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"La danseuse nue et la dame à la Licorne" de Mme R. Gaston-Charles

1 Décembre 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Europe, #Philosophie, #Pythagore-Isis

"La danseuse nue et la dame à la Licorne" de Mme R. Gaston-Charles

Cinq ans avant que Georges Clemenceau n'écrive sa lettre déjà citée sur ce blog sur l'omniprésence de la nudité à Paris, un livre intrigant paraît sous la plume d'une certaine Mme Gaston-Charles, qui est probablement une dame mondaine habituée des ateliers de peintre et des conférences sur l'histoire de l'art. La dame n'a laissé aucune trace dans les dictionnaires littéraires. Même la fiche de la BNF ne peut donner que sa date de naissance (1868) mais pas celle de son décès, et lui attribue (à tort si l'on considère sa remise de prix de 1912 et ce qu'écrit sur elle Jules Bois) un sexe masculin. Peut-être s'agit-il d'un pseudo. Son prénom n'est jamais explicité dans les revues, on le trouve dans Anamorphoses décadentes d'Isabelle Krzywkowski et ‎Sylvie Thorel-Cailleteau - p. 221 : Rachel. Il semble qu'elle ait été aussi peintre (cf Le Figaro du 30 avril 1891). Dans son livre elle ne dit rien d'elle-même et son prénom n'est signalé que par son initiale "R".

Ce roman a pour exergue " "Rien n'est impur en soi ; une chose n'est impure qu'à celui qui a l'impureté en lui" St Paul, Ep. aux Romains XIV". Une exergue qui aurait pu être alchimique. J'ai cru au début que le roman était ésotérique et codé. A la réflexion il ne l'est probablement pas. C'est un roman philosophique sur le Beau, le corps, au début du XXe siècle, les valeurs qu'ils véhiculent. Et les discussions qu'il reflète éclairent les cent ans qui ont suivi.

Voici l'histoire. Mme Gervais de Pélus habite au 4ème étage sans ascenseur d'un immeuble avenue de Villiers à Paris (le roman ne cite même pas Paris..., mais bon...). Le héros Valentin Audifax, bourgeois descendant d'un maître des requêtes d'Henri IV, va y assister à une soirée, mais hésite à monter les escaliers (parcours initiatique), toutefois l'idée d'y retrouver la comédienne Luce de Marcillac (Luce est un prénom lumineux), qu'il a rencontrée l'été précédent près de Tours, le persuade de poursuivre "son ascension", bien que sa passion pour l'actrice soit déclinante.

Arrivé dans l'antichambre, il entend qu'on le complimente sur ses cheveux blonds, tandis que la maîtresse de maison, qu'il croyait "couronnée de cheveux blancs" montrait une mine qui n'était point celle d'une personne qui renonce". En fait elle a les cheveux acajou, le port majestueux. Epouse d'un grand d'Espagne, elle se console du déclin de ses charmes en accueillant chez elle de "jeunes bardes".

Confronté à une forêt de nuques et de dos dénudés le long de sièges dorés, le héros passe au salon réservé aux artistes et y trouve Luce qui lui prescrit de trouver Tiburce Sotter, un "critique lanceur d'étoiles". Audifax feint d'obéir, car la "chair rousse fondante et rosée" de l'actrice l'incite à l'indulgence. Dans l'autre salon il est attiré par la blondeur pâle de la jeune Mme Rosine Eucher, fondatrice de revues qui après avoir été anarchiste féministe, mêlée à des complots, avoir tenté de récupérer l'Alsace-Lorraine au Kaiser, rêve "d'une place entre Jeanne d'Arc et Mme Roland". Leur conversation est interrompu par le début d'un concert - Mme Le Timorey chante dans Samson et Dalila, mais est ridicule dans ce dernier rôle. Les chanteurs se succèdent, Mlle de Marcillac lit des vers. Les chansonniers de la Butte évoquent les trouvères médiévaux aux oreilles du héros. Enfin à la fin des numéros un peintre "au visage d'ânier du Caire", Patrice Heribert, lui présente la femme au dos ambré nu qui l'avait hypnotisé, Miss Jacinthe Nethersoll.

Notons qu'il a réellement existé une Olga Nethersole, née à Londres en 1867, de mère espagnole qui fit ses débuts au théâtre de Brighton en 1887. Elle joua "Sapho" dans la pièce d'Alphonse Daudet adaptée par Clyde Ficht en Australie et en Amérique où elle fut inculpée pour "violation de la décence publique" avec son partenaire masculin mais fut relaxée. En 1902 L'Art dramatique et musical au XXe siècle p. 244 jugeait à propos de cette jouée en Angleterre que Nethersole était une véritable "fille de brasserie" (ce qui n'avait rien d'élogieux) En 1906 elle jouait encore Carmen aux Etats-Unis. Paul-Emile Chevalier dans le Ménestrel signale qu'elle a fait ses débuts à l'Odéon dans "La seconde madame Tanqueray" à l'Odéon en 1904 et blâme les fautes de goût dans le décor, les jeux de scène, l'utilisation d'un boa, qu'il juge étrangers aux habitudes françaises.

Dans la vraie vie c'est Miss Nethersole qui a joué dans Dalila. La revue "L'art dramatique et musical au XXe siècle" de 1904 ( p. 169) notait "Free dans le rôle d'un bossu qui tue une Dalila de bas étage, des noeuds de laquelle ne peut se détacher son seul ami, a élé admirable à son ordinaire, mais mademoiselle Nethersole dans le rôle de la Dalila a été aussi ridicule que ses toilettes". Les Annales du théâtre et de la musique de 1907 (p. 274) lui reconnaît au Théâtre Sarah-Bernhardt encore dans "La seconde madame Tanqueray" "des qualités très réelles,... des yeux doux et expressifs, la voix claire et bien timbrée, un jeu fin et discret dans les premiers actes, puis très saisissant à la fin de la pièce". Elle joue ensuite Magda, Sapho, Adrienne Lecouvreur, adaptée de la pièce de Scrive et Légouvé, Camille, qui adapte la Dame aux Camélias, et The Spanish Gipsy, adaptation de Carmen de Mérimée. Son jeu dans cette pièce est décrit par "Charles Martel" dans l'Aurore du 12 juin 1907 (le journal de Clemenceau) comme d'un "réalisme à rendre fou les habitués de l'Opéra Comique". "Carmen est une admirable bête de joie, fleurant plus ou moins bon toutes les grossières voluptés. Et dans cette vulgarité même, le type de la gitana prend sa grandeur et sa fatalité. Devant l'effet obtenu je n'ai pas le droit de reprocher certaines exagérations à miss Olga Nethersole, j'aime mieux, admirateur de son talent fougueux, joindre mon bravo aux acclamations". Elle allait pendant l'été se rendre comme tous les ans chez les Rostand à Cambo-les-Bains pour une semaine où le fils d'Edmond Rostand lui donnerait une traduction anglaise de "La Samaritaine" de son père (Miss Nethersole apparemment venait souvent chercher des pièces françaises pour les faire adapter et les mettre en scène elle même en Angleterre et aux Etats-Unis).

Olga Nethersole est l'inventrice du "soulkiss", (Comoedia 18 novembre 1908 p. 2). Le 17 novembre 1908 au théatre de l'Athénée une causerie sur le baiser donnée par Robert Eude sur la Baiser dans le décor du premier acte d'Arsène lupin allait expliquer que le baiser était un "lien mystérieux entre toutes les races", avant que Mlle Isis n'exécute une "danse antique des voiles et du Lotus" et la récitation d'un poème de Redelsperger, "Le Baiser" par Arlette Dorgère accompagnée au piano par Maurice Pesse. Le soulkiss est un baiser très long dont le record 1mn47sec est détenu par l'actrice miss Maud Adams, nous dit le journal.

La brune aux yeux bleus (mais aux membres longs et à la poitrine plate), aux gestes lents et à l'accent anglais a un teint d'Hindoue qu'elle tient de son aïeule fille de maradjah. Elle a passé son enfance aux USA. Dans son "subliminal self" elle a retrouvé les vieux temples mystérieux, celui des Devadassi, "prêtresses de Bouddha".

Luce de Marcillac, elle est une "vierge moderne", dévouée à l'art, qui est pour elle un Apollon Sôter, Alexikakos, qui la sauve de la servitude du mariage. A son temple rebâti s'y pressent aussi bien "des filles galantes ", "d'adroites marchandes" que des vestales convaincues. Luce tient de tout cela. Petite bourgeoise (Antoinette Chevrion de son vrai nom) déçue par une perspective de mariage triste avec un marchand de Provins, rêvant elle-même de l'or des Amériques, elle hésite à prendre pour amant Audifax qui connaît peu le monde du théâtre, n'aime pas le cabotinage et ne peut pas lui être très utile. Lui même, éduqué à l'ancienne par un père vieil humaniste professeur de droit, hésitait à prendre Luce comme maîtresse d'un jour.

Audifax va tenter de la revoir chez madame de Gervais lors d'une soirée où elle récite seule des vers, mais il n'a sollicité l'invitation que pour revoir mademoiselle Nethersoll.

A cette soirée il retrouve le peintre Héribert qui, en usant de l'argument artistique et en jouant de sa vanité d'être reconnue par un esthète, après avoir convaincu son mari d'acheter ses tableaux n'est pas loin de convaincre la jeune Odette de Fondmaur de ce que sa poitrine mériterait d'être montrée à tout le monde.

Celui-ci "se promettait de suivre, en alchimiste curieux, en artiste déliquescent, les progrès du ver qu'il introduirait dans le fruit", quitte à la rendre un jour "hystérique et éthéromane" (p. 63), telle une "colombe de sacrifice" (mais déjà Mme de Fondmaur avait déjà "un certain air sournois de pensionnaire émancipée" qui allait lui faire mériter cette punition . A la fin du récital, le peintre persuade mademoiselle Nethersoll de se donner en spectacle chez lui.

Trois jours plus tard dans l'atelier d'Héribert, rue Clément-Marot, Audifax croise Odette de Fondmaur, petite provinciale bretonne dévote, mariée à 17 ans, devenue à Paris le jouet du peintre qui devenait l'équivalent de ses anciens catéchistes. Après le départ d'Audifax, Héribert lui propose de poser nue, mais, travaillée par le souvenir de la provinciale chrétienne du passé, cette "nouvelle Eve" tentée se souvient des sixième et neuvième commandements. Tentant de la persuader qu'on peut montrer ses seins aussi aisément que son visage. Audifax vante Phryné, inspiratrice de l'art grec, et Pauline Borghèse immortalisée par Canova. Partagée entre l'orgueil d'être élue par le peintre et la peur, elle s'enivre au charme des mots, et dégrafe son corsage, puis, comme le soleil vient baigner la pièce (signe divin), elle se ravise et songe qu'elle même ne s'est jamais regardée nue dans un miroir. Héribert parvient finalement à ses fins en l'entraînant dans une partie plus sombre de la pièce.

Audifax va encore faire des rencontres de dévôts de l'art qui dissimulent leurs travers dans cette religion. Héribert organise des fêtes à Pan et Adonis. La rousse Luce de Montillac parvient à attirer l'attention de Sotter, tandis qu'Odette de Fondmaur reste le jouet d'Héribert. Sa pudeur une fois de plus violentée chez Ermont, elle est secourue par Audifax. Celui-ci voit Miss Nethersoll danser une danse sacrée indienne connue des seules prêtresses. "Elle ne porte que deux plaques d'orfèvrerie moulant les seins et, retenue aux reins, une gaze d'argent mat lamée de raies brillantes." Les yeux se fixent sur la nudité de son ventre. Hiératique au début, elle cédait peu à peu à l'ivresse et arrachait ses voiles. A la fin Héribert la couvrait d'un manteau de soie myrte semée de roses. Audifax fasciné est jaloux du regard des autres posés sur la danseuse. Il se souvient qu'une petite Jacinthe lui avait jeté des fleurs à Cannes et qu'il avait vu s'exhiber nuitamment nue devant un vieil homme dans une crique.

Après qu'il eût conquis la confiance de Miss Nethersoll au bout de quelques jours celle-ci lui explique qu'elle veut "sculpter son idéal avec son corps" (p. 135) puisqu' "en art représentatif tout a été dit", elle veut "inspirer tous les esprits". Audifax y voit la trace des philosophies de Ruskin et Emerson. Nethersoll vénère les dieux de l'antiquité grecque et méprise le Moyen-Age qui enlaidit la nudité. Elle était persuadée que "les peuples latins (comme les français) mouraient du christianisme" (p. 139). Face à une Audifax qui défend mollement le christianisme, Jacinthe évoque son enfance à Boston pétrie de l'idée du beau et de la nécessité de l'incarner. Elle se sent missionnaire face aux Français qui "voient partout la plaisanterie et le libertinage".

Son amie Rozel Dunroë à Londres reconstitue les danses grecques, des danses à l'effet moralisateur qui enseignent l'eurythmie au monde sur un mode platonicien. "Les Américains ! Mais tout les désigne comme les héritiers des Grecs. Leurs lois d'hygiène, leur amour des sports, me type même de la race, qui, de plus en plus, modèle en têtes de médailles et en corps d'athlètes ! Donc, par patriotisme, elle cultivait cet art" (p. 147). Miss Nethersoll est convaincue "qu'un jour viendra où tous les corps étant beaux et sains, on ne les cachera plus au nom des anciennes pudeurs".

Audifax ne se laisse pas convaincre. Il connaît les salons parisiens remplis de "désenchantées de province, en quête d'enchantements faciles, prenant leur physique pour une métaphysique et le détraquement de leur sensualité pour une philosophie" (p. 154), mais il veut bien penser qu'en mettant la femme à la place des antiques déesses, Miss Nethersoll a des ambitions morales plus élevées.

Quelques jours plus tard elle lui explique que "Galathée" était en fait une des femmes attachées aux temples qui servaient de modèles aux peintres pour figurer les déesses et que Pygmalion amoureux de son modèle demanda à Vénus de la faire sortir du temple. Audifax réplique que dans la Légende dorée Galathée fut convertie au christianisme et donna son corps à tous (p. 166).

Luce de Marcillac qui se sent de plus en plus abandonnée cherche la protection de Sotter pour se lancer au théâtre, mais celui-ci lui propose plutôt de faire du music hall dénudé, ce qui la déçoit profondément. Elle tente en vain de récupérer Audifax. Celui-ci tente de dissuader Miss Nethersoll de se dénuder à nouveau. Il la trouve chez elle déguisée en Nari, "l'Isis indienne" (l'auteure a-t-elle lu "Addha-Nari ou L'occultisme dans l'Inde Antique" d'Ernest Bosc ?) à l'initative d'un certain Ermont de Logelbach (nom qui évoque les toiles indiennes Herzog de Logelbach). Il admet qu'il ne serait pas prêt à l'épouser (une allusion à Brunetière se glisse dans le chapitre).

Alors qu'il va chercher une invitation pour la soirée cher Ermont, il apprend d'Héribert que celui, comme Miss Nethersoll, et comme Léonard de Vinci, croit que "le corps humain est si beau, c'est une demeure si belle, qu'une âme vulgaire n'est pas digne de l'habiter" (p. 226). Il est trop tard pour qu'Audifax décroche son invitation. La danse nue chez Ermont a eu lieu la veille. Mais Héribert détrompe Audifax qu'il juge comme le représentant d'une tradition française démodée source de préjugés aveuglants : Miss Netehrsoll n'est pas la fillette qu'il a connue à Cannes. C'est une fille de pasteur de Philadelphie, une riche héritière devenue "professionnal beauty" par plaisir et non par nécessité, et Héribert va l'épouser. Audifax sort en suffocant. Avenue Marceau la jeune Mme Odette de Fondmaur, qu'Héribert ne veut plus recevoir, l'interpelle et lui confie sa jalousie à l'égard de Miss Nethersoll.

Le lendemain à 9 h Audifax met en scène son suicide et a convié par lettre Miss Nethersoll à y assister. Celle ci émue par le geste du prétendant lui avoue qu'elle n'a jamais songé à épouser Héribert. Apprenant qu'elle part pour Londres avec Sotter, Dépité Audifax blâme le narcissisme de son culte de l'art et fait un éloge des corps imparfaits, que Miss Nethersoll juge chrétien (p. 255). La danseuse déçue par son moralisme l'envoie consoler Odette de Fondmaur.

Il rejoint celle-ci 12 rue Vanneau où elle habite avec une sienne parente bonne soeur. Elle lui confie la dualité de sa dépendance à l'égard d'Héribert et de ses remords d'être sur le point de de devenir morphinomane pour satisfaire le besoin du peintre d'avoir cela pour modèle. L'image de ce sacrifice émeut Audifax. Il veut la sauver des multiples esclavages de sa vie. Le lendemain il la retrouve aux Thermes de Julien au musée de Cluny. Dans ce musé, il trouve aux Eves des tapisseries une ressemblance avec Odette, de même qu'à la dame à la Licorne dont la féminité se concentre dans son visage.

Inspiré par la tapisserie Audifax reconnaît dans Odette "la personificationhéraldique d'un monde et d'une France dont, instinctivement et par tradition, il portait le culte en lui" (p. 274).. Les forces du passé et de l'Histoire, le saint Martin aux membres grêles près de la piscine des Thermes face au buste païen d'Haidès le poussent vers Odette, la floraison mystique de l'âme contre le culte païen de la vie, et cela agit aussi sur Odette qui se rapproche d'Audifax. "Ne cherchez pas à devenr la Femme nouvelle, lui-dit-il. Restez ce que la volonté des morts de notre Race a voulu que vous fussiez". Il lui explique que Julien l'apostat n'est revenu au pagansme que par dilettantisme esthétique et lui montre la dame à la Licorne. Une force occulte nourrit son éloquence. "Votre beauté doit éclore dans l'omvre, lui-dit-il. Votre nudité n'est  pas faite, comme celle d'une Miss Nethersol pour s'étaler en pleine lumière, afin de tenter les hommes. Vous ne devez être belle que pour un seul amour". La peur même qu'elle éprouve du péché rend Odette aimable ax yeux d'Audifax. A ces paroles compréhensives, le visage d'Odette s'éclaireet frémit d'amour. "La Beauté, serait-ce donc la lueur adorable ey passagère qui, sous l'émoi intérieur, colore en de figitifs instants la face humaine ? ... La lueur divine qu'une minute emporte, qu'on ne reverra plus, mais dont le souvenir ne pourra s'effacer ?..."

Dans un dernier chapitre intitulé Parsifal, Rachel Gaston-Charles imagine une lettre d'Audifax à Odette où il lui confie tout ce que leur amour lui révèle sur l'humanité, mais lui annonce aussi son désir de la fuir. "Comme Parsifal, je puis dire : grande est la force de celui qui désire, plus grande encore est la force de celui qui renonce". Une annexe au roman "La sainte en voiles roses" explicite la version imaginée du mythe de Galatée évoquée plus haut

Il s'agit donc de toute évidence d'un roman chrétien qui se confronte aux modes artistiques parisiennes de son époque et à leur inspiration de la presse. C'est un procès de la vanité, du narcissisme parés d'oripeaux mystiques, avec toutes leurs dérives hérétiques - voir quand Rachel Gaston-Charles regrette que n'importe qui puisse se dire artiste, recherche la louange avec l'aide de la presse, et cède ainsi à l'orgueil. "Cabotins, peintres de Rose-Croix, statuaires moins forts que leurs patriciens, littérateurs de démarquage, nous assurent 'faire de l'Art'. Les femmes surtout s'y consacrent, comme autrefois elles se jetaient dans l'amour ou la dévotion" note-t-elle p. 82 (avec une référence remarquable à la Rose-Croix)

On peut s'étonner qu'un roman, qui tranche tant avec les moeurs du temps, ait trouvé un certain écho, et surtout un écho favorable dans la grande presse.

Le Mercure de France p. 306 du 16 septembre 1908 note qu'Isadora Duncan mais comme Miss Nethersoll ne saurait pas marcher nue avec grâce dans la rue, qu'aucun modèle dans les ateliers d'artistes ne le savent. L'héroïne ne serait qu'une "féministe dernier bateau" qui veut se constituer "un harem d'homme par les yeux". L'article trouve l'histoire "très amusante" et note que l'art du déshabillage n'a pas de secrets pour l'auteur (mais ils ne savent pas que l'auteur est une dame). Une critique bien superficielle qui évite de prendre au sérieux le message chrétien du livre.

Dans la revue Critique des idées et des livres de juillet-septembre 1908 (p. 336) sous la plume de Camille Marrast (sans doute un pseudonyme) présente cette "étude de psychologie et d'art" comme un roman désarticulé" qui fait une apologie de la danse nue à travers le personnage de Miss Nethersoll, spécialiste de l'exposition de soi" et qui veut que les femmes deviennent des "statues animées" et inspirent les esprits. "Je veux être belle par devoir humain et non pour servir le flirt". Le roman vante, nous dit-on, le goût américain pour les sports violents, et le "music hall" aux "émotions plus pures que le théatre", la danse comme école d'eurythmie depuis Platon. Le héros Valentin Audifax ne se laissera pas convaincre. Là encore c'est manquer le message spirituel du livre, pour ne retenir que ce à quoi il s'oppose (le paganisme de Miss Nethersoll).

Dans les Annales politiques et littéraires p. 227 l'occultiste Jules Bois (amant de la cantatrice Emma Calvé) estime que "ce livre quoique écrit par une femme ne saurait être lu des jeunes filles" et ne lui consacre que quelques lignes.

Jules Bois,est comte de la Rose-Croix du Temple et du Graal, Supérieur Inconnu de l'Ordre martiniste, initié dans la loge Ahathoor n°7 fondée à Paris par son ami S. L. Methers, grand maître de l'Ordre Hermétique de la Golden dawn (qui fut le creuset du nazisme, si je m'en souviens bien, la Golden Dawn dérivait de la Société rosicrucienne en Angleterre, elle même issue de celle d'Ecosse), secrétaire actif à partir de mars 1907 de la Société des gens de Lettres. Il n'est pas suprenant que ce roman ne lui inspire pas grand chose. On peut quand même s'étonner qu'il ait pris la peine de le commenter. On notera aussi qu'à la différence de la revue "Le Mercure de France" (homonyme de l'éditeur), lui sait que R. Gaston-Charles était une femme.

Dans la rubrique « Chronique des romans », de La Phalange de novembre 1908, à propos du roman La Danseuse nue et la Dame à la licorne de R. Gaston-Charles, un autre adversaire du christianisme, G. Apollinaire, ancien élève des marianistes et lecteur de la Gnose, commente le livre et rappelle à cette occasion l'inimitié entre la licorne et l'éléphant. Hélas je n'ai pu accéder pour l'heure à son article.

En 1912 Mme Gaston Charles allait obtenir le prix de l'Erudition de la Vie heureuse (Revue de la prévoyance et de la mutualité (tome XXI 1912 p; 574) pour son autre roman "M. Charmeret en Italie" (eds Plon), puis sombrer dans l'oubli de l'histoire littéraire.

"Bâtissons les forteresses de Juda des débris et des ruines de celles de Samarie", Bossuet, Sermon sur la Providence.

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Apollonios de Tyane, Vindex et Epaminondas

11 Juillet 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Pythagore-Isis, #Médiums, #Histoire secrète

Continuons notre lecture au hasard de la Vie d'Apollonios de Tyane...

Page 1182 du recueil de La Pleiade, la rencontre entre le grand pythagoricien thaumaturge Apollonios de Tyane et le gouverneur (qui n'est pas nommé) de Bétique (l'actuelle Andalousie).

Les rencontres entre les sages et les gouverneurs sont souvent mentionnées dans leurs biographies (ou leurs hagiographies). On connaît la rencontre entre Jésus et Pilate. Un peu moins celle entre Saint Paul et le gouverneur d'Achaïe qui était le frère de Sénèque...

Ici le biographe Philostrate nous dit que ce gouverneur est un opposant à Néron. La dictature de Néron incarne à l'époque l'anti-philosophie, et la théatrocratie (pour reprendre un terme de Platon) dans toute sa laideur. C'est un mélange de populisme et de despotisme de mauvais goût qui passe beaucoup par la chanson et l'image comme le pouvoir de nos médias de masse. La Vie d'Apollonios nous parle de ces chanteurs de cabarets qui déclament des poèmes de Néron et dénoncent à la police quiconque n'applaudit pas. Apollonios à Rome, où les philosophes sont interdits de séjour, s'est distingué par quelques actes de bravoure.

En Espagne, Apollonios séjourne à Gadès, l'actuelle Cadix, qui est la plus vieille ville de l'Ouest du bassin méditerranéen. C'est une ville fondée par les Phéniciens, qui baigne dans le culte de Baal et d'Ishtar-Astarté-Tanit. On a déjà parlé dans ce blog des danseuses nues de Gadès célèbres à Rome, comme la fameuse Télétuse qui doit son nom à la fervente dévote crétoise de la déesse égyptienne Isis dans la légende d'Iphis racontée par Ovide.

Apollonios fait venir le gouverneur (qui a peut être sa résidence à Hispalis) à Gadès. D'une part pour montrer que c'est le gouverneur qui doit se déplacer et non le philosophe. d'autre part parce que sans doute Gadès revêt une importance particulière pour lui (sans quoi il eût choisi un autre endroit).

Les pythagoriciens n'hésitaient pas à se mêler de politique, et Philostrate signale le goût d'Apollonios dans les cités grecques pour un système qu'on pourrait qualifier de "démocratie représentative" parce qu'il permet à deux partis de s'équilibrer. Et le biographe signale que, selon son secrétaire Damis Philosotrate aurait comploté pendant trois jours contre Néron avec le gouverneur puisqu'il lui aurait dit à la fin de la conversation "Souviens toi de Vindex". Vindex (que Philostrate crédite d'une inspiration philosophique, c'est à dire, dans sa bouche, divine ou pythagoricienne, pour lui ces mots sont équivalents) était un sénateur aquitain gouverneur de la Gaule lyonnaise, qui allait mener en 68 le premier soulèvement contre Néron qui allait constituer le début de sa fin. Philostrate crédite Apollonios d'une prescience de la prochain insurrection de Vindex qui n'a pas encore eu lieu. Apollonios s'embarque alors pour la Sicile. C'est là, au bout de plusieurs semaines qu'il apprend le suicide de Vindex (en juin 68) et l'échec provisoire du soulèvement. Et là Philostrate nous confie ceci :

"Comme ses compagnons lui demandaient à quoi cela aboutirait, et à qui finalement, appartiendrait le pouvoir, il répondit : 'A beaucoup de Thébains'. Car il comparait la puissance dont disposèrent, pour peu de temps, Vitellius, Galba et Othon, à celle des Thébains qui, pendant une période extrêmement brève, dirigèrent le monde hellénique".

J'ai déjà parlé dans ce blog d'Epaminondas, le général pythagoricien qui assura à la démocratie thébaine l'hégémonie, en abrogeant notamment dans la pratique militaire le tabou de l'usage de la main gauche. Je crois que la référence à Thèbes (la ville sacrée pillée par Alexandre, pour la reconstruction des murailles de laquelle l'hétaïre athénienne Phryné était prête à sacrifier sa fortune) va au delà d'une référence au caractère éphémère d'une hégémonie, et pointe plutôt vers une sacralité du pouvoir à venir d'Othon, Galba et Vitellius.

C'est l'occasion pour Philostrate de faire l'éloge de l'art divinatoire de la philosophie pythagoricienne (un art divinatoire qu'on avait vu aussi, dans la Pharsale de Lucain - le jeune écrivain inspiré assassiné par Néron - à travers la figure de l'astrologue étrusque néo-pythagoricien Figulus quand César entre à Rome) contre les magiciens (on dirait aujourd'hui "les médiums") que Philostrate qualifie de "plus infortunés des humains". Le philosophe, dit Philostrate, écoute les signes des dieux, là où les magiciens "ont tantôt recours à l'évocation, sous la contrainte, des esprits, tantôt à des sacrifices barbares, tantôt à des incantations ou à des onguents pour obtenir, disent-ils, que change le destin". Il souligne aussi que la philosophie pythagoricienne (dont Kingsley a bien montré les origines chamaniques en Asie mineure, et le lien avec la déesse mère), refuse de chercher à comprendre (par exemple pour Apollonios lorsqu'il était confronté à des automates en Grèce). C'est une philosophie de la soumission à l'essence des choses et de recherche de l'unité, contre l'affirmation des Egos (par une compréhension artificielle et une volonté d'agir sur les événements) et la recherche du conflit. Une philosophie de l'humilité et de l'harmonie.

Ce passage rappelle celui où le néo-platonicien Plutarque dans la Vie de Périclès fait l'éloge de l'herméneutique sacrée contre la science explicative (dans l'affaire du bélier à trois cornes), et aussi un autre passage de Plutarque dans son étude sur les visages de la lune où il tente de légitimer une religiosité grecque lunaire contre les pouvoirs magiques des Mèdes autour du culte superstitieux du feu. Dégager une religiosité philosophique "positive" des dérives de la magie noire est toujours un des enjeux majeurs de la pensée grecque de la période romaine.

Ce passage est un des plus politiques de la Vie d'Apollonios de Tyane, mais aussi un de ceux qui tracent le plus clairement le lien historique Pythagore-Epaminondas-Apollonios, et définissent leur rapport concret à l'être et aux modalités d'action humaines sur le devenir.

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Le regard de Plutarque sur Cléopâtre

13 Avril 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis

Le charme de Plutarque tient en partie à sa façon de tenir ensemble, dans ses récits historiques, les causes logiques et les causes divines, un principe qu'il énonce au début de sa Vie de Périclès et dont on trouve une illustration dans le récit de l'incendie de Persépolis.

C'est un procédé qu'on trouve aussi dans la Vie de Marc-Antoine quand il raconte son entrée à Ephèse précédé de femmes déguisées en Bacchantes, pour se présenter déjà comme un Neos Dionysos. Plutarque évoque aussi l'arrivée de Cléopâtre (28 ans à l'époque, en 41 av JC) sur son bateau, parée en Aphrodite (que la réforme de Manéthon a déjà identifiée à Isis). On voit bien que deux puissances divines se rencontrent là (tout comme deux daimon s'opposent quand Plutarque note que le daimon de Marc Antoine a peur de celui d'Octave). Cela d'ailleurs le conduit à accorder beaucoup d'importance aux rituels (l'usage des instruments de musique), et à faire signe vers la dimension "sociétés secrètes" (par exemple quand il conçoit le club des "vies inimitables" à Alexandrie créé par Antoine et Cléopâtre comme une sorte de thiase de Dionysos).

Les historiens actuels notent que Plutarque a le "mérite" d'insister autant sur le charme intellectuel de Cléopâtre que sur sa beauté physique, mais ne voient pas que l'arrière plan religieux est aussi très présent. Ils ne voient pas non plus tout l'humour de Plutarque quand il dit que Cléopâtre parle de nombreuses langues "barbares" - égyptien, hébreu (qui était déjà une langue morte à l'époque), parthe et même troglodyte (sic) qu'Hérodote présentait comme une langue complètement inhumaine - alors que les Ptolémées n'avaient pas cherché à apprendre l'égyptien, et même avaient oublié le macédonien...

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Sappho et la basilique néo-pythagoricienne

27 Mars 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis

En 1917 fut découvert près de la Porta Maggiore à Rome, un édifice souterrain rectangulaire "précédé d'une partie antérieure appelée pronaos  l'espace principal est divisé en trois nefs au moyen de six pilastres soutenant des voûtes en berceau - la nef central fermée, quant à elle, par une abside -, qui conserve les traes de l'existence d'une série d'autels et de sièges. Les parois et la voûte sont complètement revêtues d'une décoration en stuc blanc qui part d'un large socle rouge. C'est  seulement dans l'atrium que les décorations en stuc blanc se détachent sur un fond coloré " (cf La peinture romaine de l'hellénisme à l'Antiquité tardive, Ida Baldassare, Angelo Pontrandolfo, Agnès Rouveret, Actes Sud-Motta, 2006 p.. 179). L'édifice est daté entre le règne d'Auguste et celui de Claude. Il est du même style quant aux stucs que la maison d'apparat d'Auguste sur le Palatin.

 

sappho.jpgLes thèmes des décorations apparemment religieuses : bandelettes, guirlandes, hermès, jeux et exercices d'enfants à la palestre, scènes d'éducation intellectuelle, scènes de genre et tableaux mythologiques, plus une foule de motifs plus petits tant sur la voute que sur les parois : gorgoneia, figures de divinités et de dévots, tables avec objets de culte. Dans la partie centrale sont disposés trois panneaux, les deux premiers représentent l'enlèvement des Leucippides par les Dioscures, le troisième un personnage humain transporté par un personnage ailé. L'identification de ce dernier tableau avec l'apothéose de Sappho, la célèbre poêtesse, prêtresse d'Artemis Agrotera d'Artemis Thermia à Lesbos a justifié le lien établi entre cette "basilique" et le pythagorisme par l'inventeur de l'édifice. Récemment on a cependant avancé qu'il pouvait aussi s'agir d'Inno-Leucothée se jetant dans la mer avec le petit Mélicerte-Palémon ce qui invaliderait l'hypothèse pythagoricienne.

 

Dans les Histoires naturelles Pline l'Ancien livre 4 chapitre 2 : "Now called Capo Ducato or Capo tis Kiras. It is situated at the extremity of the island of Leucas, and opposite to Cephallenia. Sappho is said to have leapt from this rock on finding her love for Phaon unrequited: the story however is devoid of all historical truth."

 

Le saut de Sappho dans la mer évoquerait la libération de l'âme du poids du corps et sa métamorphose en une vie différente.

 

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Nigidius Figulus le néo-pythagoricien et Lucain

25 Mars 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis, #Histoire secrète

A la suite de Cicéron, les historiens attribuent au sénateur Nigidius Figulus (98-45 av JC), médium et voyant, la renaissance du pythagorisme à Rome (dont l'école après lui allait se réunir dans une basilique souterraine près de la porte majeure).

Cicéron dit de lui:

« Cet homme fut à la fois paré de toutes les connaissances dignes d'un homme libre et un chercheur (investigator) vif et attentif pour tout ce que la nature dissimule (quae a natura involutae videntur). Bref, à mon avis, après les illustres pythagoriciens dont l'enseignement s'est de quelque façon éteint après avoir fleuri pendant plusieurs siècles en Italie et en Sicile, il est l'homme qui s'est levé afin de le renouveler. » (Timaeus, I, 1, 2)

Quand César franchit le Rubicon, Lucain dans le livre I de la Pharsale décrit la terreur qui s'empare de nombreux Romains ("Oh ! Qu'aisément les dieux nous élèvent au comble du bonheur ! Que malaisément ils nous y soutiennent !").

On consulte le vieux devin étrusque Arruns de Luca (Lucques en Toscane), dit Lucain, qui lit dans le mouvement des oiseaux et émet un oracle au vu des entrailles d'un taureau : "O dieux ! Dois-je révéler au monde tout ce que vous me laissez voir ? Non, Jupiter, ce n'est pas à toi que je viens de sacrifier, j'ai trouvé l'enfer dans les flancs de ce taureau. Nous craignons d'horribles malheurs, mais nos malheurs passeront nos craintes. Fasse le ciel que ces signes nous soient favorables, que l'art de lire au sein des victimes soit trompeur, et que Tagès qui l'inventa nous en ait imposé lui-même."

Le second devin que l'on consulte, c'est Figulus qui est chargé de l'expliciter :

"Figulus (49), qu'une longue étude avait admis aux secrets des dieux, à qui les sages de Memphis l'auraient cédé dans la connaissance des étoiles et dans celle des nombres qui règlent les mouvements célestes, Figulus éleva sa voix : "Ou la voûte céleste, dit-il, se meut au hasard, et les astres vagabonds errent au ciel sans règle et sans guide ou, si le Destin préside à leur cours, l'univers est menacé d'un fléau terrible. La terre va-t-elle ouvrir ses abîmes ? Les cités seront-elles englouties ? Verrons-nous les campagnes stériles ? les airs infectés ? les eaux empoisonnées ? Quelle plaie, grands dieux ! quelle désolation prépare votre colère ? De combien de victimes un seul jour verra la perte ! Si l'étoile funeste de Saturne dominait au ciel, le Verseau inonderait la terre d'un déluge semblable à celui de Deucalion, et l'univers entier disparaîtrait sous les eaux débordées. Si le soleil frappait le Lion de sa lumière, c'est d'un incendie universel que la terre serait menacée ; l'air lui-même s'enflammerait sous le char du dieu du jour. Ni l'un ni l'autre n'est à craindre. Mais toi qui embrasses le Scorpion à la queue menaçante, terrible Mars, que nous réserves-tu ? L'étoile clémente de Jupiter est à son couchant, l'astre favorable de Vénus naît à peine, le rapide fils de Maïa languit ; Mars, c'est toi seul qui occupes le ciel. Pourquoi les astres ont-ils abandonné leur carrière, pour errer sans lumière dans le ciel ? Pourquoi Orion qui porte un glaive, brille-t-il d'un si vif éclat ? La rage des combats va s'allumer ; le glaive confond tous les droits ; des crimes qui devraient être inconnus à la terre obtiennent le nom de vertus. Cette fureur sera de longue durée. Pourquoi demander aux dieux qu'elle cesse ? La paix nous amène un tyran ! Prolonge tes malheurs, ô Rome ! traîne-toi d'âge en âge à travers des ruines. Il n'y a plus de liberté pour toi qu'au sein de la guerre civile."

Et une matrone qui, habitée par Phébus (un "esprit de Python" comme on dit dans les Actes des Apôtres, et le python est l'attribut d'Apollon et de sa prêtresse la Pythie, qui annonça la naissance de... Pythagore), va compléter :

"Telle des sommets du Pinde descend la bacchante pleine des fureurs du dieu d'Ogygie, telle à travers la ville consternée s'élance une matrone révélant par ces mots le Dieu qui l'oppresse. "Où vais-je, ô Péan ! Sur quelle terre au-delà des cieux suis-je entraînée ? Je vois le Pangée et ses cimes blanches de neiges, et les vastes plaines de Philippes au pied de l'Hémus. Phébus, dis-moi, quelle est cette vision insensée ? Quels sont ces traits, quelles cohortes romaines en viennent aux mains ? Quoi ! une guerre et nul ennemi ? Où suis-je ailleurs emportée ? Me voici aux portes de l'Orient où la mer change de couleur dans le Nil des Lagides. Ce cadavre mutilé qui gît sur la rive du fleuve, je le reconnais. Je suis transportée aux Syrtes trompeuses, dans la brûlante Libye, où la cruelle Erinys a jeté les débris de Pharsale. Maintenant je suis emportée par-dessus les cimes nuageuses des Alpes, plus haut que les Pyrénées dont le sommet se perd dans les airs. Maintenant je reviens dans ma patrie. La guerre impie s'achève au sein du Sénat. Les partis se relèvent ; je parcours de nouveau l'univers. Montre-moi de nouvelles terres, de nouvelles mers, Phébus, j'ai déjà vu Philippes (50)." Elle dit, et tombe épuisée sous le dernier effort de sa fureur."

Je tiens Lucain pour un esprit inspiré et sans doute néo-pythagoricien lui-même. Neveu de Sénèque, né à Cordoue comme lui (mais il n'y vécut qu'un an, puis fut un protégé de Néron). Surdoué comme son condisciple Perse, il fut contraint au suicide à 26 ans en raison de ses idées républicaines et de sa participation à la conjuration de Pison (en 65) - pour savoir tout le mal que Néron fit à la philosophie et au pythagorisme il suffit de lire la Vie d'Apollonios de Tyane.

Pour moi le seul fait qu'il ait écrit une Katabasis (une descente aux Enfers) est le signe qu'il bénéficiait d'une inspiration mystique comme tout le pythagorisme et cette inspiration traverse toute la Pharsale.

On peut se demander pourquoi lorsque la Rome républicaine s'effondre face à César, il confie à deux devins étrusques et à une femme possédée par Apollon la révélation sur son avenir.

Lucain a eu un condisciple illustre étrusque plus âgé que lui de 5 ans et qui mourut fort jeune aussi trois ans avant lui ,ce qui l'a peut-être sensibilisé à l'importance de la divination étrusque dans le dispositif républicain romain. Ils eurent tous deux pour maître stoïcien le libyen de Leptis Magna Cornutus (ce qui explique peut-être le fait que Lucain dans l'épisode sur le désert des Syrtes parle de l'Afrique comme la terre chérie d'Athéna, cela devait être mis en valeur à Leptis Magna et lui avait peut-être été transmis par Cornutus).

Dans Bottéro (Au commencement étaient les dieux p. 22) on lit : "Nous avons pu retrouver jusqu'en Etrurie des foies de bronze ou d'argile, directement imités de ceux de Babylone, utilisés pour l'aruspicine". Mais si Arruns en tant qu'aruspice se situe dans la tradition sumérienne-babylonienne, Bottéro situe Lucain dans la veine de l'Egypte (et d'Isis), ce qui sera prolongé par Apulée dans les générations suivantes.

Le culte de Figulus a-t-il été entretenu dans l'école stoïcienne du poête philosophe Cornutus ?

Que sait-on de cette école ? Cornutus était un affranchi du clan des Annaei auxquels appartenait Sénèque, l'oncle de Lucain. Dans une thèse soutenue à Bucarest en 1968, Eugen Cizek écrivait  "Annaeus Cornutus ne fut du reste pas un brillant amateur de culture comme Sénèque, mais un professionnel quasi obligé, de par son humble condition, à faire de son école l'un des plus remuants cercles littéraires". Selon Cizek, l'école fut moins innovante que l'oeuvre de Sénèque, mais beaucoup de nobles romains venaient y entendre les vers de Cornutus et de ses disciples.

Carcopino a parlé d'une véritable secte républicaine résistante dans l' "église" néo-pythagoricienne, mais la thèse est contestée (voir wikipedia). Est-ce que l'école de Cornutus pouvait s'y rattacher ?

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Lysis de Tarente et le premier pythagorisme

4 Mars 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis, #Médiums, #Histoire secrète, #Histoire des idées, #Philosophie

L'abbé provençal Barthélémy dans Voyage du jeune Anacharsis en Grèce tome 4 (1788) rappelle le souvenir (p. 185) de Lysis de Tarente qui, rescapé de la persécution des pythagoriciens, se réfugia à Thèbes où il fut accueilli par Polymnis et fut l'éducateur d'Epaminondas, fils de Polymnis, selon Diogène Laërce. A sa mort, Epaminondas le fit enterrer dans le rituel pythagoricien à Thèbes de sorte que Théanor venu d'Italie du Sud faire rechercher son corps put se réjouir du fait que tout avait été fait dans les règles. Il évoque aussi l'anecdote d'Euryphémus de Syracuse, autre pythagoricien, qui l'avait laissé en prière au temple d'Héra et l'y retrouva le lendemain matin (cité aussi par "La vie de Pythagore" de Dacier en 1706) . Un faux  intitulé Lettre de Lysis à Hippase, cité par Jamblique, qui fait l'éloge de la purification, affirme que Lysis fut dans la maison de Pythagore incendiée (Pythagore est mort vers 495, et Lysis vers 390, Epaminondas en 362).

L'auteur dit avoir écrit ce livre pendant trente ans à partir de 1757. C'est lui qui l'a fait entrer à l'Académie française.

L'Allemand Christoph Meiners dans "Histoire de l'origine des progrès et de la décadence des sciences dans la Grèce" (traduit en France en 1798) précise que selon Plutarque "Théanor croyoit à la réalité des songes, savoit distinguer les apparitions des hommes morts de celles des hommes vivans" (Meiners méprise ce pythagorisme irrationnel auquel il rattache aussi Vatinius et Figulus à l'époque de Cicéron - il trouve l'anecdote dans un essai de Plutarque qu'il ne cite pas, en fait "Sur le démon de Socrate" mais dont il reconnaît avoir mis en cause l'authenticité dans le passé - pour lui toutes ces légendes sur le pythagorisme sont contemporaines de la décadence de cette philosophie à l'époque d'Apollonios de Tyane).

Pour ma part je trouve dans la dévotion de Lysis à la terre-mère comme dans les dons de médium de Theonor quelque chose de très proche du chamanisme pythagoricien décrit par Kingsley. Par effet de contraste la lecture de Meiners (qui méprisait tout ce qui était "barbare" y compris dans le pythagorisme, et qui fut un des pères du racisme scientifique) illustre tous les dangers qu'entraine l'enfermement de la philosophie dans un rationalisme et un culte du progrès étroits. Il faut refaire revivre ces premières figures du pythagorisme dans toute leur richesse et diversité mentale, ou peut-être spirituelle, pour avoir une vision plus exacte des origines de la philosophie, et de ce monde particulier qui se déployait, en Italie du Sud, entre Elée, Syracuse, Tarente et Métaponte.

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"A story waiting to pierce you" de Peter Kingsley

12 Février 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis

mongol.jpgUn livre publié en 2010 par le Golden Sufi Center à Point Reyes (en Californie).

 

Au VIe siècle, selon Hérodote, Platon et Lycurgue, un homme appelé Abaris, et venu de chez les Hyperboréens, visita la Grèce en portant une flèche à la main, voire en voyageant sur une flèche.

 

Hérodote (IV, 2-36) dit  "Je ne m'arrête pas en effet à ce qu'on conte d'Abaris, qui était, dit-on, Hyperboréen, et qui, sans manger, voyagea par toute la terre, porté sur une flèche" (ou portant une flèche - le débat est repris en note de bas de page sur le thème du vol des chamanes).

 

Platon dans le Charmide " if you already possess temperance, as Critias here declares, and you are sufficiently temperate, then you never had any need of the charms of Zalmoxis or of Abaris the Hyperborean".

 

Strabon (Geographie, livre 7, ch 3) : "And it was on this account that Anacharsis, Abaris, and other men of the sort were in fair repute among the Greeks, because they displayed a nature characterized by complacency, frugality, and justice. But why should I speak of the men of olden times? "

 

Mais c'est surtout le néo-platonicien Jamblique qui développe son histoire et son rapport avec Pythagore.

 

Abaris, veut dire "l'avar" en grec. Les Avars sont un peuple de Mongolie. L'art de fabriquer des flèches est très avancé dans ces régions. On en fabriquait même qui imitaient le sifflement des oiseaux pour les débusquer. Certaines avaient un brui terrifiant, et elles étaient à cause de cela un symbole de pouvoir. On était enterré avec ses flêches.

 

Les chefs politiques et spirituels, les khans, envoyaient des messagers munis de flèches en or. Selon la tradition grecque Abaris est un ambassadeur des Hyperboréens. Il est aussi présenté comme venant guérir les Grecs et prophétiser chez eux. La flèche est un instrument chamanique.

 

Pythagore s'est identifié devant Abaris (selon Jamblique et Porphyre) comme l'incarnation de l'Apollon hyperboréen en montrant sa cuisse d'or, un rituel qui, selon Kingsley et d'autres spécialistes, renvoie au chamanisme : les corps en Asie centrale étaient démembrés et certains de leurs membres étaient remplacés par des pièces ne métal, éventuellement en or.

 

Abaris "skywalker" était guidé en état de transe par sa flèche (ou sa phurba), lui parlait, et réalisait des prodiges grâce à elle, même voler grâce à elle, car oui, dit Kingsley, en acceptant la lenteur et le calme on accède à la rapidité et donc tout peut devenir possible (voilà qui expliquerait presque, me semble-t-il, la théorie de l'absence de mouvement dans les paradoxes de Zénon d'Elée). Il la donne à Pythagore qu'il reconnaît comme incarnation d'Apollon, c'est-à-dire comme un tulkou, et Pythagore lui-même se reconnaît comme Apollon hyperboréen (Apollon est le dieu le plus grec et le plus étranger, celui qui retourne sans cesse vers le nord). Les disciples de Pythagore ont complètement manqué ce geste d'ouverture à l'altérité de leur maître.

 

L'Ouest a oublié le chamanisme. L'Est aussi. Le 19 juin 1578 le khan mongol Altan Khan octroie au moine tibétain Sonam Gyatso et celui-ci reconnaît Altan Khan comme réincarnation de Koubilay Khan en échange de l'éradication violente du chamanisme en Mongolie.

 

A l'ouest après la destruction de l'école pythagoricienne, Archytas (l'homme qui utilisa des oiseaux mécaniques à des fins militaires comme les Chinois) la reconstruit à Tarente. On a retrouvé dans cette ville, remontant à son règne, le portrait d'un mongol.

 

Une légende très ancienne d'Asie centrale dit qu'une civilisation naît d'un trou fait dans la montagne par un loup, dans lequel un chamane tire une flèche pour tracer le chemin. C'est l'impossible devenu possible. Notre monde a trop de possibilités, dit Kingsley, et pour cette raison il n'a pas d'avenir.

 

L'essai de Kingsley mérite d'être traduit en français. Une seule réserve en ce qui me concerne : sa vision un peu trop idyllique de Gengis Khan et de la conquête mongole au Moyen-Age.

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"In the dark places of wisdom" de Peter Kingsley

8 Février 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis

pythAu Royaume Uni, on peut être universitaire et druide sans le cacher. On peut aussi être universitaire et prendre au sérieux le mysticisme des philosophes pré-socratiques sans chercher à le "rationnaliser" au prix d'anachronismes comme on le fait chez nous.

 

C'est le cas de Peter Kingsley, avec un projet ouvertement spirituel : restituer la religiosité des premiers philosophes grecs pour rendre justice aux racines culturelles de l'Europe, mais aussi pour nous aider à trouver ce qu'il y a de spirituel en nous (un mot bien obscure et bien compliqué il est vrai) sans forcément faire des détours par le Japon ou le Tibet.

 

L'oeuvre séduit par son didactisme, sa sincérité et sa force de conviction. Elle plait aussi par son talent narratif. Quand j'étais à Marseille l'an dernier, je cherchais sur la façade de la bourse de commerce le phoque au pied de Pythéas (un Pythéas en pantalons comme Pythagore). Je trouve sous la plume de Kingsley un art de raconter le destin de la cité des phoques, Phocée, que je n'avais jamais trouvé ailleurs (l'histoire de cette population qui fuit le siège perse et suit l'oracle de Delphes pour choisir du lieu de sa nouvelle colonie - un lieu fixé au départ en Corse). Une clarté dans la démonstration du fait que la Perse et l'Egypte, et même l'Inde étaient déjà dans le temple d'Héra à Samos (comme les paons et les ex-voto venus d'Orient) dès 530 avant notre ère, du fait que le père de Pythagore ciseleur de pierres précieuses avait nécessairement voyagé en Orient avec son fils etc.

 

Kingsley a une façon très inspirée de restituer la valeur symbolique des récits traditionnels. Par exemple celui qui nous révèle comment les Phocéens s'étaient trompés quand ils ont compris que l'oracle de Delphes leur demandait de fonder leur cité en Corse (Cyrnus), et comment un étranger de Posidonia leur avait ensuite expliqué que l'oracle voulait dire une cité "pour" Cyrnus, le héros fils d'Héraklès (ce qui allait les conduire à fonder Velia/Elée en Italie). Kingsley ne se contente pas de préciser que "en" et "pour" étaient des prépositions absentes de la langue grecque, laquelle se prête tout le temps aux doubles sens, mais il ajoute que le divin est par essence pour les Grecs de ce temps là le lieu de la difficulté. Par conséquent que les oracles soient obscurs ou "misleading" est dans l'ordre des choses... La remarque n'est pas d'un simple intérêt historique pour comprendre les Grecs. Elle l'est d'un point de vue anthropologique pour savoir que, si l'on veut comprendre spirituellement les histoires spirituelles, il ne faut pas s'attendre à quoi que ce soit de facile. Tout le propos de Kingsley, en permanence, est d'ailleurs de n'utiliser les Grecs que pour sortir des Grecs, et parler de toute l'humanité (les racines de l'Occident, qui aujourd'hui inspire le monde entier, mais aussi nous au 21 ème siècle, les Chinois d'il y a 2 000 ans - quand il remarque que le serment des Phocéens de ne pas rentrer chez eux tant que le fer ne flotte pas sur l'eau ressemble aux vers de poêmes chinois qui utilisent la même métaphore etc).

 

Le récit de la fondation de Velia vient d'Hérodote. Hérodote était selon ses contemporains sous l'inspiration divine (p. 26), dit Kingsley. Sans doute l'auteur va-t-il un peu trop loin quand il pousse le relativisme jusqu'à placer le géocentrisme antique et l'héliocentrisme actuel sur un même plan. Il a raison cependant de dire que si le thème de l'étranger qui sauve est fréquent dans beaucoup d'histoires, peu importe qu'il soit vrai ou faux dans celle des Phocéens : c'était une possibilité très présente dans la vie des gens, et notamment en Italie du Sud où les étrangers "sages" qui aidaient à démêler le sens obscur des oracles étaient des pythagoriciens. Ces gens étaient aussi présents dans la vie des fondateurs de colonies que l'oracle de Delphes. Donc dans le cas ponctuel, la probabilité qu'un tel homme ait existé, et que les choses se soient passées ainsi est grande (beaucoup de trouvailles archéologiques aujourd'hui viennent confirmer Hérodote).

 

Les oracles, note Kingsley, sont par définition en partie obscures, parce que celui qui décide de les suivre vit nécessairement dans le danger, refuse le confort. Le héros, dit-il, comme Héraclès, est le modèle à imiter (comme l'imitatio christi chez les chrétiens) : son parcours initiatique doit être suivi.

 

parmenide.jpgL'histoire de la fondation de Velia (Elée) par les Phocéens est fondamentale pour introduire le personnage central du livre de Kingsley : Parménide, né à Velia (Elée), qu'on dit l'inventeur de la métaphysique et de la logique. Depuis mes vingt ans, j'entends dire que Platon a commis un "meurtre du père" en reniant l'aphorisme de son maître Parménide selon lequel "le non-être n'est pas". Cette formule est opaque. J'ai tendance à y comprendre que Platon a introduit le "mélange" dans l'ordre de l'Etre qui explique que les Idées se corrompent en simulacres, et perdent leur idéalité. Cela évoque aussi le "pouvoir de néantisation" chez Sartre, mais j'ai bien conscience que "le non-être n'est pas" reste une formule mystérieuse. Je suis donc prêt à m'instruire auprès des lumières de Kingsley.

 

Kingsley ne croit pas à la fiction d'un Parménide qui, selon Platon dans son livre éponyme, aurait rencontré Socrate à 65 ans ce qui le ferait naitre en 520 (thèse qu'accepte Wikipedia), et suit plutôt la tradition qui en fait un des premiers colons d'Elée. Pour rétablir "ce qui a été tué" dans le parricide commis par Platon, il part du grand poême de ce philosophe "De la nature", qui raconte un voyage chez une déesse, qui n'est pas, comme on le prétend, un voyage "vers la lumière", mais vers l'obscurité...

 

Des femmes voilées, filles du Soleil, venues du pays des dieux emmènent Parménide vers la déesse, vers sa mort selon Kingsley. La présence de la déesse Justice qui normalement se tient au seuil des enfers, la phrase d'accueil de la déesse, semblable à celle qu'entend Héraclès aux enfers, la main droite tendue (p. 63) dans l'esprit orphique. La sagesse sort de la mort, de la mort à soi-même aussi pour chercher loin en soi.Pour les Orientaux, comme pour les Occidentaux, le soleil vient du monde souterrain et y retourne, c'est sa maison, la lumière vient des ténèbres où les contraires se réconcilient. Les Pythagoriciens, qui cherchaient à vivre près des volcans, pensaient de même en suivant la tradition orphique. Le volcan produit la lumière des ténèbres. Platon a récupéré Pythagore en ne gardant que le vrai, le bon et le beau en oubliant la descente dans les ténèbres. "Le problème c'est que quand le divin est soustrait aux profondeurs, nous perdons nos profondeurs" ("The trouble is that when the divine is removed from the depths we lose our depths") remarque Kingsley (p. 70).

 

La déesse appelle Parménide "kouros", jeune homme, ce qui n'est jamais un terme méprisant en grec, cela désigne l'homme noble qui a encore un défi dans la vie, c'est aussi la condition de l'homme qui, dans l'initiation, perd son passé et redevient enfant.  La plupart des dieyx et déesses sont kourotrophos : ils nourrissent l'enfant en nous.

 

Pour expliquer ce poême, Kingsley a fait un détour par les trois socles des statues trouvées à Elée (Velia) dédiés à des époques différentes au guérisseur Oulis, qui semblent correspondre à une dynastie de guérisseurs dédiés à Apollon Oulios (le guérisseur destructeur), un nom qu'on ne retrouve que dans une autre colonie de Phocée : Marseille.L'autre mot qui revient sur ces trois socles est "phôlarchos", qui ne figure nulle part dans la littérature grecque et qui est peut etre propre à Elée. Il signifie "seigneur du repaire", ce que Kingsley interprète comme "maître de l'incubation", cette technique de guérison qui consistait à s'isoler dans un repaire/sanctuaire nu, sans bouger, en attendant l'apparition du dieu. Tout cela sous le patronage d'Apollon. A Istria, ville sur la Mer noire fondée par Milet (protégée par Apollon), on a retrouvé une dédicace à Apollon Phôleutêrios ("Apollon qui se cache dans le repaire"). Oulis et Pholeus sont des notions cariennes (la Carie est la region voisine de Milet). En Anatolie occidentale, Apollon était tout sauf un dieu clair et lumineux, ses temples étaient à l'entrée de cavernes, et ce fut aussi le cas à Rome où les Grecs l'introduisirent. Dans son temple on incubait la nuit. Et c'est pourquoi à titre initiatique on associa Apollon au soleil en Anatolie : parce que les deux venaient du sous-sol. Plutarque eut tort, selon Kingsley, de dire qu'Apollon et la nuit n'ont rien en commun. Orphée est allé aux enfers par l'incantation et l'incubation, et il y a vu Apollon s'accoupler à Perséphone. C'est normal, remarque Kingsley : ne peut guérir que celui qui connaît la limite de la guérison : la mort.

 

La déesse que Parménide ne nomme pas dans son poême, c'est Perséphone, comme Orphée, comme Hérakles avant lui. Les Grecs souvent évitaient de nommer leurs dieux. Les noms ont la vibration de l'être. Perséphone était la déesse par essence d'Elée comme Athéna à Athènes. Le premier temple de Déméter et Perséphone à Rome au début du Vème siècle av JC a été fondé sur le modèle grec, et sous l'influence des éléates et des massiliotes. Perséphone dans le sud de l'Italie prenait le relais de vieilles déesses de la terre, et allait ensuite voir son culte prolongé dans celui de la Vierge Marie.

 

Les médiums en Grèce s'appelaient Iatromantis (qui est aussi un des épithètes d'Apollon). Ils avaient pour soigner des techniques de chant, de contrôle du souffle, ils travaillaient sur les rêves (ceux qui ne sont ni de veille, ni de sommeil mais entre les deux) qui venaient dans l'incubation. Entrer en transe se disait, en grec "être pris par Apollon". A la différence de celle de Dionysos, la transe d'Apollon était privée, solitaire, et silencieuse. Ceux qui s'y adonnent s'appelaient en Grèce comme en Mongolie des "marcheurs du ciel". Ces Iatromantis se trouvaient dans des villes comme Phocée, Samos et leurs colonies habituées aux aventures maritimes, et aux échanges avec l'Orient qui les influençait.

 

La poésie de Parménide est subtile, elle innove sur certains point par rapport à la métrique classique, elle est musicale, elle use d'un certain humour, du double sens, mais aussi beaucoup de répétitions de mots simples (par exemple "transporter") à titre incantatoire, c'est-à-dire pour faire entrer le lecteur dans l'état d'esprit de son voyage. Notre refus de la simplicité et de la naïveté qu'implique notre condamnation moderne de la répétition des mots, estime Kingsley, est un symptôme de notre besoin permanent de sophistication, de remplacer un item culturel ou matériel par un autre, de rechercher du compliqué, et de l'artificiellement compliqué, pour échapper à nous-mêmes.

 

Il faut apprendre à faire le silence en soi (Pythagore enseignait seulement à ceux qui avaient opté pour le silence pendants des années). Dans le char des filles du soleil il n'y a aucun bruit sauf celui des essieux  - Parménide utilise bizarrement le mot "tube"(syrinx) - , auquel font écho les axes (syrinx) des gonds des grandes portes des enfers. Syrinx est aussi une flûte grecque. Les expériences d'incubation sont souvent accompagnées de sentiment de mouvement circulaire et de sifflement de flûte. En Inde l'entrée dans le samâdhi qui précède la kundalinî est aussi décrite comm un mouvement tournant. Un papyrus égyptien de l'époque romaine écrit en grec sur l'accès à l'immortalité recommande de produire le son du syrinx. Ce sifflement incite au silence et c'est le sifflement des étoiles (l'harmonie des sphères que Pythagore a entendues dans le silence). Le soleil aussi est parfois représenté avec un tube qui pour Kingsley est un syrinx (Jean-Loïc Le Quellec dans son dernier livre contre Jung raille les erreurs de ce dernier à ce sujet). Un hymne orphique appelle le soleil syriktês.Syrigmos est aussi le sifflement du serpent d'Apollon qui suit aussi Asclépios, et le nom du dernier acte des fêtes de Delpes quand Apollon vainqueur du serpent célèbre sa victoire en jouant du syrinx.

 

Sur une statue en 1962 à Elée, le socle d'une statue sans tête avec le serpent montant le long d'un drapé d'Esculape disait "Parméneide, fils de Pyres Ouliadês Physikos". Parméneide au lieu de Parménide est une forme u'un manuscrit avait légué du nom de Parménide et qui semble plus correcte. Pyres est un nom rare mais connu à Milet. Parménide était donc fils d'un iatromantis. Physikos désigne celui qui s'intéresse aux origines de la nature de l'univers, mais aussi l'essence des choses, la racine, le coeur des choses, ce qui était le propre de tous les premiers philosophes, avant qu'Hippocrate ne sépare la médecine de la philosophie, et des philosophes qui étaient leurs concurrents sur un terrain pratique (p. 143). Il est donc normal qu'il y ait dans le poême de Parménide des passages sur la sexualité et le développement du foetus. Ces passages cependant figurent dans la partie du poème où la déesse considère la naissance, la vie et la mort comme des illusions (ce qui ne veut pas dire qu'il faut les ignorer, car quand on oublie de prendre les illusions au sérieux elles deviennent réelles, nous dit Kingsley).

 

Physikos, c'est mieux que "oulis". Cela le plaçait en héros fondateur d'une lignée de guérisseurs (il n'y avait pas de date avec son nom, il était le zéro de la lignée). Zénon son successeur fut son fils adoptif (l'adoption était un geste religieux fréquent en Carie). A Cos, au large de la Carie, dans l'école d'Hippocrate (Asklépiadês, comme Parménide est Ouliadês), les maîtres adoptaient leur disciple, et cet aspect comptait aussi pour les pythagoriciens parce qu'il ne s'agissait pas d'inculquer des dogmes (il n'y en avait pas dans la doctrine de Pythagore) mais de prendre complètement en charge la vie d'une disciple comme son père. On intégrait la secte comme une nouvelle famille, à la fois personnelle et impersonnelle (puisque chacun n'était que le visage de l'au-delà - Pythagore n'était jamais appelé par son nom par exemple), où l'on était à la fois encadré et libre. Le sens de parricide dans Platon (qui écrit "Père Parménide" dans un dialogue avec un Eléate qui prétend le tuer), prend un sens très spécial. Comme lorsqu'il dénigre Zénon comme "l'amant" à la belle allure de Parménide, il veut capter l'héritage pour lui et se poser en successeur de Parménide contre Zénon d'Elée. Toute son oeuvre est remplie de ce genre d'humour pour imposer ses propres idées. Le mythe qu'il crée d'un Xénophane professeur de Parménide est tout aussi farfelu, même si déjà Aristote commença à y croire.

 

Le véritable professeur de Parménide, Ameinas, était un oulis, qui eut son temple de héros, et son lieu d'incubation (le héros pouvant guérir par ses apparitions), et qui lui "enseigna le calme". Zénon, lui, n'aimait pas le prétentieuse Athènes, dont la propagande a fini par écraser le souvenir d'Elée (dépeinte par lui comme une cité pauvre et humble) et de Phocée.

 

Beaucoup disent que Parménide donna à Elée ses lois. Les prêtres d'Apollon à Milet étaient aussi des législateurs (p. 205).Sur ce point Platon dans les Lois s'inspire du modèle pythagoricien d'Italie du Sud. Le législateur pour lui est un philosophe qui attend la réponse divine sous forme d'apparition (comme dans l'incubation). Platon ajoute que les législateurs-philosophes doivent être encadrés par une groupe qui médite sur les origines des lois, les "assemblées de nuit" ("Il ne paraît pas séant pour le législateur de multiplier les petites prescriptions de détail relatives à l'administration domestique et à tous les autres objets semblables auxquels doivent veiller la nuit ceux qui sont chargés de garder continuellement et exactement toutes les parties de la cité. ...Des magistrats qui veillent la nuit dans les États sont redoutables aux méchants, ennemis ou citoyens, ils sont vénérés et estimés par les hommes justes et sages, et sont utiles à eux-mêmes et à tout l'état. - livre VII, chap 13). Sa justification de ces assemblées par Platon procèderait selon Peter Kingsley d'une rationalisation. Il faudrait la rapprocher plutôt du rôle de veilleur de nuit qu'Orphée s'attribue comme prêtre d'Apollon dans ses chants, les premiers rayons du soleil pouvant porter une sagesse divine. Orphée aux Enfers rencontre la déesse Justice, dont le père s'appelle Loi, et la déesse Nuit. Epiménide, le chamane crétois surnommé kouros qui après avoir dormi dans une caverne guérit Athènes de la lèpre lui donna de bonnes lois pour la guérir. Le "kouros" (jeune homme) qui voyage aux enfers, l'emporte sur le temps, et donne ses lois à la Cité est le fatâ du monde arabe et le javânmard de Perse (deux mots qui signifient aussi jeune homme et portent le même sens mystique, sans doute, selon Kingsley, par la diffusion de l'alchimie gréco-égyptienne depuis Alexandrie).

 

La mort de Zénon le successeur de Parménide, quelles qu'en soient les versions, est violente et comprise comme une sorte d'épreuve du feu, pour "purifier l'héritage". Les morts de pythagoriciens le sont souvent aussi (dans des résistances à des tyranies par exemple). L'archéologie semble révéler qu'il mourut à cause d'un trafic d'armes pour libérer une petite île au large de la Sicile de la menace athénienne. Il s'agit maintenant en quelque sorte de "désa-athéniser" notre point de vue sur les origines de la philosophie.

 

Il y a un an moins dix jours, j'ai rencontré un médium qui fut capable de me dire la date de la mort de mon grand père et d'autres détails de mon enfance sans me connaître en disant parler "au nom des esprits". Je prépare en ce moment un livre là-dessus. Ce médium m'avait été présenté par une Provençale intéressée par le pythagorisme. Sous son influence et celle de coïncidences qui sans doute ne sont pas survenues par hasard, j'ai découvert bien des choses sur le pythagorisme antique, sur le pythagorisme du navigateur Pythéas de Marseille par exemple, le découvreur de l'influence de la Lune sur les marées. J'ai rencontré d'autres médiums depuis lors (je note que chez Kinsley il existe bien des idées que j'ai entendues dans la bouche de ces médiums par exemple celle selon laquelle les êtres de l'au-delà ont besoin de fournir beaucoup d'efforts pour parvenir à nous parler - p. 164).

 

L'an dernier aussi la lecture d'Alexandra David-Néel (de son voyage initiatique à Lhassa), m'a fait éprouver le caractère très authentique de la spiritualité tibétaine. A n'en pas douter le Tibet comme l'Egypte furent des grandes sources de manifestations de l'au-delà en ce monde. On sait quelle fusion intéressante les Ptolémées permirent entre mystères grecs et religion égyptienne. Mais le fond grec ne doit pas être négligé non plus. Je retrouve chez Peter Kingsley deux notions auxquelles je tiens depuis un certain temps : 1) le fondement des croyances et des religions, ce sont des expériences qui s'imposent aux hommes, des expériences qu'on ne peut pas légitimement révoquer en doute en les traitant avec un mépris intellectuel, et desquelles il faut partir pour comprendre le reste ; 2) l'Occident dans son dialogue avec l'Orient doit retrouver ses propres racines spirituelles en dehors des seules religions monothéistes (que ce soit à travers les présocratiques, l'isisme, les cultes celtes éventuellement quoique ceux-ci soient moins présents dans notre imaginaire que le fond gréco-romain).

 

Kingsley dans la très belle interview ci-dessous raconte comment dans les années 1990, ses intuitions sur Parménide lui sont venus d'un livre d'un poête soufi persan qui parlait des pré-socratiques et lui est littéralement "tombé dessus". Comme lui j'ai tendance à penser qu'il n'y a pas de réel hasard quand ce genre de chose arrive.

 

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La foi en la réincarnation en Occident

21 Décembre 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis

isis.jpgDans la mesure où beaucoup de vidéos sur Internet apportent des témoignages de médiums sur des visions de vies antérieures, il peut être intéressant d'effectuer une petite visite de quelques articles universitaires récents qui ont abordé ce sujet, afin de voir ce qu'ils en disent.

 

Dans son article "The Law of Karma: What is It? Does it Make Sense?" Gregory Bassham de l'université de Pennsylvanie rappelle que la théorie de la réincarnation en Asie est très différente de celle des platoniciens en ce sens que ceux-ci stipulent que les bons actes dans le cadre de la réincarnation sont censés améliorier l'âme, alors que le karma asiatique est seulement un système de récompenses instauré par l'ordre cosmique. Or la version platonicienne est clairement celle qui prévaut dans le New Age contemporain (et chez les médiums).

 

Lee Wee du College of Charleston  nous en propose l'historique dans son article Reincarnation: The Politics of the Psychonoetic Body in Western Esotericism. Selon une étude récente, note-t-il 90 % des Américains croient en des facultés paranormales de l'humanité, 72 % croient en une vie après la mort, et 24 % seulement en la réincarnation (ce qui est tout de même beaucoup), nombreux surtout parmi ceux qui croient aux phénomènes paranormaux. Lee Wee rappelle qu'en mars 1997, lors d'un Conseil pontifical pour la culture et le dialogue interreligieux à l'université grégorienne de Rome, le cardinal Paul Poupard avait attaqué la doctrine de la réincarnation comme une doctrine de l'irresponsabilité devant la mort, et le Christian Research Journal protestant en 1987 avait quant à lui critiqué la notion de préexistence des âmes à l'incarnation corporelle, en se fondant sur la Bible. Malgré tout,observe Lee Wee, la réincarnation garde une place dans les milieux chrétiens sous l'influence asiatique.

 

En Grèce la théorie de la métempsychose à l'origine vient des milieux orphiques. Et c'est dans cet univers-là que le thème de l'élévation de l'âme au dessus du "cercle de la nécessité", c'est-à-dire des réincarnations, a vu le jour (remplaçant la migration ds âmes vers l'Hadès ou vers l'éther). Platon dans le Ménon fait référence à un clergé qui aurait professé ces idées avant qu'elles ne soient intégrées aux vues philosophiques. Des sources grecques font référence à des figures semi-historiques comme Pherecyde de Syros (vers 550 av JC) qui auraient professé cette vision des choses, mais Pythagore vers 480 en est le promoteur le plus connu, ayant, selon Porphyre, attesté se souvenir de quatre de ses vies antérieures.Empédocle qui considérait Pythagore comme un homme-dieu, s'en souvenait aussi, et se considérait comme un daimon qui s'était réncarné parmi les hommes pour avoir suivi la mauvaise voie.

 

Si dans le Gorgias Platon conçoit les âmes vertueuses comme allant vers les îles de Bienheureux, dans le Ménon il parle du clergé et de Pindare qui croyaient en la réincarnation, ce qu'il reprend dans le Phédon. Le conte d'Er fils d'Armenius dans la République revêt de fortes connotations orphiques et présente la réincarnation comme un choix de l'âme. Le Phèdre décrit la combustion des âmes après la mort, et le Timée décrit la fabrication des âmes avant la naissance, et le but de sortir des réincarnations.

 

Cette doctrine n'est pas en soi incompatible avec les Evangiles remarque Lee Wee. La phrase de Jésus "Avant Abraham j'étais" (Jean 8:58) peut s'interpréter comme un aveu de réincarnation. Dans Mathieu 16:13-14 ses disciples avancent l'idée qu'il réincarne des prophètes, et lui-même nit de Jean Baptiste qu'il est "Elie venu à nouveau". Toutefois la venue du "Royaume de Dieu" n'a pas de rapport avec la réincarnation. Justin le Martyr, Clément d'Alexandrie, Origène son élève croyaient à la pré-existence platonicienne des âmes (doctrine combattue par Tertullien). Pour Origène le corps n'est même qu'un vêtement, et l'idée que Jean-Baptiste puisse réincarner Elie n'est pas à mépriser, mais refuse d'en faire un dogme. Saint Augustin lui l'exclut mais la rattache à son précédent engagement gnostique manichéen. La métempschose fut présente dans la répression des disciples d'Origène en 400, tandis que des monastères d'Alexandrie, Gaza et Beyrouth s'accrochaient à la notion panthéiste néoplatonicienne d'âme du monde et de réincarnation. L'empereur Justinien écrivit au patriarche de Constantinople qui convoqua un concile contre les origénistes en 532. Mais Justinien ratifia au second synode de 543 un second texte jugeant anathème la préexistence de l'âme, premier parmi huit autres sujets. Le pape Virgile après des hésitations le valida, mais cela suscita tant de résistance chez les évêques de Gaule et d'Afrique du Nord que Virgile abrogea cette option en 550 et Justinien le mit aux arrêts. Le second concile de Constantinople en 553 imposa le dogme du "une vie, une mort, un jugement" (au milieu de beaucoup d'autres débats, contre les monophysites notamment). D'autres conciles allaient devoir le rappeler, à Lyons en 1274, Florence en 1439. Les Pauliciens arméniens, les Bogomils bulgares, les cathares, les manichéens persans, les kabbalistes juifs, les druzes, allaouites et soufis musulmans allaient rester fidèles à la réincarnation. Le Corpus Hermeticum de 1464.

 

Rappelons aussi que le végétarisme est lié à la métempsychose chez Pythagore (donc Philolaos, puis probablement ensuite chez le sénateur-devin-astrologue Negidius Figulus, s'il  fut réellement néo-pythagoricien, puis Apollonios de Tyane, Jamblique, Porphyre). Plutarque de Chéronée, prêtre d'Apollon à Delphes, sans être sûr que la métempsychose existe, allait l'évoquer comme une raison possible du choix du végétarisme. Sénèque en se référant à Pythagore raisonne de même. A part cela on peut lire ce papier intéressant sur toutes les "preuves" possibles de la réincarnation et leur destin historique dans les différentes religions.

 

Si on veut revenir aux origines de la métempsychose en Occident, je trouve assez cohérente la démonstration d'ER Dodds (qui pourtant date un peu) selon laquelle celle-ci coïncide bien avec les pouvoirs de l'âme du chamane dont la spécificité est justement non pas de recevoir les esprits comme la Pythie de Delphes, mais de pouvoir "bouger" d'un endroit à l'autre (bi-localisation), d'un corps à l'autre etc. Qu'une chamane hérite de l'âme d'un autre chamane est normal (et dans cette mesure il est logique que Jésus hérite de l'âme d'Elie). Pour ER Dodds l'orphisme c'est du chamanisme thrace venu du grand Nord, et le Pythagorisme le prolonge vers le Ouest comme Epiménide (celui qui purifia Athènes de la peste vers 600 av JC selon la légende) le prolongeait en Crète.

 

Après évidemment tout se complique si l'on considère comme R. Lachaud que l'Egypte aussi est chamanique (mais elle, sans réincarnation, ou alors seulement avec une réincarnation marginale).

 

Charles H. Kahn pour sa part en 1969 a réfuté l'hypothèse de Dodds en estimant qu'à ce moment là la réncarnation n'existait vraiment que dans les Upanishad hindoues, l'indianiste tchèque Dušan Zbavitel pour sa part allait trouver l'arrivée de la réincarnation dans la sphère hindoue aussi inexplicable que dans la sphère grecque.

 

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La théophanie d'Isis dans l'Ane d'Or d'Apulée (livre XI)

13 Novembre 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis

ISIS2"(XI, 3, 1) Après cette prière, accompagnée de lamentations à fendre le coeur, je retombai dans mon abattement, et, m'étant recouché, le sommeil vint de nouveau s'emparer de moi. (2) À peine avais-je fermé les yeux, que du sein des mers s'élève d'abord une face imposante à commander le respect aux dieux mêmes; puis un corps tout entier, resplendissant de la plus vive lumière. Cette auguste figure sort des flots, et se place devant moi. (3) Je veux essayer de tracer ici son image, autant qu'il est possible au langage humain. Peut-être l'inspiration divine viendra-t-elle féconder mon expression, et lui donner la couleur qui lui manque.

(4) Une épaisse et longue chevelure, partagée en boules gracieuses, flottait négligemment derrière le cou de la déesse. Une couronne de fleurs mêlées, placée au sommet de sa tête, venait des deux côtés se rejoindre sur son front à l'orbe d'une plaque circulaire en forme de miroir, dont la blanche clarté faisait reconnaître la lune. (5) Le long de ses tempes, régnait en guise de bandeau des vipères dressant la tête. Elle portait une robe du tissu le plus délié, dont la couleur changeante se nuançait tour à tour de blanc pâle, de jaune safrané, et du rose le plus vif; mais ce qui surprit le plus mes yeux, ce fut son manteau; il était du noir le plus brillant, et jeté, comme un bouclier, en travers de son dos, du flanc droit à l'épaule gauche. Un des bouts, garni des plus riches franges, retombait à plis nombreux.
ane d'or
(XI, 4, 1) Sur le fond du manteau se détachait un semis de brillantes étoiles, et dans le milieu se montrait une lune dans son plein, toute rayonnante de lumière. Les parties que l'oeil pouvait saisir de l'encadrement offraient une série continue de fleurs et de fruits entremêlés en guirlandes. (2) La déesse tenait dans ses mains différents attributs. Dans sa droite était un sistre d'airain, dont la lame étroite et courbée en forme de baudrier était traversée de trois petites baguettes, qui, touchées d'un même coup, rendaient un tintement aigu. (3) De sa main gauche pendait un vase d'or en forme de gondole, dont l'anse, à la partie saillante, était surmontée d'un aspic à la tête droite, au cou démesurément gonflé. Ses pieds divins étaient chaussés de sandales tissues de la feuille du palmier, arbre de la victoire. Dans cet imposant appareil, exhalant tous les parfums de l'Arabie, la divine apparition daigna m'honorer de ces paroles:

(XI, 5, 1) Je viens à toi, Lucius, émue par tes prières. Je suis la Nature, mère de toutes choses, maîtresse des éléments, principe originel des siècles, divinité suprême, reine des Mânes, la première entre les habitants du ciel, type universel des dieux et des déesses. L'Empyrée et ses voûtes lumineuses, la mer et ses brises salubres, l'enfer et ses silencieux chaos, obéissent à mes lois: puissance unique adorée sous autant d'aspects, de formes, de cultes et de noms qu'il y a de peuples sur la terre. (2) Pour la race primitive des Phrygiens, je suis la déesse de Pessinonte et la mère des dieux; le peuple autochtone de l'Attique me nomme Minerve Cécropienne. Je suis Vénus Paphienne pour les insulaires de Chypre, Diane Dictynne pour les Crétois aux flèches inévitables. Dans les trois langues de Sicile, j'ai nom Proserpine Stygienne, Cérès Antique à Éleusis. (3) Les uns m'invoquent sous celui de Junon, les autres sous celui de Bellone. Je suis Hécate ici, là je suis Rhamnusie. Mais les peuples d'Éthiopie, de l'Ariane et de l'antique et docte Égypte, contrées que le soleil favorise de ses rayons naissants, seuls me rendent mon culte propre, et me donnent mon vrai nom de déesse Isis. (4) Sèche tes larmes, cesse tes plaintes; j'ai pitié de tes infortunes: je viens à toi favorable et propice. Bannis le noir chagrin; ma providence va faire naître pour toi le jour du salut. Prête donc à mes commandements une oreille attentive. (5) Le jour qui naîtra de cette nuit me fut consacré par la religion de tous les siècles. Ce jour, l'hiver aura fui avec ses tempêtes; le calme sera rendu aux flots agités, la mer redeviendra navigable. Et mes prêtres vont me faire offrande d'un vaisseau vierge encore du contact de l'onde, comme inauguration du commerce renaissant. Attends cette solennité d'un coeur confiant et d'une âme religieuse.

(XI, 6, 1) Au milieu de la marche, le grand prêtre tiendra par mon ordre une couronne de roses de la main qui porte le sistre. (2) Courage; va, sans hésiter, te faire jour à travers la foule, et te joindre à cette pompe solennelle. Tu t'approcheras du pontife comme si tu voulais lui baiser la main, et, prenant doucement les roses, soudain tu te verras dépouillé de l'odieuse enveloppe qui depuis si longtemps blesse mes yeux. (3) Point d'inquiétude sur l'exécution de mes ordres; car en ce moment même, et toute présente que je sois pour toi, mon pontife, pendant son sommeil, reçoit de moi des instructions sur ce qui reste à faire. (4) Par mon ordre, les flots pressés de la foule vont s'ouvrir devant toi. Ta grotesque figure, au milieu de cette solennité, n'effarouchera personne; nul ne trouvera étrange ou suspecte ta soudaine métamorphose. (5) Mais souviens-toi, et que cette pensée soit gravée au fond de ton coeur, que ce qui te reste de vie, jusqu'à ton dernier soupir, m'est désormais consacré. Rendus à l'humanité par mon bienfaisant pouvoir, tes jours m'appartiennent de droit. (6) Tu vivras heureux, tu vivras glorieux sous ma puissance tutélaire; et lorsqu'au terme prescrit tu descendras aux sombres bords, dans ce souterrain hémisphère, tu me retrouveras, moi que tu vois en ce moment, tu me retrouveras brillante au milieu de la nuit de l'Érèbe, tenant le Styx sous mes lois. Hôte des champs élyséens, tu continueras tes pieux hommages à ta divinité protectrice. (7) Apprends d'ailleurs que, si tu le mérites par ton culte assidu, ton entière dévotion, ta pureté inviolable, j'ai le pouvoir de prolonger tes jours au delà du temps fixé par les destins."

 


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Le culte isiaque, résultat d'une réforme "par en haut"

20 Octobre 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis

DSCN5904On a déjà évoqué ici les diverses spéculations qui tournent autour de l'isisme de nos jours, sa présence historique probable aux origines du christianisme, l'attitude des autorités romaines à son égard (à partir de la mission diplomatique de Ptolémée II à Rome en 273 av JC) ...

 

Il est intéressant de noter que l'Isis gréco-romaine est le produit d'une réforme religieuse "par en haut", comme le montre le chercheur Nicola Spanu dans A Short description of the Isis and Osiris mystery cult in the Roman world paper presented at Department of Theology and Religion - University of Birmingham, 2009.

Le premier roi macédonien d'Egypte, Ptolémée Ier voulait réformer la religion égyptienne et la refonder selon le principe d'une hiérarchie des dieux des plus universelles aux patrons des villages ou des familles, dans le but de légitimer sa propre autorité sur l'Egypte. Afin de réaliser cette réforme à la fois de la religion grecque et de la religion égyptienne, il eut le recours à l'aide de Manéthon, prêtre égyptien, et de Timothée, un membre athénienne de la famille des Eumolpides, qui était l'une des familles de prêtres d'Eleusis qui dirigeaient les mystères sacrés.

 

Le noyau de leur théologie tournait autour d'une triade divine des dieux (parfois une tétrade) qui pourrait aussi être représentée comme une sorte de famille divine :
1) Le Père, appelé Sarapis, un cosmocrator règle transcendante et universelle de la terre, le ciel et Hadès, qui a été identifié à plusieurs dieux grecs tels que Pluton, Zeus, Dionysos, Asclépios, Adonis, de divinités égyptiennes telles que Ammon et d'Osiris, et même avec le Patriarche juif Joseph ;
2) La Mère divine identifiée aux déesses grecques Héra, Déméter, Aphrodite, Athéna, Artemis, et avec la déesse égyptienne Isis;
3) Le fils divin appelé par les Grecs Apollon, Hermès et Horus le jeune par le Egyptiens. Enfin, Isis a été traditionnellement associé à la divinité funéraire Anubis, le chien-dieu à tête, qui a accompagné la mort au cours de leur voyage outre-tombe.

 

De sorte que, lorsque les Romains ont découvert la religion Isiaque, ils n'ont pas eu en face d'eux un  culte étranger pur, mais une religion qui avait déjà fait l'objet d'un processus d'unification avec la religion grecque, qui était évidemment plus proche de la religion romaine que celle d'Egypte.  La force d'Isis et d'Osiris tenait certainement à sa caste sacerdotale, qui a réussi à se propager sa foi en Europe. Ces prêtres devaient être égyptiens, raser leur tête et porter des vêtements de lin.  Ils ne pouvaient pas manger de la nourriture humide, car  tout ce qui était associé à l'humidité était considéré par eux comme impur. Ils n'avaient pas le droit de manger certaines espèces de poissons et devaient respecter la plus stricte chasteté, surtout pendant les rites d'initiation.

Les fidèles devaient fournir la caste sacerdotale et payer leurs initiation. Au lever du soleil, les prêtres devaient purifier le temple avec de l'eau du Nil et allumaient le feu sacré, puis ouvraient le tabernacle d'Isis et Osiris, ouvraient le tabernacle des dieux et exposaient les dieux aux croyants; les statues des dieux étaient alors habillées avec leurs vêtements sacrés et rituellement adorées ; plus tard, ils ont été offerts les premiers fruits et faisaient des célébrations avec des danses et de la musique sacrée. Le service divin a été suivi à la fois par des prêtres et par le personnel auxiliaire. Au crépuscule, les dieux ont été préparés pour leur repos nocturne. La caste des prêtres comprenait le grand prêtre, les coniectores somniorum qui interprétaient les rêves de ceux qui dormaient dans le temple, les stolistai interprètes des visions et gardiens de la robe.  Puis il y avait les auxiliaires, porteurs d'images (pastophoroi), gardiens des textes, gardiens des temples.

Une importante cérémonie était le navigium isidis, quand  un navire sans pilote était consacré à la déesse et, après avoir été chargé de cadeaux votifs, glissait dans l'eau.  Cette cérémonie était réalisée chaque année le 5 Mars, au début de la saison du commerce maritime. Le temps le plus fort était celui de l'initiation. Isis apparaissait en rêve à celui qui devait être initié. L'initiation était une descente aux Enfers. Les degrés de l'initiation étaient successivement ceux qui permettaient de devenir Isis, puis Osiris, puis de s'unir à Osiris pour devenir pastophoros.

Les célébrations de la puissance et des vertus d'Isis connaissaient un vif succès dans l'ensemble du monde hellénistique. L'aretalogie de Maronée, qui a été écrite au 2ème siècle avant JC, décrit Isis en tant que fille de la Terre et de la femme de Sérapis (culte a été créé par Ptolémée Ier). Isis est celle qui a découvert les deux textes sacrés. Isis a établi la justice parmi les hommes, a donné à chaque nation une langue civilisée et identifié des rôles spécifiques pour les hommes et les femmes. Isidore, l'auteur des inscriptions du temple de Medinet Madi près du Fayoum (Ier siècle av JC), la présente comme celle qui par delà les différents noms que lui donnent les peuples (Astarte ou Artemis Nanaia chez les Syriens, Hera, Aphrodite, Hestia, Rea, chez les Grecs, Leto chez les Lyciens, Renenet chez les Egyptiens), Isis est le sauveur qui accorde sa grâce sur un homme et une femme qui souffre ou est en danger, comme les marins qui naviguent sur ​​la mer, dont elle est le patron (interprétations corroborées par Apulée).

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"D'Isis au Christ" de Jean-Pierre Chevillot (L'Harmattan)

20 Septembre 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis, #Christianisme

On peut se demander s'il est encore d'un quelconque intérêt de savoir dans quelle mesure le christianisme fut juif ou hellénistique. Cette question occupe en tout cas sérieusement les historiens depuis quinze ans, et c'est un grand mérite de Jean-Pierre Chevillot, qui à l'origine est chercheur en électrochimie, d'avoir synthétisé d'une façon assez pédagogique l'état du savoir sur ce sujet.

Chevillot fait remonter la dichotomie juif-grec qui caractérise le christianisme, non pas aux communautés de l'Est du bassin méditerranéen (comme le fait par exemple Marie-François Baslez), mais à la première communauté, celle des apôtres de Jésus, et même au Christ lui-même, dont il affirme qu'il s'exprimait probablement autant en grec qu'en Araméen. La force de cette affirmation s'enracine dans un regard nouveau sur la Galilée, dont Chevillot montre qu'elle était pratiquement dé-judaïsée à l'époque du Christ, en ressuscitant notamment le souvenir de Séphoris, sa très grecque capitale (absente pourtant des Evangiles), à deux pas de Nazareth. La famille de Jésus devient ainsi une famille de notables hellénisés (ce qui explique sa fuite en Egypte quand Séphoris s'est révoltée contre Rome).

Pour Chevillot l'Evangile grecque de Jean ferait apparaître tous les disciples "grecs" de Jésus, absents des autres Evangiles : Etienne, Marie de Magdala, et même Paul (Saul) de Tarse (pour lui Paul a nécessairement connu Jésus sans quoi il n'aurait eu aucune légitimité dans le christianisme). Jésus, accueilli en sauveur à la veille de la Pâque par les Juifs hellénisés de la diaspora, est perçu comme un réformateur du judaïsme qui menace les pharisiens.

Dans ce dispositif hellénistique du christianisme, l'isisme aurait joué un rôle important aussi bien dans les rituels du baptême de Jean le Baptiste que dans l'imagerie de la Vierge, et dans la résurrection et la figure de Marie de Magdala (on a déjà dit ce que le New Age en avait fait), une tradition qu'on retrouve dans la Gnose alexandrine. Une spéculation, étayée par très peu d'éléments historiques, mais qui rend compte d'une possible censure de certains éléments "féminins" véhiculés par l'isisme, en Palestine, qui auraient ensuite ressurgi de façon plus ou moins clandestine dans des évangiles apocryphes ou des représentations iconographiques auxquelles le regard "canonique" du catholicisme n'avait peut-être pas prêté, jusque là, une attention suffisante.

Pour mémoire les deux Maries (la mère de Jésus et Marie de Magdala) sont liées à Isis.  En septembre 2013,  Jane Schatkin Hettrick de l'université de Rider (New Jersey) montrait par exemple que le plus vieil hymne à Marie connu (pour lequel Mozart et Handel firent un accompagnement musical) est une transposition par Origène d'une prière à Isis.

Le parti sénatorial romain n'aimait pas Isis. Gabinius et Pison, les consuls de 58 av JC en avaient fait abattre les autels (le culte avait déjà gagné l'Ouest du bassin méditerranéen vers le IIIe siècle av JC via les esclaves), ordre renouvelé par un décret sénatorial de 54, et le consul Lucius Aemilius Paulus de ses propres mains s'en prend à un sanctuaire d'Isis et Séparpis en 50. Dion Cassius (XLII) précise que l'assassinat de Pompée en Egypte poussa un augure à Rome à relancer la persécution des cultes isiaques. Auguste interdisit l'isisme dans le pomerium de Rome en partie contre le souvenir de Cléopâtre ("Nouvelle Isis"). Tibère fit expulser des adeptes de l'isisme.

Voici l'histoire d'amour liée au culte d'Isis à Rome qui motiva sa décision (on ne peut pas s'étonner qu'Isis inspirât pareilles passions...). C'est dans le livre XVIII des Antiquités juives de Flavius Josèphe :

"Vers le même temps un autre trouble grave agita les Juifs et il se passa à Rome, au sujet du temple d'Isis, des faits qui n'étaient pas dénués de scandale. Je mentionnerai d'abord l'acte audacieux des sectateurs d'Isis et je passerai ensuite au récit de ce qui concerne les Juifs. [66] Il y avait à Rome une certaine Paulina, déjà noble par ses ancêtres et qui, par son zèle personnel pour lu vertu, avait encore ajouté à leur renom ; elle avait la puissance que donne la richesse, était d'une grande beauté et, dans l'âge où les femmes s'adonnent le plus à la coquetterie, menait une vie vertueuse. Elle était mariée à Saturninus, qui rivalisait avec elle par ses qualités. [67]  Decius Mundus, chevalier du plus haut mérite, en devint amoureux. Comme il la savait de trop haut rang pour se laisser séduire par des cadeaux - car elle avait dédaigné ceux qu'il lui avait envoyés en masse - il s'enflamma de plus en plus, au point de lui offrir deux cent milles drachmes attiques pour une seule nuit. [68] Comme elle ne cédait pas même à ce prix, le chevalier, ne pouvant supporter une passion si malheureuse, trouva bon de se condamner à mourir de faim pour mettre un terme à la souffrance qui l'accablait. [69] Il était bien décidé à mourir ainsi et s'y préparait. Mais il y avait une affranchie de son père, nommée Idé qui était experte en toutes sortes de crimes. Comme elle regrettait vivement que le jeune homme eût décidé de mourir - car on voyait bien qu'il touchait à sa fin – elle vint à lui et l'excita par ses paroles, lui donnant l'assurance qu'il jouirait d'une liaison avec Paulina. [70] Voyant qu'il avait écouté avec faveur ses prières, elle dit qu'il lui faudrait seulement cinquante mille drachmes pour lui conquérir cette femme. Ayant ainsi relevé l'espoir du jeune homme et reçu l'argent demandé, elle prit une autre voie que les entremetteurs précédents, parce qu'elle voyait bien que Paulina ne pouvait être séduite par de l'argent. Sachant qu'elle s'adonnait avec beaucoup d'ardeur au culte d'Isis, Idé s'avisa du stratagème suivant. [71] Après avoir négocié avec quelques-uns des prêtres et leur avoir fait de grands serments, et surtout après avoir offert de l'argent, vingt mille drachmes comptant et autant une fois l'affaire faite, elle leur dévoile l'amour du jeune homme et les invite à l'aider de tout leur zèle à s'emparer de cette femme. [72] Eux, séduits par l'importance de la somme, le promettent ; le plus âgé d'entre eux, se précipitant chez Paulina, obtint audience, demanda à lui parler sans témoins. Quand cela lui eut été accordé, il dit qu'il venait de la part d'Anubis, car le dieu, vaincu par l'amour qu'il avait pour elle, l'invitait à aller vers lui. [73] Elle accueillit ces paroles avec joie, se vanta à ses amies du choix d'Anubis et dit à son mari qu'on lui annonçait le repas et la couche. Son mari y consentit, parce qu'il avait éprouvé la vertu de sa femme. [74] Elle va donc vers le temple et, après le repas, quand vint le moment de dormir, une fois les portes fermées par le prêtre à l'intérieur du temple et les lumières enlevées, Mundus, qui s'était caché là auparavant, ne manqua pas de s'unir à elle et elle se donna à lui pendant toute la nuit, croyant, que c'était le dieu. [75] Il partit avant que les prêtres qui étaient au courant de son entreprise eussent commencé leur remue-ménage, et, Paulina, revenue le matin chez son mari, raconta l'apparition d'Anubis et s'enorgueillit même à son sujet après de ses amies. [76] Les uns refusaient d'y croire, considérant la nature du fait : les autres regardaient la chose comme un miracle; n'ayant aucune raison de la juger incroyable eu égard à la vertu et à la réputation de cette femme. [77] Or, le troisième jour après l'événement, Mundus, la rencontrant, lui dit : « Paulina, tu m'as épargné deux cents mille drachmes que tu aurais pu ajouter à ta fortune, et tu n'as pourtant pas manqué de m'accorder ce que je te demandais. Peu m'importe que tu te sois efforcée d'injurier Mundus ; me souciant non pas des noms, mais de la réalité du plaisir, je me suis donné le nom d'Anubis. » [78] lI la quitta après avoir ainsi parlé. Elle, pensant pour la première fois au crime, déchire sa robe et, dénonçant à son mari la grandeur de l'attentat, lui demande de ne rien négliger pour la venger. Celui-ci alla dénoncer le fait à l'empereur. [79] Quand Tibère eut de toute l'affaire une connaissance exacte par une enquête auprès des prêtres, il les fait crucifier ainsi qu'ldé, cause de l'attentat et organisatrice des violences faites à cette femme; il fit raser le temple et ordonna de jeter dans le Tibre la statue d'Isis. [80] Quant à Mundus, il le condamna à l'exil, jugeant qu'il ne pouvait lui infliger un châtiment plus grave parce que c'était l'amour qui lui avait fait commettre sa faute. Voilà les actes honteux par lesquels les prêtres d'Isis déshonorèrent leur temple. "

C'est seulement sous les Flaviens et les Antonins que l'isisme allait trouver sa place officielle sur les pièces de monnaie.

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Atalante

28 Mai 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis

Charmante histoire que celle d'Atalante et Hippomène. Atalante est belle, mais les dieux lui ont donné le don de courir très vite. Elle veut se marier. L'oracle lui dit que si elle se marie elle vivra encore mais ne sera plus elle même. Elle prend peur. Elle défie ses courtisans à la course. Hippomène amoureux relèe le défi, parvient à la ralentir dans sa course grâce aux pommes d'Aphrodite. Le couple se marie, mais oublie de rendre grâce à la déesse, profane son temple au fond d'une forêt sacrée sous la pluie, et Cybèle les punit en les transformant en lions de l'attelage de son char.

 

Ovide évoque joliment ce conte dans ses Métamorphoses quand Aphrodite le narre, couchée contre Adonis, le visage sur sa poitrine.

 

Guido Reni, admiré unanimement de Goethe à Stendhal en a fait un tableau (en 1612) que certains prétendent chrétien (car Hippomène de la main éloigne Atalante et ses pommes des trois péchés). Cela dit l'original du Prado se passe au clair de Lune, ambiance peu catholique.

 

Atalanta-e-hipomenes.jpg

 

Son contemporain Michel Maier avait composé un traité Atalante Fugiens qui faisait du conte une allégorie de l'alchimie...

 

 

 

 

 

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Massalia, ville Pythagoricienne et républicaine

23 Avril 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis, #Histoire secrète, #Sainte-Baume

Le passé grec de Marseille (Massalia, Massilia pour les Latins) étant enfoui sous les pieds de ses habitants (il n'y a pas de vestige apparent de théâtres ou d'agora), les Marseillais n'ont pas forcément conscience de ce que fut leur ville qui était le phare de l'hellénisation de la Gaule et même d'une partie de l'Espagne.

 

massalia.jpg

 

Pour moi, Marseille c'est d'abord la ville placée sous la protection du Soleil et de la Lune, les deux jumeaux Apollon et Artémis, qui y avaient tous les deux un grand temple. Artémis, l'Artémis d'Ephèse, la déesse-mère (les Phocéens étaient d'Asie mineure) surtout était la protectrice de Marseille (comme le seront les diverses Notre Dame, "Bonne mère", et Saintes Maries ensuite), et il n'est pas étonnant que les Massaliotes aient fondé un artémison à la grotte de Sainte-Baume, avant qu'elle ne soit dédiée à Marie-Madeleine (dont on pourrait aussi démontrer les liens avec Pythagore dans les Evangiles, mais c'est une autre histoire).

 

Pour moi, il n'est pas étonnant d'apprendre que Marseille est une ville pythagoricienne (lui aussi lié à Apollon par son nom, et à la terre-mère, donc aux déesses mères aussi, par ses affinités avec Déméter et avec la Géomètrie - la mesure de la terre mère - dont le pythagoricien Philolaos, je crois, disait qu'elle était la métro-pole, la ville-mère, des autres disciplines). C'est à partir de Marseille que s'est développée en Gaule la congrégation des druides qui, comme les pythagoriciens et sous leur inspiration, croyaient en la réincarnation, portaient des vêtements etc (d'ailleurs le mot druide vient d'un mot grec qui signifie chêne et était étranger à la tradition celtique avant la fondation de Marseille).

 

Il n'est pas étonnant non plus à mes yeux qu'un grand navigateur comme Pythéas (l'homme qui découvrit la banquise - Thulé) ait été aussi un mathématicien et un astronome qui donnait l'heure et les dates des saisons des moissons à sa ville (Pythéas, explorateur et astronome d'Y. Georgelin) et ait été un fin pythagorcien. Son observatoire était peut-être au niveau du temple d'Artémis ou de celui d'Apollon, dit-on, et certains auteurs prêtent à son bâteau le nom d'Artémis. Il part vers le pôle, uniquement pour pouvoir mesurer la terre-mère, en géomètre, et découvre incidemment l'influence de la lune sur les marées (dans son livre Péri okéanou) dans l'Océan atlantique (ses affinités avec Artémis ne l'y prédisposaient-elles pas ?), mais les géographes postérieurs ne le crurent pas.

 

Marseille comptait beaucoup pour les Romains car elle était leur alliée en Gaule notamment pour contenir les invasions celtiques et germaniques. J'en ai pris conscience en lisant Cicéron (qui était très lié aux Gaulois et avait des clients chez les Allobroges) qui dans son Traité des Devoirs trouve qu'un des pires crimes de Jules César est d'avoir fait défiler les insignes de Marseille dans son triomphe à Rome (à la fin des guerres civiles). Marseille était restée fidèle au parti légitimiste, celui du Sénat et de Pompée, ce que César allait lui faire payer cher en ruinant son hégémonie commerciales dans le Sud de la Gaule au profit d'Arles (Arelate).

 

Le récit de la bataille de Marseille en 49 av. JC, écrit par Lucain un siècle plus tard sous Néron (ci dessous) est très parlant, avec des anecdotes sublimes, notamment celle sur l'abattage du bois sacré de Marseille.

 

Le lien entre les pythagoriciens et les systèmes républicains me paraît aussi développé dans la vie d'Apollonios de Tyane (j'y reviendrai).

 

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Fin du Livre III de la Pharsale (http://remacle.org/bloodwolf/historiens/lucain/livre3.htm) -

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Résistance de Marseille et discours de ses députés à César.


Mais tandis que les autres nations frémissent au nom de César, Marseille, colonie de Phocée ose rester fidèle à son alliance (55), garde la foi jurée ; et toute grecque qu'elle est, préfère le parti le plus juste au plus heureux. Cependant elle veut essayer par un langage pacifique de fléchir la fureur indomptable de César et la dureté de cette âme superbe. Ses députés s'avancent, l'olive de Minerve dans les mains, au-devant de César et de ses légions.

 

"Romains, dirent-ils, vos annales attestent que, dans les guerres du dehors, Marseille a, dans tous les temps, partagé les travaux et les dangers de Rome ; aujourd'hui même, si tu veux, César, chercher dans l'univers de nouveaux triomphes, nos mains vont s'armer et te sont dévouées : mais si dans les combats où vous courez, Rome, ennemie d'elle-même, va se baigner dans son propre sang, nous n'avons à vous offrir que des larmes et un asile. Les coups que Rome va se porter nous seront sacrés. Si les dieux s'armaient contre les dieux, ou si les géants leur déclaraient la guerre, la piété des humains serait insensée d'oser vouloir les secourir par des vœux ou par des armes ; et ce n'est qu'au bruit du tonnerre que l'homme, aveugle sur le destin des dieux, saurait que Jupiter règne encore aux cieux. Ajoutez que des peuples sans nombre accourent de toutes parts, et que ce monde corrompu n'a pas assez le crime en horreur pour que vos guerres domestiques manquent de glaives. Et plût aux dieux que la terre entière pensât comme nous, qu'elle refusât de seconder vos haines, et que nul étranger ne voulut se mêler à vos combattants ! Est-il un fils à qui les armes ne tombassent des mains à la rencontre de son père ? Est-il des frères capables de lancer le javelot contre leur frère ? La guerre est finie, si vous êtes privés du secours de ceux à qui elle est permise. Pour nous, la seule grâce que nous vous demandons, c'est de laisser loin de nos remparts ces drapeaux, ces ailes terribles, de daigner vous fier à nos murs, et de consentir que nos portes soient ouvertes à César et fermées à la guerre. Qu'il reste sur la terre un asile inaccessible et sûr où Pompée et toi, si jamais le malheur de Rome vous touche et vous dispose à un accord, vous puissiez venir désarmés. Du reste, qui peut t'engager, quand la guerre t'appelle en Espagne, à suspendre ici ta marche rapide ? Nous ne sommes d'aucun poids dans la balance des destins du monde. Depuis que ce peuple, exilé de son ancienne patrie, a quitté les murs de Phocée livrés aux flammes (56), quels ont été nos exploits ?

 

Enfermés dans d'étroites murailles, et sur un rivage étranger, notre bonne foi seule nous rend illustres. Si tu prétends assiéger nos murs et briser nos portes, nous sommes résolus à braver le fer et la flamme, et la soif et la faim. Si tu nous prives du secours des eaux, nous creuserons, nous lécherons la terre ; que le pain nous manque, nous nous réduirons aux aliments les plus immondes. Ce peuple aura le courage de souffrir pour sa liberté tous les maux que supporta Sagonte assiégée par Hannibal. Les enfants arrachés des bras de leurs mères, presseront en vain leurs mamelles taries et desséchées par la faim et seront jetés fans les flammes : l'épouse demandera la mort à son époux chéri, les frères se perceront l'un l'autre, et cette guerre domestique leur fera moins d'horreur que celle où tu veux nous forcer. "

Réponse de César.

Ainsi parlèrent les guerriers grecs ; et César dont la colère enflammait les regards, la laisse éclater en ces mots : "Ces Grecs comptent vainement sur la rapidité de ma course. Tout impatient que je suis de me rendre aux extrémités de la terre, j'aurai le temps de raser ces murs. Réjouissez-vous, soldats, le sort met sur votre passage de quoi exercer votre valeur. Comme les vents ont besoin d'obstacles pour ramasser leurs forces dissipées et comme la flamme a besoin d'aliment, ainsi nous avons besoin d'ennemis. Tout ce qui cède nous dérobe la gloire de vaincre que la révolte nous offrirait. Marseille consent à m'ouvrir ses portes, si j'ai la bassesse de m'y présenter seul et sans armes. C'est peu de m'exclure, elle veut m'enfermer ! Croit-elle se dérober à la guerre qui embrase le monde ? Vous serez punis d'avoir osé prétendre à la paix ! et vous apprendrez que du temps de César, il n'y a point d'asile plus sûr au monde que la guerre sous mes drapeaux. "

Il marche vers Marseille pour en faire le siège;  premiers travaux.

Il dit, et marche vers les murs de Marseille, où nul ne tremble. Il trouve les portes fermées et les remparts couverts d'une armée nombreuse et résolue.

 

Non loin de la ville est une colline dont le sommet aplani forme un terrain spacieux. Cette hauteur, où il est facile à César de se retrancher par une longue enceinte, lui présente un camp avantageux et sûr. Du côté opposé à cette colline, et à la même hauteur, s'élève un fort qui protège la ville, et dans l'intervalle sont des champs cultivés.
César trouve digne de lui le vaste projet de combler le vallon et de joindre les deux éminences. D'abord, pour investir la ville du côté de la terre, il fait pratiquer un long retranchement du haut de son camp jusqu'à la mer. Un rempart de gazon couvert d'épais créneaux, doit embrasser la ville et lui couper les eaux et les vivres qui lui viennent des champs voisins. Ce sera pour la ville grecque un honneur immortel, un fait mémorable dans tous les âges, d'avoir soutenu sans abattement les approches de la guerre, d'en avoir suspendu le cours ; et tandis que l'impétueux César entraînait tout sur son passage, de n'avoir seule été vaincue que par un siège pénible et lent. Quelle gloire, en effet, de résister aux destins, et de retarder si longtemps la Fortune impatiente de donner un maître à l'univers !

 

Les forêts tombent de toutes parts et sont dépouillées de leurs chênes ; car il fallait que, le milieu du rempart n'étant comblé que de légers faisceaux couverts d'une couche de terre, les deux bords fussent contenus par des pieux et des poutres solidement unies, de peur que ce terrain mal affermi ne s'écroulât sous le poids des tours.

Description de la forêt sacrée de Marseille que César fait abattre.

Non loin de la ville était un bois sacré, dès longtemps inviolé, dont les branches entrelacées écartant les rayons du jour, enfermaient sous leur épaisse voûte un air ténébreux et de froides ombres. Ce lieu n'était point habité par les Pans rustiques ni par les Sylvains et les nymphes des bois. Mais il cachait un culte barbare et d'affreux sacrifices. Les autels, les arbres y dégouttaient de sang humain ; et, s'il faut ajouter foi à la superstitieuse antiquité, les oiseaux n'osaient s'arrêter sur ces branches ni les bêtes féroces y chercher un repaire ; la foudre qui jaillit des nuages évitait d'y tomber, les vents craignaient de l'effleurer. Aucun souffle n'agite leurs feuilles ; les arbres frémissent d'eux-mêmes. Des sources sombres versent une onde impure ; les mornes statues des dieux, ébauches grossières, sont faites de troncs informes ; la pâleur d'un bois vermoulu inspire l'épouvante. L'homme ne tremble pas ainsi devant les dieux qui lui sont familiers. Plus l'objet de son culte lui est inconnu, plus il est formidable. Les antres de la forêt rendaient, disait-on, de longs mugissements ; les arbres déracinés et couchés par terre se relevaient d'eux-mêmes ; la forêt offrait, sans se consumer, l'image d'un vaste incendie ; et des dragons de leurs longs replis embrassaient les chênes. Les peuples n'en approchaient jamais. Ils ont fui devant les dieux. Quand Phébus est au milieu de sa course, ou que la nuit sombre enveloppe le ciel, le prêtre lui-même redoute ces approches et craint de surprendre le maître du lieu.
Ce fut cette forêt que César ordonna d'abattre, elle était voisine de son camp, et comme la guerre l'avait épargnée, elle restait seule, épaisse et touffue, au milieu des monts dépouillés. à cet ordre, les plus courageux tremblent. La majesté du lieu les avait remplis d'un saint respect, et dès qu'ils frapperaient ces arbres sacrés, il leur semblait déjà voir les haches vengeresses retourner sur eux-mêmes.

 

César voyant frémir les cohortes dont la terreur enchaînait les mains, ose le premier se saisir de la flache, la brandit, frappe, et l'enfonce dans un chêne qui touchait aux cieux. Alors leur montrant le fer plongé dans ce bois profané : "Si quelqu'un de vous, dit-il, regarde comme un crime d'abattre la forêt, m'en voilà chargé, c'est sur moi qu'il retombe." Tous obéissent à l'instant, non que l'exemple les rassure, mais la crainte de César l'emporte sur celle des dieux. Aussitôt les ormes, les chênes noueux, l'arbre de Dodone, l'aune, ami des eaux, les cyprès, arbres réservés aux funérailles des patriciens ; virent pour la première fois tomber leur longue chevelure, et entre leurs cimes il se fit un passage à la clarté du jour. Toute la forêt tombe sur elle-même, mais en tombant elle se soutient et son épaisseur résiste à sa chute.

 

A cette vue tous les peuples de la Gaule gémirent, mais captive dans ses murailles, Marseille s'en applaudit. Qui peut se persuader, en effet, que les dieux se laissent braver impunément et cependant combien de coupables la Fortune n'a-t-elle pas sauvés ! Il semble que le courroux du ciel n'ait le droit de tomber que sur les misérables.

 

Quand les bois furent assez abattus, on tira des campagnes voisines des chariots pour les enlever ; le laboureur consterné vit dételer ses taureaux, et, obligé d'abandonner son champ, il pleura la perte de l'année.
César trop impatient pour se consumer dans les longueurs d'un siège, tourne ses pas du côté de l'Espagne et ordonne à la guerre de le suivre vers cette extrémité du monde.

 

Le rempart s'élève sur de solides palissades, et reçoit deux tours de la même hauteur que les murs de la citadelle.

 

Ces tours ne sont point attachées à terre, mais elles roulent sur des essieux obéissant à une force cachée. Les assiégés, du haut de leur fort, voyant ces masses s'ébranler, en attribuèrent la cause à quelque violente secousse qu'avaient donnée à la terre les vents enfermés dans son sein ; et ils s'étonnèrent que leurs murailles n'en fussent pas ébranlées ; mais tout à coup, du haut de ces tours mouvantes, tombe sur eux une grêle de dards. De leur côté, volent sur les Romains des traits plus terribles encore ; car ce n'est point à force de bras que leurs javelots sont lancés : décochés par le ressort de la baliste, ils partent avec la rapidité de la foudre, et au lieu de s'arrêter dans la plaie, ils s'ouvrent une large voie à travers l'armure et les os fracassés, y laissent la mort et volent au delà avec la force de la donner encore.

 

Cette machine formidable lance des pierres d'un poids énorme, et qui, pareilles à des rochers déracinés par le temps et détachés par un orage, brisent tout ce qu'elles rencontrent. C'est peu d'écraser les corps sous leur chute, elles en dispersent au loin les membres ensanglantés.

 

Mais à mesure que les assiégeants s'approchaient des murs, à couvert sous la tortue (57), les traits qui de loin auraient pu les atteindre, passaient au-dessus de leurs têtes; et il n'était pas facile aux ennemis de changer la direction de la machine qui les lançait. Mais la pesanteur des rochers leur suffit pour accabler tout ce qui s'approche; et ils se contentent de les rouler à force de bras du haut des murailles. Tant que les boucliers des Romains sont unis et qu'ils se soutiennent l'un l'autre, ils repoussent les traits qui les frappent, comme un toit repousse la grêle qui, sans le briser, le fait retentir. Mais sitôt que la force du soldat épuisée laisse rompre cette espèce de voûte, chaque bouclier seul est trop faible pour soutenir tous les coups qu'il reçoit. Alors on fait avancer le mantelet  (58) couvert de terre, sous cet abri, sous ce front couvert, on se prépare à battre les murs et à les ruiner par la base. Bientôt le bélier dont le balancement redouble les forces, frappe et, tente de détacher ces longues couches de pierre qu'un dur ciment tient enchaînées et que leur poids même affermit. Mais le toit qui protège les Romains, chargé d'un déluge de feu, ébranlé par les masses qu'on y fait tomber et par les poutres qui, du haut des murs, travaillent sans cesse à l'abattre, ce toit tout à coup s'embrase et s'écroule, et, accablés d'un travail inutile, les soldats regagnent leur camp.

Les Marseillais font une sortie nocturne, et brûlent les machines de l'ennemi

Les assiégés n'avaient d'abord espéré que de défendre leurs murailles, ils osent risquer une attaque au dehors. Une jeunesse intrépide sort à la faveur de la nuit : elle n'a pour armes ni la lance, ni l'arc terrible, ses mains ne portent que la flamme cachée à l'ombre des boucliers.

 

L'incendie se déclare : un vent impétueux le répand sur tous les travaux de César. Le chêne vert a beau résister, les progrès du feu n'en sont pas moins rapides; partout où les flambeaux. s'attachent, le feu s'élance sur sa proie, et des tourbillons de flamme se mêlent dans l'air à d'immenses colonnes de fumée. Non seulement les bois entassés, mais les rochers eux-mêmes sont embrasés et réduits en poudre. Tout le rempart s'écroule en même temps, et dans ses débris dispersés, la masse en paraît agrandie.

Les Romains veulent tenter la fortune sur mer ; description des deux flottes

Les Romains, sans ressource du côté de la terre, tentent la fortune sur mer. Déjà Brutus sur le vaisseau Prétorien, semblable à une forteresse, avait abordé aux îles Stéchades, accompagné d'une flotte que le Rhône avait vu construire et qu'il avait portée à son embouchure. On y joint des navires faits à la hâte, non de bois peints et décorés, mais de chênes grossièrement taillés, et tels qu'ils tombaient des montagnes ; du reste, fortement unis et formant un plancher solide et commode pour le combat.

 

Marseille, de son côté, s'est résolue à courir avec toutes ses forces le hasard d'un combat. Les vieillards eux-mêmes ont pris les armes et viennent se ranger parmi les jeunes citoyens. Non seulement les vaisseaux en état de servir, mais ceux qui dans le port tombaient en ruine et qu'on a réparés, sont chargés de combattants.

 

Le soleil matinal répandait sur la face des eaux ses rayons brisés par les ondes. Le ciel était sans nuage, les vents en silence laissaient régner dans. l'air le calme et la sérénité, et la mer semblait s'aplanir pour la bataille. Alors chaque navire quitte sa place, et d'un mouvement égal, s'avancent des deux côtés ceux de Marseille et ceux des Romains. D'abord, la rame les ébranle, et bientôt à coups redoublés elle les soulève et les fait mouvoir. La flotte des Romains était rangée en forme de croissant. Les solides galères et les navires à quatre rangs de rames forment un demi-cercle de bâtiments innombrables. Cette force redoutable fait face à la pleine mer. Au centre du croissant rentrent les vaisseaux liburniens, fiers de leur double rang de rames. Au-dessus de tous s'élevait la poupe du vaisseau de Brutus. Six rangs de rameurs lui faisaient tracer un sillon vaste au sein de l'onde, et ses rames les plus élevées s'étendaient au loin sur la mer.

Combat naval, dans lequel les Marseillais sont vaincus ; longue et poétique description de la mêlée, de ses accidents terribles et bizarres.

Dès que les flottes ne sont plus séparées que par l'espace qu'un vaisseau peut parcourir d'un seul coup d'aviron, mille voix remplissent les airs, et l'on n'entend plus à travers ces clameurs ni le bruit des rames, ni le son des trompettes.

 

On voit les rameurs balayer les flots et renversés sur les bancs se frapper la poitrine de leurs rames. Les proues se heurtent à grand bruit, les vaisseaux virent de bord, mille traits lancés se croisent dans l'air, bientôt la mer en est couverte. Déjà les deux flottes se déploient et les vaisseaux divisés se donnent un champ libre pour le combat. Alors, comme dans l'Océan, si le flux et le vent sont opposés, la mer avance et le flot recule; de même les vaisseaux ennemis sillonnent l'onde en sens contraire, la masse d'eau que l'un chasse est à l'instant repoussée par l'autre. Mais les vaisseaux de Marseille étaient plus propres à l'attaque, plus légers à la fuite, plus faciles à ramener par de rapides évolutions, enfin plus dociles à l'action du gouvernail. Ceux des Romains, au contraire, avaient pour eux l'avantage d'une assiette solide, et l'on y pouvait combattre comme sur la terre ferme.

 

Brutus dit donc à son pilote assis sur la poupe : "Pourquoi laisser les deux flottes se disperser sur les eaux, est-ce d'adresse que tu veux combattre ? Engage la bataille, et que nos vaisseaux présentent le flanc à la proue ennemie." Le pilote obéit et présente son vaisseau en travers de l'ennemi. Dès lors chaque vaisseau qui, de sa proue, heurte le flanc des vaisseaux de Brutus, y reste attaché, vaincu par le choc, et retenu captif par le fer qu'il enfonce. D'autres sont arrêtés par des griffes d'airain , ou liés par de longues chaînes. Les rames se tiennent enlacées, et les deux flottes couvrant la mer forment un champ de bataille immobile. Ce n'est plus le javelot, ce n'est plus la flèche qu'on lance ; on se joint, on combat l'épée à la main. Chacun du haut de son bord se penche au-devant du fer ennemi ; les morts tombent hors du bord qu'ils défendent. Les eaux sont couvertes d'une écume de sang, la mer profonde en est épaissie, et les cadavres suspendus entre les flancs des vaisseaux, rendent impuissants les efforts que fait l'un des deux pour attirer l'autre. Parmi les combattants, les uns qui respirent encore en tombant, boivent leur sang avec l'onde amère ; d'autres luttant contre une mort lente, sont tout à coup ensevelis avec leur vaisseau qui s'entrouvre. Les traits qui volent en vain ne tombent pas de même, et s'ils ont manqué leur première victime, il s'en trouve mille à frapper sur les eaux. L'une de nos galères, environnée de celles de Marseille, avait déployé ses forces sur ses deux bords et les défendait en même temps avec une égale intrépidité. Ce fut là que le brave Catus, combattant du haut de la poupe et voulant enlever le pavillon ennemi, reçoit deux flèches par de qui se croisent en lui perçant le cœur. D'abord son sang hésite, incertain par quelle plaie il va s'écouler ; mais repoussant à la fois les deux flèches, il s'ouvre à grands flots l'un et l'autre passage, et semble, en divisant l'âme de ce guerrier, payer un double tribut à la mort.

 

Dans ce combat s'était engagé le malheureux Télon, celui des Phocéens qui maîtrisait le mieux un navire dans la tempête. Jamais pilote n'a mieux prévu les variations de l'air annoncées par le soleil ou par le croissant de la lune ; toujours ses voiles étaient disposées pour le vent qui allait se lever.  Il avait brisé du fer de sa proue le flanc du vaisseau qu'il attaquait. Mais un javelot lui perça le sein ; et le dernier effort de sa main défaillante fut de détourner son vaisseau.  Giarée va pour le remplacer et saute sur sa poupe. Le trait mortel le cloue au moment qu'il s'élance, l'attache et le tient suspendu au navire.

 

Il y avait deux jumeaux, la gloire de leur féconde mère. Les mêmes flancs les avaient conçus pour des destins bien différents. La cruelle mort distingua ces frères (59) que leurs parents confondaient tous les jours. Hélas ! cette douce erreur est détruite : l'un d'eux a péri, et celui qui leur reste, éternel objet de leurs larmes, nourrit sans cesse leur douleur en leur offrant l'image de celui qui n'est plus. Ce malheureux jeune homme, voyant les rames de son vaisseau entrelacées avec celles d'un vaisseau romain, osa porter la main sur le bord ennemi (60) : un fer pesant tombe sur sa main et la coupe, mais sans lâcher prise, elle se roidit, attachée au bois qu'elle a saisi. Le malheur ne fit qu'irriter le courage du guerrier mutilé. De l'intrépide main qui lui reste, il veut reprendre celle qu'il a perdue ; mais un nouveau coup lui détache le bras et la main dont il combattait. Alors, sans bouclier, sans armes, il ne va point se cacher au fond du vaisseau ; mais de son corps exposé aux coups, il fait un rempart à son frère. Percé de flèches, il se tient debout, et après le coup qui suffit à sa mort, il en reçoit mille, qui tous seraient mortels, et qu'il épargne à ses amis.  Enfin, comme il sent que son âme va s'échapper par tant de plaies, il la ramasse et la retient dans ce corps défaillant ; il emploie tout le sang qui lui reste à tendre un moment les ressorts de ses membres, et consumant dans un dernier effort tout ce qu'il a de vie et de force, il se précipite sur le bord ennemi pour nuire au moins par le poids de sa chute.

 

Ce vaisseau, comblé de cadavres, regorgeant de sang, brisé par les coups redoublés des proues, s'entrouvre enfin de toutes parts. L'eau perce à travers ses flancs fracassés, et, dès qu'il est plein jusqu'aux bords, il s'engloutit, et dans son tourbillon il enveloppe les flots qui l'entourent. L'onde recule, l'abîme s'ouvre, la mer retombe et le remplit.

 

Dans ce jour, le sort des combats étala sur la mer ses prodiges. Le fer recourbé que les Romains jetaient sur une galère ennemie atteignit un guerrier nommé Licidas, et il l'entraînait dans les flots. Ses compagnons veulent le retenir ; les jambes qu'ils saisissent leur restent ; le haut du corps en est détaché ; son sang ne s'écoule pas avec lenteur, comme par une plaie, mais il jaillit à la fois par tous ses canaux brisés, et le mouvement de l'âme qui circule de veine en veine est tout à coup interrompu. Jamais la source de la vie n'eut pour s'épancher une voie aussi vaste. La moitié du corps, qui n'avait que des membres épuisés de sang et d'esprit, fut à l'instant la proie de la mort ; mais celle où le poumon respire, où le cœur répand la chaleur, lutta longtemps avant que de subir le sort de l'autre moitié de lui-même.

 

Tandis qu'une troupe, obstinée à la défense de son vaisseau, se presse en foule sur le bord qu'on attaque et laisse sans défense le flanc qui n'a point d'ennemis, le navire penché du côté qu'elle appesantit, se renverse, et couvre d'une voûte profonde et la mer et les combattants. Leurs bras ne peuvent se déployer et ils périssent comme enfermés dans une étroite prison. 

 

Alors on ne voit partout que l'affreuse image d'une mort sanglante. Tandis qu'un jeune homme se sauve à la nage, deux vaisseaux qui vont se heurter le percent du bec de leurs proues ; et ses os brisés par ce choc terrible n'empêchent pas l'airain de retentir. De ses entrailles écrasées, de la bouche le sang  jaillit au loin dans les airs ; et lorsque les deux vaisseaux s'éloignent, son corps transpercé tombe au sein des eaux. Une foule de malheureux prêts à périr et se débattant contre la mort tâchent d'aborder une de leurs galères ; mais dès qu'ils veulent s'y attacher, comme elle chancelle et va périr sous une charge trop pesante, du haut du bord, un fer impie coupe les bras sans pitié. Ces bras suppliants restent suspendus, les corps s'en détachent et tombent dans l'abîme, car l'eau ne peut plus soutenir le poids de ces corps mutilés.

 

Déjà les combattants ont épuisé leurs traits, mais leur fureur invente des armes. Les uns chargent l'ennemi à coups de rames, les autres saisissent les antennes et les lancent à force de bras. Les rameurs arrachent leurs bancs et les font voler d'un bord à l'autre. On brise le vaisseau pour combattre. Ceux-ci foulant aux pieds les morts, les dépouillent du fer dont ils sont percés ; ceux-là blessés d'un trait mortel, le retirent de la plaie et la ferment d'une main pour que le sang retenu dans les veines donne à l'autre main plus de force ; qu'il s'écoule après que le javelot est parti, c'est assez.

 

Mais rien ne fit dans ce combat autant de ravage que le feu, cet ennemi de l'Océan. La poix brûlante, le soufre, la cire enflammée répandent l'incendie avec elles. L'onde ne peut vaincre la flamme et des vaisseaux brisés dans le combat; un feu dévorant poursuit et consume les débris épars sur les eaux. L'un ouvre son navire aux ondes, pour éteindre l'incendie, l'autre pour éviter d'être submergé, s'accroche aux poutres brûlantes. De mille genres de mort., le seul que l'on craigne est celui dont on se voit périr. Le naufrage même n'éteint pas la valeur. On voit ceux qui nagent encore ramasser les traits répandus sur la mer et les fournir à leurs compagnons qui combattent sur les vaisseaux, ou, d'une main mal assurée s'efforcer de les lancer eux-mêmes. Si le fer manque, l'onde y supplée, l'ennemi s'attache avec fureur à son ennemi, leurs bras et leurs mains s'entrelacent et chacun d'eux s'enfonce avec joie pour submerger l'autre avec lui.

 

Il y avait dans ce combat, parmi les Phocéens, un homme exercé à retenir son haleine sous les eaux ; soit qu'il fallût aller dégager l'ancre qui ne cède plus au câble, ou chercher au fond de la mer ce que le sable avait dévoré. Dès que ce plongeur redoutable avait noyé son adversaire, il revenait sur l'eau triomphant. Mais à la fin croyant remonter sans obstacle, sa tête rencontre le fond d'une galère et il reste englouti.

 

On en vit s'attacher aux rames d'un vaisseau ennemi pour retarder sa fuite ; on en vit même se suspendre en mourant à la poupe de leur navire pour rompre le choc d'un navire opposé. Leur plus grand souci était que leur mort ne fût pas perdue.

 

Un Phocéen, nommé Ligdamus, instruit dans l'art des Baléares, fait partir de sa fronde un plomb rapide. Tyrrhénus qui commandait du haut de sa poupe en est atteint : le plomb mortel lui brise les tempes, et ses yeux dont tous les liens sont rompus, tombent, chassés de leurs orbites par des flots de sang ;, immobile et dans l'étonnement de ne plus voir la lumière, il prend ces ténèbres pour celles de la mort, mais bientôt se sentant plein de vie : "Compagnons, dit-il, employez-moi comme une machine à lancer les traits. Allons, Tyrrhénus, abandonnons ce reste de vie aux fureurs de la guerre, et de mon cadavre tirons encore cet avantage de l'exposer aux coups destinés aux vivants." Il dit, et ses traits aveuglément tancés, ne laissent pas de porter atteinte. Argus, jeune homme d'une naissance illustre, en est frappé à l'endroit où le ventre se courbe vers les en-trailles ; et en tombant sur le fer il l'enfonce.

 

Sur le même vaisseau et à l'extrémité opposée était la malheureux père d'Argus, guerrier illustre dans sa jeunesse, et qui ne le cédait en valeur à aucun des Phocéens. Mais ici, courbé sous le poids des ans et tout consumé de vieillesse, c'était un exemple et non pas un soldat.

 

Témoin de la mort de son fils, il se traîne à pas chancelants, et, de chute en chute, le long du navire, il arrive jusqu'à la poupe et il y trouve son fils expirant. On ne voit point ses larmes couler ni ses mains frapper sa poitrine ; mais, comme il tend les bras, tout son corps se roidit, ses yeux se couvent d'épaisses ténèbres; il regarde son fils et il ne le reconnais plus.  Celui-ci, dès qu'il aperçoit son père, soulève sa tête penchée sur son cou languissant. Il veut parler, la voix lui manque, seulement sa bouche muette demande à son père un dernier baiser et invite sa main à lui fermer les yeux. Dès que le vieillard est revenu à lui-même et que la cruelle douleur a repris des forces : "Je ne perdrai point, dit-il, le moment que me laissent les dieux cruels ; je percerai ce cœur vieilli. Argus, pardonne à ton père de fuir tes embrassements et les derniers soupirs de ta bouche. Le sang bout encore dans tes blessures ; tu respires, tu peux me survivre encore." à ces mots, quoique son épée fût tout entière plongée dans son sein, il se hâte de se précipiter dans les flots, impatient de précéder son fils ; il n'ose se confier à une seule mort.

 

La victoire n'est plus douteuse, le sort des combats s'est déclaré. La plupart des vaisseaux de Marseille sont abîmés sous les eaux, le reste ayant changé de matelots, reçoit et porte les vainqueurs ; un petit nombre gagnent la mer et cherchent leur salut dans la fuite.

 

Quelle fut au dedans des murs la désolation des familles ! De quels cris les mères éplorées firent retentir le rivage ! On vit des épouses éperdues, qui, dans les cadavres flottants sur le bord, croyant reconnaître des traits souillés de sang, embrassaient le corps d'un ennemi qu'elles prenaient pour celui d'un époux. On vit de misérables pères se disputer près des bûchers un corps mutilé.

 

Cependant Brutus triomphant sur les mers (61) s'applaudit d'avoir, le premier, joint à l'éclat des armes de César l'honneur d'une victoire navale.

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(55) Marseille ose rester fidèle. - Au retour de la guerre d'Espagne, César réduisit Marseille, qui s'obstinait dans le parti de Pompée. Ces Grecs qui avaient toujours eu le monopole du commerce de la Gaule, étaient jaloux, sans doute, de la faveur avec laquelle César traitait les barbares Gaulois, quoiqu'il eût précédemment accordé des privilèges commerciaux aux Marseillais. Marseille était une colonie grecque, non de la Phocide, comme on l'a cru a tort, mais de Phocée, en Asie Mineure. Elle se déclara contre César, à l'instigation de Domitius qui s'y était rendu après avoir reçu la vie de César, à Corfinium. "Malheureuse ville que Marseille ! s'écrie Florus ; elle veut la paix, et la crainte de la guerre attire la guerre sur elle."

(56) Les murs de Phocée livrés aux flammes. - Le traducteur a dû corriger ici son auteur, qui dit la Phocide au lieu de Phocée. Nous avons déjà fait cette observation plus haut.  Quant à l'incendie de Phocée que ses habitants auraient livrée aux flammes en la quittant, c'est un point d'histoire assez obscur. Hérodote, qui a raconté leur migration, n'a rien dit de cette circonstance.

(57) A couvert sous la tortue. - Il y avait deux sortes de tortues : l'une faite de planches unies ensemble par des peaux et par des cordes, c'est celle qui servait à établir les travaux de siège ; l'autre était formée par l'exhaussement des boucliers tenus serrés les uns contre les autres au-dessus des têtes des soldats, in morem squammarum. C'est de cette dernière qu'il s'agit ici. Voyez Tite-Live, liv. XLIV, ch. IX, et Folard, de la Colonne, tome. I, p. 56.

(58) Alors on fait avancer le mantelet. - Le texte dit vinea, vigne. La vigne est une machine composée de planches et de claies, et recouverte de peaux fraîches et d'étoffes mouillées : elle servait à mettre les soldats à l'abri des traits pendant qu'ils travaillaient à faire des brèches aux murailles. Ce nom de vigne lui a été donné à cause de sa conformation. On l'établissait en carré, comme on plante la vigne. Plus loin pluteis signifie dos planches, des madriers qui garnissent le front de la vigne ou du gabion : autrement le mantelet, considéré comme une machine particulière de siège, ne différait pas beaucoup de la vigne. Voyez Végèce, liv. IV, ch. XV, et Juste Lipse, Poliorcet., I, dial. VII.

(59) La cruelle mort distingua ces frères. - Ceci est une imitation de Virgile, Énéide, liv. X, v. 391 :

Daucia Laride, Thymberque, simillima proles.
Indiscreta suis, gratusque parentibus error ;
At nunc dura dedit vobis discrimina Pallas.

Stace présente aussi la même imitation. Voyez Thébaïde, liv. IX, v. 95.

(60) Osa porter la main sur le bord ennemi. - Ce trait d'héroïsme, dont notre poète fait ici honneur à un Marseillais, Suétone, Vie de César, ch. LXVIII ; Valère-Maxime, liv, III, ch. II ; Plutarque vie de César, ch. XVII, l'attribuent à un soldat de César, dans ce même combat naval devant Marseille. "Acilius (miles Caesaris) navali ad Massiliam proelio, injecta in puppem hostium dextra, et abscissa, memorabile illud apud Graecos Cynaegyri exemplum imitatus, transiluit, in navem, umbone obvios agens." Suéton., loco dicto.

(61) Brutus, triomphant sur les mers. - Tous les détails de ce siège et du combat naval qui le termina, sauf sa partie poétique, se trouvent dans les Commentaires de César. Voyez Guerre civile, liv. II, ch. I - XVI.

 

 

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Roger Penrose et le théorème de Pythagore

20 Avril 2014 , Rédigé par CC Publié dans #Pythagore-Isis

pyth.jpgIl y a six ans, j'ai fait pour Parutions.com la recension du livre de Roger Penrose "A la découverte des lois de l'univers - La prodigieuse histoire des mathématiques et de la physique", traduit par Céline Laroche pour les éditions Odile Jacon - voyez mon billet ici - .

 

Je n'ai jamais prétendu avoir la compétence suffisante en mathématiques pures pour comprendre tout ce qu'écrit Penrose, mais ce qui m'a toujours intéressé chez lui, c'est sa conviction que les mathématiques ne sont pas des constructions de l'esprit mais des réalités qui existent indépendamment de nous, un point de vue assez hétérodoxe de nos jours.

 

Je suis donc retourné à son livre pour voir ce qu'il disait de Pythagore. Penrose, plus inspiré par Platon, ne lui accorde que deux pages (p. 9-10). Il lui reconnaît le mérite d'avoir introduit la notion de preuve en mathématiques, c'est-à-dire un argument irréprochable fondé sur une logique déductive dérivée d'axiomes, l'énoncé dont la validité est démontrée pouvant être qualifiée de théorème.

 

penrose.JPG

Après avoir rappelé Pythagore a inventé à Crotone (que la traductrice orthographie mal) une échelle de nombres à l'origine de notre musique (cf plus bas, mais McEvilley dans The Shape of Ancient thought considérait que l'origine de tout cela était plus ancienne), il estime qu'on doit à Pythagore, grâce à sa notion de preuve, la démonstration de la nature atemporelle des mathématiques. Les théorèmes de Pythagore fondés sur les nombres restent valables, nous dit Penrose, ceux qui sont fondés sur la géométrie, notamment le plus connu sur le trangle rectangle, n'ont de valeur quant à eux qu'à l'intérieur des postulats euclydiens, mais selon lui "la géométrie hyperbolique - et, toutes les géométries "riemaniennes" qui généralisent la géométrie hyperbolique à des géométries à courbure irrégulière (et qui fournissent le cadre de la théorie d'Einstein) dépend de manière cruciale de la validité du théorème de Pythagore dans la limite des courtes distances. En outre, son influence considérable infuse d'autres domaines importants des mathématiques et de la physique (par exemple la structure métrique "unitaire" de la mécanique quantique) Malgré le fait que ce théorème ait, en un sens, été supplanté à grande distance, il reste primordial à la structure à petite échelle de la géométrie, avec une gamme d'applications qui dépassent, de loin, ce pour quoi il avait été proposé initialement" (p. 45).

 

 

 

 

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