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"Les dévots du bouddhisme" de Marion Dapsance, Eds Max Milo

12 Octobre 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Notes de lecture, #Histoire des idées

 

L'auteur du compte rendu : Docteur en sociologie, diplômé de l’Institut d’Etudes politiques de Paris et de la Sorbonne (maîtrise de philosophie), Christophe Colera est l'auteur, entre autre, aux Editions du Cygne, de La Nudité, pratiques et significations (2008).

 

 

                                                           Les dessous du bouddhisme

 

A l’heure où le lamaïsme tibétain jouit d’une indulgence voire d’une sympathie croissante dans l’opinion publique occidentale, l’anthropologue Marion Dapsance propose une approche plutôt décapante des conséquences de l’implantation du bouddhisme sous nos latitudes en dépeignant pour nous les mœurs et croyances des sectes qui s’y adonnent à l’abri des regards.

 

Ancienne chargée de communication d’une entreprise de conseil en nutrition dans le Sud de la France, l’auteure a découvert le bouddhisme dans « Le moine et le philosophe » de Matthieu Ricard et Jean-François Revel (1997), puis a été introduite dans les arcanes du bouddhisme par une enseignante de français à la retraite niçoise adepte des thérapies alternatives. Elle a pu ainsi enquêter pendant sept ans dans un centre du dharma dépendant de Sogyal Rinpoché.

 

Le paysage qu’elle nous décrit ne correspond guère aux cartes postales d’amour et de douceur véhiculées par nos médias sur le Dalaï Lama. Il s’agirait plutôt d’un monde concentrationnaire où « l’infaillibilité lamaïque » tyrannise les adeptes conditionnés à intérioriser leur infériorité par la culpabilité, à réduire du champ lexical pour limiter la capacité à nommer le réel, bref : à emprunter toutes sortes de voies d’aliénation, très finement analysées par l’anthropologue. Celles-ci permettent ensuite aux apprentis dictateurs que sont les gourous « éveillés » d’aller jusqu’à user ouvertement de violence physique (par exemple agripper les cheveux d’un adepte préposé aux basses besognes trop lent à s’acquitter de ses tâches dans une cérémonie publique en lui criant « Je suis ton maître tu es mon esclave »), et développer des systèmes choquants d’exploitation financière, morale et sexuelle des adeptes.

 

Marion Dapsance explore quelques causes historiques du malentendu occidental à propos du bouddhisme tibétain : celui-ci, explique-t-elle, n’a jamais été une sagesse sans divinité et sans sorcellerie. Le bouddhisme « relooké » compatible avec la philosophie des Lumières est une invention de l’orientaliste Eugène Burnouf dans les années 1840, un mythe séduisant ; comme le néo-paganisme d’une Helena Blavatsky, il s’agit surtout d’une machine de guerre contre le christianisme qu’une partie de l’intelligentsia européenne ressent depuis trois siècles comme une chape de plomb, mais cet artéfact idéologique n’est en rien conforme aux ressorts profonds du bouddhisme originel, ressorts qui viennent en quelque sorte sauter à la figure des gens dans la pratique quotidienne (sectaire) sur laquelle débouche le lamaïsme, en France comme ailleurs.

 

Le témoignage est précis, objectif, et sincère. Il se livre sans langue de bois, et dans un langage accessible au grand public conformément à la ligne éditoriale des éditions Max Milo. A ce titre il est une pièce utile apportée au débat sur les croyances religieuses des classes moyennes urbaines occidentales, et leur aveuglement.

 

Peut-il pour autant faire évoluer en profondeur le regard sur le bouddhisme ? On peut raisonnablement en douter. Sa limite est qu’il se rattache à la culture universitaire occidentale qui est sceptique, individualiste et rationaliste. Marion Dapsance confesse ne pas croire aux déités bouddhiques, blâme les adeptes de tenter de réduire sa prétention à critiquer le gourou au nom de son karma (comme s’il était par définition illégitime de renvoyer au locuteur aux déterminations de son discours antérieures à sa naissance), dénonce la position inférieure des femmes dans le culte, autant de critiques qui, elles-mêmes, procèdent d’un univers culturel laïque (séculariste) occidental fondé lui aussi sur des croyances contestables et porteur de sources d’aliénation et d’immoralité que n’interroge pas l’anthropologue. En tant que livre de laïque écrit pour des laïques, le livre peut ainsi paraître peu susceptible de détourner des bouddhistes endoctrinés de leur servitude volontaire, et pas forcément de nature non plus à contrebalancer la tibétophilie ambiante (car les pratiques des inconditionnels de Sogyal Rinpoché pourront toujours passer pour de simples exagérations du bouddhisme). Mais s’il jette au moins une petite ombre sur les icônes officielles trop lumineuses en provenance des cimes de l’Himalaya, l’ouvrage n’aura quand même pas été écrit en vain.

 

Christophe Colera

Parutions.com

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"Constance de Rabastens, mystique de Dieu ou de Gaston Fébus ?"

14 Août 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Histoire secrète, #Médiums, #Notes de lecture, #Ishtar

Il y a près d'un an je vous ai parlé de la visionnaire Jacqueline-Aimée Brohon (1731-1178) voir le billet ici que j'ai transformé ensuite en article pour la revue "Connaissance de l’Eure" n° 178 (4e trimestre 2015). Changeons de siècle, et intéressons nous à une autre visionnaire fascinante : Constance de Rabastens, et à son approche du chevalier Gaston Phébus (1331-1391). Je me suis demandé si cette visionnaire pouvait nous aider à saisir la signification occulte, ésotérique, de cette époque-là (et l'on a vu avec mon précédent billet sur le général Butt Naked combien cette dimension de l'histoire était incontournable, aujourd'hui comme au Moyen-Age).

Comme l'indique l'historienne Régine Pernoud dans sa préface au livre de référence à son sujet est paru en 1984 aux éditions Privat (Toulouse), Constance de Rabastens (née en 1340 ?) fut la visionnaire par excellence sur Gaston Phébus, comme un siècle plus tôt Sainte Douceline de Digne (1214-1274) le fut sur Charles d'Anjou (frère de Saint Louis et roi de Naples, le père du découvreur des reliques de Ste Baume). L'historienne les qualifie de "mystères" et les compare toutes deux à la voyante Sainte Hildegarde de Bingen (déclarée docteur de l'Eglise par Benoît XVI en 2012) dont le Livre des œuvres divines ne fut traduit en français par Bernard Gorceix que deux ans avant la publication du livre sur Constance de Rabastens (on notera d'ailleurs que Régine Pernoud se demande si Constance ne mérite pas le titre de sainte, un débat qui valut aussi pour d'autres visionnaires comme l'espagnole Marie d'Agreda au XVIIe siècle et l'allemande Anne-Catherine Emmerich au XIXe et qui, en effet, mérite de rester ouvert).

Avant Hiver-Bérenguer, Constance de Rabastens n'était pas inconnue de l'historiographie. Noël Valois (185-1915), dans La France et le grand schisme d'Occident. 1896 T. 2 écrit (p. 327) "Le puissant Gaston Phoebus passait pour urbaniste (partisan du pape Urbain) : une voyante albigeoise, Constance de Rabastens, le désignait même comme le sauveur appelé à restaurer l'autorité du pape italien". P. 368 il développe à propos de cette Constance : "Trois ans durant (1384-1386), cette femme se figura entendre des voix célestes prononcer la condamnation du pape et des cardinaux d'Avignon ou annoncer le triomphe définitif du pape de Rome, celui qu'elle appelait « l'homme juste. » Elle crut apercevoir en enfer trois cardinaux, et parmi eux Pierre de Barrière, dit le cardinal d'Autun : c'était celui que les démons persécutaient le plus. Clément VII lui apparut tantôt sous les traits d'un lépreux qui communiquait sa lèpre aux gens de son entourage, tantôt sous ceux d'un navigateur qui s'abîmait dans les flots avec le vaisseau sur lequel il venait de s'embarquer, ou bien encore environné de fumée et de ténèbres, tandis qu'au dessus de sa tête un ange brandissait une épée nue sanguinolente. Le comte de Foix Gaston Phoebus jouait dans ces visions le rôle d'un sauveur appelé à rétablir l'autorité d'Urbain, comme aussi à prendre sur Charles VI un ascendant heureux. Par contre, il n'était pas d'anathème que la voyante ne lançât contre les Armagnacs, traîtres au roi et vendus au démon. Telles sont les prétendues révélations que Constance ne se lassait pas de communiquer à son fils, religieux du couvent de la Daurade, à son confesseur, voire même à l'inquisiteur de Toulouse. Sans se faire illusion sur les suites probables de sa témérité, elle allait bravement au-devant de l'épreuve, se croyant appelée à restaurer la foi. Longtemps elle paraît avoir vécu en paix, jouissant même dans la contrée d'une certaine considération. Mais un mot d'un témoin de ses hallucinations nous renseigne sur son sort : certains détails, dit-il, furent donnés par son fils, quant ella fo encarcerada. Rien ne permet, d'ailleurs, d'évaluer la durée de l'emprisonnement qui, s'il ne termina pas, interrompit du moins la mission de la voyante urbaniste de Rabastens". Valois dit tenir cela d'Amédée Pagès (1865-1952) qui, lorsque le premier écrit son livre sur le schisme, s'apprête dit-il en note de bas de page à publier "un curieux mémoire en langue catalane" à son sujet. Pagès le lui a fait lire (il s'agit du texte publié dans les Annales du Midi 8, 1896, p. 241-27 sur lequel Hiver-Bérenguier allait travailler). Le moins que l'on puisse dire à la lecture de ces lignes est que Valois n'a pas une très haute opinion de la visionnaire (ce qui explique peut-être qu'Hiver-Bérenguier n'y fît pas référence en 1984).

L'histoire du livre d'Hiver-Bérenguier de 1984 mérite un petit développement à titre préalable, car, comme c'est souvent le cas des grandes découvertes, Constance de Rabastens n'a été redécouverte que du fait du "hasard" (qui n'existe pas), et non dans le cadre de programmes de recherches universitaires bien établis. Dans son édition du 6 janvier 1980 (deux ans après la diffusion de la série à succès "Gaston Fébus ou le Lion des Pyrénées" sur Antenne 2), le journal Le Monde publie une longue étude de l'historien de l'université de Rouen André Vauchez intitulée "Les sœurs de Jeanne", résumé de sa conférence d'octobre 1979 au colloque d'histoire médiévale d'Orléans (c'était du temps où Le Monde, d'un plus haut niveau qu'aujourd'hui, diffusait des résumés de conférences universitaires), qui cite des visionnaires : Jeanne-Marie de Maillé, Marie Robine (Marie de Gascogne) et Constance de Rabastens du Tarn. Jean-Pierre Hiver-Bérenguier, docteur en chirurgie dentaire (mais oui !), enseignant à l'université Paris VII mais originaire de ce village se rend compte qu'il n'a jamais entendu parler de cette mystique et écrit au professeur Vauchez pour lui proposer de défricher le sujet. Vauchez lui transmet sa source : les Annales du Midi de la fin du XIXe sècle où se trouvait le transcrit en catalan des Révélations de Constance de Rabastens. Pendant deux ans, avec le soutien de Vauchez, de Régine Pernoud, de Dom Grammont, père de l'abbaye Notre-Dame du Bec Hellouin, et du médiéviste Philippe Wolff, Jean-Pierre Hiver-Bérenguier avale "plus d'une centaine de livres" et pond en deux ans ce livre que la préfacière couvre d'éloges. Voilà une histoire peu commune pour un livre, mais celle de la visionnaire l'est encore moins.

Le dimanche 29 juin 1386, fête de la Saint-Paul, en l'église Notre Dame à la messe de l'aurore dans la chapelle Saint Jean, la très pieuse dame Constance, 45 ans, s'est remise à prophétiser, ce qu'elle fait déjà depuis cinq ans. Au début il y avait les visions la nuit, puis à n'importe quel moment de la journée et surtout quand elle prie aux offices de l'église ou du couvent des Cordeliers. Elle prophétisait sur les papes d'Avignon et de Rome, sur les malheurs du jeune roi de France en guerre contre les Anglais. Elle annonce la fin du monde, la victoire des Sarrasins disciples de l'Antéchrist, mais aussi une victoire de Gaston Phébus, comte de Foix et vicomte de Béarn, qui ramènera la paix. Au moment de la lecture de la deuxième Epître à Timothée "fais œuvre de prédicateur..." Constance entre en transe, les yeux fixés sur le Christ en Majesté sur la voûte, le corps raide insensible et répète "Des signes, oui, des signes..." et puis : "Le soleil... la lune... les étoiles sur toutes les terres !" (p. 17).

Le soir même son confesseur Raimond de Sabanac consigna ce qu'elle dit avoir vu, au paragraphe 55 des Révélations (sur 63). Tout le livre des Révélations est ainsi composé. En l'occurrence, lors de cette extase elle entendra Jésus lui dire que le vrai pape de Rome est le soleil, la lune les cardinaux qui ne veulent pas recevoir sa lumière du soleil, les étoiles les théologiens qui se taisent, les princes sont la Terre, Constance est sa flêche, le soleil s'imposera. Hiver-Bérenguier en s'appuyant sur un livre de Salembier de 1902 sur le grand schisme rapprochera (p. 95) cette vision de celle de Pierre d'Ailly, disciple de Joachim de Flore, qui, en s'aidant de l'astrologie, prédit dès 1414 la Révolution de 1789. D'Ailly en 1385 aurait annoncé l'Anté-Christ en ces termes : "Il y aura des signes dans le ciel, dans le soleil, la lune et les étoiles. Le soleil, ce sont les prélats ; la lune, ce sont les princes : le rayon de leur justice s'obscurcit ; les étoiles ce sont leurs membres inférieurs : la grâce disparaît en eux tous." (Sermo III, De advetu domini).

Clémence a des visions importantes sur les partisans de Clément VII pape d'Avignon et leur mort. Le 6 novembre 1384, alors qu'elle pense à la cruelle reine Jeanne Ière de Sicile assassinée en 1382, la Voix lui dit que "la mesure avec laquelle la reine avait mesuré a servi de mesure pour elle-même". La visionnaire annonça même en 1384 à un seigneur venu la consulter la mort de Louis d'Anjou, roi de Naples qui, après qu'il eut manqué le trône de France, avait mené une expédition militaire contre Rome à la demande de Clément VII : "Tu diras que mort est celui qui portait le signe de la Bête, c'est à dire le duc d'Anjou." Elle lui révèlera aussi en mars 1384 la trahison du comte d'Armagnac à l'égard du roi de France Charles VI, qui n'allait être connue que deux mois plus tard. La Voix lui parle aussi de Ninive alors qu'elle n'en a jamais entendu parler.

En 1384 ou 1385, la Voix qui lui a parlé des Flandres lui dit 20 fois que dans 7 ans le royaume de France "viendra à grand bouleversement, c'est-à-dire abattement" du fait du soutien aux papes d'Avignon et en effet en 1392 le roi sombra dans la folie.

Ses prédictions d'Apocalypse rejoignent celles de St Vincent Ferrier peu de temps après, l'image des ailes qui la libèreront sera aussi donnée à Jeanne d'Arc et se trouve dans l'Apocalypse ch 22 (la Vierge s'envole au désert pour échapper au Dragon).

Gaston Fébus est un personnage central des visions de dame Constance. Né sous le signe du taureau en 1331 (signe de la terre, il a le taureau et la vache sur son blason), il a un côté paysan têtu ombrageux mais aussi vénus en dominante, un côté artiste, séducteur. Il est entouré d'une légende à cause de ses victoires militaires, de sa richesse, et on lui prête un don de devin pour connaître ce qu'il se passe sur ses terres. Il a tué son fils en 1382.

Selon le notaire Michel du Bernis, archiviste de Fébus (dont la version selon Cabié en 1879 serai la plus fiable), le dimanche avant la Madeleine de 1381, à Rabastens Fébus livra bataille à des hommes de son rival duc de Berry, comte d'Armagnac qui venaient de piller le Lauragais et en emprisonna certains, massacra les autres. Cette victoire chevaleresque marque les Rabastinois qui en ont été témoins sous leurs remparts.

On ne sait rien de Constance, sauf qu'elle est veuve, qu'elle a une fille et un fils moine. Elle assistait à tous les offices, un baron bordelais et un seigneur clerc l'ont consultée. Elle a été jugée par l'Inquisition sur un faux témoignage et innocentée.

Son confesseur et secrétaire (comme pour Hildegarde) dont Hiver-Bérenguier dit qu'il pourrait être un homme de Fébus a introduit le livre par une mise en garde contre les visions, comme Gerson 30 ans plus tard. Il les a notées dans le désordre. Il les a écrites de 1384 à 1386, et à propos d'une vision du 4 octobre 1384 dit que Constance en avait depuis plus de deux ans.

Vers 1881 donc (peut-être après la bataille de Rabastens, mais Cabié lui situera l'événement fondateur des visions en 1374, cf Madeleine Jeay) elle voit une montagne de cadavres et une voix lui dit qu'il y aura des cadavres mais que ce qu'elle entendra sera a vérité. Elle pense que cela vient de Jésus. A la mort de son mari peu après, la voix lui annonce qu'elle quittera le monde comme une moniale. Elle se rendra souvent au couvent des cordeliers. Jésus lui apparut une fois comme un homme habillé de satin, une autre comme un seigneur sur son trône, puis nu couvert d'un manteau blanc portant une grande croix à la main et en colère, une autre dans sa vision Jésus dans l'église se détache de sa croix puis, après qu'elle lui ait baisé les mains, frappe des gens avec un bâton et demande qu'on le remette en croix (p. 87). Elle vit aussi la Trinité. Beaucoup de ses visions sont aussi des paraboles : arbre vert, cygnes, brebis remparts, navires qui sont des métaphores de villes, de la papauté etc.

A propos de Fébus, le mardi 9 mais 1384, la Voix lui dit "Alors se dressera la Grue à la tête vermeille, c'est à dire le comte de Foix, qui redressera l'Homme juste, c'est-à-dire le pape de Rome et le replacera sur son Siège. Et de la même façon que vint Vespasien pour détruire Pilate, viendra le comte de Foix pour détruire Armagnac. Alors il dominera le royaume tellement, et il y aura telle grande union entre le Roi de France et le comte de Foix, que le Roi en de nombreuses choses obéira au comte. Et après, le comte prendra le commandement du Saint Passage !" (§26).

Un petit cousin de Fébus en 1445, Gaston IV, nomma son cheval de parade la Grue. Fébus dans un de ses poèmes se décrit comme "prince illustre à la tête couronnée de flammes". Pline parle de la grue symbole de vigilance qui dans l'eau tient dans sa patte une pierre pour qu'elle l'entende tomber si elle s'assoupit. La mère de Constance le lui avait enseigné. Hiver-Bérenguier renvoie aussi au conte persan de Faride Ouddin Attar, sur le voyage initiatique des oiseaux. "La Vache sera à l'ombre de la Fleur". Vache du Béarn, Fleur de Lys de France, le Saint Passage c'est la Croisade. Catherine de Sienne, elle, tenta de pousser un condottiere à la Croisade.

Le thème du dernier monarque avant la fin des temps qui sauvera la France remonte à St Césaire, évêque d'Arles au VIe siècle (révélées en 1524 par Jean de Vatiguero). Merlin le Gallois annonça le schisme, le rôle d'une jeune Lorraine et du grand monarque, ce que révéla Jeoffroy de Monmouth en 1152. Nostradamus le développa aussi. Eric Muraire dans son Histoire et Légende du Grand Monarque (Albin Michel, 1975) le retrouve chez 76 voyants (dont 30 femmes) dont 44 français, jusqu'à Garabandal.

Constance se plaignit que cette prophétie lui incombât (elle fut souvent passive à l'égard des messages qu'elle recevait, n'était pas une mystique souffrante ou stigmatisée comme le furent tat d'autres), mais la Voix (§ 53) lui rappela le rôle de la femme dans la révélation des derniers sceaux de l'Apocalypse. Hiver-Bérenguier note que Fabre d'Olivet dans Histoire Philosophique du genre humain insiste sur le rôle prophétique des femmes du fait de leur sensibilité nerveuse depuis la Protohistoire. Naturellement le fait que beaucoup ne se soient pas réalisées (notamment celle sur l'Apocalypse prochaine) ne compte guère, les prophéties étant le plus souvent conditionnelles.

Pour avoir une approche un peu plus complète de ce que les visions de Constance de Rabastens peuvent nous dire de leur époque, il faudrait peut-être les comparer à celles de sa contemporaine Marie Robine (Marie de Gascogne) qui, elle, défendait Clément VII d'Avignon. Pour savoir si les visions de cette Constance venaient de Dieu ou du diable, il faudrait une analyse aussi limpide que celle d'Augustin Viatte à propos de celles de Jacqueline-Aimée Brohon (qu'il reliait intelligemment aux hérésies de Rousseau et du romantisme)

Hiver-Bérenguier détaille la mystique de Constance de Rabastens, note par exemple l'absence des Saints, notamment de Marie, et le peu d'importance qu'elle accorde au péché (elle estime, comme Fébus dans ses Oraisons, que Dieu ne peut pas condamner sa propre créature). Le dernier point a des relents d'hérésie qui donne une couleur un peu démoniaque aux visions (de même aussi son utilisation de Ninive oubliant que dans Jonas Dieu a pardonné à cette ville d'Assyrie) quoique l'Inquisition ait innocenté la mystique (mais certains sousentendent qu'elle ait pu agir sous la pression de Fébus). Un théologien serait mieux à même que nous d'en juger ...

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Voir aussi

R. CABIÉ, Une mystique? Réflexions sur Constance de Rabastens, in Cahiers de Fanjeaux, 23 (1988), pp. Cahiers de Fanjeaux, 23 (1988),37-55;

R. Cabié, Révélations de Constance de Rabastens. Édition, traduction et commentaire, Barcelone, facultat de theologia de Catalunya-Institut catholique de Toulouse, 1995, p. 40.

H. CHARPENTIER, La fin des temps dans le Livre des Oraisons de Gaston Fébus et les Révélations de Constance de Rabastens, in Fin des temps et temps de la fin dans l’univers médiéval, in Cahiers de Senefiance, 33 (1993), pp. 147-62

Renate Blumenfeld-Kosinski, « Constance de Rabastens: politics and visionary experience in the time of the Great Schism », Mystics Quarterly, 25, 1999, p. 147-168.

M. Jeay, « Marie Robine et Constance de Rabastens : humbles femmes du peuple, guides de princes et de papes», Le petit peuple dans l’Occident médiéval, éd. P. Boglioni et C.Gauvard, Paris, Presses de l’Université de la Sorbonne, 2002, p. 579-594.

Madeleine Jeay, La transmission du savoir théologique, Le cas des femmes mystiques illettrées, CRMH p. 223-241

Celle-ci travaille surtout sur la comparaison entre les visions de Constance et le discours ou les images théologiques dans lesquelles elle baignait, ses interactions avec son entourage, une approche en vogue dans les sciences humaines actuelles mais qui ne m'intéresse guère, exemple :

"Le troisième canal par lequel les fidèles ont eu accès à ce savoir, comme nous l’a indiqué l’exemple de Constance de Rabastens, est celui de l’image, en conjonction avec les pratiques dévotionnelles et liturgiques, par l’intermédiaire du livre et de la lecture ou bien des programmes iconographiques des églises. Ses révélations illustrent clairement le lien étroit entre le contenu de ses visions et celui des chapitres du Livre des Révélations dont on lui fait la lecture. On sait la part qu’occupe l’illustration dans les apocalypses pour accompagner le texte, notamment celles en français, ce qui en faisait de remarquables outils pédagogiques.

Parallèlement aux scènes de l’Apocalypse, Constance a été marquée par les peintures qui recouvraient l’église Notre-Dame du Bourg, en particulier par celle qui figurait dans la chapelle Saint-Martin. L’apparition qu’elle reçoit aux environs de 1374, d’un arbre chargé de fruits surmonté d’un nuage où siègent vingt-quatre vieillards, combine les chapitres 2 et 22 de l’Apocalypse avec la peinture de l’Arbre de Vie de la chapelle. Le lignum vitae et l’image de l’arbre évoquent saint Bonaventure et l’ouvrage par lequel il a diffusé sa doctrine théologique, où elle lui sert d’outil pédagogique pour favoriser la compréhension et la mémorisation."

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L'arme de la nudité selon Gō Nagai

11 Juillet 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Asie-Océanie

Dans le livre "La nudité pratiques et significations" j'évoque la nudité guerrière comme sous-ensemble de la nudité-affirmation. Le documentaire d'Arte "Dragon girls" diffusé le 7 juillet et accessible en replay jusqu'au 14, en décline une version féminine asiatique.

L'inventeur du dessin animé Goldorak, Gō Nagai y raconte que, durant son enfance, il est entré par erreur dans une salle de cinéma pour adulte et est tombé sur une scène d'un film français qui l'a électrisé dans laquelle l'actrice Mylène Demongeot sortait nue de la mer. Il y déclare en 46eme minute qu'il a alors pris conscience que le nudité féminine "est une arme"

Cela allait l'inspirer pour son personnage Cutie Honey puis Sirene ou Silene (Devilman) inspirée de la déesse grecque Séléné dont il a fait "remonter" les ailes au visage. D'une certaine façon le Queen's blade coréen est un descendant de cela.

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Une histoire secrète des Goths ?

24 Février 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire secrète, #Christianisme, #Pythagore-Isis

Je ne prétends pas pouvoir dire quoi que ce soit de pertinent sur les Goths. Et je ne suis pas sûr que les universitaires puissent en dire grand chose non plus. Quand j'ai interrogé un spécialiste du sujet membre du CNRS, sur la question de savoir si les Goths peuvent être apparentés aux Gètes, comme beaucoup de sources médiévales l'ont suggéré, il m'a sèchement répondu il y a quatre mois "les Gètes sont les Thraces et donc ne sont pas les parents des Goths". Sauf que ça n'explique pas du tout pourquoi tant d'auteurs les rapprochent. Et puis il y a l'éternel problème : comment peut-on être catégorique sur une période où les sources documentaires font tant défaut.

Second point, je voudrais préciser que je suis méfiant à l'égard des travaux du journaliste belge Gérard de Sède, connu notamment pour ses enquêtes sur le mystère de Rennes-le-Château.

Ceci étant posé, ce n'est pas parce qu'on ne sait rien, et qu'on se méfie aussi bien de certaines sources universitaires que de certains journalistes qu'il faut s'interdire d'essayer d'avancer sur certains sujets.

Attaquons nous donc aux Goths. On sait qu'ils ont mauvaise presse dans l'univers catholique, parce qu'ils véhiculaient une hérésie religieuse, l'arianisme, qui était particulièrement brutale dans ses effets (on sait par exemple quelle violence Sébastien l'Arien, surnommé par Athanase "Sébastien le Manichéen" imposa en Egypte. Les catholiques du XIXe siècle comme Antoine-Frédéric Ozanam imputait cette violence à leur déisme (puisqu'en bon ariens ils déniaient à Jésus la nature divine, et donc refusaient d'admettre qu'un Dieu d'amour se soit incarné et soit mort sur la croix, Jésus n'est pour eux qu'une sorte de "maître ascensionné" comme dans la théosophie). Il faut rappeler cela aujourd'hui où le catholicisme a assoupli sa catéchèse et où la culture classique sur les religions s'est érodée.

Les Goths n'ont-ils fait que véhiculer l'arianisme ? Partons de cette question, et abordons là d'abord à travers De Sède, quelle que soit la méfiance qu'il nous inspire. Nous pourrons toujours corriger le tire ultérieurement.

De Sède dans "Le Mystère gothique" (Robert Lafont, 1976) nous explique d'abord qu'on ne sait pas bien d'où viennent les Goths. Jordandès, notaire goth qui se fit moine et finit évêque de Ravenne sous le règne de son compatriote Totila, dans son livre "De origine actibusque getorum" écrit vers 555 en complément d'un livre aujourd'hui disparu de Cassiodore, conseiller de Théodoric le Grand nous aurait enseigné que les Goths venaient de Scandinavie, mais, nous dit De Sève, on l'aurait mal interprété. Rien ne prouve que "l'île Scanzia" dont parle Jordandès serait cette péninsule, pas même la toponymie qui y évoque les Goths (car elle les évoque ailleurs aussi), ni les tombes muettes semblables à tant autres ailleurs que des gens comme Eric Oxternstiern ont commentées en 1948.

En relisant le passage de Jordanès, nous dit De Sède, on voit bien que Scanzia est l'endroit où ils arrivent et non d'où ils partent, et ils la nomme Gothiscanzia. Jordandès parle du goth Dicineus, philosophe harpiste, qui vivait du temps où Sylla dominait Rome. C'est lui qui aurait enseigné aux Goths les noms des étoiles, le zodiaque, l'évolution de la lune. De Sède en profite pour signale qu'Ostrogoths et Wisigoths pourraient signifier Goths brillants et Goths sages.

Puis, en partant de la Jewish encyclopedy tome VII, il note que pour les Pères de l'Eglise dans la Bible Gog (le roi de Magog) ce sont les Goths. Et, puisque Cassiodore et Jordanès nomment les Goths "Gètes", il remonte aux Massagètes des bords de la Caspienne cités par Hérodote, voit dans leur nom via le sanskrit le mot "mère des Gètes" et l'origine du mot Mesech, sur les bords de la Mer Noire où, selon Ezechiel, était le royaume de Gog,tandis que Tubal, où régnait aussi Gog, en Asie mineure, peut être le royaume des Amazones auxquelles les Gètes s'unirent selon Strabon et Jordandès pour conquérir la région du Danube.

Tout cela est un peu tiré par les cheveux vu qu'Hérodote et Strabon n'ont pas une rigueur scientifique, ni Ezechiel, mais c'est un élément versé au débat.

De la religion initiale des Goths on ne connait que les Eddas ("grands mères") dont il existe deux versions tardives : un Edda poétique islandais recueilli au 11e siècle et un prosaïque, Edda de Snorri, du 13e siècle.

Les Eddas nous parlent de dieux réunis en deux clans : Ases et Vanes. Ils finirent par se réconcilier après la guerre. L'Ase suprême, Wotan (Odin) possède les runes (écritures magiques). De Wotan se détache Thor, l'Ase au marteau, dieu du tonnerre, et Freyr, l'Ase de la fécondité au sanglier d'or. Godh signifie dieu, qui peut s'écrire Goth. Les Goths se nomment aussi Gutan, c'est-à-dire Wotan, avait noté Pierre Borel au 18e siècle. Et les Jettes (les géants de la mythologie), cela peut s'écrire Gète. Dumézil a remarqué l'analogie entre Eddas et Mahabharata, notamment sur la mort de Baldur fils de Wotan, ce qui pourrait indiquer une origine dans le Pamir.

En 251 les Goths conquièrent la ville de Philippopoli en Macédoine. Au IVe siècle Hermanaric, surnommé par les Romains l'Alexandre des Goths quitte les rives du Dniepr et fonde un empire de la Baltique à la mer noire. Il meurt à 40 ans en 375 après être passé sous la vassalité des Huns. Son petit fils Theodoric, né juste après la mort d'Attila et élevé à Byzance, avec 250 000 hommes remonte le Danube, passe les Alpes, vainc le roi Hérule Odoacre et devient roi d'Italie en 493.

De Sède nous présente un Theodoric raffiné, religieusement tolérant et protecteur des arts (passant sous silence l'assassinat de Boèce) et accuse les chrétiens orthodoxes d'avoir accaparé son tombeau (devenu Ste Marie de la Rotonde) et d'avoir laissé son cadavre dans un cimetière voisin (ce serait le squelette casqué d'or retrouvé en 1854).

Dans la même veine enthousiaste il vante la prise de Rome par Alaric le wisigoth en 410, l'amour fou de son successeur Ataulf pour la sœur de l'empereur fantoche Honorius, Placidia, qu'il épouse en 414 à Narbonne, le royaume de Toulouse ville prospère quand Paris n'est qu'un bourg, la mort courageuse de Theodoric aux champs catalaunique contre Attila, le Missorium (un joyau) qu'Aetius offre à son fils Thorismond. Sur la base de Sidoine Apollinaire de Sède décrit une Toulouse grouillante de peuples variés (y compris les ambassadeurs de Perse) entre le Palais Narbonnais (actuel palais de justice) et l'église la Daurade couverte d'or (édifice décagonal à coupole ouverte sur le ciel). Tous les citoyens sont en armes quand le royaume est attaqué y compris les prêtres ariens qui troquent les chapes de fourrure contre des cuirasses. Les rois jurent fidélité aux coutumes du peuple. Pour de Sède, c'est l'ancêtre des fors.

Alaric II est vaincu en 507 à Vouillé par Clovis. Toulouse est envahie. Carcassonne fortifiée est sauvée avec son trésor par l'aide des ostrogoths de Théodoric le Grand. La Septimanie reste gothe, l'Espagne aussi. Sur l'Espagne gothe, De Sède reprend les idéalisations de Desdevies du Dézert de 1891.Il fait l'éloge de la simplicité de ses lois, de la pureté de ses moeurs quoique la femme y soit très libre. Les serfs disposent par testament de la moitié de leurs biens sept siècles avant que cela ne se fasse en France, la non hérédité des charges. Toujours partial De Sède ne dit rien de la fille de Clovis battue jusqu'au sang par son mari roi wisigoth d'Espagne. "En 589, croyant désarmer l'hostilité de l'Eglise catholique, le roi Reccared renoncera à l'arianisme, le royaume tombera peu à peu sous la tutelle des évêques à Rome, ce qui précipitera sa chute cent vingt huit ans plus tard" écrit de Sède dans sa veine anti-cléricale. Il accuse le clergé catholique espagnol d'avoir été si inculte qu'il aurait cru qu'Ildefonse avait reçu l'apparition de la Vierge. Il reproche aux catholiques d'avoir persécuté déjà à cette époque les Juifs que Titus avait installés en Espagne, ce qui les fit s'allier aux musulmans.

En 710 l'armée de Roderic (Rodrigue) renverse le roi Wititza dont les deux fils vont chercher l'aide du khalife Moussa en Afrique. En 711, à la bataille de Jerez une partie de l'armée gothe derrière le comte Julian passe aux Musulmans. C'est la fin du royaume wisigoth.

Les Goth depuis le début sont une confédération de peuples qui se déplacent en chariot et suivent les étoiles. On les surnomme amaxoluoï en grec, hommes du chariot mais aussi de la petite et de la grande ourse (amaxa, constellations du chariot). L'ours est leur emblème, bär, qui veut aussi dire "né" et donc noble. on peut dater leur religion du Ve s av JC parce qu'ils font naître les Ases sur le bord du fleuve Don. La rune pour ase désigne aussi lestuaire (donc le Don). Quand les Goths sont en Scandinavie, Thor dieu au marteau surclasse Odin. Puis c'est la conversion à l'arianisme.

Le message culturel des Goths aurait été transmis par leur orfèvrerie. A côté du Trésor royal (les recettes fiscales), le Trésor ancien (l'ancien butin) était magique et inaliénable. Il comprenait la Table d'Emeraude (Roderic de Tolède dit qu'elle était soutenue par 365 pieds d'or massif) et le Missorium, un vaisseau (vase ou plat) d'or massif enrichi de pierreries de 50 livres. Ce trésor était gardé par le Comte des Secrets (selon l'Histoire générale de l'Espagne de Menendez Pidal). Le chroniqueur marocain Aben Adhari parle de 64 serrures protégeant ce butin. Dagobert en 625 aurait poussé jusqu'à Saragosse pour le prendre à Swinthilla. Son successeur Sisenand, protégé des Francs, livre le Missorium à Dagobert, mais selon la Chronique de Frédégaire 23 des Wisigoths indignés attaquent le convoi et ramènent le Missorium à Tolède. Tariq ramena le Trésor à Damas au khalife Walid.

Un trésor gothique fut trouvé à Petroasa en Roumanie en 1837 qui allait connaître une histoire rocambolesque. Il pourrait s'agir du trésor du wisigoth païen Athanaric, poursuivi par les Huns, qui l'enfouit en 380 tandis que, selon Ammien Marcellin, le prince goth chrétien Fritigern allait se fixer au sud du Danube comme vassal de Constantinople.

A Toulouse et en Espagne il y eut au total 33 rois goths. Selon le chroniqueur arabe Al Kazarazdji 25 couronnes sont dans le trésor de Tolède en 711, une par roi avec son nom. 8 ont donc dû être cachées nous dit De Sède (p. 87). En 1859 un trésor est trouvé par des paysans à la Fuente de Guarrazar. Selon de Lasteyrie, le ministre des beaux arts de Napoléon III put mettre la main dessus rapidement pour son installation au musée de Cluny. Il s'y trouvait sept grosses couronnes, quatorze moindres, une colombe d'or, des vases etc. La plus grande couronne était du roi Receswinthe (653-672) 28ème roi qui réunit en un seul code les rois gothiques et romaines. Un recéleur en avait fait fondre une partie. Un autre avait restauré les couronnes. Un officier d'artillerie français lui racheté son butin. Mais une partie du trésor restait enfouie. S'y trouvait la couronne de Swinthilla (620-626) qu'un paysan allait redonner à la reine d'Espagne tandis que Pétain donna celle de Receswinthe à Franco en 1940.

Il y a aussi le trésor issu du sac de Rome par Alaric, dont l'Arche d'Alliance. El Maxin voit la table des pains d'oblation du temple de Salomon dans le trésor ramené à Damas en 711 mais la confond avec la Table d'Emeraude. Wallia, troisième roi wisigoth (415-419) a caché un temps le Trésor ancien à Carcassonne. Peut-être la partie héébraïque y est-elle restée. C'est l'avis d'Abadl de las Vinhyas et de Gaston Jourdanne. Les fouilles n'ont rien donné de ce côté là. De Sède pense qu'Amalric enterra le trésor sur le littoral languedocien. A Narbonne en 531 les Francs ne trouvèrent rien. Reste la forteresse de Rhedae, Rennes-le-Château...

Wotan fut pendu à l'arbre Ygdrasil qui est l'axe du monde. Il y resta pendant neuf nuits, puis le jour se leva, il regarda la terre, vit les runes. Aussitôt il fut dépendu et se mit à grandir, il acquit le don d'ubiquité, celui de prendre la forme des animaux, de paralyser de terreur l'ennemi, racontent les Eddas. C'est un récit gnostique (p. 115).

Les runes sont des caractères magiques. Il y a des runes amères et des runes secourables, victorieuses, médicinales etc. Le magicien Egin guérit une fille folles après que des rues aient été mal écrites par un paysan sur des ouïes de poisson pour la guérir. "Que personne ne prene sur soi de tracer des runes s'il ne sait pas les disposer" dit-il. Le paysan avait en fait placé des runes d'amour (Mannrune) mal écrites dans le lit de la belle. on pouvait prédire l'avenir en agitant avec art et dans le bon sens des bâtons sur lesquels étaient gravés des runes (ce serait les ancêtres des baguettes magiques). Tacite l'affirme. Ces baguettes magiques "scythales" étaient peut-être des baguettes de déchiffrement. Runa veut dire secret. C'est une écriture hiéroglyphique que les Goths auraient pu recevoir des Egyptiens via les Sémites selon de Sède.

Bryljufsen les déchiffra en 1823 et Grimm écrivit sur elles. La première lettre faihu désigne le bérail et la dernière othal la propriété foncière (et Wotan). Cet alphabet a été simplifié au IXe s. La rune Othal fut supprimée et la rune maléfique pour grêle fut remplacée par poisson d'eau douce et qui forme aussi le monogramme du Christ apparu à Constantin. Et la rune de ase devient celle de frêne. Homme est remplacé par tombe pour rappeler le caractère mortel de l'homme, arc par calice (p. 126). Le collier d'or de Petroasa porte en runique l'inscription "du temple des goths sacrés je suis".

Le chanoine de Bayeux du 12e s Robert note que Wotan c'est Mercure-Hermès. H. Léo en 1822 nota qu'il était ignoré des Alamans, des Francs, des Burgondes. Les Goths le leur ont apporté avec les runes. James W Marchand en 1959 nota que les Goths ne parlaient plus runique au Ve s. De Sève pensent que les runes ont été cachées après la christianisation, mais Moreri en 1789 et un mémoire de Perpignan de la même époque font état d'écritures hiéroglyphiques sur écorce d'arbre dans les archives de Carcassonne (brûlées en l'an II de la République).

La bible de Wulfila est lieu de l'invention d'une synthèse de runique, grec et latin, ancêtre de l'alphabet gothique. Chaque lettre de l'alphabet wulfilien a une valeur numérique comme en grec et en hébreux, mais pas forcément la même. Son ordre diffère aussi des autres alphabets. Peut être s'est il agi de garder une possibilité d'interprétation kabbalistique à travers cet alphabet. Deux signes qui ne sont pas des lettres conservent la rune de l'Ase Wotan et celle de l'Ase Tyr (dieu de la guerre).

Le nom de Wulfila, le louveteau, et ses origines d'Asie Mineure (selon Pilostorge) font penser à la Lycie et à Lycaon premier roi d'Arcadie (où se trouve la cité d'Asea). Le loup (symbole de l'hiver) cosmique Fenfir fut vaincu par les Ases qui l'enchaînèrent. Il attent le Ragnarokr ("crépuscule des dieux" dans Wagner). Pour de Sède, Wulfila assume le rôle du loup Fenfir qui engendrera un nouveau Wotan (Vidar) en tuant le premier (d'où le fait que son logos lui survive sous forme de rune), ce qui fait de l'arianisme un renouvellement de la vieille religion et non une rupture.

Certes les Goths n'ont rien à voir avec les ogives gothiques du 12e siècle, mais la sculpture romane doit tout aux barbares comme l'a montré Véronique Schiltz à propos de l'exposition "l'or des scythes" de 1975, et les symboles asiatiques de nos cathédrales furent peut-être apportés par les Goths (qui d'ailleurs n'étaient pas barbares - de Sède s'oppose explicitement à Fulcanelli et Leduc Viollet là dessus). Les fibules franques digitées trouvées dans les tombes mérovingiennes mais aussi gothiques ont suivi le parcours des Goths dans le Caucase, en Hongrie etc et ne sont pas franques mais gothiques, tout comme bien d'autres bijoux.

Le Gothique vient des Goths par l'influence méridionale transmise des église espagnoles au roman, et par les Vikings adorateurs de Wotan.Tous les évêques architectes des cathédrales ont des noms à consonnance scandinave et même des noms d'initiés odinistes (p. 157) : Runfar de Carcassonne, Aetternwald d'Evreux, Frodomond de Coutances, Chrodegand de Sées etc (entre 526 et 1133). En 1431, au concile de Bâle, évêques scandinaves et espagnols se disputent la préséance au nom de leur ascendance gothique, vantant la foi des rois goths.

St Jean dans son Apocalypse mentionne les Goths sous les noms de Gog et Magog (XX, IX) pour une régénérescence cosmique identique au Ragnarokr.

Puis De Sède poursuite son enquête sur le gothique, va retrouver des runes dans les cathédrales (y compris Chartres), va chercher les origines de la langue des oiseaux du côté des Cagots (qui seraient une tribu qui aurait suivi les Goths) ou Gavots des Pyrénées-Atlantiques (en Béarn) et des langues sifflées des bergers, dans des villages comme Aas et Assat qui évoquent les Ases. Le Wisigoth Wititza (750-821), devenu St Benoît d'Aniane, évêque dans l'Hérault, initia le pèlerinage à St Jacques de Compostelle et fusionna l'ordre de Colomban avec les bénédictins. De cette synthèse est né "l'art roman du soleil" : à l'époque carolingienne des confréries d'artisans se développèrent autour de ces monastères, ancêtres du compagnonnage. L'emblème qui résume toute la tradition compagnonnique porte le nom de "Pendule à Salomon" ou "Chemin de Compostelle". Il comprend 32 lettres inspirées des runes. Il vient des goths par l'intermédiaire des Cagots. St Savin naquit à Barcelone au VI e siècle et se fit ermite près de Poitiers. St Sava le Goth se noya en Serbie dans le fleuve la Sava qui prit son nom. Il y a une Ste Savine à Ravennes, capitale des Ostrogoths. Savin veut dire sage en occitan. Savin est une synthèse de tout cela. Le compagnonnage resta clandestin jusqu'en 1789. Il avait été condamné au concile de Lavaur en 1368 pour son ésotérisme, puis par la Sorbonne en 1655. Etonnant que l'Eglise ait fait appel à eux pour construire ses cathédrales, nous dit de Sède, mais c'est parce qu'il avait le monopole de la main d'oeuvre qualifiée. Il cite beaucoup de points communs entre les Ases et l'alphabet des compagnons de la pendule à Salomon et révèle que l'emblème maçonnique X X (équerre et compas) engendre une série d'othal X X X X qu'on trouve dans des églises de l'aire wisigothique : Le Puy, Saintes, Lorigac, en Espagne et en Suède. Les animaux dans les cathédrales gothiques aussi sont des Ases, y compris l'âne à cause du jeu de mots Asinus-Asinius (âne-ase) mais aussi parce que pour les premiers chrétiens Jésus était un dieu-âne (d'où l'âne dans la fresque de la cathédrale de Lescar). il s'agit de créer des ponts entre les astrologies des cultures païennes et le protestantisme. Les Fêtes des Fous à l'issue des messes de l'âne furent longtemps célébrées selon Rouillard, notamment à Chartres. Les réminiscences des rites ondinistes y sont évidentes nous dit de Sède.

Voilà qui donne un peu le vertige...

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Directeur de collection

4 Février 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Présentation

A dater de ce jour je deviens directeur de la collection "L'Esprit et la Cité" aux éditions universitaires Connaissances et Savoirs. La collection couvre les domaines suivants : Philosophie, histoire, sciences sociales et politiques, relations internationales, arts, religions et spiritualités. Si vous avez un essai universitaire dans vos tiroirs que vous aimeriez publier, n'hésitez pas à me l'envoyer.

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"Le recueil des Dames" : la féminité selon Brantôme

22 Janvier 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées

Il faut accorder à l'imaginaire tout ce qu'on peut lui accorder, en toute liberté, tout en sachant bien sûr qu'il n'a rien à voir avec le réel et qu'il n'a pas vocation à trouver à se réaliser dans le monde extérieur. C'est parce qu'on bride trop l'imaginaire aujourd'hui, en voulant le rendre réaliste, politiquement correct et utile à la société que les gens s'asservissent en amour au porno, et dans les autres domaines à des stéréotypes cinématographiques absurdes. Que les hommes hétéros soient libres s'ils le souhaitent de rêver d'une féminité soumise ou dominatrice à leur guise, que les femmes rêvent d'hommes héroïques ou esclaves. Il faut surtout qu'ils puissent rêver sans limite selon leur sensibilité la plus intime. C'est indispensable au bonheur d'exister.

J'ai toujours trouvé chez les auteurs de la Renaissance une inspiration pour ma liberté de rêver. Ne me demandez pas pourquoi. Quand j'étais ado c'était Montaigne. Je retrouve le même souffle chez Brantôme.

Pierre de Bourdeille, chevalier de Brantôme, homme de cour et d'action, militaire, qui accompagna les nobles princesses de son temps d'Edimbourg à Madrid, et qui alla porter le fer jusqu'au Maroc. Un témoin fiable, et un homme qui aimait les femmes, non seulement par instinct, mais aussi parce que le Moyen-Age catholique, à travers la figure de Marie, ainsi que nous l'enseigne Montalembert, nous avait appris, à nous autres Européens, à vénérer le Mystère féminin, qu'ensuite les troubadours et la chevalerie allait projeter sur des femmes réelles.

Brantôme nous promène dans le féminin, celui qui touche au plus profane, et celui qui touche au plus sacré.

Du côté du profane, il y a les "Dames galantes", ces dames éprises de sexe, qui séduisent et qui cocufient. Elles exigent beaucoup de leurs amants - qu'ils aient six, sept orgasmes pendant la nuit - puis les jettent comme des kleenex quand ils sont hors d'usages. Elles dissimulent, mentent, ploient aussi souvent sous le joug d'un vieux barbon jaloux qui n'a plus les moyens de les satisfaire sexuellement. Elles meurent souvent sous les épées ou par le poison, sauf si elles parviennent à ressusciter le désir de leur mari après avoir jeté leur amant par la fenêtre, ou si, comme Françoise de Daillon, elles parviennent à convaincre leur époux trompé que quelque miracle de Notre Dame de Lorette agit derrière tout cela.

Brantôme invoque la parole de Jésus sur la pêcheresse lapidée, et se demande pourquoi en des temps catholiques, on assassine si allègrement les femmes adultères, alors que même les tyrans romains païens avaient le bon goût de se contenter de les répudier sans leur faire aucun mal. Après tout elles ne nous appartiennent pas, remarque Brantôme. Réflexion humaniste, tendre et profonde dont beaucoup encore aujourd'hui devraient se laisser pénétrer.

Et puis il y a les dames qui touchent au sacré, par leur beauté, leur délicatesse, et souvent les qualités morales qui vont avec cela. Cela peut paraître parfois un peu kitsch sous la plume de Brantôme qui, après tout est d'abord un courtisan, comme dans le vocabulaire des "fans" de nos jours, avec des phrases stéréotypées pour flatter (les princesses chez lui ont nécessairement une taille parfaite et un visage de déesse), mais pas seulement : Brantôme les a connues de près, il s'est battu pour elles. Galerie de portraits.

"Le recueil des Dames" : la féminité selon Brantôme

Anne de Bretagne (1477-1514) est une reine que Brantôme n'a pas connue, mais il en parle d'après sa grand mère qui vivait à la Cour et en fut la mémoire vivante. Modèle de piété (elle aida à la propagation du courant religieux des Minimes), à l'image d'Isabelle de Castille son homologue espagnole avec laquelle elle a de bonnes relations, amie des poètes et des pauvres, aussi eut-elle un très bel enterrement que Brantôme détaille, à la différence de l'égoïste Isabeau de Bavière qu'on mit dans un petit cercueil avec une cérémonie de funérailles à Saint Denis à peine digne d'une subalterne.

"Le recueil des Dames" : la féminité selon Brantôme

Catherine de Médicis ()

"Le recueil des Dames" : la féminité selon Brantôme

Marie Stuart reine d'Ecosse et reine douairière de France (1542-1587). Elle incarne la grandeur du martyr catholique, aussi humainement injuste que sublimé par Dieu et finalement accepté. Marie, la délicate blonde, élevée à la cour des rois de France dans tous les raffinements possibles. Parlant le latin, conversant avec Ronsard et Du Bellay. Ce jeune être magnifique, mariée en la cathédrale Notre Dame de Paris à 17 ans, à l'éphémère roi François II qui meurt au bout de quelque mois. Contrainte de rejoindre son triste pays septentrional embrumé, elle pleure toutes les larmes de son corps quand son bateau s'éloigne de Calais. Brantôme est à bord, et compagnie. La douce reine sait qu'un sort funeste l'attend dans cette Ecosse sauvage convoitée par les protestants anglais. Et le fatum ne manque pas de se réaliser. Elle tombe entre les griffes de l'horrible Elisabeth Ière d'Angleterre, qui, au mépris de tous les usages - un roi ne juge pas un roi - l'enferme dans la tour de Londres. Et c'est le supplice. Quand on aime un grand personnage, on raconte son agonie. Thomas de Quincey le fut avec Kant, Brantôme avec sa chère Marie Stuart. Rien ne nous est épargné : ses dernières prières, ses dernières larmes, sa grandeur stoïque, l'abjection du duc de Kent protestant qui veut lui interdire de porter un petit crucifix contre elle ("il faut avoir Jésus dans le coeur", comme Caton d'Utique prétendait avoir Jupiter en lui), celle du bourreau qui la fait se dévêtir jusqu'à la taille (elle a une jolie expression sur l'étrange cabinet privé qu'on lui réserve devant 500 personnes), y revient à trois fois pour lui couper la tête puis joue avec ses quelques cheveux blancs, et se réserve le doit de faire ce qu'il veut de son cadavre comme le muletier de sa maîtresse dans l'Heptaméron de Marguerite de Navarre. Ni la France ni la famille de Guise à laquelle se rattachait Marie n'ont levé le petit doigt. L'abomination des Anglais dans cette affaire révèle par contraste la grandeur de Marie qui accepte son calvaire avec sérénité et dignité, sûre que le Christ le lui impose pour la gloire de la vraie religion. Brantôme est convaincu qu'elle sera bientôt canonisée. L'idée allait naître en Ecosse de demander cette canonisation cinq siècles plus tard, comme pour Christophe Colomb en Espagne. Mais dans l'un et l'autre cas cela allait retomber comme un soufflet. Les grands sujets historiques ne sont pas très digestes aux ventres des évêques.

"Le recueil des Dames" : la féminité selon Brantôme

Elizabeth de France, reine d'Espagne (1545-1568). Brantôme en disant qu'il ne s'en était pas vu d'aussi vertueuse depuis Sainte Elisabeth de Hongrie et que toutes les Elisabeths semblent prédestinées à la vertu. Marie Stuart incarnait la grandeur du martyr chrétien, Elizabeth de France celle de la beauté morale et de la dévotion. C'est une belle brune et de grande taille, ce qui ne pouvait que faire de l'effet à la cour de Madrid où les femmes étaient petites, tandis que son teint pâle faisant contraste avec le cheveu très noir, fascinait qui la rencontrait. Il fallait détourner la vue pour ne pas la convoiter, surtout lorsqu'on était grand d'Espagne ou prêtre. Elle avait appris le castillan en quelques mois et le maniait aussi bien que le Français. "Reine de la paix", parce qu'elle avait scellé la réconciliation de la France et de la Castille, elle inspirait une ferveur populaire sans égale. Quand elle tomba malade, les chemins de pèlerinage furent défoncés par tous les chrétiens espagnols qui allèrent accomplir des dévotions pour elles, nous dit Brantôme, si bien que lorsqu'elle guérit, on ne sut si c'était dû aux soins du médecin obscur qui l'était venu soigner, ou aux prières si nombreuses de ses sujets. Elizabeth elle-même ne manqua point à ses dévotions, notamment à la Vierge de Guadalupe. Elle était de grande classe, comme les plus belles fleurs de la famille de France, et ne porta jamais deux fois la même robe (ses robes et pierreries étaient pourtant fort chères), et cependant elle assumait sa charge de reine avec simplicité, toujours disponible pour les autres, à la différence à cette triste ressortissante de la famille de Foix qui, devenue reine d'Espagne en épousant Ferdinand, toisait avec mépris même ses frères. Elizabeth de France donc, c'est la vertu, la distinction et la simplicité. Trois qualités chrétiennement associées. On ne sait comment elle mourut. Promise à Don Carlos, fils de Philippe II, elle épousa finalement le premier. Les mauvaises langues dit que son mari la surprit dans le lit du fils et les tua tous les deux. Brantôme dit ne même pas vouloir entendre parler de cette méchante rumeur.

"Le recueil des Dames" : la féminité selon Brantôme

Reine Jeanne de Naples

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Jacqueline-Aimée Brohon, l’autre mystère de Gisors, par Christophe Colera

15 Décembre 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire secrète, #Histoire des idées

Mon article "Jacqueline Aimée Brohon, l'autre mystère de Gisors" vient d'être publié dans la revue "Connaissance de l’Eure" n° 178 (4e trimestre 2015) qui peut être commandé ici.

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Jacqueline-Aimée Brohon (1731-1778)

4 Novembre 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Médiums, #Christianisme

Parmi les auteurs oubliés de notre histoire littéraire, une femme, Jacqueline-Aimée Brohon qui vécut à Gisors au XVIIIe siècle. Peu de mentions d'elle de nos jours sur le web francophone, à part un appel à communication qui la décrit comme ayant "succombé à l’attrait des hétérodoxies, en même temps qu’à celui du romanesque" et une fiche de l'ULB qui donne comme date date de sa mort 1778, alors que Hersan la fait mourir en 1792, et ses Instructions édifiantes publiées en 1791 la donnent morte "douze ans" plus tôt). Pourtant le personnage compta en son temps et fut une source de polémiques à l'échelle nationale dans les décennies qui suivirent sa mort.

Dans son Histoire de la ville de Gisors (p. 201-202), P.-F.-D. Hersan, ancien instituteur en 1858, l'évoque en ces termes :

"A cette époque, vivait à Gisors la demoiselle Jacqueline-Aimée Brohon, auteur des ouvrages suivants : "Les amans philosophes" (orthographe de l'époque), un volume in-12, "les Tablette enchantées", un volume in-12, "Instructions édifiantes sur le jeûne de Jésus-Christ au Désert, un volume in-12 ; "Manuel des victimes de Jésus" ; "les Charmes de l'Ingénuité," etc. Elle vécut au couvent des Annonciades de Gisors, dont une de ses parentes était supérieure. Fatiguée du monde, duquel elle avait fait les charmes par sa beauté et son instruction, elle embrassa les douceurs du cloître, sous la direction de l'abbesse qui lui était dévouée. Là, elle s'occupa de l'instruction et de l'éducation des pensionnaires du couvent. Quelques années auparavant, Voltaire lui avait fait obtenir une pension de mille livres, en considération de ses premiers ouvrages. Ses romans sont d'une hardiesse et d'une exaltation religieuse extraordinaires. Elle vécut aux Annonciades de Gisors dans un état dévotieux qui fit l'admiration des religieuses de cette maison. Elle mourut à l'époque de la révolution en 1792." Tout indique qu'Hersan se trompe et que JA Brohon est morte en 1778 à Paris, à 47 ans, après avoir vécu 14 ans (de 1764 à 1778, de 33 à 47 ans) au couvent de Gisors.

Les "Amans philosophes ou le triomphe de la raison" sont facilement accessibles sur Google Books. L'ouvrage, a été publié sous couvert d'anonymat à Amsterdam en1755 (l'auteure n'avait que 24 ans si l'on en croit la fiche de l'ULB, mais l'Histoire littéraire des femmes françoises lui en donne 18, ce qui signifie peut-être qu'il y eut une première publication en 1749). JA Brohon y annonce dans sa préface vouloir y exposer des réflexions qu'elle a "puisées dans la nature et dans le sentiment", et sollicite l'indulgence de ses juges en précisant que l'accueil fait à son livre déterminera son choix de poursuivre dans la voie littéraire ou pas.

Ce roman raconte l'amitié entre Mérindor, philosophe à l'esprit juste, à l'âme généreuse mais fuyant le commerce des hommes, et Damon, moins raisonnable, qui, sans avoir encore connu la passion amoureuse, est mal armé pour lui résister.

Près de chez Damon vit Emilie, beauté dans la fleur de l'âge, "fourbe, artificieuse et coquette à l'excès". Elle détourne Damon du goût de l'étude, lequel déserte l'amitié de Mérindor aussi bien que le salon de la tendre veuve Uranie chez qui ils avaient coutume de se réunir et qui avait des sentiments discrets pour lui. Comme Mérindor console, par les arguments de la raison, Uranie de sa solitude, celle-ci lui présente le jeune Déricourt, dont il tombe peu à peu amoureux. Comme il confie à Uranie la mélancolie que lui inspire cet amour interdit, son amie lui révèle que Déricourt est en réalité une femme nommée Victoire.

Suit une histoire de Victoire, fille d'une famille de deux enfants en Champagne. L'ayant rencontrée à 15 ans, Uranie l'a soustraite à l'influence néfaste de son grand frère Dorante, qui est amoureux d'elle, en l'initiant à la lecture, puis, à la mort de son père comme la flamme de Dorante se fait plus pressante, Victoire s'enfuit à Paris déguisée en homme, et se réfugie chez Uranie.

Mérindor s'ouvre alors de ses sentiments à Victoire, découvre qu'ils sont réciproques. L'auteur nous révèle alors la vie de Mérindor, initialement attaché à un courtisan aux belles manières mais qui ignorait les vertus authentiques, Oronte, puis amoureux d'une jeune Sylvie qu'Oronte lui ravit perfidement, alors pourtant qu'Oronte était promis en mariage à une autre femme. Oronte finit par abandonner Silvie, tandis que sa promise apprenait sa trahison. Mérindor vengé des injustices subies, mais désormais amer, tandis que son père tente de lui faire épouser Angélique, fille d'un chevalier. il perd les trois quarts de sa fortune du fait de la trahison d'un sien ami juge qui préfère les yeux d'une femme à la justice, et, du même coup, la promesse de mariage avec Angélique.Son père en meurt de chagrin, et sa mère décède peu de temps après.

Mérindor allait recouvrer sa fortune grâce au père de Damon. Après que Mérindor eut raconté ses infortunes à Victoire, celle-ci l'assure de la force de ses sentiments pour lui. Peu après, déguisée en Déricourt, elle croise Emilie dans un jardin de rencontres, où elle trompe abondamment et secrètement Damon. Séduite à la vue de Déricourt, elle entreprend de le soustraire aux enseignements d'Uranie. Instruite par Damon, s'étant introduit dans le cercle de Madame de Joinville, que fréquentaient Uranie et Déricourt, elle plait à celui-ci. Alors que Victoire et Uranie ont décidé de ne plus entrer dans le jeu d'Emilie et de ne plus fréquenter le salon de Mme de Joinville, Damon vient rencontrer Victoire déguisée en Déricourt en qui il voit un rival.

Comme Damon tire son épée contre Déricourt, Mérindor, présent, le repousse et lui révèle que Déricourt n'est pas un homme mais une femme vertueuse. Emilie de son côté entreprend de reconquérir Damon. Allant à sa rencontre, elle obtient de lui sans s'y attendre l'aveu que Déricourt est une femme. Après avoir reconquis le coeur de Damon, Emilie se venge de Victoire en écrivant à son frère. Uranie empêche néanmoins Dorante d'enlever sa soeur par la violence. Invoquant le "ciel protecteur de l'innocence" et la philosophie, elle persuade sa protégée de suivre son frère. Uranie fait en sorte que son enfermement dans une abbaye ne soit pas trop douloureuse pour elle et qu'elle puisse continuer à correspondre avec l'extérieur.

JA Brohon présente ensuite un échange de lettres touchant entre Mérindor et Victoire. Ne pouvant plus attendre que sa soeur consente à s'accoupler avec lui, Dorante décide de l'enlever où elle est recluse pour la placer dans un couvent sordide au fond d'un bois, mais l'émissaire d'Uranie les a suivis. En prise aux tourments de la solitude et de la mauvaise compagnie des religieuses, Victoire ne tient que par sa confiance en l'amour de Mérindor, lequel est en proie à la tentation du suicide. Informé de la situation, Damon, qui ignore toujours que Victoire est au couvent à cause d'Emilie, va rencontrer Mérindor. Instruit par Uranie, il prend enfin conscience de sa responsabilité dans le drame que vivent Mérindor et Victoire et va tuer Dorante dans un duel avant de s'exiler. Acquitté au tribunal grâce au soutien de Mérindor, Damon épousera uranie, et Mérindor Victoire tandis que tout le monde est réconcilié dans l'amour et le sentiment de la justice restaurée.

Le roman fait penser au conte ultérieur de Sade "Justine ou les infortunes de la vertu", mais à l'envers car la vertu y est récompensée. On comprend que Hersan cent ans plus tard l'ait trouvé "audacieux" en faisant implicitement mais probablement allusion entre autre à la question de la bisexualité. L'histoire du travestissement pour sauver l'indépendance ou l'intégrité d'une femme était banale à l'époque (cf le chevalier d'Eon ou certains passages des mémoires de Casanova), et cela entre chez JA Brohon dans une problématique de la nature vertueuse plus importante que les apparences, et le regard sur l'homosexualité différent de ce qu'il allait devenir au XIXe siècle, même si Melle de Brohon fait référence au fait qu'elle reste un "crime" du point de vue de la religion.

L' "Histoire littéraire des femmes françoises ou Lettres historiques et critiques" tome V, recueil de lettres d'une société de gens de lettres anonymes, publié chez Lacombe librairie en 1769, évoque (p. 517) les "Amans philosophes" et "Charmes de l'ingénuité" présenté comme un "très joli conte, inséré dans le Mercure de France" mais regrette à propos de Mademoiselle Brohon que "depuis plus de douze ans, il n'a paru aucun écrit sous son nom, aucun qui lui ait été attribué" et qu'elle soit soit "rentrée dans le cours de la vie ordinaire des personnes de son sexe" (nous verrons plus loin qu'il n'en fut rien). L'auteur de l'article estime que "les amans ne sont pas plus philosophes qu'ailleurs. Mais sans faire attention au titre de l'ouvrage de justes éloges, et pour les sentiments qu'il donne à ses personnages et pour la manière dont il les exprime". L'auteur de la revue précise ensuite que le conte "Charmes de l'ingénuité" a été repris par M. Marin sous forme 'une pièce de théâtre de comédie sous le titre "Graces de l'ingénuité.

Les archives du Mercure de France attestent que l'éloge des "Amans Philosophes" a été fait par la revue en mai 1755, estiment qu'elle s'est peinte dans "les Grâces de l'Ingénuité" et ajoutent : "heureux qui pourrait être son Tervile !". La revue de mars 1756 publie un compliment anonyme en vers (comme c'était l'usage) à la nouvelle "les Grâces de l'Ingénuité" parue en février (p. 84-85). Dans celle d'avril (p.51) paraissent des stances à Mademoiselle de Brohon, d'un certain comte Jean Charles de Relongue de la Louptière, qui ecrit de la Louptière en Champagne, dont on peut retenir ces quatre vers :

"Ton coeur nous peint avec finesse

Les charmes de la vérité ;

Et tu décores la sagesse

Des habits de la volupté (...)

Brohon, à ton sexe perfide

Apprends l'art d'aimer constamment ".

Ces poèmes montrent qu'elle était devenue dès le plus jeune âge une "star" de la bonne société parisienne, ce qui rend mystérieux son silence des années qui suivirent.

Venons en maintenant à la seconde partie, mystique, de sa vie.

En 1923, le jeune Auguste Viatte lui consacra un article très malveillant "Une visionnaire au siècle de Jean-Jacques, Mademoiselle Brohon" dans La revue des questions historiques XCVIII 1er avril 1923 p. 336, qui a cependant le mérite de donner un bon aperçu des visions de la romancière devenue religieuse. Il se trompe quand il affirme qu'elle était inconnue de son vivant, mais ses recherches sur l'utilisation de Mlle Brohon par les jacobins sont fascinantes. Il y explique que Pontard, évêque constitutionnel de la Dordogne sous Robespierre, dans son "Journal prophétique" récupéra les dires visionnaires de Suzette Labrousse et les "papiers de Mlle Brohon", ce qui aboutit à leur publication en librairie par Firmin Didot sous la forme des Entretiens édifiants "qui n'offre rien de plus remarquable qu'un livre de piété quelconque" selon Viatte, et ses "Réflexons édifiantes" qu'il qualifie en revanche de "document des plus curieux". Ces réflexions, écrites entre 1772 et 1778, date de la mort de Mlle Brohon, s'ajouteraient selon l'abbé Grégoire à un Manuel des Victimes de Jésus dont il ne connaissait qu'un exemplaire, et deux volumes inédits de ses mémoires cités dans l'Histoire des sectes religieuses (Paris 1928, t. II, p. 36). Ce manuel fut publié en fait en 1799.

"Leur auteur était une convertie, écrit Viatte. Au cours de son passé mondain, elle avait composé des romans doucereux, aujourd'hui parfaitement illisibles" qu'il classe au nombre des imitateurs de Rousseau. Il attribue au "sentimentalisme du Vicaire Savoyard" son intérêt pour Jésus qui lui a recommandé d'écouter son coeur plutôt que son esprit, ce que Viatte impute à la crédulité du siècle des Lumières (on peut aussi penser aux récits de Pauwells sur Mme d'Urfé dupée par Casanova. L'historien rapproche Mlle de Brohon du mage suédois Swedenborg, qui serait du même niveau qu'elle "l'un n'est pas supérieur à l'autre" (mais Viatte veut en indiquant cela rabaisser Swedenborg, notamment par rapport au théosophe Saint-Martin). Il tourne en dérision le passage de ses Réflexion où Mlle de Brohon raconte comment Dieu la porta sur un nuage transparent et lumineux, avec un nuage noir qui enveloppe le monde en dessous d'elle, et comment lorsque les nuages s'ouvrent elle voit le monde dans son crime et un tourbillon de poussière sale en émaner. "D'autres visions, par leur sensiblerie presqu'indécente, font songer Mme Guyon" ajoute-t-il à propos de sa vision de son arrivée au pied du trône de Jésus. Il décèle dans ses visions et dans sa propension à se décrire comme une victime expiatoire l'orgueil, comme chez Rousseau. Mlle Brohon se pose selon lui en créatrice d'un nouvel ordre sacerdotal. "Elle se voit à la tête de 'troupes auxiliaires de l'Eglise', nous dit-il", douze hommes et femmes avec des règles spécifiques, annonce la venue d'un Cardinal qui offrira aux Victimes une ère de prospérité. Ces Victimes serviront Dieu dans l'Eglise d'une manière spéciale, et Jésus lui annonce la venue d'une autre Eglise, comme Swedenborg avait annoncé que l'Esprit divin quittait le corps ecclésiastique en 1757. Elle annonce que l'Espagne privera la France de ses princes si l'autorité des Victimes n'était pas acceptée, que l'ancien clergé lancera des persécutions, que les Juifs se convertiront, et que les Chrétiens s'installeront bientôt en Palestine. Elle fait revenir Elie et Enoch pour guider le peuple fidèle. Vaincus et tués ils seront vengés, et le règne de Jésus commencera en 1866 car les 22 000 coudées de l'Apocalypse sont 22 000 mois.

Viatte, indigné par l'immodestie de Mlle Brohon, déplore qu'au XIXe siècle elle ait gardé un public, et que, par exemple, en 1811, lorsque la mystique Barbara von Krüdener se rendit à Strasbourg, celle-ci y rencontrât un cercle "nourri des Réflexions édifiantes" et en fut éblouie. Les ouvrages de Mme de Krüdener, ajoute Viatte "il est vrai se ressentaient d'une inspiration analogue. Dans leurs âmes féminines, le mysticisme des théosophes s'affadissait, se compliquait de sentimentalité rousseauiste. La notion de péché disparaissait, elle qui occupe une si grand place dans la philosophie martiniste. Le 'moi' tendait à une émancipation complète. la Révolution achèvera de libérer l'expression de cette volonté de puissance ; elle ne la créera pas, car elle s'épanchait déjà avec une suprême impudeur dans le secret des journaux intimes. Ainsi se préparait le romantisme : nous le voyons déjà tout entier, avec son caractère de 'mysticisme impérialiste' comme s'exprimerait Ernest Seillère." Viatte conclut que les théosophes chrétiens eurent le mérite d'exercer "une influence modératrice" face à des mysticismes comme ceux de Mlle Brohon ou Suzette Labrousse, "tout en fournissant au romantisme un important bagage d'images surnaturelles". Mlle Brohon était à ses yeux le précurseur de "cette religion de l'instinct aveugle et de l'individualisme exaspéré qui s'épanouit vers 1830 et dont nous subissons encore les conséquences".

Je trouve cette critique en soi aussi intéressante que les visions de la mystiques de par les réflexions éthiques et politiques qu'elle suscite. Il faudrait un autre article pour en discuter sérieusement.

On mentionnera par ailleurs pour mémoire, que, toujours selon la Revue des questions historiques, Henri d'Alméas parle aussi du mysticisme de Mlle Brohon dans ses ouvrages.

Pour aller plus loin dans les évocations de l'abbé Grégoire auxquelles Auguste Viatte faisait référence on peut se reporter à l'article de John Murray en octobre 1822, dans la Quarterly review de Londres sur le livre dudit abbé (tome 2) Histoire des Sectes Religieuses qui depuis le Commencement du Siècle dernier jusqu’à I’Epoque actuelle, sont nées, se sont modifiées, se sont éteintes dans les quatre parties du Monde, qui éclaire la notion de "victime" chez Mlle Brohon en expliquant que la fondatrice des Religieuses adoratrices perpétuelles du très Saint Sacrement de l’Autel au XVIIe siècle instituait les religieuses comme des "victimes réparatrices" des souffrances de Jésus puisqu'elles se sacrifient à sa place. Selon Grégoire Melle Brohon aurait abusé du terme. Après le succès littéraire de ses 18 ans, la mystique se repentit de ses premiers romans ayant, disait-elle, été sauvée par un miracle (on ignore lequel à la lecture de l'article). A partir de là elle se consacra à la publication anonyme d’œuvres de dévotion. Grégoire vante son style mais condamne sa prétention (critique qu'allait reprendre Viatte) de créer un collège de six hommes et six femmes "victimes" qui se crucifieront pour que Jésus ne le soit plus (le chiffre 12 équivalait à celui des apôtres, mais rééquilibré en faveur des femmes). Mlle Brohon demanda au nom du Seigneur à Louis XV que madame Victoire, une de ses huit filles née en 1733 (Mlle Brohon avait peut etre pensé à elle dans son premier roman), devînt une "Victime", ce qui serait un privilège pour elle car ces douze Victimes seraient élevées au dessus des anges et instruites dans les secrets de Jésus et Marie. Elles auraient le pouvoir sur le monde sous la présidence d'Ennoch et Elie. Selon Grégoire, Mlle Brohon, comme Mlle Labrousse qui allait mener une prédiction semblable à Rome où la dernière allait être emprisonnée, avaient des soutiens très importants auprès du Pape lui-même, malgré leur coloration hérétique.

Avant Viatte, l'érudit Alfred Maury avait aussi été peu tendre pour la visionnaire l'avait mentionnée dans ce paragraphe d'un article de la revue « Annales médico-psychologiques » de 1855 (où bizarrement il lui prête un itinéraire lorrain en oubliant Gisors).

"L’enthousiasme qui faisait croire aux Franciscains à un second avènement de Jésus-Christ, dans la personne de leur fondateur, et les mettait ainsi sur la pente d’une nouvelle religion différente du christianisme, se reproduisit ; vers 1732, à propos des victimes. Des rêveurs débitèrent que le second retour de Jésus-Christ serait précédé de l’immolation de victimes, dont le sang mêlé à celui du Sauveur apaiserait la colère divine. La plus célèbre des femmes qui donnèrent dans ces extravagances est mademoiselle Brohon, morte à Paris en 1778. Cette visionnaire avait, comme sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse et d’autres mystiques connues, un mérite de style. Elle n’entra point dans l’ordre qu’avait fondé Catherine de Bar, mais ayant vécu longtemps en Lorraine, où les bénédictines du Saint-Sacrement étaient alors fort nombreuses, elle subit l’influence de ses idées. Elle parvint à exercer un véritable empire sur des gens distingués, et elle occupa de ses hallucinations et de ses prétendues prophéties une foule de membres du clergé et des [p. 203] personnes de la haute société. Ses visions avaient la plus grande analogie avec celles des stigmatisés. Un jour elle voyait Jésus­-Christ lui montrer la plaie de son côté, en lui disant : « Voilà ton tombeau, ton lit nuptial, ne me cherche plus sur la croix ; je t’ai cédé cette place ; je ne serai plus crucifié, mes victimes le seront pour moi. » Une autre fois, Jésus lui communiqua le calice d’amertume qu’il a bu sur le Calvaire. Mademoiselle Brohon représente le côté allégorique et métaphysique des idées dont, vers la même époque ou un demi-siècle plus tard, Colombe Schanolt, morte à Bamberg en 1787, Madeleine Lorger, morte à Hadamar, en 1806, Anne-Catherine Emmerlch, à Dulmen, quinze ans plus tard, présentaient le côté physique,

Dans le midi de la France, la propagation des mêmes idées fit apparaître dans la Provence une stigmatisée, celle de Villecroze, madame Miollis, et l’histoire de Rose Tamisier ne semble pas étrangère à ces influences. Quant à l’Italie et à l’Espagne, le mysticisme y avait toujours régné, et nous ne nous étonnerons pas de rencontrer encore au commencement de ce siècle, à Ozieri, en Sardaigue, une stigmatisée, Rose Cerra, religieuse capucine."

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A paraître dans une revue :

Jacqueline Aimée Brohon, l’autre mystère de Gisors

Christophe Colera

Le mystère du trésor des templiers a fait la réputation de Gisors au niveau mondial. Certains n’hésitent pas à lui rattacher d’autres énigmes de l’histoire secrète de notre pays comme les tableaux de Nicolas Poussin ou les obscures découvertes de l’abbé Saunières à Rennes-le-Château dans l’Aude[1]. Il en est un autre dont on ne sait s’il peut avoir un rapport quelconque avec les templiers mais qui nourrit de nombreux débats à l’époque de la Révolution française et encore tout au long du XIXe siècle, celui des visions d’une femme écrivaine qui vécut 14 ans à Gisors au couvent des Annonciades, avant de décéder le 18 octobre 1778 à Paris.

Dans son Histoire de la ville de Gisors, P.-F.-D. Hersan, ancien instituteur, membre de la Société académique de l’Oise, en 1858[2], l'évoque en ces termes :

« A cette époque, vivait à Gisors la demoiselle Jacqueline-Aimée Brohon, auteur des ouvrages suivants : "Les amans philosophes" (orthographe de l'époque), un volume in-12, "les Tablette enchantées", un volume in-12, "Instructions édifiantes sur le jeûne de Jésus-Christ au Désert, un volume in-12 ; "Manuel des victimes de Jésus" ; "les Charmes de l'Ingénuité," etc. Elle vécut au couvent des Annonciades de Gisors, dont une de ses parentes était supérieure. Fatiguée du monde, duquel elle avait fait les charmes par sa beauté et son instruction, elle embrassa les douceurs du cloître, sous la direction de l'abbesse qui lui était dévouée. Là, elle s'occupa de l'instruction et de l'éducation des pensionnaires du couvent. Quelques années auparavant, Voltaire lui avait fait obtenir une pension de mille livres, en considération de ses premiers ouvrages. Ses romans sont d'une hardiesse et d'une exaltation religieuse extraordinaires. Elle vécut aux Annonciades de Gisors dans un état dévotieux qui fit l'admiration des religieuses de cette maison. Elle mourut à l'époque de la révolution en 1792. »

A part l’erreur de sa date de sa mort (qui est pourtant clairement explicitée dans le titre de la publication post-mortem de ses Instructions édifiantes publiées en 1791), l’évocation a le mérite de tracer le contraste entre une carrière d’écrivaine mondaine au cœur du siècle des Lumières, protégée par Voltaire, et l’enfermement au cloître. Mais ce contraste n’est pas la seule source d’étonnement que recèle l’itinéraire de ce personnage. A vrai dire plutôt que d’un mystère à son propos il faudrait parler de mystères au pluriel, car on peut en énoncer au moins trois autour de ce personnage : celui de son génie littéraire précoce, celui de sa conversion mystique, celui enfin du destin posthume singulier de ses visions.

Le génie littéraire précoce de Jacqueline-Aimée Brohon

On connaît l’enfance de Mlle Brohon à travers ce qu’en dit le tome 2 de l’Histoire des sectes de l’abbé Grégoire[3]. Fille de receveur, elle passa, précise-t-il, une partie de son enfance en Lorraine, et fut « livrée de très bonne heure à la culture des lettres » qui débuta par « des articles de journaux et des romans ». Dans la mesure où les mémoires de l’intéressée que l’abbé a consultées ne sont plus d’un accès aisé à la bibliothèque nationale de France, on n’en saura pas plus.

Son premier roman, "Les Amans philosophes ou le triomphe de la raison" sont facilement consultables sur Google Books dans une version publiée sous couvert d'anonymat à Amsterdam en 1755 (l'auteure avait 24 ans si l’on retient 1731 pour sa date de naissance comme le font la plupart des fiches biographiques, mais l'Histoire littéraire des femmes françoises[4] ne lui en donne que 18). JA Brohon y annonce dans sa préface vouloir y exposer des réflexions qu'elle a "puisées dans la nature et dans le sentiment", et sollicite l'indulgence de ses juges en précisant que l'accueil fait à son livre déterminera son choix de poursuivre dans la voie littéraire ou pas.

On peut ici donner un aperçu du livre en retraçant son intrigue légèrement alambiquée.

Ce roman raconte l'amitié entre Mérindor, philosophe à l'esprit juste, à l'âme généreuse mais fuyant le commerce des hommes, et Damon, moins raisonnable, qui, sans avoir encore connu la passion amoureuse, est mal armé pour lui résister.

Près de chez Damon vit Emilie, beauté dans la fleur de l'âge, "fourbe, artificieuse et coquette à l'excès". Elle détourne Damon du goût de l'étude, lequel déserte l'amitié de Mérindor aussi bien que le salon de la tendre veuve Uranie chez qui ils avaient coutume de se réunir et qui avait des sentiments discrets pour lui. Comme Mérindor console, par les arguments de la raison, Uranie de sa solitude, celle-ci lui présente le jeune Déricourt, dont il tombe peu à peu amoureux. Comme il confie à Uranie la mélancolie que lui inspire cet amour interdit, son amie lui révèle que Déricourt est en réalité une femme nommée Victoire.

Suit une histoire de Victoire, fille d'une famille de deux enfants en Champagne. L'ayant rencontrée à 15 ans, Uranie l'a soustraite à l'influence néfaste de son grand frère Dorante, qui est amoureux d'elle, en l'initiant à la lecture, puis, à la mort de son père comme la flamme de Dorante se fait plus pressante, Victoire s'enfuit à Paris déguisée en homme, et se réfugie chez Uranie.

Mérindor s'ouvre alors de ses sentiments à Victoire, découvre qu'ils sont réciproques. L'auteur nous révèle alors la vie de Mérindor, initialement attaché à un courtisan aux belles manières mais qui ignorait les vertus authentiques, Oronte, puis amoureux d'une jeune Sylvie qu'Oronte lui ravit perfidement, alors pourtant qu'Oronte était promis en mariage à une autre femme. Oronte finit par abandonner Silvie, tandis que sa promise apprenait sa trahison. Mérindor vengé des injustices subies, mais désormais amer, tandis que son père tente de lui faire épouser Angélique, fille d'un chevalier. il perd les trois quarts de sa fortune du fait de la trahison d'un sien ami juge qui préfère les yeux d'une femme à la justice, et, du même coup, la promesse de mariage avec Angélique. Son père en meurt de chagrin, et sa mère décède peu de temps après.

Mérindor allait recouvrer sa fortune grâce au père de Damon. Après que Mérindor eut raconté ses infortunes à Victoire, celle-ci l'assure de la force de ses sentiments pour lui. Peu après, déguisée en Déricourt, elle croise Emilie dans un jardin de rencontres, où elle trompe abondamment et secrètement Damon. Séduite à la vue de Déricourt, elle entreprend de le soustraire aux enseignements d'Uranie. Instruite par Damon, s'étant introduit dans le cercle de Madame de Joinville, que fréquentaient Uranie et Déricourt, elle plait à celui-ci. Alors que Victoire et Uranie ont décidé de ne plus entrer dans le jeu d'Emilie et de ne plus fréquenter le salon de Mme de Joinville, Damon vient rencontrer Victoire déguisée en Déricourt en qui il voit un rival.

Comme Damon tire son épée contre Déricourt, Mérindor, présent, le repousse et lui révèle que Déricourt n'est pas un homme mais une femme vertueuse. Emilie de son côté entreprend de reconquérir Damon. Allant à sa rencontre, elle obtient de lui sans s'y attendre l'aveu que Déricourt est une femme. Après avoir reconquis le coeur de Damon, Emilie se venge de Victoire en écrivant à son frère. Uranie empêche néanmoins Dorante d'enlever sa soeur par la violence. Invoquant le "ciel protecteur de l'innocence" et la philosophie, elle persuade sa protégée de suivre son frère. Uranie fait en sorte que son enfermement dans une abbaye ne soit pas trop douloureuse pour elle et qu'elle puisse continuer à correspondre avec l'extérieur.

JA Brohon présente ensuite un échange de lettres touchant entre Mérindor et Victoire. Ne pouvant plus attendre que sa soeur consente à s'accoupler avec lui, Dorante décide de l'enlever où elle est recluse pour la placer dans un couvent sordide au fond d'un bois, mais l'émissaire d'Uranie les a suivis. En prise aux tourments de la solitude et de la mauvaise compagnie des religieuses, Victoire ne tient que par sa confiance en l'amour de Mérindor, lequel est en proie à la tentation du suicide. Informé de la situation, Damon, qui ignore toujours que Victoire est au couvent à cause d'Emilie, va rencontrer Mérindor. Instruit par Uranie, il prend enfin conscience de sa responsabilité dans le drame que vivent Mérindor et Victoire et va tuer Dorante dans un duel avant de s'exiler. Acquitté au tribunal grâce au soutien de Mérindor, Damon épousera uranie, et Mérindor Victoire tandis que tout le monde est réconcilié dans l'amour et le sentiment de la justice restaurée.

Le roman fait penser au conte ultérieur de Sade "Justine ou les infortunes de la vertu", mais à l'envers car la vertu y est récompensée. On comprend que Hersan cent ans plus tard l'ait trouvé "audacieux" en faisant implicitement mais probablement allusion entre autre à la question de la bisexualité. L'histoire du travestissement pour sauver l'indépendance ou l'intégrité d'une femme était banale à l'époque (cf le chevalier d'Eon ou certains passages des mémoires de Casanova), et cela entre chez JA Brohon dans une problématique de la nature vertueuse plus importante que les apparences, et le regard sur l'homosexualité différent de ce qu'il allait devenir au XIXe siècle, même si Melle de Brohon fait référence au fait qu'elle reste un "crime" du point de vue de la religion.

JA Brohon allait ensuite se distinguer par une nouvelle insérée dans la revue Le Mercure de France, les « Charmes de l’Ingénuité » (ou les « Grâces de l’ingénuité »).

L' "Histoire littéraire des femmes françoises[5] évoque (p. 517) les "Amans philosophes" et "Charmes de l'ingénuité" présenté comme un "très joli conte, inséré dans le Mercure de France" mais regrette à propos de Mademoiselle Brohon que "depuis plus de douze ans, il n'a paru aucun écrit sous son nom, aucun qui lui ait été attribué" et qu'elle soit "rentrée dans le cours de la vie ordinaire des personnes de son sexe" (nous verrons plus loin qu'il n'en fut rien). L'auteur de l'article estime que "les amans ne sont pas plus philosophes qu'ailleurs. Mais sans faire attention au titre de l'ouvrage de justes éloges, et pour les sentiments qu'il donne à ses personnages et pour la manière dont il les exprime". L'auteur de la revue précise ensuite que le conte "Charmes de l'ingénuité" a été repris par le futur censeur du roi et académicien François-Louis Claude Marin (1721-1809) sous forme d'une pièce de théâtre de comédie sous le titre "Grâces de l'ingénuité ». On lui attribua aussi les « Tablettes enchantées » et « Le Sacrifice ».

Les archives du Mercure de France attestent que l'éloge des "Amans Philosophes" a été fait par la revue en mai 1755, mais l’abbé Grégoire fait état d’une insertion plus tôt, en février 1755, avec éloge de l’académicien Louis de Boissy qui en était alors le rédacteur. L’honorable correspondant de la revue y expose que Mlle Brohon s'est peinte dans "les Grâces de l'Ingénuité" et ajoute en forme galante : "heureux qui pourrait être son Tervile !". L’année suivante (en mars 1756) la revue publie un compliment anonyme en vers (comme c'était l'usage) à la nouvelle "les Grâces de l'Ingénuité" parue en février (p. 84-85). Dans celle d'avril (p.51) paraissent des stances à Mademoiselle Brohon, d'un certain comte Jean Charles de Relongue de la Louptière, qui écrit de la Louptière en Champagne, dont on peut retenir ces vers :

"Ton coeur nous peint avec finesse

Les charmes de la vérité ;

Et tu décores la sagesse

Des habits de la volupté (...)

Brohon, à ton sexe perfide

Apprends l'art d'aimer constamment ".

Ces poèmes montrent qu'elle était devenue dès le plus jeune âge une "star" de la bonne société aristocratique, et l’on comprend que les chroniqueurs littéraires se soient étonnés de son silence, croyant à tort qu’elle s’était mariée, suivant « le cours de la vie ordinaire des personnes de son sexe »…

Le mystère de l’entrée au couvent de Mlle Brohon et de ses visions.

L’orientation chrétienne de Mlle Brohon est ancienne. Selon l’abbé Grégoire[6], l’intéressée raconte elle-même dans ses ouvrages qu’à l’âge de neuf ans « ayant éprouvé d’une manière sensible la protection de la sainte Vierge, elle se consacra à son service ». L’abbé relève qu’en Lorraine les bénédictines du Saint-Sacrement étaient nombreuses et attribue la dévotion de notre auteure à leur influence.

Mlle Brohon s’est-elle retirée au couvent de l’Annonciade en 1764 où, nous dit-on, une de ses parentes était abbesse ?

Etrangement les avis divergent sur ce point. Les commentateurs de la vie de la mystique s’entendent pour reconnaître qu’elle en eut l’intention. Cette décision serait due à un miracle produit par le saint lorrain Pierre Fourier de Mattaincourt (mort en 1640, béatifié en 1730, canonisé en 1897). Pourtant selon l’abbé Grégoire « cela n’eut pas lieu ». Se repentant d’avoir écrit des romans, l’écrivaine consulta l’abbé Clément, prédicateur du roi de Pologne, qui la dirigea quelque temps. Elle s’en remet ensuite au vicaire de Saint-Pierre-aux-Bœufs puis au curé d’Avray (futur réfractaire), du Garry, puis serait décédée dans la solitude le 18 septembre 1778 « à quarante et quelques années » à Paris…

Ainsi donc, Mlle Brohon n’aurait pas vécu à Girors…

Les Annonciades pourtant sur leur site[7] se vantent bien d’avoir hébergé Mlle Brohon pendant quatorze ans :

« À partir de 1734, la communauté est dirigée par sœur Saint-Paul, dans le monde Marie-Anne Brohon, parente d’une pensionnaire, Jacqueline-Aimée Brohon, véritable auteur spirituel. Jacqueline Aimée Brohon a publié les Amants philosophes, les Tablettes enchantées, des instructions édifiantes sur le jeûne de Jésus Christ au désert, un manuel des victimes de Jésus, les charmes de l’ingénuité etc. Sa dévotion fait l’admiration de la communauté. »

Comme on l’a vu PFD Hersan le confirme. L’ambiguïté semble tenir au fait que JA Brohon n’était pas devenue religieuse (en cela, son intention première ne se réalisa pas), mais resta, bien attachée au couvent en tant que pensionnaire, c’est-à-dire, comme l’indique Hersan, chargée de l’instruction des moniales On peut supposer que cela lui permettait de réaliser des allers-retours entre Paris et Gisors, ce qui explique qu’elle mourût finalement « en odeur de sainteté », dans la capitale.

Pourquoi cette intention de rejoindre le couvent ? de quel « miracle », le saint lorrain fut-il l’auteur ? Et pourquoi l’intention se limite-t-elle finalement à l’obtention d’un statut de pensionnaire ? On l’ignore.

Il semble que si l’abbé Grégoire ne s’attarde pas sur les liens entre la mystique et Gisors, c’est qu’il est surtout préoccupé par la volonté de rattacher ses visions aux spécificités du terroir lorrain.

Selon lui, les positions religieuses de JA Brohon s’ancrent dans le sillage de Catherine de Bar, appelée mère Mechtilde, née à Saint-Diez en Lorraine en 1619 et morte en 1698 qui avait institué en 1659, à Rambervillers, un ordre monastique féminin, qui se répandit rapidement en France. Celui-ci suivait la règle de Saint Benoît, mais aevc des modifications exposées dans son livre « Le véritable esprit des religieuses adoratrices perpétuelles du Très-Saint Sacrement de l’Autel ». « Le caractère propre de ces religieuses est d’être victimes en réparation des outrages faits à Jésus-Christ dans l’Eucharistie (…) Tous les jours, une religieuse entre en retraite depuis le matin jusqu’à vêpres. Son office est d’être victime réparatrice. Quand les sœurs vont au réfectoire, la réparatrice sort du chœur la dernière, la corde au cou, la torche à la main. Toutes étant placées, elle leur rappelle qu’elles sont victimes immolées à la place de Jésus-Christ ; elle s’incline, retourne au chœur pendant le dîner, et reste jusqu’après vêpres, comme victime, séparée du troupeau et destinée au sacrifice ».

Cette thématique de la victime il est vrai traverse toutes les visions de la mystique.

Outre cette influence, il faut noter celle du rousseauisme qui trace une continuité entre sa période littéraire et sa période religieuse. C’est ce qu’ a brillamment souligné en 1923, le jeune érudit suisse fraîchement couronné du doctorat Auguste Viatte dans un article assez malveillant "Une visionnaire au siècle de Jean-Jacques, Mademoiselle Brohon" dans La revue des questions historiques[8]. Pour lui, aussi bien ses "romans doucereux, aujourd'hui parfaitement illisibles" que ses visions procèdent du "sentimentalisme du Vicaire Savoyard".

Viatte, comme l’abbé Grégoire avant lui, rapproche Mlle de Brohon du mage suédois Swedenborg, qui serait du même niveau qu'elle "l'un n'est pas supérieur à l'autre" (mais Viatte veut en indiquant cela rabaisser Swedenborg, notamment par rapport au théosophe Saint-Martin). Il tourne en dérision le passage de ses Réflexions[9] où Mlle de Brohon raconte comment Dieu la porta sur un nuage transparent et lumineux, avec un nuage noir qui enveloppe le monde en dessous d'elle, et comment lorsque les nuages s'ouvrent elle voit le monde dans son crime et un tourbillon de poussière sale en émaner. "D'autres visions, par leur sensiblerie presqu'indécente, font songer Mme Guyon" ajoute-t-il à propos de sa vision de son arrivée au pied du trône de Jésus. Il décèle dans ses visions et dans sa propension à se décrire comme une victime expiatoire l'orgueil, comme chez Rousseau. Mlle Brohon se pose selon lui en créatrice d'un nouvel ordre sacerdotal. "Elle se voit à la tête de 'troupes auxiliaires de l'Eglise', nous dit-il", douze hommes et femmes avec des règles spécifiques, annonce la venue d'un Cardinal qui offrira aux Victimes une ère de prospérité. Ces Victimes serviront Dieu dans l'Eglise d'une manière spéciale, et Jésus lui annonce la venue d'une autre Eglise, comme Swedenborg avait annoncé que l'Esprit divin quittait le corps ecclésiastique en 1757. Elle annonce que l'Espagne privera la France de ses princes si l'autorité des Victimes n'était pas acceptée, que l'ancien clergé lancera des persécutions, que les Juifs se convertiront, et que les Chrétiens s'installeront bientôt en Palestine. Elle fait revenir Elie et Enoch pour guider le peuple fidèle. Vaincus et tués ils seront vengés, et le règne de Jésus commencera en 1866 car les 22 000 coudées de l'Apocalypse sont 22 000 mois.

Ces visions poussèrent Mlle Brohon à beaucoup d’audace. En 1774, elle écrit à Beaumont, archevêque de Paris pour lui prédire que Dieu « va exercer son jugement sur les nations, décimer la terre, se choisir un peuple nouveau ; mais auparavant établir des victimes qui s’immoleront continuellement à Dieu : l’abbé Du Garry en sera le directeur[10]. Puis elle demande au nom du Seigneur à Louis XV malade que madame Victoire, une de ses huit filles née en 1733 (Mlle Brohon, qui n’est son ainée que de deux ans, avait peut être pensé à elle dans son premier roman), devînt une "Victime", ce qui serait un privilège pour elle car ces douze Victimes seraient élevées au dessus des anges et instruites dans les secrets de Jésus et Marie. Elles auraient le pouvoir sur le monde sous la présidence d'Ennoch et Elie. Sophie du Castelle, fille d’un notaire de Péronne (en Picardie), postulante chez les bénédictines de Gomer-Fontaine, doit aussi faire partie des douze victimes.

D’où venaient ces visions ?

La postérité de JA Brohon

La mystique de Gisors eut un succès considérable à l’époque de la Révolution française, et ce succès lui aussi a quelque chose de mystérieux, même si l’on peut lui trouver des explications sociologiques a posteriori. Auguste Viatte note que Pierre Pontard, évêque constitutionnel de la Dordogne sous Robespierre, dans son "Journal prophétique" récupéra les "papiers de Mlle Brohon", ainsi que les dires visionnaires de sa cadette périgourdine Clotilde Suzanne dite Suzette Labrousse, réfugiée à Rome, ce qui aboutit à leur publication en librairie par Firmin Didot sous la forme des Entretiens édifiants "qui n'offre rien de plus remarquable qu'un livre de piété quelconque" selon Viatte, et ses "Réflexions édifiantes" qu'il qualifie en revanche de "document des plus curieux". Nul doute que le succès politique de la protégée de Pontard, Suzette Labrousse, qui prêchait pour la constitution civile du clergé ait aidé à la publication des écrits de JA Brohon, mais comment ceux-ci sont-ils arrivés entre les mains de l’évêque constitutionnel ? la duchesse Louise Henriette de Bourbon Conti, fille du duc d’Orléans, qui hébergea Suzette y fut-elle pour quelque chose ?

L’Eglise restait vigilante à l’égard de ses prédictions et de ses tendances hérétiques. En 1792, selon l’abbé Grégoire[11] fut imprimée une consultation « de plusieurs docteurs et professeurs de Sorbonne », délibérée le 4 mars 1792, sur les deux ouvrages « Instructions édifiantes » et « Réflexions édifiantes » etc, mais qui ne furent guère favorables à la mystique, la Sorbonne continuant d’incarner l’orthodoxie ecclésiastique. Il lui reproche notamment des « idées charnelles, des peintures libres capables de souiller l’imagination ».

En 1811, lorsque la mystique balte et baronne Barbara von Krüdener se rendit à Strasbourg, celle-ci y rencontra un cercle "nourri des Réflexions édifiantes" et en fut éblouie. Les ouvrages de Mme de Krüdener, ajoute Viatte « il est vrai se ressentaient d'une inspiration analogue. Dans leurs âmes féminines, le mysticisme des théosophes s'affadissait, se compliquait de sentimentalité rousseauiste. La notion de péché disparaissait, elle qui occupe une si grand place dans la philosophie martiniste. Le 'moi' tendait à une émancipation complète. La Révolution achèvera de libérer l'expression de cette volonté de puissance ; elle ne la créera pas, car elle s'épanchait déjà avec une suprême impudeur dans le secret des journaux intimes. Ainsi se préparait le romantisme : nous le voyons déjà tout entier, avec son caractère de 'mysticisme impérialiste' comme s'exprimerait Ernest Seillère. »

Pour Viatte, il ne faisait aucun doute que les visions sentimentalistes, aussi hérétiques qu’immodestes de JA Brohon sont déjà le creuset du romantisme "cette religion de l'instinct aveugle et de l'individualisme exaspéré qui s'épanouit vers 1830 et dont nous subissons encore les conséquences", ce qui explique son succès au début du XIXe siècle, bien que la réalité des faits ne corrobore point les prophéties de la visionnaire. L’historien suisse n’était pas loin de reprendre à son compte l’expression de Léon Bloy à propos de George Sand : « Cette fille trouvée de Jean-Jacques Rousseau » [12].

L’érudit Alfred Maury dans les « Annales médico-psychologiques » avec une approche rationaliste allait écrire en 1855[13] « Mademoiselle Brohon représente le côté allégorique et métaphysique des idées dont, vers la même époque ou un demi-siècle plus tard, Colombe Schanolt, morte à Bamberg en 1787, Madeleine Lorger, morte à Hadamar, en 1806, Anne-Catherine Emmerlch, à Dulmen, quinze ans plus tard, présentaient le côté physique ». Puis il semble que la visionnaire soit tombée dans l’oubli.

Il y a peu l’Université libre de Bruxelles lançait un appel à contribution à un colloque sur le thème « Femmes des anti-Lumières, femmes apologistes », la présentant comme ayant « succombé à l’attrait des hétérodoxies, en même temps qu’à celui du romanesque ». Il est vrai que le féminisme ou le « post-féminisme » aujourd’hui peut trouver matière à réflexion dans ce collège des « victimes » que JA Brohon souhaitait instaurer (et dont elle prendrait la tête) au dessus des anges, avec autant de femmes que d’hommes, nous dit l’abbé Grégoire « pour humilier le sexe masculin qui a abusé de sa supériorité, et pour le piquer de jalousie quand il verra le zèle du sexe faible »[14]. Peut-être l’angle des gender studies contribuera-t-il à ressusciter l’intérêt pour cette auteure méconnue, ressusciter l’intérêt… et peut-être en éclairer les mystères que nous avons évoqués plus haut, si tant est que l’approche des gender studies soit sensible aux mystères.

Reste à déterminer la part de dette de sa spiritualité à l’égard de la Lorraine, et à l’égard de Gisors. N’en déplaise à l’abbé Grégoire, le nom même de Brohon est associé à la Picardie, au Nord-Pas-de-Calais… et à la péninsule du Cotentin normand[15], mais est absent de Lorraine. Ce n’est sans doute pas un hasard si une parente de la mystique dirigeait le couvent des Annonciades à son époque, et son statut de pensionnaire du couvent jusqu’à sa mort est avéré.

Gisors a baigné dans une ambiance de prophéties apocalyptiques autant que la Lorraine sinon plus, et celles de Melle Brohon ne pouvaient qu’y recevoir un bon accueil, voire y trouver des sources d’inspiration. Ce qui explique que la « dévotion (de JA Brohon ait) fait l’admiration de la communauté » sans y susciter la moindre réserve. Quelles(s) présence (s) l’écrivaine repentie a-t-elle trouvé (es) dans cette ville ? que lui a-t-elle apportée en retour ? Une étude fouillée des mémoires de la visionnaire nous éclairerait peut-être sur la dette réciproque que celle-ci a pu contracter à l’égard du Vexin normand.

Christophe Colera

Christophe Colera : docteur en sociologie, philosophe, auteur notamment de « Dialogue sur les aléas de l’histoire », Paris, L'Harmattan 2010.

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[1] Gérard de Sède, L'Or de Rennes ou la Vie insolite de Bérenger Saunière, curé de Rennes-le-Château, Paris, Cercle du Nouveau livre d'histoire,‎ 1968, éclairé par Patrick Ferté, La clé de l'oeuvre codée de Maurice Leblanc, Arsène Lupin supérieur et inconnu, Paris, La Maisnie-Tredaniel, 2004.

[2] PFD Hersan, Histoire de la ville de Gisors, Imprimerie Librairie Lapierre, 1858, p. 201-202.

[3] Henri Grégoire, Histoire des Sectes Religieuses qui depuis le Commencement du Siècle dernier jusqu’à I’Epoque actuelle, sont nées, se sont modifiées, se sont éteintes dans les quatre parties du Monde, édition de 1828, tome 2, Paris, Beaucouin frères eds, livre fort lu à son époque, dont la première version fut commentée par exemple par John Murray en octobre 1822, dans la Quarterly review de Londres.

[4] Histoire littéraire des femmes françoises ou lettres historiques et critiques, par une Société de gens de Lettres, Tome cinquième, Paris, Lacombe éditeur, 1764 p. 515. L’auteur serait l’abbé jésuite Joseph La Porte selon l’abbé Grégoire qui cite une versiondu livre de 1779.

[5] ibid p. 517.

[6] Ibid p. 34

[7] http://www.annonciade.info/2013/12/gisors-1622-1792/

[8] La revue des questions historiques XCVIII 1er avril 1923 p. 336

[9] Ces Réflexions, écrites entre 1772 et 1778, date de la mort de Mlle Brohon, s'ajouteraient selon l'abbé Grégoire à un Manuel des Victimes de Jésus dont il ne connaissait qu'un exemplaire, et deux volumes inédits de ses mémoires cités dans l'Histoire des sectes religieuses (Paris 1928, t. II, p. 36). Ce manuel fut publié en fait en 1799.

[10] Abbé Grégoire ibid p. 38.

[11] Abbé Grégoire ibid p. 42.

[12] Léon Bloy, Le symbolisme de l’apparition, Rivages, 2008.

[13] Alfred Maury. Les mystiques extatiques et les stigmatisés. Article parut dans la revue « Annales médico-psychologiques », (Paris), 2e série, tome premier, 1855, pp. 181-232

[14] Abbé Grégoire ibid p. 38

[15] Voir par exemple Jean Brohon, La description d'une merveilleuse horrible et prodigieuse comette, et apparition effroyable d'hommes armes, et combatans en l'air, sur nostre horison de Costentin en Normandie, Constances 28 octobre 1568 .

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