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Vénus lactans

31 Décembre 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Anthropologie du corps

A ajouter à nos travaux d'anthropologie du corps. Il semble que Facebook soit plus sévère que l'Eglise catholique qui représentait non seulement la Vierge allaitante mais aussi l'épisode du miracle de la lactation de Saint Bernard de Clairvaux à Châtillon sur Seine (http://www.jcbourdais.net/journal/15mai06.php)

 "Hé Facebook, ce n'est pas obscène d'allaiter!"


Le site Facebook aurait supprimé plusieurs photos d'allaitement, montrant donc des seins nus, signalées comme "obscènes" par des internautes. Du coup, les supporters de l'allaitement montent au créneau. 92.452 personnes ont d'ors et déjà rejoint le groupe "Hé, Facebook, ce n'est pas obscène d'allaiter!"

Et c'est même allé loin puisque, selon le site du Nouvel Observateur, citant un journal local, "une poignée de mères avaient organisé samedi un allaitement en public devant le siège californien de Facebook".

Que peut-on montrer?

C'est la question qui se pose... Selon Facebook, "il ne s'agit pas d'interdire les photos d'allaitement, mais de poser une limite définissant la dimension d'un sein qui peut être mis en ligne"... et la dimension, pour le réseau de socialisation, c'est: "des photos montrant un sein pleinement exposé - défini comme montrant le téton ou l'aréole - vont à l'encontre de nos règles et peuvent être retirées", explique un communiqué du site. (http://fr.news.yahoo.com/63/20081231/tod-h-facebook-ce-n-est-pas-obscne-d-all-366b5ef.html) 

Les représentations de femmes allaitantes ont toujours été populaires auprès de la gent féminine dans le monde méditerranéen. On se souvient d'Isis lactans (Isis Lochia) à Alexandrie et à Beroia (en Macédoine) qui protégeait la maternité (cf le livre de . Tran tam Tinh, Yvette Labrecque en ligne sur http://books.google.com/books?id=OOyCsWkwfSUC&pg=PA22&lpg=PA22&dq=venus+lactans&source=web&ots=aV5IhYKuTL&sig=P4ciTl2Qe0E2jvmB104EegVJc-0&hl=fr&sa=X&oi=book_result&resnum=6&ct=result#PPR10,M1).

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La Guerre d'Espagne vue de Barcelone

17 Décembre 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Guerre civile espagnole

J'en ai déjà parlé sur ce blog : les mémoires de mon grand-père, José Colera, que je traduisais depuis deux ans, viennent de paraître aux éditions du Cygne. Le livre peut être acheté chez votre libraire ou commandé en ligne. Je vous livre ici le texte de la 4 ème de couverture.

Une littérature souvent brillante a fait connaître la guerre civile espagnole (1936-1939) du point de vue des milices (communistes, anarchistes). Le point de vue des militaires professionnels, notamment les gardes civils restés fidèles à la République, est pour sa part moins diffusé dans le grand public.
Les mémoires de José(-María) Colera (1905-1990), un combattant qui fut d’un grand nombre de batailles décisives sur le front de l’Est et à Barcelone, nous plongent dans le quotidien des soldats républicains en Catalogne, leur imaginaire, leurs préoccupations, et ravivent le souvenir des occasions manquées et des trahisons qui les ont finalement conduits à la défaite et à l’exil. Annoté et traduit par Christophe Colera, un petit-fils de son auteur, ce texte rappelle que l’esprit de lutte n’a jamais abandonné ces hommes qui le perpétuèrent après 1939 dans la Résistance française puis pendant la guerre d’Algérie.
Une contribution vivante à une histoire trop souvent figée dans des clichés.

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Le shivaïsme (II)

12 Novembre 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Shivaïsme yoga tantrisme

Reprenons ici notre lecture de Daniélou (je dirai un peu plus loin les critiques qu'il m'inspire) commencée ici.

Comme le néo-platonisme grec, le shivaïsme du 4 ème sècle ap JC va voir dans les dieux des symboles de forces physiques (la force d'éclatement de l'univers, la formation des entités matérielles, les quatre éléments) utiles à la dévotion populaire.

Un dravidien du Kérala, au IX ème siècle, Shankarâchârya (Shankara) initié et acculturé en langue sanskrite, mais selon Daniélou, profondément imprégné de shivaïsme, réalisa une grande synthèse bouddho-jaïno-shivaïte.

Ce serait sous l'influence du nestorisme et de l'Islam que l'hindouïsme se serait ensuite enfermé dans des spéculations métaphysiques abstraites sur le monisme, le dualisme etc, débats dont seraient nées les Vedanta.

Diverses sectes composaient le courant shivaïte : les vénérateurs du soleil, du soma (la liqueur sacrée), des esprits juvéniles (Gana) aux ordres du dieu-éléphant, des animaux. Tandis qu'à l'Ouest les dynasties scythes renforçaient le védisme, qui allait éliminer le bouddhisme. A partir de là va aussi se développer la bhakti, dévotion sentimentale et extatique à des dieux personnalisés (Râma et Krishna incarnations de Vishnu) qui s'alliera d'ailleurs à l'Islam dans le soufisme.

La pensée de Daniélou m'a fait songer aux spéculations sur l'hermétisme, et aussi, dans un autre registre, aux hypothèses de Panofsky sur l'origine asiatique des monuments médiévaux européens (d'ailleurs Daniélou y fait une vague allusion p. 59). Dans l'hermétisme on prétend que la religion égyptienne se serait "conservée clandestinement" jusqu'à la Renaissance, tout comme dans le shivaïsme se serait maintenu un vieux fond de croyances dravidiennes. Ces théories insistent d'ailleurs toutes sur le poids des  persécutions (par le christianisme pour l'hermétisme, par le védisme pour le shivaïsme) ce qui leur donne une petite coloration paranoïaque.

L'avantage de ce genre de théories, c'est qu'elles désignent l'activité souterraine de la pensée à travers les siècles, celle qui passe par la tradition orale. L'inconvénient évidemment c'est que, justement, comme elles décrivent des traditions "cachées", sans écriture, elle ne s'encombrent pas de rigueur pour en reconstituer la généalogie et on peut les soupçonner de dérailler de temps à autre. D'autant qu'il existe un arrière-plan politique évident à ces thèses qui critiquent en les mettant dans le même panier le monothéisme (même si Daniélou est moins polémique que les livres précités), le rationalisme moderniste et le marxisme (ce pourquoi d'ailleurs l'université qui a été marquée par ces trois traditions ne les aime pas). Le préfacier de Daniélou Jean-Louis Gabin rappelle qu'au 19 ème siècle beaucoup d'intellectuels attendaient une renaissance de la pensée occidentale par l'Inde. Il oublie de préciser qu'il s'agissait là des intellectuels réactionnaires (et Daniélou lui-même conseilla le parti traditionnaliste hindouiste), ce pourquoi d'ailleurs beaucoup de rationalistes préfèrent se désintéresser purement et simplement de la pensée indienne, mais je crois que c'est un tort : il faut au contraire l'appréhender et l'affronter, de préférence dans une perspective anthropologique.

Revenons donc au shivaïsme, et plus précisément à la dimension qui intéressait Onfray. Shiva, nous dit Daniélou, représente la totalité du pouvoir de procréation qui se trouve dans l'univers et le phallus (linga) est l'image de Shiva, et l'acte sexuel est sacré. Le Linga est d'ailleurs vénéré comme l'était le phallus dans l'univers dionysiaque grec. Il est représenté enserré dans le Yoni (sexe féminin). Daniélou rapporte un mythe du Shiva Purâna sur un Shiva exhibitionniste dont le sexe tombe après que les ermites se soient révoltés contre lui (du fait que leurs femmes se battaient pour le toucher). Son linga brûle la terre, monte au ciel, et ravage tout sur son passage. Sur les conseils de Brahma, les ermites demanderont à la grande déesse Pârvâti de prendre la forme d'un vagin dans lequel le linga enfin stabilisé sera enserré et vénéré. Le culte du Linga, observe Daniélou, est le culte du divin, de l'harmonie, de la permanence de l'espèce par delà les individus (je décèle là un écho à la thèse nietzschéenne du Dionysos opposé au principium individuationnis apollinien). Le rituel érotique d'initiation tantrique est ce par quoi l'humain accède à l'intellect pur et au divin par "l'illumination du plaisir", dit Daniélou (p. 105). C'est la voie la plus rapide d'accès au divin mais aussi la plus dangereuse (l'autre misant davantage sur une énergie diffuse dans l'être humain). Tout ceci évidemment doit être pensé dans le cadre de la technique corporelle du yoga, dont la finalité est d'émanciper l'individu des contraintes de son ego et des contradictions du monde par un retour à un état d'indifférenciation.

Voilà donc où en sont mes lectures sur le sujet. Je suis encore loin de pouvoir me faire une opinion sur cette présentation, à part les quelques remarques que j'ai introduites au fil de mon résumé. On a un peu le sentiment qu'à la différence du mouvement dionysiaque qui était importé d'Asie le shivaïsme fonctionne comme un substrat "autochtone" pré-aryen. Je ne suis pas convaincu cependant par Onfray qui en fait une doctrine de "paysans" face aux gens des villes (Daniélou ne va pas du tout dans ce sens là). Peut-être joue-t-il un rôle analogue au taoïsme en Chine, qui est aussi un mouvement plus proche de la religion originelle de la Chine (et que VanGulik disait matriarcale, ce qu'aurait été aussi le shivaïsme, mais ce serait à discuter). Le shivaïsme serait entré en rivalité ou en conflit avec des doctrines fondées sur l'écriture comme le védisme et le bouddhisme comme, d'une certaine façon, le taoïsme l'était face au confucianisme (encore que ces conflits, comme on le souligne souvent, ne soient pas sanglants compte tenu de l'orientation pluraliste des sociétés en cause). Encore une fois je signale tout cela sous réserve d'investigations plus approfondies.



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Le shivaïsme (I)

10 Novembre 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Shivaïsme yoga tantrisme

Il faut qu'à quelque chose malheur soit bon. Je suis parti des énoncés malheureux d'Onfray dans son dernier livre ("le culte de Shiva constitue la spiritualité généalogique des Veda... mais aussi hors d'Inde, de toutes les traditions philosophiques qui suivront - notamment en Grèce" p. 132, "Le shivaïsme illustre un genre de spinozisme avant Spinoza" p. 138 et autres énoncés à l'emporte-pièce dont le seul but est d'arriver toujours à la même conclusion creuse "vive le désir, à bas le christianisme !"). Et j'ai tenté de comprendre un peu mieux le shivaïsme.

Il n'est pas facile de trouver des livres sobres et impartiaux sur le sujet. Le premier sur lequel je suis tombé, "Shivaïsme" de Bernard Dubant était très apologétique à l'égard de cette religion, et très polémique à l'encontre du monothéisme "dépendant de la suspecte "révélation" d'un imposteur psychopathe" (p. 9) - pourquoi diable trouve-t-on si peu de neutralité dans la littérature sur les religions orientales ?

Je me suis donc rabattu sur "Shivaïsme et Tradition primordiale" d'Alain Daniélou.

Je suis pas à pas ce qu'il explique. Que l'être qui a créé le monde est au delà de l'existence (comme dans certaines traditions soufis), que le monde est formé d'une masse d'énergie que le principe d'individuation qui anime tout atome et tout conglomérat fait que celui-ci est doté d'une conscience (voilà qui rejoint mes travaux sur Nietzsche, n'est ce pas, il y avait cette intuition chez lui). Il y a aussi toute une physique dans le shivaïsme, comme chez les épicuriens et les stoïciens. Une physique dont la doctrine religieuse est très fortement dépendante (et même indissociable, je pense, ce qui relègue définitivement le shivaïsme au passé de l'humanité selon moi, et ce qui m'incline à suivre Dawkins dans son refus d'accorder quelque pertinence que ce soit aux religions pour penser le monde d'aujourd'hui).

On y apprend aussi que le shivaïsme, religion de la nature (à laquelle est lié le yoga, le tantrisme aussi) et le jaïnisme, religion de la morale (d'où provient la théorie du karma), ont préexisté à l'hindouïsme et l'ont irrigué. A partir du III ème siècle, la révolution bouddhiste s'essouffle, et l'hindouïsme védique aussi. J'aime beaucoup cette idée de Daniélou (qui n'est peut-être pas nécessairement seulement la sienne) selon laquelle la révolution bouddhiste a affaibli le védisme (le brahmanisme), et l'a contraint à incorporer la non-violence,le yoga, le tantrisme. Très intéressant aussi son développement sur la dynastie bouddhiste scythe des Kushâna, protectrice des arts du Gandhara (voir notre article sur les grecs bouddhistes l'an dernier) avec notamment Kanishka qui réunit le concile duquel naquit le Grand Véhicule (Mahâyâna). Dans la foulée de cette réforme religieuse, dans le Sud de l'Inde renaît le shivaïsme, comme réaction, nous dit Daniélou (p. 46) à la fois au bouddhisme et au védisme perçus comme des religions étrangères. Daniélou fait une analogie : c'est un peu comme si la Grèce asservie par Rome avait reconquis son indépendance (ou encore, avec mes mots à moi, si Mithridate l'avait emporté à la fin du 2 ème siècle av JC). Le bouddhisme, inspiré par le jaïnisme, perd sa raison d'être en Inde lorsqu'il a intégré l'hindouïsme sous Kanishka (on voudrait en savoir plus là dessus), et le jaïnisme connaît le même renouveau que le shivaïsme.

Ce nouveau shivaïsme, nous dit Daniélou, utilise un peu les vedas comme un faux nez, ce qu'il fera aussi de Bouddha dans le cadre du Hinâyana. A partir de 319 et des débuts de la dynastie Gupta au Nord-Est de l'Inde, le néo-shivaïsme du Sud va aussi reconquérir cette zone. C'est à ce moment-là que le vieux fond religieux shivaïte clandestin, autrefois mémorisé oralement  en vers, va être couché dans les livres en sanskrit sous forme de sûtra, pour contrer les livres védiques et bouddhistes (ces derniers écrits en langue populaire pakrit).

... (à suivre

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CR "Naturalisme versus constructivisme ?"

2 Septembre 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture

Je viens de publier sur Parutions.com ce nouveau compte-rendu de lecture - cliquez sur http://www.parutions.com/index.php?pid=1&rid=4&srid=94&ida=9778.

Le chant du cygne des sciences sociales ?

 

 

Michel de Fornel et Cyril Lemieux (dir), Naturalisme versus constructivisme ?

L'auteur du compte rendu : Docteur en sociologie, diplômé de l’Institut d’Etudes politiques de Paris et de la Sorbonne (maîtrise de philosophie), Christophe Colera est l'auteur, entre autre, chez L’Harmattan, de Individualité et subjectivité chez Nietzsche (2004).

 

Dans le courant des années 1990, aux Etats-Unis, les travaux de Tooby, Barkow et Cosmides aux Etats-Unis ont porté un coup important à l’ensemble des sciences sociales, dont le paradigme commun, identifié sous l’expression « modèle standard des sciences sociales » fut accusé notamment de percevoir le réel, sous l’influence de Durkheim, comme une construction sociale. Bien des chercheurs en neurosciences, et psychologie évolutionniste comme Steven Pinker ont ensuite enfoncé le clou contre les illusions du « constructivisme ».

 

La réplique des sciences sociales a tardé à venir. « Naturalisme versus constructivisme ? » en constitue peut-être une.

 

Etrangement le propos de ce livre collectif ne porte à aucun moment sur une défense du constructivisme en tant que tel. Reconnaissant aux sciences « dures » le droit de prétendre approcher le réel dans son objectivité, et notamment, de dénier la pertinence de la rupture « nature-culture », qui était pourtant au cœur de la légitimité des sciences humaines à l’époque du structuralisme, l’ouvrage est édifié ainsi d’emblée sur une position défensive. Tout prêts à admettre l’animalité de l’humain et la pertinence d’une approche naturaliste de ses comportements, ses auteurs oscillent entre la volonté de montrer que les sociologues et anthropologues sont plus objectivistes et naturalistes qu’ils ne veulent bien l’admettre (tel est le cas d’Anne Rawls dans son effort, très controversé et débattu dans le livre, pour démontrer, à la lumière des Formes élémentaires de la vie religieuse, que les critères de vérité de Durkheim s’enracinent dans la pratique sociale et non dans des catégories collectives posées a priori) et le projet de réserver  aux sciences humaines « une petite place » à côté des sciences positives.

 

Le problème, bien sûr, tient à ce que le statut épistémologique de cette cohabitation reste des plus énigmatiques : les unes ayant pour elles des règles de vérification que les autres n’ont pas. Les auteurs du livre soulignent la nécessité d’une telle cohabitation pour échapper à ce qu’ils appellent le « réductionnisme » du naturalisme pur. Mais la défense des sciences sociales comme garantie d’un « supplément de subtilité » (comme l’on dirait un supplément d’âme) dans l’approche des comportements humains, ne préserve que leur dimension « compréhensive » et ruine leur prétention à expliquer les phénomènes. « La culture ? C’est quelque chose que je mettrais dans la catégorie des licornes » a pu déclarer Noam Chomsky. En refermant ce livre riche et utile à la réflexion actuelle sur la hiérarchie des savoirs, on peut se demander si les sciences sociales ne seraient plus finalement qu’un art de décrire les licornes.

 

Christophe Colera

 

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E. R. Dodds (II)

29 Juin 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture

Suivant les conseils d'un courageux lecteur anonyme, je me suis procuré Les Grecs et l'irrationnel, un livre dont je trouve l'intitulé réducteur. Comme le suggère Deleuze, je l'ai pris par le milieu, presque même par la fin - le chapitre 6. Je tombe ainsi sur la crise de ce que Dodds appelait l'Aufklärung athénienne. On retrouve chez l'historien quelque chose de comparable à la tonalité de Norbert Elias dans les années 1930 - mais aussi, dans un sens, de Russell à la même époque -, une volonté de comprendre le retour de l'irrationnel et de la barbarie au coeur du XXe siècle, et d'utiliser l'histoire pour ce faire. Voilà qui peut engendrer des anachronismes dans le regard, mais d'un autre côté favorise une certaine empathie toujours utile d'un point de vue "compréhensif" auquel je tiens en sciences sociale. Dodds rappelle notamment qu'au XIXe siècle, une autre forme d'empathie rétrospective avait conduit les historiens à enseigner une Grèce trop lumineuse et rationnelle. La noirceur du XXe siècle, dans ce domaine comme dans d'autres aura permis de corriger utilement le tableau.

Ce livre est très riche, et admirable, ne serait-ce que parce qu'il ne se paie pas de mots (à la différence de nombreux ouvrages français). Je me souviens du livre de Vernant sur les Origines de la Pensée grecque qui, sous l'influence du marxisme, insistait utilement sur les sources politiques de la rationalité athénienne, à travers notamment les procédures judiciaires. Dodds contrebalance ce diagnostic en mettant l'accent, pour sa part, sur le particularisme des milieux intellectuels, et l'isolement de leurs convictions parmi des masses encore fort irrationnelles et superstitieuses, ce qui explique la vigueur de la réaction anti-philosophique (le procès de Socrate et de bien d'autres philosophes), dont Platon fut témoin et qu'il dut intégrer à sa propre philosophie (quelque chose qui peut nous faire penser au "retour du religieux" des trente dernières années).

Le livre est très riche. Sur ce chapitre 6 je retiens de nombreux éléments concernant les effets "pervers" du rationalisme en terme d'individualisme libertaire dans la jeunesse athénienne (les groupes qui prenaient systématiquement à contrepied les pratiques religieuses), les craintes que tout cela pouvait susciter en temps de guerre. Très importante aussi la mention de la peste de 430 (pour en comprendre la portée, je crois qu'il faut se rapporter à ce que Boccace dit de la peste florentine de 1348 dans son introduction au Décaméron) et son rôle dans l'importation de nouvelles religions "barbares" à fort contenu émotif. Le chapitre suivant sur les compromis de Platon avec le chamanisme est aussi passionnant (qu'on se reporte à mon article ci-dessous sur le chamanisme en Egypte, la dette de la métaphysique occidentale à l'égard du chamanisme ne m'avait jamais sauté aux yeux jusqu'ici). On ne peut s'empêcher de songer à l'impact ultérieur que cela aura sur le christianisme. D'ailleurs Dodds lui-même esquisse parfois, au détour d'une phrase, des remarques sur l'hellénisme qu'il embrasse sur une sorte de longue durée à la Braudel jusqu'à nos jours (par exemple sur cette question difficile du rapport des Grecs aux images, et dont les aspects les plus insolites se retrouvent je crois chez Epicure).
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E. R. Dodds (I)

24 Juin 2008 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture

Un lecteur de ce blog il y a peu m'a demandé si j'avais lu "Les Grecs et l'irrationnel" d'E.R. Dodds. J'ai dû confesser que non, bien que je connaisse ce livre de réputation (c'est un classique).

Si je n'ai jamais été tenté de le lire, c'est que le sujet n'est plus novateur de nos jours. Les travaux de Jean Bollack sur le chamanisme d'Empédocle, ou même ceux de Vernant sur la Grèce archaïque nous ont largement soustrait à l'image trop "lisse" d'une Grèce rationnelle héritée du XIXe siècle.

Je me souviens même de ce jour de 1994 où, à Madrid, j'ai acheté à la Fnac de Callao, le bouquin (en espagnol) de Robert Gordon Wasson, Carl A.P. Ruck, Stella A. Kramrisch, La búsqueda de Perséfone, Los enteógenos y los orígenes de la religión, qui parlait du rôle des psychotropes dans la culture grecque - un thème qui n'étonnait nullement un mien ami spécialiste des plantes et de leurs effets sur l'organisme. Ce livre en se raccrochant à la botanique allait d'ailleurs plus loin, me semble-t-il, que le simple inventaire des racines chamaniques de la culture hellénique.

Aujourd'hui je me plonge donc dans la lecture de Dodds.

J'observe d'emblée que l'ambition du livre excède le seul cadre de la culture grecque, notamment dans l'opposition qu'il trace entre "culture de la honte" et "culture de la culpabilité", une catégorisation qui n'est pas sans rappeler les travaux de Jaspers sur l'âge axial. La prétention à universaliser des constats tirés d'une culture particulière me laisse toujours sceptique, surtout quand cette culture nous est proche comme la culture grecque antique - je préfèrerais de loin une confrontation de croyances et pratiques relevant de civilisations plus lointaines et moins bien connues. Mais je réserve encore mon jugement sur ce point.
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