il y a les dames qui touchent au sacré, par leur beauté, leur délicatesse, et souvent les qualités morales qui vont avec cela. Cela peut paraître parfois un peu kitsch sous la plume de Brantôme qui, après tout est d'abord un courtisan, comme dans le vocabulaire des "fans" de nos jours, avec des phrases stéréotypées pour flatter (les princesses chez lui ont nécessairement une taille parfaite et un visage de déesse), mais pas seulement : Brantôme les a connues de près, il s'est battu pour elles. Galerie de portraits.

"Le recueil des Dames" : la féminité selon Brantôme

Anne de Bretagne (1477-1514) est une reine que Brantôme n'a pas connue, mais il en parle d'après sa grand mère qui vivait à la Cour et en fut la mémoire vivante. Modèle de piété (elle aida à la propagation du courant religieux des Minimes), à l'image d'Isabelle de Castille son homologue espagnole avec laquelle elle a de bonnes relations, amie des poètes et des pauvres, aussi eut-elle un très bel enterrement que Brantôme détaille, à la différence de l'égoïste Isabeau de Bavière qu'on mit dans un petit cercueil avec une cérémonie de funérailles à Saint Denis à peine digne d'une subalterne.

"Le recueil des Dames" : la féminité selon Brantôme

Catherine de Médicis ()

"Le recueil des Dames" : la féminité selon Brantôme

Marie Stuart reine d'Ecosse et reine douairière de France (1542-1587). Elle incarne la grandeur du martyr catholique, aussi humainement injuste que sublimé par Dieu et finalement accepté. Marie, la délicate blonde, élevée à la cour des rois de France dans tous les raffinements possibles. Parlant le latin, conversant avec Ronsard et Du Bellay. Ce jeune être magnifique, mariée en la cathédrale Notre Dame de Paris à 17 ans, à l'éphémère roi François II qui meurt au bout de quelque mois. Contrainte de rejoindre son triste pays septentrional embrumé, elle pleure toutes les larmes de son corps quand son bateau s'éloigne de Calais. Brantôme est à bord, et compagnie. La douce reine sait qu'un sort funeste l'attend dans cette Ecosse sauvage convoitée par les protestants anglais. Et le fatum ne manque pas de se réaliser. Elle tombe entre les griffes de l'horrible Elisabeth Ière d'Angleterre, qui, au mépris de tous les usages - un roi ne juge pas un roi - l'enferme dans la tour de Londres. Et c'est le supplice. Quand on aime un grand personnage, on raconte son agonie. Thomas de Quincey le fut avec Kant, Brantôme avec sa chère Marie Stuart. Rien ne nous est épargné : ses dernières prières, ses dernières larmes, sa grandeur stoïque, l'abjection du duc de Kent protestant qui veut lui interdire de porter un petit crucifix contre elle ("il faut avoir Jésus dans le coeur", comme Caton d'Utique prétendait avoir Jupiter en lui), celle du bourreau qui la fait se dévêtir jusqu'à la taille (elle a une jolie expression sur l'étrange cabinet privé qu'on lui réserve devant 500 personnes), y revient à trois fois pour lui couper la tête puis joue avec ses quelques cheveux blancs, et se réserve le doit de faire ce qu'il veut de son cadavre comme le muletier de sa maîtresse dans l'Heptaméron de Marguerite de Navarre. Ni la France ni la famille de Guise à laquelle se rattachait Marie n'ont levé le petit doigt. L'abomination des Anglais dans cette affaire révèle par contraste la grandeur de Marie qui accepte son calvaire avec sérénité et dignité, sûre que le Christ le lui impose pour la gloire de la vraie religion. Brantôme est convaincu qu'elle sera bientôt canonisée. L'idée allait naître en Ecosse de demander cette canonisation cinq siècles plus tard, comme pour Christophe Colomb en Espagne. Mais dans l'un et l'autre cas cela allait retomber comme un soufflet. Les grands sujets historiques ne sont pas très digestes aux ventres des évêques.

"Le recueil des Dames" : la féminité selon Brantôme

Elizabeth de France, reine d'Espagne (1545-1568). Brantôme en disant qu'il ne s'en était pas vu d'aussi vertueuse depuis Sainte Elisabeth de Hongrie et que toutes les Elisabeths semblent prédestinées à la vertu. Marie Stuart incarnait la grandeur du martyr chrétien, Elizabeth de France celle de la beauté morale et de la dévotion. C'est une belle brune et de grande taille, ce qui ne pouvait que faire de l'effet à la cour de Madrid où les femmes étaient petites, tandis que son teint pâle faisant contraste avec le cheveu très noir, fascinait qui la rencontrait. Il fallait détourner la vue pour ne pas la convoiter, surtout lorsqu'on était grand d'Espagne ou prêtre. Elle avait appris le castillan en quelques mois et le maniait aussi bien que le Français. "Reine de la paix", parce qu'elle avait scellé la réconciliation de la France et de la Castille, elle inspirait une ferveur populaire sans égale. Quand elle tomba malade, les chemins de pèlerinage furent défoncés par tous les chrétiens espagnols qui allèrent accomplir des dévotions pour elles, nous dit Brantôme, si bien que lorsqu'elle guérit, on ne sut si c'était dû aux soins du médecin obscur qui l'était venu soigner, ou aux prières si nombreuses de ses sujets. Elizabeth elle-même ne manqua point à ses dévotions, notamment à la Vierge de Guadalupe. Elle était de grande classe, comme les plus belles fleurs de la famille de France, et ne porta jamais deux fois la même robe (ses robes et pierreries étaient pourtant fort chères), et cependant elle assumait sa charge de reine avec simplicité, toujours disponible pour les autres, à la différence à cette triste ressortissante de la famille de Foix qui, devenue reine d'Espagne en épousant Ferdinand, toisait avec mépris même ses frères. Elizabeth de France donc, c'est la vertu, la distinction et la simplicité. Trois qualités chrétiennement associées. On ne sait comment elle mourut. Promise à Don Carlos, fils de Philippe II, elle épousa finalement le premier. Les mauvaises langues dit que son mari la surprit dans le lit du fils et les tua tous les deux. Brantôme dit ne même pas vouloir entendre parler de cette méchante rumeur.

"Le recueil des Dames" : la féminité selon Brantôme

Reine Jeanne de Naples

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Jacqueline-Aimée Brohon, l’autre mystère de Gisors, par Christophe Colera

15 Décembre 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire secrète, #Histoire des idées

Mon article "Jacqueline Aimée Brohon, l'autre mystère de Gisors" vient d'être publié dans la revue "Connaissance de l’Eure" n° 178 (4e trimestre 2015) qui peut être commandé ici.

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