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Articles avec #philosophie tag

Des nouvelles de mes travaux

10 Juin 2021 , Rédigé par CC Publié dans #Publications et commentaires, #Christianisme, #Sainte-Baume, #Histoire des idées, #Philosophie

Il semble que cette année, je ne publierai pas de livre. Après avoir écrit 150 pages sur la vue du RP Lacordaire, j'ai finalement suspendu ce travail en mai. J'avais pourtant à travers cette recherche abordé des sujets importants, sur les origines du catholicisme social, les question qu'il posait sur le droit de révolte, le rapport à la modernité, aux libertés publiques à la question sociale. C'était un bon support de réflexion sur le rapport de notre pays à son Eglise, la manière dont il gérait l'héritage révolutionnaire et celui de Napoléon. La façon dont Lacordaire avait approché la question, sa propre relation à toutes sortes de sujets épineux comme le clivage gauche-droite, la réhabilitation du Moyen-Age (à travers ses essais sur le Saint Siège, sur Saint Dominique), la philosophie grecque, les hérésies du romantisme, et même le magnétisme étaient source de nombreux enseignements. Qui plus est cela permettait de croiser des personnalités très intéressantes comme Sainte-Beuve, le vicomte de Melun, Mme Swetchine, ou Ozanam, qui avaient eux aussi leur façon bien particulière de prendre position sur tous ces sujets et qui l'exprimaient dans le joli style de leur époque. Ces gens qui se sont influencés les uns les autres, parfois soutenus mutuellement, parfois critiqués, ont contribué chacun à leur manière à enfanter un nouveau regard sur le passé et le présent de la religion, à lui définir une nouvelle place.

Même l'histoire de la restauration des Dominicains à la Sainte-Baume et son avis sur Marie-Madeleine avaient son intérêt au regard notamment de mon propre itinéraire sur le sujet que je raconte dans mon livre sur les médiums.

Mais finalement j'ai eu l'impression que ce travail était une impasse. Je ne saurais trop dire pourquoi. Même l'échange par courriel avec une étrange guide touristique de Saint-Maximin qui se disait admiratrice de Lacordaire m'a convaincu que mon travail, comme les précédents, ne trouverait de toute façon pas le public qui lui correspondait (les gens fonctionnent avec des schémas mentaux qui ne sont pas les miens, donc tout ce que j'essaie de leur dire tombe dans un puits d'incompréhension).

Par ailleurs diverses personnes ont pris contact avec moi avec qui j'ai été conduit à réexplorer les sujets à la mode du rapport de la physique quantique au monde invisible, la prétention qu'ont beaucoup, sous l'influence des mysticismes orientaux (comme avant eux Schopenhauer, Nietzsche et Heidegger) à abroger la différence sujet-objet, réalité-représentation etc, à substituer a "méditation" inspirée au travail laborieux, autant de dérives qui ne sont pas du tout ma tasse de thé. Mais je ne crois pas avoir trop convaincu mes interlocuteurs soumis au Zeitgeist du moment.

Comme je ne suis pas obligé de publier quoi que ce soit, j'ai la chance de pouvoir préférer le silence plutôt que d'exposer des problématiques décalées par rapport à celles formatées les médias et l'ingénierie sociale de notre époque, je crois que, à part quelques billets sur ce petit blog, cette année 2021 sera finalement surtout, de mon côté, une année de silence.

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A propos de Cioran

4 Juin 2021 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie, #Christianisme, #Histoire des idées

Un correspondant m'écrit à propos de Cioran : "Dans ses veines coulait le sang des Bogomiles (des hérétiques gnostiques). Les Roumains ont subi l’influence de la latinité comme celle du monde  slavophile. Il suffit de  ne voir que son attrait pour Dostoïevski .Bog signifie Dieu dans les langues slaves. Cioran détestait Sartre qu’il rencontrait souvent au café de Flore durant la guerre où Sartre écrivait « l’être et le néant » Avec Sartre nous rencontrons vraiment le « nihilisme » C’est un gauchissement de la phénoménologie selon la pensée de Edmund Husserl.  Cioran, dont le père était prêtre orthodoxe, prétendait avoir écrit le livre religieux de Roumanie avec des « larmes et des saints »... Il mettait ses amis en « recherche spirituelle » avec les personnes aptes à répondre à leur interrogation métaphysique. Pour vous donner un exemple, il amena son ami George Balan tourmenté religieusement (il fut un temps anthroposophe) à la rencontre de (l'existentialiste chrétien) Gabriel Marcel. A l’issue de l’entretien, Balan alla jusqu’à baiser les mains de Gabriel Marcel. Cioran est ambigu, pratique l’humour de dérision comme système de défense contre la douleur du monde Dans la lecture du livre de Tobie (ou Tobit), j’ai entendu cette semaine à la messe mercredi 2 juin : « ne détourne pas de moi ta face Seigneur car pour moi mieux vaut mourir que connaître tant d’adversités à longueur de vie ».  Cela m’a fait penser à Baudelaire dans « Semper eadem » : « vivre est un mal c’est un secret de tous connu ». Pour en revenir à Cioran, son frère Aurel, aujourd’hui décédé, parlait d’une sensibilité mystique. Et disait : « il est tout à fait absurde de coller l’étiquette d’athée sur le dos de mon frère ». Cioran parle par exemple  de Jacob Boehme dans sa correspondance avec Samuel Beckett.

Ma carrière professionnelle fut si incroyablement désastreuse que j'ai trouvé mon réconfort dans la lecture de Cioran. J’assistai aux obsèques de ce dernier en juin 1995 à l’Eglise roumaine des Saints Archanges où se trouvait le gratin littéraire de l’époque : François Nourricier, Gabriel Matzneff, Jean d’Ormesson, Jean Edern Hallier et bien d'autres Sans doute, je vous écris cela car j’ai l’esprit un peu noir moi-même. Cioran a cette citation : « l’histoire est l’histoire du mal ». C’est très juste."

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Quand St Thomas d'Aquin chantait le Psaume 12

8 Mars 2021 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Philosophie

Hier était le jour de la Saint Thomas d'Aquin, un philosophe que j'ai plusieurs fois croisé dans ma vie. Dans mes études de philosophie bien sûr à la Sorbonne, puis dans l'attente des résultats du concours de l'ENA quand j'étais allé dans son église dans le VIIe arrondissement de Paris en décembre 1992, et encore à Toulouse le 12 février 1999 quand j'ai découvert par hasard que le maître de la scolastique y avait son tombeau. "Le berceau de Saint Dominique et le tombeau de Saint Thomas" comme a dit Lacordaire je crois. Dans l'attente de l'attribution de son magistère à Paris peut-être vers 1248 St Thomas lui aussi s'était isolé pour prier, et il avait chanté ceci : "Salva me fac, Domine, quoniam defecit sanctus, quoniam diminutae sunt veritatesa filiis hominum" (Ps 12:2). C'est Guillaume de Tocco qui le raconte. "Il se rendit au lieu où il avait coutume de prier et, prosterné contre terre, il pria Dieu, en pleurant, de lui accorder sa grâce et la science nécessaire." Il s'endormit après avoir pleuré et dans son sommeil un frère dominicain décédé vint lui souffler le sujet de sa leçon inaugurale : le verset 13 du Psaume 104.

On ne s'étonnera pas que l'angoisse qu'exprime le saint au moment de son entrée dans la carrière universitaire concerne la parole vraie qui est le sujet du Psaume 12. Ses biographes racontent une anecdote selon laquelle ses condisciples durant son enfance voulurent lui faire croire que des cochons volants passaient à la fenêtre, ce à quoi il dit préférer croire en l'existence des cochons volants qu'en la possibilité que ses frères lui mentent. Le problème de la parole vraie était central à l'époque comme aujourd'hui, alors que les hérésies comme la théorie d'Averroes sur l'unité de l'entendement (source de relativisme) et celle du nouvel esprit de liberté et du troisième âge du monde de Joaquim de Fiore (qui préfigure le marxisme et le New Age) égaraient beaucoup d'âmes.

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"Mystique et Magie" de Jean-Gaston Bardet

24 Janvier 2021 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Alchimie, #Spiritualités de l'amour, #Sainte-Baume, #Shivaïsme yoga tantrisme, #Anthropologie du corps, #Philosophie, #Histoire des idées

"Ne t'arrête pas de hurler sur le cadavre du genre humain que tu vois s'en aller vers des malheurs si grands que la langue ne peut les décrire" (Ste Catherine de Sienne, Le Livre des dialogues, CVII)

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Un lecteur de ce blog que j'interrogeais il y a peu à propos de la numérologie et des heures miroirs m'a conseillé la lecture de Jean-Gaston Bardet (1907-1989), architecte urbaniste qui étudia avec le docteur Alphonse Gay (un clinicien enseignant à la Faculté catholique) le fonctionnement des mystiques chrétiens mais aussi publia divers ouvrages sur la spiritualité (ce qui lui valut de devenir un conseiller du pape Jean XXIII). Je me suis procuré Mystique et magies, paru chez Trédaniel, 1972 puis réédité deux fois, et me suis décidé à le commenter sur ce site, particulièrement parce que cet ouvrage s'intéresse de très près à la problématique du double spirituel, que j'ai un peu abordée dans mon essai sur les médiums de 2017 et qui a pris une importance certaine dans mon expérience personnelle depuis lors. J'essaierai de présenter ici pas à pas le contenu de ce livre, tout en m'excusant auprès des lecteurs pour mes maladresses, mes approximations, et mon ingénuité, car je suis tout à fait Béotien dans les sujets que je vais exposer ici.

Le livre commence, en introduction, par cette problématique du dédoublement. Il en est de deux sortes, nous dit l'auteur : il y a la sortie du corps naturelle dans l'espace et le temps, auquel on peut parvenir dans des rites initiatiques ou par la consommation d'enthéogènes - ça, cela relève de la magie ; et puis il y a l'extase surnaturelle hors du continuum espace-temps, et cela, ça relève de l'expérience mystique.

D'emblée il annonce qu'il ne pourra pas examiner ces deux aspects de la sortie du corps sans avoir examiné la problématique de l'alphabet hébraïque, parce que "chacun sait, écrit-il p. 20, que la plupart des formules ou pantacles magiques (même si on les donne sous couvert de celtisme) renferment des expressions et des lettres hébraïques".

Qu'il me soit permis d'ouvrir une parenthèse ici. Je me souviens que Maurice Caillet, franc-maçon repenti converti au catholicisme, avait un jour dans une conférence témoigné qu'une femme avait été prise d'un malaise dans le cadre d'un cours lorsque l'orateur avait écrit des lettres hébraïques au tableau, ce dont ce dernier s'était excusé ensuite car il s'agissait effectivement des lettres d'un mot magique. Depuis lors, je suis tout à fait convaincu de la puissance des lettres hébraïques, et cette vidéo dans laquelle le rav Menahem Berros (dont on a déjà croisé le nom sur ce blog) raconte comment il a pu réaliser un exorcisme à partir d'une spéculation sur les lettres hébraïques finira, je pense, de vous en persuader...

Suit dans cette introduction une thèse un peu compliquée sur le fait que l'alphabet hébraïque n'est pas purement consonantique (sans quoi le tétragramme YHWH serait imprononçable), ce dont les Juifs eux-mêmes ont perdu le sens à partir de la codification d'Esdras (au IVe s av JC), avec notamment la perte du fait que dans le tétragramme, le vav porte aussi le "o" qui ouvre la voie à l'incarnation de Dieu. "La signification de l'Ecriture esdraïque étant perdue, deux grands courants se formèrent : le courant talmudique, moraliste et le courant kabbalistique ésotérique et mixturé de gnose alexandrine" (p. 28), le Talmud ayant oublié d'utiliser dans la Torah les lettres anormales et les kabbalistes (pour la gematria) les 5 lettres finales qui s'ajoutent aux 22 lettres. A partir d'une analyse serrée du bras de fer entre Moïse et les magiciens du Pharaon (autour de la question des divines proportions) et des compétences de Joseph et Daniel en matière d'interprétation des rêves, Bardet pose (p. 45) que les "Hébreux n'avaient rien à apprendre des Egyptiens ni des Chaldéens en matière de science divine" (ce qui est effectivement normalement le postulat de tout chrétien attaché à la Bible), ce qui lui permet de révoquer toute la numéralogie pythagoricienne prisée par l'ésotérisme français (Claude de Saint Martin, Papus), que Bardet considère comme fausse ("le pythagorisme est une véritable caricature de la Torah", écrit-il).

A la racine de l'erreur de la magie, nous dit Bardet, il y a l'acte de rébellion d'Eve qui, faisant confiance au serpent, croit qu'elle deviendra "comme Elohim", et, ce faisant, agit aussi sans référer à Adam qui est normalement sa tête (ce qu'a redit Paul dans sa première lettre aux Corinthiens). "C'est l'amorce du matriarcat, nous dit Bardet, période la plus funeste des sociétés humaines. La femme, physiquement plus faible cherchera ses pouvoirs dans le psychique, d'où les 'mille sorcières pour un sorcier' de Michelet" (p. 46).

J'ouvre ici une parenthèse pour noter que Bardet à la différence des Chrétiens d'inspiration hénochienne de nos jours (voir mon dernier livre là-dessus) identifie bien la faute d'Eve comme origine de la magie, et non pas l'union des Fils de Dieu/Veilleurs avec les Filles des hommes (Genèse 6:1-4).

L'opposition entre magie et mysticisme se découvre , nous dit Bardet, dans la différence entre le moment où Moïse extrait de l'eau en frappant un rocher de son bâton (Exode 17:5) avec un geste technique qui est celui du sourcier du cas où, dans Nombres 20:7, il est censé faire surgir de l'eau d'une seule parole sur ordre de Dieu (mais il commet ensuite l'erreur de frapper deux fois le rocher de son bâton de peur que cela ne marche pas...).

Venons en maintenant à la question de dédoublement, de la dualité, abordée dans le chapitre II, qui a déjà son principe dans la dualité entre le monde d'en haut et celui d'en bas ("sur la Terre comme au Ciel"). L'humain comprend le rouach (l'esprit, pneuma, la lettre pi, qui vient du he hébraïque), et le nefesh (l'âme vitale, psyché, psi, qui vient du shin hébraïque). Le rouach, pneuma, commande tout. Il est non localisé par essence. Le nefesh-psyché coordonne les plans de vie. "Grâce à elle peuvent s'exprimer instrumentalement les actes intellectuels et libres de notre pneuma...Elle assure, à l'étage végétatif, la continuité nécessaire à la chair. Enfin, elle peut, hors du corps, continuer à assurer la vie. Soit dans le cas des âmes séparées après la mort ; soit dans le cas du dédoublement." (p. 70,

Au passage Bardet condamne Descartes qui coupe l'âme-psyché-nefesh du corps, mais aussi CG Jung qui appelle "âme" (Seele) aussi bien le rouach que le nefesh. On pourrait au passage reprocher à Bardet dans son obsession de tout dédoubler d'oublier au passage qu'il existe aussi dans le judaïsme un troisième élément, la neshama, dont il ne parle jamais.

Attaché à la démarche empirique, justement à cause du dédoublement (qui pour Bardet n'est pas démoniaque mais très ordinaire), il s'intéresse à des cas comme Léo Ferrer, adepte du yoga, ou du réalisateur (qu'il présente comme un peintre) Guy Casaril , auteur dans la collection "Maîtres Spirituels" (Editions du Seuil) de "Rabbi Siméon Bar Yochaï et la Kabbale", qui faisait des sorties du corps par la tête. Il évoque la vision du double dans un brouillard bleuté, transparent, blanc ou blanc violet, l'élévation du double au dessus du charnel. Ce n'est pas une bilocation précise-t-il sauf que ce corps ne peut être touché sans quoi il serait blessé en réintégrant le corps (il rapproche cela du corps de Jésus ressuscité qu'on ne peut toucher en Jean 20:17).

Il ne faut pas que ce soit un dédoublement volontaire comme le font les gourous indiens. Genese 15:10 est mal traduit selon Bardet : c'est Abram lui même qui se divise. A juste titre il critique les expériences de projection dans l'astral des rosicruciens (AMORC) qui peuvent faire perdre la raison (d'ailleurs au 9ème degré de l'AMORC on ne se dédouble qu'à 30 cm). Avec un oeuf de 80 cm qu'ils font tourner les rosicruciens projettent dans cette forme leur double pour y rencontrer des larves astrales.

Puis Bardet évoque les âmes du purgatoire (qui est un état et non un lieu) qui vont rencontrer les vivants comme l'autrichienne Maria Simma. Celle-ci souffrait pour elles et ajoutait que les âmes catholiques souffraient plus mais moins longtemps que les protestantes. Elles ne peuvent rien faire pour elles-mêmes, seules les prières des vivants peuvent les sauver. Ensuite c'est au tour des anges de trouver place dans le livre avec des souvenirs de l'auteur sur son expérience de guerre en 1940 et sa visite au Padre Pio en 1952 à l'invitation de Raoul Villedieu (un ange matérialisé dans un corps le guida comme dans Tobie 12:19). Sur les anges déchus il renvoie à Giovanni Papini - son livre sur les démons dans l'art contemporain (p. 104). On trouvera ensuite dans l'ouvrage de Bardet une critique de la "bêtise" des entités spirites qui rappelle celle (plus inspirée) que fait Guénon, et une analyse expérimentale d'une canalisation de Lola Montès par une certaine Mme Laval de Montauban en 1932 et de celle de Suzon Clairac.

En venant aux exorcismes, JG Bardet estime qu'ils ne doivent être accomplis que par des prêtres irréprochables et que l'Eglise catholique les minimise trop maintenant du fait d'une surévaluation du rôle des démons qu'il y eut auparavant pendant la contre-réforme. Il cite longuement des exorcisme figurant dans un ouvrage de Mgr Léon Cristiani paru en 1959, ce qui est peut être une façon, me semble-t-il, de leur faire un peu trop de publicité. Une petite anecdote "Le brave Père Lamy, curé de La Courneuve, voyait souvent Satan dans un coin de son église et il l'apostrophait : 'va t en sale Bête !'. Alors Marie présente intervenait : 'Souviens toi que c'est un Prince' ". Le Père Lamy a sa fiche Wikipedia aujourd'hui. Je ne suis pas sûr que cette anecdote serve sa cause. Bardet aurait mieux fait de citer Bérule

Au total le chapitre II "La structure humaine" apparaît assez banal et sans grande envergure. Le chapitre suivant sur la magie (que l'auteur situe dans la sphère du paranormal, entre le surnaturel et le naturel, et dans laquelle il voit surtout un facteur de déséquilibre cosmique), est très marqué par la figure de Papus que l'auteur a lu lorsqu'il était lieutenant dans le Génie à Metz. Il insiste sur la nécessité de s'y livrer dans un cercle protecteur (circulus) après avoir été exorcisé selon le rite romain par les quatre éléments, avec sur soi un pantacle et de faire preuve d'ascétisme.

Faisons une mention de ses remarques sur le rapport de la magie à l'eucharistie car c'est un élément important du débat actuel (comme ça l'a toujours été) avec les protestants. Il rapporte l'expérience de Papus qui avait amené un sujet hypnotisé à la messe et avait vu une lumière sortir du coeur de fidèles pour aller entourer le prêtre au moment de la communion. Ce qui recoupe le propos du théosophe Arthur E Powell (que Bardet orthographie par erreur "AF Powel" il y a quelques coquilles de ce genre dans son livre...).... tout en ajoutant : "Mais ce que Powel ne précise pas, c'est qu'il n'y a aucune manifestation dans le cas des pseudo-évêques théosophes". La même expérience a montré aussi une condensation de lumière en provenance des fidèles sur les hosties protestantes (mais pas sur le pasteur), et le voyant orthodoxe a vérifié la même choses sur les hosties orthodoxes lors de la communion. Bardet dit (p. 144) refuser volontairement de rapporter les expériences de voyants catholiques pour qu'il n'y ait pas de soupçon de partialité. Et comme beaucoup de catholiques l'auteur rappelle que l'utilisation des hosties consacrées par les satanistes qui les détournent (c'est encore arrivé récemment au Canada) suffit à en prouver le pouvoir. Bardet évoque aussi des expériences pendulaires sur du pain béni. Selon lui, la force de l'eucharistie aurait dû dispenser Papus et les autres de pratiquer la magie.

"Au lieu de s'adresser à des esprits qui réclameront un lourd paiement différé, l'ami de Dieu - par la prière, par l'oraison, par le secret des pères du désert, s'adresse directement à l'Essence créatrice. Il renoue le contact perdu" et l'attitude apparemment passive du mystique est "la plus haute forme d'action" disait Bergson...

La magie s'est frayé un chemin au Moyen-Age sous couvert d'hébraïsme avec notamment Rachi de Troyes qui tirait profit de l'influence des foires de Champagne (Louis Chochod). Les chrétiens débattaient avec les rabbins, mais une fois découverte la kabbale, le concile de Latran IV impose l'étoile jaune en 1215, Saint Louis fait brûler le Talmud et l'Angleterre expulse les Juifs en 1290. En 1516 Venise crée un ghetto. Mais l'hébraïsme a déjà envahi l'Europe avec l'astrologie et l'alchimie "jusque dans les boucles d'oreille - à l'imitation des Maures et des Tsiganes - que portaient les Compagnons du Devoir".

Plus grave encore aux yeux de Bardet, les hérésies comme le catharisme dont le "consolamentum" provoque des décorporations sataniques calquées sur le Corpus Hermeticus (Jean Guiraud).

Bardet examine ensuite le Graal dont j'ai montré dans mon livre sur Barbara Aho qu'un courant évangélique (entre autres) lui prête une nature luciférienne. Pour Bardet il s'agit du Christ à double nature : shin (vert - Luc 23:31) et waw (rouge).

Selon Bardet, les Compagnons du Devoir détiennent un secret sur le Graal... Je pourrais développer le sujet dans un billet séparé. Mais cela me prendrait trop de temps et d'énergie, donc je préfère traiter la chose en quelques lignes ici même si cela risque de rendre le billet fort long. Disons que divers événements biographiques m'ont sensibilisé aux thématiques de Bardet sur le sujet. Concernant le Graal, j'ai vécu six mois à Troyes en 1994 (salut Valérie Gruyer et Héry Ramilijoana !) ce qui m'a sensibilisé à l'intérêt littéraire (sinon mystique). Et j'ai  connu les compagnons du devoir par le biais de la provençale New Age possédée dont je parle dans mon livre sur les médiums, j'ai même effectué une ascension initiatique de la Sainte Baume avec eux.

Jean-Gaston Bardet mentionne un "dit" (une tradition orale) des Compagnons du Devoir : "Le Saint Graal a été porté par trois tables, une ronde, une carrée et une bicarrée. Toutes les trois ont une même surface et leur Nombre est 21".

Bardet rappelle que les Compagnons sont nés dans la mouvance bénédictine et qu'une partie s'est compromise avec les Templier : les "Enfants du Père Soubise, de Nogent-sur-Aube ou Nogent-en-Othe, composé exclusivement de charpentiers ("Bons-Drilles" ou "Passants") contre les "Enfants de Maître Jacques", qui ont été interpénétrés avec les Tziganes et les Francs-maçons, se réfèrent à la kabbale et effectuent leur Tour de France en sens inverse de celui des congrégations religieuses (pour mémoire il y a une statue de "Maître Jacques" de Molay, à la Ste Baume).

Le Compagnonnage bénédictin savait que la valeur du Shin est 21 (et non 300 comme dans la Kabbale et le tarot). Le Shin (corps du Christ) qui a la forme d'un vase utilise d'ailleurs les trois formes : ronde (le point sur l'axe), carrée (les têtes des Wawin), rectangulaire (la base). On renverra au livre (p. 162-163) pour la polémique mathématique que Bardet engage avec Raoul Vergez (dit "Béarnais") et Louis Charpentier sur l'exploitation du Shin dans les cathédrales.

Pour Bardet, le sens du Shin présent dans l'architecture de la cathédrale de Chartres (construite entre 1194 et 1220) il s'est perdu ensuite dans l'art gothique par la "pénétration gnostique" substituant l'étoile magique au Tétragramme sacré.

Pour Bardet, la vérité originelle du Graal est dans ce savoir maçonnique bénédictin champenois autour du nombre, de la figure et du poids, que l'hermétisme spéculatif va défigurer en en faisant un objet de voyage alchimique, comme la Toison d'or, tandis que seule la Table ronde est conservée (sans les autres formes), "symbole d'égalité-fraternité", puis on ira même au XIII ème siècle jusqu'à y introduire de la magie celtique (Merlin) et même Alexandre le Grand, symbole du syncrétisme.

Shin est la lettre centrale dans le nom de Jésus au milieu du tétragramme : Y H Sh W H, et 21, sa valeur est la seule lame au tarot non numérotée au fronteau et le Shin y est surnommé "le Fou" à titre blasphématoire (Chochod). Tout homme normal a un shin à l'endroit au vertex et un shin inversé au pied et c'est l'inverse chez les satanistes (on renvoie à la p. 167 du livre pour une approche pendulaire des diverses dispositions de Shin chez des personnalités des années 1970).

Pour rapprocher le travail de Bardet de celui de l'évangélique Barbara Aho auquel j'ai consacré mon avant dernier livre, je dirais qu'ils partagent une même aversion pour le talmudisme, mais une même fidélité à l'hébraïsme originel revivifié par le sacrifice de Jésus-Christ. Cependant Bardet a un regard plus nuancé que la prédicatrice texane sue les Templiers dont il souligne l'utilité initiale. Toutefois il reconnaît des problèmes initiaux de symbolisme dans cet ordre (la croix renversée sur l'épaule gauche), le danger qu'il y avait à laisser une "armée coloniale" de ce type, même pourvue d'une règle de fer, évoluer "en vase clos", et le placement dans ces ordre, à titre de redressement, disciplinaire, de dignitaires cathares repentis. L'orgueil des Templiers à qui on put faire avaler qu'ils auraient des savoirs orientaux secrets sans en payer le prix, la compromission de Gérard de Ridefort, jusqu'à l'adhésion à la Sourate IV du Coran (Jésus n'est pas mort sur la croix), firent le reste ce qui explique que les Templiers aient ensuite volé à Constantinople en 1207 et caché le St Suaire (preuve de la crucifixion de Jésus) réapparu seulement en 1353 (46 ans après la dissolution de l'Ordre).

Pour Bardet, toutes ces magies prolongées par la rose-croix et la franc-maçonnerie recherchent le dédoublement psychique, le contact avec des entités, la promotion (comme les chrétiens sociaux) d'un Christ humain, dans la lignée de l'arianisme, au coeur même d'une France qui, placée sous le même archange (Michel) qu'Israël, est appelée à sauver le monde (p. 185). Papus avait déjà vu qu'en franc-maçonnerie, "les mystères du dédoublement conscient de l'être humain, ce qu'on a appelé la sortie consciente du corps astral... ont été développés pour constituer les degrés écossais, ajoutés par le Suprême Conseil de Charleston (en Caroline du Sud) vers 1802"... "et ces grades conduisant au dédoublement sont précisément, couronnés... par des grades Templiers" Cette maçonnerie "écossaise" était en fait américaine, et hébraïque avec la fondation du B'nai B'rith en 1843.

Tout cela n'est que supercherie pour Bardet car les dédoublements volontaires (magiques) ne font rencontrer que des "larves astrales". Le psychisme ne sort pas de lui-même (idem dans les exercices ignaciens des jésuites p. 305).

Le vrai dédoublement s'obtient par la voie ascétique (celle de la mortification) et la voie mystique (la mort spirituelle), qui est le renoncement à la volonté personnelle (St Jean de la Croix, Eze 1:12). Là la chair s'aligne sur l'esprit, mais l'esprit a encore à progresser et s'affranchir de ses propres frasques, et il doit continuer à progresser vers les demeures les plus intérieures de son château (Ste Thérèse d'Avila). La grâce de l'entrée dans la 5eme demeure peut advenir au moment le moins attendu par l'extase des Ténèbres comme ce fut le cas pour J de J qui n'était jamais passé par l'étape de l'oraison. Elle arrivait à tout moment à Anne Marie Taïgi (p. 334).

Une petite parenthèse à ce stade : un lecteur de ce blog qui a bien connu Gaston Bardet, me précise : "Gaston Bardet avait  demandé au docteur  Charles Villandre  un crucifix  reproduit d'après les  travaux du Docteur Pierre Barbet au sujet du  Linceul de Turin. Il me semble que ce crucifix était grandeur nature et comportait les détails anatomiques les plus précis révélés par  les photos en négatif de la Sainte relique. Gaston Bardet entendait  battre le cœur de Jésus à l'intérieur de cette très fidèle reproduction . C'est à partir de ce moment qu'il  ajouta  le prénom de" Jean" au sien propre: "Gaston". Dans ses livres, il parle de J de J. Il s'agit de lui-même soit "Jean de la Joie" Il avait en effet reçu les "grâces de jubilation" si bien décrites par Sainte Thérèse d'Avila."

On oublie trop souvent, nous dit Jean-Gaston Bardet p. 336, que l'intelligence puissante de St Thomas d'Aquin s'enracinait dans une propension très forte pour l'oraison. Il pouvait, sur cette base, se provoquer des extases à volonté comme beaucoup d'autres saints selon Richard de Saint Victor. Son biographe (Vita Sancti Tomae), Guillaume de Toccoprocureur du couvent des frères Prêcheurs à Bénévent représenté  en bas à gauche du tableau de Zurbaran ici , très sensible à la douleur, il se provoquait des extases en lieu et place de nos anesthésies, lorsqu'un chirurgien devait effectuer sur lui une opération chirurgicale. Bardet précise dans une note de fin de chapitre que lui-même a tenté d'entrer en extase pour une opération mais que cette initiative combinée aux effets de l'anesthésie l'a plongé dans une syncope bleue. Il pense que St Thomas était un homme à la peau fine comme les sélectionnait Swami Vivekananda pour en faire ses disciples.

P. 338 Gaston Bardet s'essaie à des observations médicales sur les effets de l'oraison. Il relève notamment l'apaisement des névroses, des angoisses, lié à un ralentissement de la vie végétative (ce dont, note-t-il, les taoïstes et les "yoguins" abusent). Il étudie aussi les maladies de l'Esprit que peuvent occasionner les extases mais aussi l'effet étrange de la communion spirituelle sur ces maladies comme une bronchite qu'il avait lui-même contractée dans une extase mais qui fut ensuite stabilisée pendant trois semaines au point que son médecin lorsqu'il l'examina pensa qu'elle n'avait que trois jours. Il condamne au passage le mot de "faiblesse" forgé par Ste Hildegarde pour les léthargies extatiques, y voyant les premiers effets funestes d'un humanisme naissant (le bébé qui s'endort contre le sein de sa mère vivrait-il dans la faiblesse ? demande-t-il).

Ces effets de l'oraison lui paraissent diamétralement opposés à ceux des "états hypnoïdes" (pratiqués en sophrologie, chez certains médiums etc) qui "consistent en un clivage de plus en plus accentués du cerveau antérieur (hémisphères cérébraux et cerveau intermédiaire ou diencéphale) et du névraxe : moelle et cerveau postérieur. Ce clivage  entraîne une dissociation de plus en plus grave de l'intelligence et de l'imagination, de la volonté et de la sensibilité, de la mémoire des concepts et de la mémoire des images, une suppression de la sensibilité, puis, progressivement, des cinq sens ainsi que de la motricité". Dans le sujet animal coupé de son cerveau antérieur, l'hypnotiseur peut insérer une image, une suggestion, comme fait le démon dans la tentation qui agit par l'imagination (cela une voyante me l'avait déjà dit...). Joseph Breuer sur cette base introduisait des images inconscientes dans le cerveau animal qu'il pouvait ensuite refaire surgir et manipuler. L'AMORC (le rosicrucisme américain) l'utilise pour plonger les adeptes dans des états qui les font rencontrer des entités.

Le magnétisme plonge aussi dans un sommeil comme l'hypnose mais sur un mode plus progressif. Bardet en décrit les étapes et témoigne qu'il a pu faire parler en anglais un sujet en état de cataleptie magnétique (p. 350) ce qu'il rapproche des cas de possession décrits par Mgr Saudreau, cité par L. Christiani (et cela est à rapprocher aussi du programme MK Ultra de la CIA). Cela conduit à des états de somnambulisme, perception à distance etc.

Au delà, c'est la dissociation du corps subtil (le "ka" égyptien) chers aux adeptes du yoga, et obtenu électriquement par le colonel de Rochas à l'aide d'une machine Wimhurst. Hector Durville les photographia. Le journaliste anglais adepte du yoga Paul Brunton (Raphael Hurst), a raconté son expérience dans la Grande Pyramide de Khéops de déboublement dans les années 1930, qu'il vécut comme un début de mort, avec une remontée de l'âme vers la poitrine et le cerveau et la sensation de basculer dans l'infini. Bardet explique en note de fin de chapitre que "son dédoublement inopiné provient sans doute des radiations dangereuses qui baignent le tiers inférieur de la Pyramide" (nb : sur les pyramides et l'électricité voir notre billet ici) et observe qu'ensuite Brunton n'aura que des expériences décevantes en Inde. Pour lui, c'est une expérience de psyché (nephesh), pas de pneuma (rouach). La part du nefesh qui sort est un ectoplasme froid, reptilien, sans intelligence, physique et donc affecté par le chaud et le froid (je vous renvoie à mon billet de 2018 dans lequel je relevais cette anecdote racontée dans la revue Smash Hits de 1988 par la chanteuse californienne bouddhiste ex-cocaïnomane Belinda Carlisle, de son contact en 1977 - à 19 ans - à Londres avec un ectoplasme froid).

Bardet revient ensuite sur les bilocations, celles du Padre Pio dont on a beaucoup parlé sur ce blog, celles de Mère Yvonne-Aimée de Jésus (aussi citée sur ce blog) celles du dominicain péruvien Martin de Porres, bilocations liées à une union supérieure avec le Dieu trinitaire. La même méthode d'opposition du mysticisme chrétien à la magie païenne et juive revient dans le chapitre VII sur la kabbale où il invoque l'autorité de St Bonaventure (et même des qaraïtes p. 406) contre Gershom Sholem et les tarologues.

Ceux qui se confrontent couramment au yoga, au New Age, à tous les coachs de "développement personnel" très en vogue en ce moment et de bien être pourront lire avec profit le chapitre VIII. « Approché par la Route de l’Est (identification), avait écrit en août 1948 Teilhard de Chardin dans "Comment je vois", l’Ineffable n’est pas Aimable. Atteint par la Route de l’Ouest (union), Il est dans la direction prolongée de l’Amour. Ce critère très simple permet de distinguer et de séparer comme antithétiques des expressions verbales presque identiques chez un chrétien et un indou » . Le penseur, nous dit JG Bardet, après s'être égaré dans une "synthèse philosophico-scientifique" et une aberration comme le "rôle cosmique de la sexualité" retrouvait ainsi la voie de la Trinité : aucun salut ne vient de l'Orient. La France après l'Allemagne (où la syllabe "oum" servait à conjurer depuis le XVIe siècle) est devenue en 1945 une terre de mission pour le yoga. L'opération nous dit Bardet était coordonnée par les francs-maçons qui savaient que la théosophie n'avait pas suffi à garantir l'importation du culte de la déesse mère sous nos latitudes (il s'appuie à ce sujet sur le livre de Jacques Lantier "L'extraordinaire aventure de la théosophie" paru en 1970). Le celtisme en Bretagne et au Canada n'est qu'un auxiliaire de cette tendance : "ce dernier pue l'hitlérisme sous couvert d'aryanisme", note l'auteur p. 420 qui cite un extrait non daté de la "Revue du Québec Libre" celtisante lequel disait : "Pourquoi parler des camps de concentration dans l'Allemagne national socialiste où, d'ailleurs, aucune chambre à gaz n'a jamais existé ?"...

Pas toujours ordonné dans ses démonstrations (c'est le moins qu'on puisse dire), JG Bardet fait un détour par la vie affective désastreuse des piliers du mouvement théosophiques que furent Helena Blavatsky, Annie Besant et Anne Kingsford. Puis il se confronte à la civilisation indienne : "Ce pays de mathématiciens, d'idéalistes - et non de mystiques, c'est à dire de réalistes - a dévié la notion d'éternité : Eternel Présent" (p. 422), tandis que les Indiens s'interdisaient justement de penser l'éternité en ajoutant des zéros (leur invention) aux années, ce qui entraîna un désespoir collectif devant le réel représenté par la doctrine de la réincarnation des bouddhistes et des jaïnistes.

Le Hatha-Yoga, nous dit Bardet, ne conduit pas à "servir" Dieu "mais à se transmuer en dieu par la violence de son énergie sexuelle, et le Jnana-Yoga n'est qu'un enfermement orgueilleux dans la connaissance de soi. Seul le Bakhti-marga comme recherche de l'unité avec le Bien-aimé trouve grâce à ses yeux. Il évoque au passage un échange qu'il avait eu avec le Swami Siddheswarananda qu'il avait rencontré dans les années 1950 pour lui dire qu'il se trompait sur St Jean de la Croix et qui mourut ensuite "très vite d'un cancer consécutif à ses pratiques" (p. 424).

Pour JG Bardet, le Hatha-Yoga consiste à "transmuer l'énergie due à la respiration et l'énergie sexuelle en énergie dite cérébrale", et il se livre à une analyse de l'énergie de nature électrique (qui est aussi celle des magnétiseurs) dont on constate la circulation avec l'acupuncture chinoise et d'énergies purement spirituelles dont le "gayographe" avec lequel il a travaillé pourraient enregistrer les variations. De ces énergies invisibles l'hindouisme dégage la notion de corps subtil mais qui n'est qu'une partie du corps glorieux chrétien et qui, bien qu'il survive au corps "lourd" après la mort physique, est voué à terme à la dissolution. Le Hatha-Yoga, union du soleil (ha) et de la lune (tha), est un travail sur la Kundalini-Shakti, le Serpente originelle (Alain Daniélou, Yoga, méthode de réintégration, L'Arche, 1951). "Aujourd'hui, le yoga qui nous est transmis n'est pas le yoga initial, le mode d'union de la Révélation primitive, mais le Yoga sexualisé de l'ancien matriarcat, c'est à dire la pire dégradation satanique de la Révélation de la Vierge Marie" (condamnée par le Concile d'Ephèse de 431 qui en la proclamant theotokos rompt toute confusion possible avec la déesse mère). La contraction du périnée (yoni) à la base des postures (asanas) n'est pour JG Bardet qu'une activation d'une vulve en tout un chacun, et un massage des parties sexuelles qui active une énergie laquelle conduit à des vibrations de l'hypophyse analogues à celle que provoquent le chant et la psalmodie - à ce stade on peut émettre une réserve : toute séance de yoga n'implique pas des contractions du périnée.

En bout de chaîne, aux yeux de Bardet, il y a le tantrisme, dernière invention indienne (selon Mircea Eliade, mais ce point est controversé) sous l'influence du taoïsme (je précise que cela est confirmé par Van Gulik). Pour JG Bardet qui s'inspire toujours des travaux de Daniélou qu'on a cités sur ce blog il y a 13 ans, il y aurait là une sorte de revanche du shivaïsme dravidien sur les vedas aryennes : "le sang noir l'a emporté (comme chez les Soufis) pour pousser à l'orgie" (sic). Cham qui s'est moqué de l'ivresse (mystique) authentique de son père, Noé, a bien mérité d'être maudit" (p. 434). Ce passage révèle une connaissance très superficielle du tantrisme, avec des clichés raciaux dignes de Benoist-Méchin, et du style de pensée très années 40 de l'administration vichyssoise. Sans doute le pire passage du livre.

Il y aurait selon Bardet une catalepsie yogique qui accélère le pouls là où les catalepsies de magnétiseurs fonctionneraient plutôt sur des ralentissements du pouls (mais là encore cette remarque ne correspond guère aux pratiques actuelles en Occident pour ce que je peux en savoir).

Pour terminer JG Bardet fait l'éloge de l'hésychasme, au moins dans sa version originelle car selon lui au Mont Athos, en Grèce, il est dénaturé par une volonté de "faire descendre la prière dans le coeur"... Il y a peu, comme je lui parlais de Bardet, un de mes lecteurs m'a adressé le "scan" d'une dédicace du livre de l'indianiste béarnais Jean Biès sur le Mont Athos (Editions Albin Michel) ainsi rédigée : "A Monsieur Gaston Bardet, qui me révéla, entre autres, dans son huitième chapitre de "Je Dors", le secret de la prière perpétuelle, je suis heureux de faire don de ce premier livre mien, - un essai sur nos frères séparés, une description d'un des derniers promontoires dominant encore l'An 2000. Jean Biès. Arros de Nay, 6 novembre 1963".

Jésus-Christ disait qu'on reconnaissait un arbre à ses fruits. Jean Biès, guénonien, s'est suicidé en janvier 2014, à l'âge de 81 ans, n'ayant pas supporté le décès de sa femme Rolande, qui était une admiratrice de la très jungienne Marie Louise von Franz... Disons le tout net : je ne suis pas très adepte de l'hésychasme (même si je défends évidemment la prière permanente mais sous d'autres formes), et cette affaire de suicide ne révèle pas une présence spirituelle très positive dans la maison de Jean Biès. Si Jean Biès est le "fruit" de l' "arbre" Gaston Bardet, il y a matière à s'inquiéter.

Un de mes amis orthodoxes me disait il y a quelques années qu'il y a danger à pratiquer la "prière du coeur" sans l'encadrement d'un Staretz. Je le crois volontiers. Gaston Bardet, lui, suggère de se préparer à l'extase mystique par la simple répétition mentale perpétuelle "d'une phrase mariale" (p. 480). "Une paix, purement psycho-somatique, commence à se faire sentir. Quand vient le soir, il ne faut plus rien faire qui puisse empêcher l'invasion de l'Esprit. Pour faciliter cette plongée, il faut se garder de faire oraison à genoux ou dans toute position nécessitant le contrôle de l'équilibre". S'asseoir dans un fauteuil, dans le silence, réciter avec un rythme lent, pendulaire, des litanies. "Ne rien chercher, aucun exercice touchant de près, ou de loin, à l'hésychasme et au yoga" (sans doute vise t il l'hésychasme "dégénéré" qu'il n'avait pas encore bien identifié en 1963 quand Jean Biès lui dédicaçait son livre). Pour finir il décrit les effets de cet abandon, et même les observations qu'il a pu en tirer au "gayographe"...La démarche même de se mettre dans un fauteuil le soir pour se rapprocher de Dieu parce qu'on l'a lu dans le livre de Gaston Bardet ne serait-elle pas en soi contraire au principe même d'abandon à la volonté du Créateur qui exclut par principe toute initiative ou tout "plan" personnels ? Nous terminerons ici la lecture sur cette question.

Voilà, en résumé (un résumé fort long j'en conviens mais je m'en servirai comme d'un aide-mémoire), le contenu du livre que je voulais vous exposer. A l'heure d'émettre une appréciation globale, il est difficile de juger l'expérience et le savoir exposés par Jean-Gaston Bardet. Beaucoup sont prompts à catégoriser "c'est de Dieu" "c'est du diable"... Au niveau théorique, on ne sait ce que vaut son travail sur le "shin" et sur le tétragramme. La volonté de travailler sur une langue réputée venir directement de Dieu, l'hébreu, en la soustrayant aux erreurs de la sorcellerie kabbalistique (et maçonnique) est louable. Je suis bien incapable de dire si elle est réussie (j'espère seulement que la connaissance de la kabbale par l'auteur n'est pas aussi biaisée que celle du tantrisme...). Au niveau pratique, les extases sont réelles. Sont-elles de Dieu ? On ne sait ce qu'il faut déduire du fait que Bardet mente à leur sujet en les imputant à un certain J. de J. alors que c'est lui qui les a vécues. Ce geste, en tout cas, lui, n'est pas de Dieu. De même on peut s'interroger sur l'impact de tout cela sur sa vie, son remariage avec une jeune femme, dont il eut une fille qui aujourd'hui étale ses états d'âme dans les médias du système 666, exactement dans le langage que ceux-ci veulent entendre. On sait que Ste Marguerite de Cortonne avait abandonné son fils en entrant au couvent : Mauriac reconnaissait que c'était l'ombre principale au tableau de sa sainteté. Est-ce que le sort donné à la progéniture est le critère de vérité d'une doctrine ? Question délicate de l'articulation entre théorie et pratique... Il est possible que Bardet ait été encore trop tributaire de Papus et des expérimentateurs de tout poil auxquels il ne faisait que tenter d'opposer un christianisme pur, puisque son christianisme lui-même se faisait expérimental et spéculatif, avec un pendule à la main. Le statut de sa recherche renvoie à celui de la recherche empirique. Y a t il une "science chrétienne" ? Faut-il fuir le travail mi-rationnel mi-inspiré autour du surnaturel ? On sait quel tribut la protestante Doreen Virtue paya au fait d'avoir grandi dans une famille adepte d'un mouvement américain qui se baptisait lui-même "science chrétienne" (elle attribue à cela son errance dans le "New Age"). Mais condamner l'observation expérimentale, n'est ce point également condamner St Thomas d'Aquin et même St Augustin qui lui aussi s'était interrogé sur les fantômes et les bilocations (voir ici) ?

Peut-être Augustin eut-il au moins la sagesse de ne pas consacrer des livres entiers à cela, et, après avoir vaguement soulevé les questions, laisser l'entière réponse à Dieu. Le livre de Bardet a en tout cas le mérite de présenter un état des connaissances assez érudit sur le parapsychisme et le surnaturel à la date du début des années 1970, avec une volonté sincère de ne pas céder aux sirènes de l'orientalisme, de la sorcellerie ou du New Age. A ce titre, il mérite une place dans nos bibliothèques.

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Dozulé : catholicisme, OVNIs et physique quantique

23 Juin 2020 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Christianisme, #Philosophie, #Médiums

Je voudrais attirer votre attention sur une très bonne initiative qu'ont eue les responsables de l'association "Le sentier de la croix glorieuse" de mettre, il y a cinq mois, sur You Tube, les enregistrements sur cassettes magnétiques du témoignage de la voyante des apparitions de Dozulé (Calvados) Madeleine Aumont. Du point de vue de la spiritualité, de l'histoire, de la psychologique, des sciences naturelles etc c'est un élément très important : on eût aimé avoir à disposition le témoignage de Bernadette Soubirous de Lourdes,  de Mélanie Calvat de La Salette et de tant d'autres voyants et visionnaires des siècles antérieurs. On a celui de Madeleine Aumont et c'est une très grande chance. Je les ai écoutés en partie. Ce qui frappe, c'est la simplicité et l'apparente sincérité avec laquelle cette dame raconte ce qu'elle a vu et entendu et comment cela s'est passé.

Ca n'a nullement l'air "scripté" comme on dit de nos jours en usant d'un anglicisme. La voyante ne semble pas raconter une "histoire officielle" dont un tiers lui aurait suggéré la narration. Tout cela semble provenir assez spontanément de ses souvenirs. Et l'on écartera donc, en ce qui concerne Dozulé, ce que j'ai écrit il y a peu à propos d'une réécriture de l'histoire signalée par l'occultiste Sylvie Simon autour d'une "présence extra-terrestre" autour de la maison de la mystique Marthe Robin en 1980.

Pas de réécriture, donc, si l'on tient cette hypothèse, l'inspiration est réellement catholique et non "extra-terrestre", sauf à faire le pari - défendu par certains - que les extraterrestres savent singer n'importe quel vocabulaire religieux orthodoxe et qu'ils aient inspiré d'eux-mêmes par une sorte de télépathie l'adhésion catholique de Madeleine Aumont qu'elle raconte dans son témoignage à partir de son retour à l'eucharistie. Il n'y a donc pas grand chose à retirer, me semble-t-il, de l'avis de la voyante recueilli par Rémy Mauger et Jacques Lacan et FR3 en 1986 (et lourdement souligné par la même chaîne 31 ans plus tard) sur son apparition de 1972 quand elle dit : "J'ai d'abord aperçu une forte lumière sur la bute, alors j'ai eu peur évidemment, j'ai pensé à une soucoupe volante, on en parlait à ce moment-là. Et puis je me disais 'même si les gens pensent qu'il y a des soucoupes volantes moi je leur dirais que c'est vrai, parce que j'ai cru que c'était ça. D'ailleurs après quand je suis retourné à la fenêtre la deuxième fois j'ai vu la croix qui s'est formée dans le ciel".

Il est indéniable que Madeleine Robin "capte" des images en trois dimensions, et des "fragments de discours" (au sens où Roland Barthes parlait de "fragments d'un discours amoureux"), en latin notamment, dont elle ne peut pas être l'auteure puisqu'elle n'en comprend pas du tout le sens, et que c'est le curé du village qui ensuite les décrypte pour elle. Se peut-il qu'il y ait là simplement une sorte de phénomène quantique, lié à la structure "holographique" de l'univers dont parlait le père François Brune (cf ici) et qui voudrait que du fait d'une certaine intentionnalité du sujet (je le fait qu'il soit tourné vers la Foi) il ou elle "reçoive" sur un mode condensé des éléments spirituels qui "flotteraient" dans un univers quantique (que Jung assimilerait à l'inconscient collectif) ? A noter que "l'intentionalité" même ne ressort pas dans ce récit comme émanant du sujet puisqu'au départ elle n'est poussée vers l'eucharistie que pour faire plaisir à sa mère. Le goût pour la présence christique ne vient qu'après - ce qui nourrit une métaphysique de l'élection arbitraire qui va, notez le bien, dans le sens du quiétisme (un de mes sujets préférés)... Evidemment, le fait que cela soit subi peut jouer en faveur d'une hypothèse de manipulation par une entité extérieure (et pour le coup éventuellement extraterrestre) capable justement de jouer avec la structure quantique de l'univers. A ce sujet je renvoie à une intéressante interview d'un ex-patron de la DGSE Alain Juillet dans Paris Match le 11 avril 2020 du qui expliquait que les grandes puissances qui s'intéressent aux extraterrestres cherchent à "découvrir s’il n’y pas derrière le phénomène ovni quelque chose qui, techniquement parlant, peut être intéressant." "Là, je débouche, ajoutait-il, sur un autre aspect ... qui a été expliqué par d’autres beaucoup plus forts que moi en la matière : nous passons d’une vision du monde modelée par la physique traditionnelle à une autre vision fondée sur la physique quantique. Et l’on comprend beaucoup mieux ces phénomènes à travers le prisme de la physique quantique qu’avec celui de la physique actuelle".

On observe à propos de Madeleine Robin que, si les visions et les références sont très orthodoxes sur le plan religieux, les prophéties sont fausses - puisque la vision annonçait une guerre avec l'URSS avant la fin du siècle. Les prêtres disent en général (par exemple à propos de La Salette) que c'est parce que les prophéties sont conditionnelles, mais cela ne me convainc pas trop. On louera au passage la prudence de l'Eglise qui eut la bonne idée de soumettre Madeleine Robin à l'exorcisme (peut-être un exorcisme pas assez poussé ?). Elle dit que le curé du village a estimé qu'elle n'était pas une "fausse prophète" parce qu'elle n'a accomplissait pas des guérisons et des prodiges antéchristiques annoncés pour la fin des temps, mais c'est peut-être là une conclusion un peu hâtive...

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Encore et toujours les stoicheia (esprits du feu, de l'air etc)

9 Novembre 2019 , Rédigé par CC Publié dans #Alchimie, #Christianisme, #Histoire des idées, #Philosophie

Désolé, j'évolue un peu en boucle en ce moment autour de ce que je vous ai dit sur la Lettre aux Galates de Saint Paul, et sur les stoicheia. Mais le sujet en vaut la peine car il parle de notre temps autant que de l'Empire romain, et je n'ai pas fini de vous assommer avec Paul, car je compte bientôt disserter un peu, à partir d'un livre de l'historien Clinton Arnold, sur sa Lettre aux Corinthiens, qui, elle aussi, parle beaucoup de magie.

Je vous ai dit que pour St Paul le légalisme vous rend soumis aux stoicheia comme des enfants, et que les stoicheia, ce sont les esprits des éléments (aussi bien le feu, l'air, que les décans du zodiaque). Et, en lisant le début de l'autobiographie de l'alchimiste Burensteinas, et ses considérations sur l'esprit du feu, j'ai trouvé qu'on était en plein dans le sujet.

Voici une page du même Burensteinas ("Un alchimiste raconte", p. 224-225) qui me confirme complètement dans cette intuition, et qui, en même temps, aide à comprendre ce que sont ces "éléments" ou "élémentaux" auxquels selon Saint Paul (et l'Esprit saint qui lui dicte sa lettre), nos vies sont soumises quand nous nous soumettons aux lois de la nature :

"Il faut d'abord que je vous explique ce sont les 'élémentaux'. Ce sont des esprits qui ont choisi comme corps des éléments. De la terre, de l'eau, de l'air et du feu. Pour moi, ce sont des âmes, qui ont choisi de s'incarner non pas dans la chair comme nous, mais dans d'autres véhicules. Aussi diverses que les âmes des humains. Certaines sont des brutes, d'autres des philosophes. Elles aussi, comme n'importe quelle forme de l'univers, cherchent à dissiper leur agitation.

N'avez-vous jamais vu dans un cours d'eau un élémental ? Il se remarque par une masse d'eau remontant le courant ou à une tache d'eau qui semble d'une intensité différente, comme de l'huile. En outre, elle est délimitée par un fil. J'ai même vu, un jour, une tache émeraude remontant une cascade. Dans une maison, quand vous avez une zone qui reste inexplicablement humide, alors qu'il n'y a pas de fuite, et ce, malgré tous les efforts que vous avez faits pour assainir les murs, il est possible qu'un élémental de l'eau ait élu domicile. On peut convaincre cet élémental de rejoindre une bassine d'eau pour pouvoir ensuite le ramener dans une rivière et ainsi libérer les lieux. Même si ça peut paraître étrange, c'est un rituel utilisé depuis la nuit des temps.

Un élémental de terre peut s'installer dans une pierre. On peut supposer que, quand il veut communiquer, il finit par prendre la forme de l'espèce à qui il veut s'adresser : un homme, un ours ou un lézard...

L'élément du feu, j'en ai déjà parlé, c'est la salamandre. Je l'invoque au creuset, mais aussi lors des cérémonies d'équinoxe, que je fais chaque année avec une quarantaine de personnes. Il n'est pas rare qu'il se manifeste par des serpents de feu tournant autour des participants.

Quant à l'élémental de l'air, c'est un sylphe. S'il s'attache à un bosquet, on a coutume de l'appeler un sylvestre ou une dryade. En font partie aussi les djinns qui déclenchent les tourbillons de sable dans le désert ou de neige en montagne.

(...) J'ai appris à communiquer avec les intercesseurs que sont les élémentaux, et notamment à déclencher des orages. J'ai même appris à des élèves à le faire avec moi, à l'aide d'un 'bâton-tonnerre' ".

Comme je l'ai raconté dans mon livre sur les médiums, lorsque j'ai eu l'infiltration d'une entité en 2015, c'est un vieux sourcier belge qui, à Sainte Baume, en Provence, l'a fait savoir à ma secrétaire qui s'y était rendue en pèlerinage (il a même tenté de m'exorciser à distance avec sa fourche en caoutchouc). J'ai eu pas mal de discussions avec des gens qui avaient des rapports étranges avec des esprits des eaux (notamment une masseuse). Il y a aussi probablement des démons attachés aux élémentaux comme les sirènes ou les ondines pour l'eau. Je n'entrerai pas dans cette discussion, mais oui, les salamandres, les sylphes, les ondines, sont ce dont il est question quand on parle des stoicheia. Ces entités sont elles forcément soumises à Satan comme le prétendent certains évangéliques, ou peuvent-elles être neutres, voire favorables comme ceux qui prétendent pouvoir faire de la "magie blanche" sans se compromettre avec les Ténèbres, c'est une question qui existe au sein du christianisme et qui fait débat.

Je crois qu'avant de s'abandonner à un écologisme naïf hérité de Rousseau, il faut, quand on marche dans une forêt ou au bord d'un étang, garder à l'esprit que tout ce monde invisible existe. Il fait partie des "mille qui tombent à ton côté et dix mille à ta droite" dans le combat spirituel qu'évoque le psaume d'exorcisme 91 au verset 7 (voir l'interprétation de Rachi de Troyes à ce sujet).

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L'erreur tantrique

19 Octobre 2019 , Rédigé par CC Publié dans #Shivaïsme yoga tantrisme, #Spiritualités de l'amour, #Anthropologie du corps, #Christianisme, #Philosophie

J'écoutais tantôt sur mon téléphone portable, une émission très "grand public" du 6 septembre 2016 animée par la présentatrice Flavie Flamant (ici) sur le tantrisme. Cette présentation en faisait un "remède" pour grand malade (au sens où Nietzsche disait qu'un nihiliste prend toujours le remède entre guillemets qui va aggraver son état de santé). Cela semblait être destina aux gens inquiets (au sens où 90 % de nos contemporains le sont), intoxiqués par notre monde, incapables de vivre au jour le jour, aux mâles qui ne perçoivent le sexe qu'à travers le porno, aux femmes qui manquent de confiance en elles, aux gens qui ne sont pas ouverts à eux-mêmes et aux autres, aux âmes sans Dieu, desséchées.
 
Encore une fois cela fait beaucoup de monde, et cependant on se dit : certes ces gens peuvent gagner quelque chose sur le plan psychologique à expérimenter ce genre de pratique, mais combien ils risquent d'y perdre spirituellement aussi s'ils y voient l'alpha et l'omega de leur vie comme cette dame qui téléphonait pour dire que le tantra avait sauvé son couple. On se dit qu'il serait mieux pour tous ces gens, à la base, de ne pas se laisser intoxiquer, c'est à dire de laisser leurs téléphones portables, laisser de côté le bruit et les modes du monde, oublier leur Moi, leurs peurs, s'en remettre complètement avec confiance à Dieu. Ils n'auraient pas ensuite besoin de ce remède un peu... biaisé...
 
Car par delà cette présentation grand public, il y a aussi la version "savante" (par exemple ici la conférence de Véronique Kohn) qui est sans doute plus proche de l'essence profonde de cette pratique, et qui en dit encore plus les dangers. Dans cette version savante, le tantra, comme le yoga, a moins à voir avec l'acceptation de soi même et du corps de l'autre que la dissolution de l'âme dans l'Unité du monde. C'est l'opposé de ce que le christianisme a construit pour l'Occident depuis 2000 ans (mais il est vrai que nous sommes si conditionnés maintenant à haïr l'Occident et ce qu'ont fait nos aïeux...) c'est surtout l'opposé du message du Christ sur Terre, tel que la Bible l'a consigné, et qui n'est point de dissoudre l'âme dans l'Univers, mais de la restaurer dans sa pureté pour la préparer pour le Royaume qui vient, lequel n'aura pas de fin : la passer par le feu, lui enseigner l'obéissance et la confiance, mais pas la fondre dans un Tout indifférencié, dans une nuit où toutes les vaches sont grises, qu'on appelle à tort Lumière, Eveil, Illumination, et qui n'est qu'un autre nom pour le Chute.
 
On sent bien que pour enseigner à l'âme à prendre "joug" de son Créateur fait homme et mort pour elle, afin de labourer (humblement mais dans la joie) avec lui chaque arpent de terre que sa journée lui donnera, il faut que cette âme puisse être plus à l'aise avec son propre corps et le corps des autres, que ce que certaines théologies du passé, fondées sur la peur, lui ont enseigné. Mais, pour ma part, je serais prêt à parier qu'une voie chrétienne de la réconciliation avec les corps est possible. Une voie qui ne soit pas tantrique. Un ancien jésuite qui vit en Australie, Jean-Robert Dupuche, a récemment défendu un tantra catholique (voir ici). Je ne suis pas certain que la notion même de tantra mérite d'être conservée. On en reparlera.
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Amour, paix et vérité

5 Octobre 2019 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Philosophie, #Médiums

Je regardais ce soir une vidéo "New Age" qui faisait l'éloge de la pensée positive pour créer des synchronicités qui vous mettent sur le bon chemin existentiel. Cela me faisait penser à ce que disait Doreen Virtue, la médium repentie : que du temps où elle croyait à ces pensées "énergétiques", la "loi d'attraction" et autres fariboles, elle s'épuisait à essayer d'être heureuse mais n'en tirait au fond qu'une frustration permanente de ne pas être vraiment "remplie" de quoi que ce soit, tandis que sa vie était chargée de dix mille rituels inutiles pour s'attirer les faveurs des anges.

Beaucoup de chrétiens diront que c'est parce que cette forme de satisfaction que recherche le New Age est profondément égoïste et que dans l'Ego il ne peut y avoir que de la frustration. Je suppose que les "New Agers" et adeptes des thérapies du développement personnel diraient simplement que des gens comme Doreen Virtue sont inaptes à trouver un équilibre énergétique dans les voies de la pensée positive et que donc, ils ont raison d'aller chercher ailleurs, mais que cela n'invalide pas la théorie de la pensée positive pour autant.

Je ne sais trop qu'en penser. Il y a peu j'ai croisé une gardienne de musée qui faisait un éloge vibrant de la méditation et du yoga, de la paix que cela apportait, mais dont la façon tonitruante d'en parler, et surtout la manière dont elle se comportait ensuite avec les visiteurs du musée, montraient qu'en réalité elle n'avait atteint aucune paix intérieure. Difficile de faire la part de la vérité et du mensonge à soi même dans ce genre de profession de foi.

Il en va de même d'ailleurs de toutes ces vidéos de gens sur You Tube qui ont trouvé "le salut en Jésus-Christ" - par des voies bibliques -. On veut bien les croire quand ils affirment que cela les a sauvés de mille addictions néfastes (à la drogue, au sexe, au stress, à la méchanceté, etc) mais on se doute bien que ça ne résout pas tous les problèmes psychologiques, loin de là. D'ailleurs j'ai souvent entendu des chrétiens "bibliques", dénoncer le christianisme trop auto-suggestif d'une Joyce Meyer ou d'autres charismatiques et autres adeptes de l'Evangile de la Prospérité comme autant de formes d'hérésie. A entendre ces fondamentalistes, du reste, on a presque l'impression que les excès de sérénité ou de bonheur peuvent être des pièges sataniques. En retour, les charismatiques les accusent d'être des pisse-froid qui refusent les "dons de l'Esprit" promis par Jésus aux fidèles pour faire face à la fin des temps. Tout cela me fait penser aussi, dans l'univers catholique, à Sainte Thérèse de Lisieux qui disait qu'il était bien d'être triste... On reste très loin des éloges évangéliques de la "paix du Christ" et des injonctions de Saint Paul à être remplis d'amour... Ces injonctions sont des sources d'une telle amertume, qu'on finit par devenir quiétiste et se dire "allons, ne faisons rien, ne cherchons rien, et Dieu nous remplira d'amour seulement s'il le veut ou s'il en a besoin, ce serait blasphémer que de prendre les devants en la matière". N'était-ce pas la position des braves Moraves qui faisaient l'admiration de Wesley ? Mais bon, ensuite, entre le quiétisme et l'absence totale d'engagement religieux il n'y a qu'un pas...

J'ai connu un protestant qui voyait que sa conversion ne l'avait si évidemment pas guéri sur le plan psychologique qu'il s'était lancé dans la programmation neurolinguistique (PNL) et avait voulu devenir thérapeute dans ce domaine lui aussi, car il était convaincu que les chrétiens qu'il avait connus, faute d'assumer le fait que la conversion ne guérit pas, stagnaient dans la souffrance mentale et ainsi échouaient à aimer leur prochain, alors que la PNL les eût guéris. Sauf que plus il faisait de la PNL plus ce protestant me semblait s'enfermer dans l'orgueil. Je soupçonne qu'il réinvitait le diable en lui à mesure qu'il pensait guérir.

L'exorciste Allan Rich dans une vidéo disait que tout n'est pas spirituel, qu'il y a du psychologique qui peut être soigné par la psychologie. Mais dire cela n'est ce pas admettre déjà une limite au pouvoir de guérison divin ? N'est ce point prendre les devant à l'égard du projet de Dieu en choisissant des voies profanes, voies chargées de choses dangereuses comme j'ai pu le vérifier moi-même sur les chemins du "développement personnel" ou de la psychanalyse ?

Pour ma part, lorsque j'ai échappé aux médiums et me suis converti, en m'en remettant à Dieu j'ai surtout trouvé là une source de révélations cognitives considérables sur le monde qui m'entourait, son histoire, le fonctionnement des gens au quotidien, les fautes de ma vie, les mécanismes de la politique, toutes sortes de choses qui donnent vraiment un sens nouveau à tout. J'ai aussi découvert un mode de collaboration avec le monde invisible, avec le "royaume de Dieu", en acceptant ce qui arrive, en se mettant à l'écoute de ses rêves, de divers signes, en ne voulant rien pour soi même et tout pour Dieu. Les bienfaits de cette démarche ont été considérables. Pour autant je ne veux pas les surestimer ni jouer la méthode Coué. Je ne peux pas cacher qu'en cinq ans si mon regard sur les choses a changé, mes conditions de vie restent similaires. Beaucoup de problèmes restent absolument intacts. Je suis intérieurement plus "unifié", et plus soutenu par l'espérance, mais je ne suis pas rempli d'amour et de paix comme est censé l'être un bon chrétien. Je manque souvent de patience, et cela d'ailleurs nourrit en moi de fortes tentations de pécher à nouveau - s'offrir un de ces petits plaisirs malsains auxquels j'ai par principe renoncé, quitte d'ailleurs à parer ces plaisirs de vertus salvatrices, y compris salvatrices d'autrui, qu'ils n'ont pas (je pense par exemple à tout ce thème reichien du salut par la sexualité auquel je croyais à 20 ans). Cela s'appelle le combat spirituel - "spiritual warfare" disent les Anglo-saxons. Cela fait partie du jeu. Les démons sont là pour tester que vous vous êtes bien converti, que ce n'est pas pour rire. Sinon ce serait trop facile. Il n'y aurait pas d'engagement authentique pour Dieu...

Le plus surprenant à mes yeux d'ailleurs est la persistance du vide qui était déjà une caractéristique de mon existence avant ma conversion. Si certains jours des événements intéressants s'enchaînent qui viennent m'apprendre des choses - ou confirmer des choses déjà apprises - parfois de façon très spectaculaire (c'est ce qu'on appelait jadis le processus d' "édification"), par moment tout retombe dans l'insignifiance, et pour de nombreux jours. Les gens qui ont été mis sur votre chemin d'une manière intrigante, inattendue, disparaissent d'une façon tout aussi impromptue (d'autant qu'Internet a rendu les gens capricieux et zappeurs et tout devient facilement inconsistant) si bien qu'on finit par se demander quel sens ça a pu bien avoir de les avoir près de soi, si on leur a vraiment apporté quoi que ce soit. Le sentiment d'absurdité, comme l'incapacité à être rempli d'amour que j'évoquais plus haut, est en soi une source de retour des tentations hédonistes et égoïstes.

Souvent, en proie à ce genre de démon, je recherche le contact avec l'Esprit saint dans la solitude et l'inaction. Je reste des heures à ne rien faire et attendre que ça passe. Je me souviens que Flaubert disait que des trois grandes tentations qu'il connaissait (la luxure, la tentation de la connaissance, et la tentation du néant - à mon avis la deuxième n'est pas une tentation mais une vertu sauf si elle conduit à enfreindre un des Dix Commandements) la première était la plus facile à vaincre car il suffisait d'attendre que ça passe. A vrai dire j'ai l'impression que l'inaction, et notamment le sommeil (pensez à Epiménide, que Saint Paul qualifiait de prophète et qui dormit pendant des décennies) sont un remède à tout. Sauf que pendant que l'on fait ça, on n'aide personne, mais on ne peut pas à la fois vaincre ses démons et assister utilement son prochain. Après tout Sainte Geneviève ne passait elle pas des mois en prière dans sa cellule ? En faisant cela elle n'aidait personne, et pourtant c'est grâce à cela qu'elle put ensuite sauver Paris comme Epiménide sauva Athènes.

Personnellement je suis enclin à placer la vérité au dessus de tout, et surtout au dessus du confort psychologique. Vivre selon la vérité, dans la vérité, compte plus que de vivre en paix. Alors tant pis si souvent l'on vit sans paix et sans amour. La vérité, un jour, nous libèrera, c'est une promesse qui nous est faite par l'Evangile. Donc elle nous fera aimer aussi... Et puis qu'est-ce qu'aimer ? J'en entends certains qui trouvent dans la Bible la preuve de ce qu'aimer c'est d'abord aimer Dieu, et donc d'abord obéir aux commandements - dans un second temps seulement Dieu nous aidera à aimer autrui. D'autres disent qu'aimer en voulant le salut de l'autre c'est déjà beaucoup, pas besoin d'avoir beaucoup de sentiments en plus de cette seule bonne volonté. L'excès de sentiment viendra après, inspiré par le Saint Esprit.

Allez savoir...

Une kabbaliste comme Arouna Lipschitz se demande aussi dans ses vidéos comment on concilie la paix intérieure et l'amour d'autrui, surtout quand cet "autrui" est un type qui vient vous casser les pieds avec sa musique. L'amour au temps de l'Antéchrist quand tout le monde est devenu égoïste et malpoli. Vaste sujet. Chrétiens convertis, New Agers, kabbalistes, énergéticiens pataugent tous dans la même gadoue à ce sujet, la triste condition humaine. Et il faut reconnaître que souvent la plus-value du chrétien biblique tient seulement à la cohérence du message dont il est détenteur (cohérence malgré d'ailleurs quelques contradictions superficielles) et la force de la promesse dont il est dépositaire. Une petite différence, qui dans le rapport à la Vérité (à la défaut du rapport à soi ou à l'autre), change quand même tout.

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Les Etrusques, la liberté des femmes et les sacrifices humains

2 Octobre 2019 , Rédigé par CC Publié dans #Anthropologie du corps, #Histoire des idées, #Nudité-Pudeur en Europe, #Philosophie

Il m'est arrivé de citer Larissa Bonfante sur les Etrusques - par exemple ici en 2007. Je ne saurais trop vous conseiller, donc, si vous vous intéressez à l'Antiquité, de jeter un coup d'oeil à son dernier article récemment téléchargé sur Academia.edu, "The Greeks in Etruria". Les comparaisons entre les civilisations sont toujours intéressantes pour comprendre les divers choix humains. Comme à son habitude Bonfante s'attarde beaucoup sur les représentations du corps. Elle s'interroge, comme nous l'avions fait dans nos écrits sur Praxitèle, sur l'obstination grecque à refuser la nudité féminine dans la statuaire, quand au contraire les Etrusques refusaient la nudité masculine. Par là ceux-ci signent leur appartenance au Moyen-Orient (d'où ils proviennent probablement) riche en représentation des déesses-mères nues.

Tout en insistant sur les bonnes relations entre Grecs et Etrusques (et l'adoption par les seconds du panthéon des premiers), Bonfante souligne aussi les incompatibilités entre eux : les Etrusques admettent la présence des femmes à la tête des banquets aux côtés de leurs maris (à l'occasion ils vont même jusqu'à représenter un couple d'aristocrates nu dans son lit, ce qui pour les Grecs eût évoqué la prostitution). Plus bienveillants que les Grecs envers le corps de ce qu'autrefois on appelait le "beau sexe", les Etrusques représentent la femme allaitant son enfant, et même Héra donnant le sein à son fils Héraklès complètement divinisé et totalement adulte, dans un geste rituel en présence des Olympiens.

Les Grecs et les Romains ont très tôt abandonné les sacrifices humains. Pas les Etrusques qui tuent pour donner du sang aux morts et se plaisent encore au IVe siècle av JC à représenter le sacrifice de Troyens à la Patrocle.

Les Etrusques (surtout leurs femmes) ont dans l'Antiquité une réputation de luxure, et ils sacrifient les humains comme les Germains et les Celtes (qui eux aussi accordent bien des libertés à leurs épouses). Sur ces deux points les Grecs leurs sont opposés. Y a-t-il un lien structural dans ce rapport à Eros et Thanatos ? Voire quelque chose qui, ici, nous aiderait à comprendre, par contraste, le "Miracle grec" et l'apparition du Logos ?

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La philosophie grecque du point de vue de l'eschatologie biblique

10 Avril 2019 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Philosophie, #Histoire des idées

Je m'interrogeais dans un billet d'hier sur l'intérêt du combat de St Jean de la Croix du point de vue de la science de la fin des temps.

On peut formuler la même question à propos de la philosophie grecque.

Beaucoup d'hérétiques en ce moment comme Jean-Marc Thobois ou Jacques Colant en France (ou les adventistes du 7e jour aux Etats-Unis) se plaisent à retraduire l'Evangile en hébreux (par là je ne veux pas dire que tout l'évangélisme est hérétique, mais celui qui opère cette régression hébraïsante à l'évidence l'est, d'autant qu'elle se place explicitement au service du projet antéchristique de construction du troisième temple). C'est un contre-sens. Si le Nouveau Testament est révélé en grec, cela faisait partie à l'évidence du plan de Dieu. On ne peut pas troquer une langue sacrée pour une autre sans déformer délibérément la nature-même de la révélation (ce qui est évidemment très grave).

J'approuve le philosophe américain E. Michael Jones quand il dit qu'il faut prendre très au sérieux le fait que St Jean présente le Christ comme le Logos de Dieu - Au principe était le Logos/verbe, et le Logos/verbe s'est fait chair - avec toute la charge philosophique que comprend ce terme (le logos est savoir, science et ordre).

L'héritage du geste de la philosophie grecque est explicitement assumé par St Paul dans les Actes des apôtres au moment de sa célèbre comparution devant un Aréopage d'Athènes pétri du souffle socratique (Actes 17:16-34). Le point le plus précis de cette acceptation de l'héritage se repère dans l'éloge que l'apôtre fait du culte rendu par les Athéniens au Dieu inconnu. On lit dans Plutarque et dans Dion Cassius que ce dieu a été introduit à Athènes par le crétois Epiménide, un des sept sages de la tradition hellénique, qui sauva Athènes de la peste à l'instigation de la Pythie de Delphes. Or Paul montre sa connaissance parfaite d'Epiménide dans l'Epitre à Tite où il cite l'aphorisme de ce sage "Tous les Crétois sont des menteurs" en présentant Epiménide comme un prophète (en usant exactement du même mot que pour les prophètes d'Israël). Epiménide est un prophète parce qu'il a annoncé le Dieu inconnu qui, révèle Paul, était en fait le Dieu d'Israël. Le missionnaire protestant Don Richardson a écrit des lignes inspirées à ce sujet.

Paul connaissait les philosophies grecques et l'on ne peut considérer comme un hasard le fait que Dieu ait choisi pour fonder l'Eglise chez les Gentils un Pharisien de la diaspora instruit et très au faite de la culture païenne puisqu'il a grandi dans une ville commerçante, Tarse, où de brillantes écoles philosophiques s'étaient développées.

Comme l'Eglise chrétienne l'a très tôt admis, cela ne pouvait faire prévaloir la philosophie grecque sur la révélation, mais incitait à y voir un avant-goût de cette révélation voire une source d'éclaircissement sur certains points obscurs.

Point toute la philosophie grecque du reste - c'est pourquoi j'ai parlé de son "geste". Il me semble que le stoïcisme a peu à voir avec le christianisme. Son idéal de maîtrise de soi ne lui est pas propre - il traverse peu ou prou toute la philosophie sauf chez les matérialistes, les sensualistes et les cyniques. En revanche sa foi en une sympathie universelle dans la recherche de l'unité naturelle ouvre la porte, comme le bouddhisme, à la communion avec les forces démoniaques. De même l'épicurisme qui, comme l'a montré Renée Koch-Piettre visait à créer aux marges de la société une sorte d'église nourrie du fantasme de la divinisation de soi-même, ce qui est, par essence, luciférien.

A n'en pas douter ce qui dans le geste philosophique annonce le mieux le christianisme c'est le platonisme. St Augustin disait que par Platon il a compris ce qu'était le monde spirituel, beaucoup mieux que par le manichéisme qui avait été sa passion initiale mais qui d'après lui ne permettait pas de saisir ce qu'est l'Esprit. Il est vrai qu'avec sa définition des Idées, le platonisme ouvre la voie à une recherche de la transcendance radicale, articulée à une raison compatible avec l'incarnation du Christ - l'événement de l'incarnation du Verbe vient valider a posteriori, sous certaines conditions (notamment celle de la soumission à ses commandements, et donc celle de l'humilité) la prétention de l'être humain à participer d'une raison divine.

Cela n'ôte rien à la validité de la prophétie d'Esaïe 55:8 "Mes pensées ne sont pas vos pensées, et mes voies ne sont pas vos voies" (car même en sa rationalité Dieu nous reste au moins en partie complètement inaccessible) mais interdit en tout cas, comme l'a noté E Michael Jones notamment, d'imaginer un Dieu qui n'obéirait pas à ses propres règles (sans en être cependant esclave) et un règne de la volonté qui vouerait le monde au chaos.

Reste la question de l'aristotélisme qui fait descendre la perfection du ciel des idées vers la finalité même des choses. Il y a sans doute des arguments théologiques pour s'en inspirer, mais je me méfie quand même quand on voit, comme le soulignait récemment un auteur, que les prémices de la scolastique musulmane ont jugé utile d'importer l'aristotélisme musulman à cause de ses succès dans des domaines aussi suspects que l'astrologie judiciaire...

En revanche je crois que de la philosophie moderne le christianisme, dans son positionnement devant les temps de la fin, n'a rien à retirer. Descartes est "inutile et incertain" comme disait Pascal. La subjectivisation de la réalité du monde par les empiristes et par Berkeley ou Kant est une hérésie. De même le panthéisme de Spinoza, l'immanentisme de Hegel qui reconnaissait lui-même sa dette à l'égard du médium Jakob Bohme, et toutes les philosophies de la volonté à partir du romantisme allemand et de Schopenhauer qui sont en réalité des formes de nihilisme. L'existentialisme est un luciférisme. Quant à la phénoménologie, quand je lisais il y a peu qu'un prélat avait dit que le pape Jean Paul II croyait en Medjugorje parce qu'il était phénoménologue, je me dis que dans ces conditions il vaut mieux ne jamais avoir lu Husserl...

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Concordances des temps autour de mon mémoire de maîtrise

16 Décembre 2018 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie, #Publications et commentaires

En 2016, un étudiant de l'université de Laval au Canada, M. Benoît Duval, a remis à son directeur de recherche, Mme Marie-Andrée Ricard, un mémoire intitulé " Amor fati : entre stoïcisme et nietzschéisme " mis en ligne en avril 2018 et qui a été téléchargé 57 fois depuis lors

En page 86 de son mémoire M. Duval a recopié ce passage qu'il a trouvé en p. 24 du livre de Christophe Colera sur Nietzsche : "Obsédé par sa douleur, Nietzsche l’était aussi par la volonté de lui prêter une dynamique que n’aurait pas revêtue celle des philosophes qui l’ont précédé, et de montrer que cette douleur est en permanence porteuse d’un dépassement d’elle-même qui fait d’elle un facteur de santé supérieure."

Et il a ajouté ce commentaire : "Des nuances s’imposent par contre ici. Il est vrai que Nietzsche prête à la souffrance une importance non négligeable. Il est vrai également qu’elle offre la possibilité d’une élévation. En contrepartie, jamais il n’ose avancer qu’il y aurait une corrélation directe et nécessaire entre la quantité de souffrance vécue par un individu et son perfectionnement. Ses prétentions sont nettement plus modestes" en citant Le Gai Savoir, I, §3.

Je suis toujours surpris quand des étudiants comme M. Esteban Sierra Montiel de l'université de Toluca au Mexique et M. Rodrigue Ntungu Bamenga, de l'université Saint Pierre Canisius Kimwenza au Congo citent dans leurs travaux mon petit livre "Individualité et subjectivité chez Nietzsche", qui n'a fait l'objet que de deux recensions dans la revue Espace 70 (hiver 2004-2005 p. 48) au Canada et la revue France-Forum de septembre 2004 (n° 15 p. 101-102). Car pourquoi copier des extraits de mon petit livre alors que des sommités universitaires de M. Heidegger à M. Haar en passant par G. Deleuze ont traité avec bien plus de souffle le thème de l'individualité chez Nietzsche ?

L'inertie du monde universitaire, et, en un sens, l' "inactualité" du sujet traité, crééent d'étranges concordances ou discordances des temps autour de ce livre. Quand précisément M. Duval a-t-il remis son essai à Mme Ricard ? Vraisemblablement, si c'était en mai, quand je traînais mes chaussures du randonnée (à tort) du côté de Medjugorje en Bosnie, cherchant à donner un prolongement digne aux expériences que j'avais vécues entre les mains de magnétiseurs - ces expériences que j'évoque dans mon livre "Les médiums" -, et ayant à ce moment-là largement renié mon intérêt de jeunesse pour l'auteur de "La Naissance de la Tragédie".

L'utilité de mes travaux sur Nietzsche, je l'aurais plutôt recherchée... douze ans plus tôt...

Car ce livre a été publié le 1er février 2004 chez L'Harmattan.  J'avais 33 ans. A l'époque j'étais conseiller juridique au ministère des affaires étrangères français. Très occupé par la publication en parallèle d'un ouvrage collectif sur les politiques d'ingérence occidentales dans le Tiers-Monde, et par la préparation de ma thèse en sociologie en plus du labeur quotidien au ministère, j'avais décidé de faire paraître ce livre chez L'Harmattan, juste après celui sur les immigrés serbes, simplement pour me "souvenir un peu" du temps où la philosophie était ma passion.

J'avais donc décidé de reprendre mon mémoire de maîtrise soutenu à Paris IV-Sorbonne... en juin 1992. Encore une autre époque. M. Duval n'était peut-être même pas né. Je terminais alors, en parallèle, ma préparation du concours de l'Ecole nationale d'administration à l'Institut d'Etudes politiques de Paris (IEP), hésitant encore entre une carrière de haut fonctionnaire et celle de philosophe reclus dans ses montagnes béarnaises, moi qui venais d'écrire un roman sur ma région natale - roman qui n'allait paraître lui aussi que très longtemps après, en janvier 2009, et profondément remanié... En réalité c'était déjà un combat d'arrière-garde pour rester "un peu" un philosophe, combat d'ancien lauréat du concours général dans cette discipline, bouffi d'orgueil solitaire, rempli de sottise, alors que toutes sortes de nécessités me poussaient vers une vie d'où l'enseignement serait absent.

A l'époque, j'aurais préféré explorer plus en profondeur l'oeuvre de Hegel, mais je n'en avais pas le temps à cause de mon travail à l'IEP. Nietzsche me paraissait être un auteur plus facile. Il me faisait baigner dans l'antiquité grecque autant que dans l'époque moderne. Je me sentais des affinités avec sa noirceur comme avec ses éclats de lumière, moi qui, né catholique, avais tété avec l'adolescence tout le désespoir ontologique des années 1980 (et cela n'a fait qu'empirer ensuite dans le monde "globalisé" que nous connaissons). Je me sentais bien des affinités avec les paradoxes de cet auteur, sa recherche sur le style, sur la forme, dans une vie ou l'au-delà de la mort me paraissait (à tort) être une chimère.

Dois-je me plaindre de n'avoir pas été cet "homo academicus" que déjà 20 ans je craignais de devenir ? Probablement pas. Je ne me serais pas vu passer toute ma vie dans Nietzsche ou Platon. "Amicus Plato sed magis amica veritas". La vérité aurait-elle fini par me rattraper, comme elle l'a fait en 2013-2014, si j'avais vécu une existence de course à la publication, dans des amphithéâtres poussiéreux, en face d'étudiants que je n'aurais pas su intéresser aux débats métaphysiques ? Question abstraite, hors de propos sans doute. De cette histoire bizarre d'une vocation philosophique avortée, ou du moins de sa dimension universitaire mort-née, il ne reste aujourd'hui que ces mentions de quelques lignes dans des mémoires de successeurs qui ont un quart de siècle de moins que moi, au Canada ou au Congo... La vie est étrange.

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Philosophie et cannibalisme

3 Octobre 2018 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie, #Anthropologie du corps, #Histoire des idées, #Christianisme, #Médiums

Le célèbre historien Peter Green note dans son "D'Alexandre à Actium" (p. 673) que Diogène prêchait, entre autres, la communauté des femmes et des enfants, la légitimité de l'inceste, et... le cannibalisme. Green avec sa désinvolture anglaise habituelle ajoute : à propos de cette idée qu'il pourrait s'agir d' "une Modeste proposition* avant l'heure" en référence à un pamphlet de Swift. Un peu plus loin p. 703 Peter Green note qu'on trouve la même chose chez  Chrysippe et les stoïciens.

Le système académique relativise ce genre de chose, le tourne en dérision. Mais tout chrétien sait ou doit savoir que la pulsion cannibale et celle qui conduit au sacrifice humain est réelle dans le paganisme, même chez les plus fins lettrés et qu'elle est mue par un démon (à propos des démons, voyez mon expérience dans le livre publié chez L'Harmattan "Les médiums").

Pourquoi croyez vous donc que le philosophe athée Richard Dawkins du jour au lendemain en mars 2018, se met à publier un tweet dans lequel il dit qu'il a hâte que l'humanité dépasse le tabou du cannibalisme ? Beaucoup ont remarqué que sa remarque ne correspondait à aucune nécessité rationnelle de la réflexion sur l'évolution darwinienne. Elle était purement pulsionnelle, purement démoniaque, comme tant de partis pris de philosophes soi-disant rationalistes.

C'est une stratégie des forces des ténèbres que de nous faire croire qu'il ne s'agit là que d'humour, de provocation, de fantasmes innocent. Il s'agit d'en banaliser progressivement l'idée avant que d'en banaliser la pratique. Et le rationalisme athée est le meilleur moyen de laisser ces forces avancer masquées dans l'indifférence générale. Ainsi elles feront du cannibalisme un attribut du règne de l'Antéchrist au même titre que la magie, le spiritisme, la divination, et tout ce qui est décrit comme une abomination par la Bible (toutes ces choses d'ailleurs son liées, et le cannibalisme rituel produit des effets magiques lucifériens sur les rapports entre les gens, tout comme il produit la maladie de kuru). Et la philosophie aura servi de paravent à cela, comme la pop culture et tant d'autres créations moins "nobles" en apparence.

On nous ment sur le rationalisme et le paganisme. Quand le professeur au Collège de France, Paul Veyne, lui aussi athée, disait que la morale païenne et celle des chrétiens avaient fini par se ressembler au temps des Antonins à Rome, pourquoi ne nous parle-t-il pas de ce passage du roman alexandrin à succès de l'époque, Leucippé et Clitophon, où l'on voit des prêtres égyptiens arracher le cœur de l'héroïne pour le manger ? Est-ce un signe du rapprochement avec la morale chrétienne ?

Si rapprochement il y a eu, le chrétien a des raisons de croire que c'est à cause de l'influence du message évangélique que les néo-platoniciens avaient intérêt à imiter pour ne pas tout à fait perdre de contrôle les masses de plus en plus séduites par la rigueur du message christique. Quand Jésus-Christ a été crucifié, l'empereur au pouvoir Tibère, était, si l'on en croit Suétone, un pédophile qui donnait son pénis à "têter" à des enfants, et dont la cruauté était digne de la brutalité des jeux du cirque, même si des historiens comme Catherine Salles pour plaire au système où elle évolue a pondu un livre édulcorant les vices de ce tyran - car bien sûr dans l'historiographie athée contemporaine il faut toujours réhabiliter tout ce que le christianisme a diabolisé. Faire de l'histoire hypothétique est toujours risqué, mais le chrétien a le droit de croire que sans la résurrection de Jésus l'empire romain aurait versé à la longue dans le même cannibalisme terroriste que l'Empire aztèque, et, de toute façon, il n'en était déjà pas loin puisque les rituels que décrit le roman Leucippé et Clitophon se pratiquaient à l'abri des regards dans les religions à mystères. Sans le christianisme, la philosophie païenne par elle-même n'aurait pas eu les moyens de s'y opposer, puisque le néo-platonisme était rempli de fascination pour le mysticisme égyptien (voyez par exemple cela chez Porphyre).

N'en doutons pas : maintenant que le monde se déchristianise à tout va (même si les statistiques à ce sujet dissimulent l'ampleur du phénomène du fait de l'influence des églises apostates), on ne va pas tarder à voir le cannibalisme (déjà présent dans les sociétés secrètes comme il l'était à l'époque romaine) refaire surface au grand jour dans la philosophie comme dans la culture populaire. Les déclarations de Richard Dawkins sur ce thème ne sont qu'un signe avant-coureur.

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Le traitement des "Expériences de mort imminente" par les médias

19 Juin 2018 , Rédigé par CC Publié dans #Médiums, #Christianisme, #Philosophie

Je regardais hier soir sur la chaîne Planète+ l'épisode 3 de la série documentaire de 2013 "Dossier paranormal", épisode consacré aux Expériences de mort imminente (EMI), avec notamment le témoignage du journaliste Philippe Labro.

J'avais évoqué dans mon livre publié chez l'Harmattan l'an dernier l'importance de ces expériences dans le domaine de la médiumnité.

Il est évident qu'elles montrent les limites de la science qui, en cherchant à fragmenter le vécu des gens qui en ont été témoins pour le rattacher à des cause physiologiques connues, échouent complètement à rendre compte de ce qui s'est réellement passé. La bonne nouvelle qu'on peut tirer de ces expériences c'est qu'en effet la conscience excède le cerveau, et peut "fonctionner" indépendamment de lui-même tout en décuplant à cette occasion ses facultés puisqu'elle n'est plus limitée dans le temps et dans l'espace par les contraintes de l'organisme.

Reste ensuite à penser le phénomène sur un plan spirituel, et là, ce genre d'émission échoue lamentablement. Dans celle de Planète+, comme dans les autres sur le même thème que j'avais vues auparavant, le journaliste tombe sous le charme de la fascination. "Les expériences de mort imminente nous montrent que l'esprit existe. Et c'est formidable parce qu'on y fait l'expérience de l'amour inconditionnel, on en revient plein d'amour pour le monde, et même parfois avec des facultés nouvelles" nous explique--on en substance. Le codicille anti-chrétien est très perceptible. Comme le dit Ph. Labro "si la mort se passe comme ça, alors il ne fait pas avoir peur". C'est le contraire de “La crainte de l'Éternel est le commencement de la sagesse.” (Psaume 111 :10)

Car oui, après tout pourquoi craindre la mort, s'il n'y a pas de jugement de l'âme dans l'Au-delà, au contraire de ce qu'enseigne la Bible ?

Et de fait, peu de gens reviennent d'une EMI christianisés. Ils en reviennent pleins d'amour du prochain (du moins ceux qui témoignent, on ignore si c'est la cas de tous) mais pas d'amour de Dieu qui est pourtant le premier des dix commandements. Les cas de conversion sont rares. Il y a Gloria Polo, la dentiste colombienne, que l'EMI a rendue catholique fervente, et Howard Storm, ancien prof d'université devenu prédicateur évangélique. Ceux-là n'intéressaient pas le documentaire de Planète. Peut-être parce qu'eux n'ont pas eu que l'expérience d'un amour intense dans un univers "cotonneux", rempli de chaleur : ils ont affronté un jugement et ont eu une première expérience de l'Enfer.

Pourquoi ? Parce que dans l'autre monde nous attend une vie à l'image de ce qu'est notre âme ici bas, de sorte qu'il y aurait un jugement pour Howard Storm et pas pour Philippe Labro ? C'est ce que laissait entendre le biologiste britannique Rupert Sheldrake il y a quelques années. Personnellement j'en doute. Qu'il y ait une univers pour chaque âme ou pour chaque style d'âme, et donc une pluralité de vérités à la mesure de chacun voilà qui sent la bonne vieille sophistique athénienne. Un relativisme commode sans doute trompeur.

Et si Gloria Polo et Howard Storm étaient allés simplement "un peu plus loin" dans l'EMI (du fait de la durée et de la gravite de leur coma ou pour d'autres raisons) que les témoins cités par le reportage ? Il est pour le moins gênant que le journaliste, en refusant de s'interroger sur le sens spirituel des expériences, n'aille pas jusqu'à se demander cela.

Sa fascination pour le phénomène est la même que celle qu'expriment beaucoup de reportage sur la médiumnité (laquelle dérive d'ailleurs souvent des EMI). D'ailleurs sa confusion va très loin puisque, tout à son enthousiasme pour les effets des EMI, il va aussi faire l'éloge des expériences de décorporation en faisant l'amour. Rien de nouveau dans ces expériences. On en trouve des témoignages dans l'histoire depuis les extases mystiques de l'Antiquité jusqu'aux récentes décorporations de Claire de Lys dans un ashram tantrique dont je parle dans mon livre. Sauf que là encore on ne peut pas juste se contenter de dire "c'est formidable on sort de son corps", comme on ne peut pas dire "c'est super on revient parfois des expériences de mort imminente avec des dons de médiumnité, allez youpi, quand est-ce qu'on s'y met tout". Recevoir des dons spécifiques d'empathie peut rendre très fragile et très malheureux : par exemple on ne peut plus aller dans les endroits trop peuplés de peur de ressentir tout ce que les gens autour de soi ont dans la tête, on a des insomnies etc. Et l'on ne compte plus les cas de gens qui ont failli devenir fous pour avoir laissé la kundalini monter le long de leur colonne vertébrale. Dans le vocabulaire chrétien classique cela s'appelle de la possession, et, même si cela ne fait tomber ici bas les gens dans la folie ou dans la dépendance à l'égard d'un Guide, cela selon la Bible condamne à un enfer certain dans l'Au-delà.

Il est coupable de la part d'un journaliste de traiter un pareil sujet sans aller jusqu'à évoquer cette face sombre de l'au-delà de la matière. Et l'on pourrait presque avancer une hypothèse : l'oubli est volontaire. L'éloge de l'EMI vise précisément à désarmer toute peur du jugement post mortem. "Do what thou wilt" "faites ce que vous voulez" comme disait Aleister Crowley le médium sataniste dont le slogan a inspiré toute la pop culture.

Pour traiter le sujet de manière plus responsable, il faudrait demander aux gens qui ont vécu un EMI quel genre de spiritualité était la leur ainsi que celle de leurs ancêtres, même leur spiritualité inconsciente (car on peut vénérer des dieux ou des démons sans même s'en rendre compte). Pourquoi l'accident leur est arrivé à tel instant plutôt qu'à tel autre. Décrire plus précisément les "entités" qui s'y sont exprimées, entrer dans le détail. Une minorité seulement de gens qui vivent un coma ont des EMI. Pourquoi eux et pas les autres ? Non pas pourquoi eux d'après la structure de leur cerveau comme se le demande les scientifiques belges, mais pourquoi eux d'après ce qu'on peut deviner des dispositions spirituelles de leur vie. Et ensuite tenter de discerner, quel type de force a fait "voyager" leur âme, dans ce que les médiums appellent le "voyage astral". S'agit-il de forces du deuxième ou du troisième ciel ? Préparent-elles à une vie de vérité ou seulement à une vie de médiumnité voire à simplement une vie de plus grande intensité (ce qui n'est aucunement une garantie de salut ni de moralité) ?

A défaut de s'interroger sur tout cela, les reportages des mass médias sur le sujet sont plus dangereux qu'autre chose.

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PS : Ici une très bonne analyse des EMI d'un point de vue biblique

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Mon vieux livre sur Nietzsche cité dans deux mémoires

3 Octobre 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie, #Publications et commentaires

Ne le cachons pas : je m'amuse à voir mon mémoire de maîtrise de 1992 (soutenu à Paris IV-Sorbonne) légèrement augmenté pour prendre la forme d'un livre en 2004 être cité dans des mémoires universitaires. Je trouve que c'est lui faire beaucoup trop d'honneur, mais bon, si les étudiants l'utilisent comme une marchepied commode pour s'initier au nietzschéisme, pourquoi pas ? 

Il y a quelques années un étudiant congolais avait ouvert le bal en l'utilisant dans le cadre d'un travail sur les châtiments.  Puis en 2009, ça a été Esteban Sierra Montiel de l'université de Toluca au Mexique avec un mémoire de maîtrise El problema del sujeto en la obra de Nietzsche qui me cite assez abondamment et parfois en parallèle avec un livre de Marco Parmeggiani,dont le titre Perspectivismo y subjetividad en Nietzsche, évoque beaucoup le mien, paru à Malaga en 2002.

Puis en 2016, c'est Benoit Duval de l'université de Laval au Canada qui dans un mémoire de maîtrise Amor fati : entre stoïcisme et nietzschéisme me cite rapidement sur le thème de la souffrance pour apporter des nuances à mon propos.

Il faut accepter que les ouvrages qu'on publie ne nous appartiennent plus. Au moins, grâce à L'Harmattan, ces livres sont dans les universités et ils sont réimprimés par delà les décennies, ce qui n'est pas le cas des livres des grands éditeurs.

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L'Aphrodite ouranienne nue et l'Aphrodite Pandemos habillée

30 Septembre 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Anthropologie du corps, #Nudité-Pudeur en Europe, #Philosophie, #Spiritualités de l'amour

Dans un commentaire sous mon billet "Le néo-platonisme est-il chrétien ?", le lecteur Hyarion me demandait de préciser ma remarque sur l'Aphrodite ouranienne nue et l'Aphrodite Pandemos habillée qui selon lui pourraient être toutes deux indifféremment nues.

Dans la limite de mon faible temps de disponibilité ce matin, je vais donc détailler ce point tout en précisant que je ne suis pas érudit en matière d'art antique ou d'art de la Renaissance. J'ai seulement croisé la problématique de la nudité dans les arts visuels (dans mon livre "La nudité pratiques et significations") à travers les réflexions profondes de François Jullien dans son dialogue original (mais controversé) avec l'art chinois et à travers la problématique pythagoro-platonicienne de la mathématisation du beau, plus deux ou trois lectures comparatives sur la nudité des dieux dans des cultures périphériques au monde greco-latin, et une réflexion sur Andromède que j'ai postée sur ce blog, bref, assez pour me donner deux ou trois intuitions, mais insuffisamment pour avoir un recul véritable par rapport à ce que je vais exposer ici (sauf le recul de mon expérience auprès des médiums relatée dans mon dernier livre paru chez L'Harmattan et qui est lié à la problématique de la nudité).

Le savoir que j'expose ici, je le tire d'Edgar Wind, "Mystères païens de la Renaissance" chapitre VIII, un livre anglais de 1958 qui s'inscrit dans la même veine d'intelligence que le "Les Grecs et l'irrationnel" d'ER Dodds quoiqu'il porte sur une période différente.

Voici donc ce que nous apprend Edgar Wind et qui mérite sans doute d'être médité.

Je vais tenter de l'exposer en des termes compréhensibles par tout le monde, quoique le sujet soit censé en réalité être très complexe et source d'un savoir hermétique, occulte, dont un esprit de notre époque ne peut nécessairement entrevoir que la face émergée.

A la base donc, il y a deux Vénus, ou deux Aphrodites. La Vénus du peuple ou de tout le monde (Venere vulgare) ou Aphrodite Pandemos, qui est la fille du roi des dieux Jupiter/Zeus et la Venus céleste (Venere celeste) ou Aphrodite Ourania, fille du dieu du ciel Ouranos. L'une est née de l'accouplement de Zeus avec Dioné la déesse grecque de la beauté, l'autre de la castration d'Ouranos dont le sperme forme l'écume de la mer d'où sort Venus (Wind p. 153).

L'opposition entre les deux nait des spéculations orphiques (ce mouvement poétique et religieux venu de Thrace et peut-être du chamanisme qui irrigua la culture grecque à partir du VIe s av JC), sachant que la castration d'Ouranos est une des figures du démembrement de Dionysos (ou d'Osiris), c'est-à-dire le démantèlement de la pureté du divin dans la matière.

Les platoniciens de la Renaissance florentine Politien, Marsile Ficin et Pic de la Mirandole méditèrent sur cette opposition entre les deux Vénus. Et cela aboutit aux deux tableaux de Botticelli, disciple de Ficin, Le Printemps et la Naissance de Vénus, qui provenaient de la même villa, celle de Lorenzo di Pierfrancesco de' Medici (p. 146) et se comprenaient donc par un effet de miroir. Dans "Le Printemps" ci-dessus est représentée au centre la Venus vulgaire, habillée, et dans "La Naissance de Vénus" (ici à droite), c'est la Vénus céleste.

Pourquoi la Vénus de tout le monde, qui "dans un bocage qu'illuminent des fruits d'or, préside avec douceurs aux rites de la Primavera" (p. 153) est-elle vêtue alors que la Venus céleste est nue ? Parce que "dans l'échelle platonicienne des choses, il s'agit d'une descente, d'une vulgarisation ; car la richesse de couleurs et la diversité de formes qui ravissent l'oeil lorsqu'il perçoit la beauté ne sont qu'un voile derrière lequel se cache la splendeur de la beauté céleste pure".

Plus on est dans le dépouillement de la nudité, et plus on est dans le divin. C'est pourquoi dès l'Antiquité par exemple, en ce qui concerne les trois grâces qui sont une émanation de Vénus, on finit par les parer de voiles transparents, puis, dès l'époque romaine, à les représenter nues, car le on préférait toujours l'absence de vêtements pour illustrer la pureté divine (ce qu'on avait déjà vu avec les spéculations de François Jullien sur le sujet).

J'ajouterai que, selon Wind, et contrairement à ce qu'a voulu nous faire croire un documentaire diffusé sur Arte il y a quelques années (méfiez vous des simplifications outrancières de la télé), ce mystère n'est pas incompatible avec le christianisme intégriste de Savonarole qui avait été disciple de Ficin, mais je referme là la parenthèse.

Wind insiste sur le fait que cela ne signifie pas que la Vénus vulgaire "est purement sensuelle et n'a point part à la gloire céleste" puisque chez Platon, rappelle Pic, la beauté terrestre a à la fois un versant bestial et un versant humain. L'instinct bestial veut nous faire jouir érotiquement de la beauté terrestre mais l'amant humain "reconnaîtra que la Vénus qui paraît habillée d'un vêtement est une image de la Vénus céleste" (comme la souligné Plotin en appelant Vénus l'âme plongée dans la matière.

On peut aussi remarquer aussi que, dans le système de Pic de la Mirandole disciple (infidèle) de Ficin, la Vénus céleste quant à elle, est d'autant plus divine qu'elle médiatise en elle-même deux opposés (le sang de la castration et l'écume de la mer), comme les grâces dans sa dialectique presque pré-hegelienne (mais Hegel et Pic ont puisé aux mêmes sources platoniciennes), conformément à l'idéal de réunion dans deux opposés dans un moyen terme tiers qu'incarnent les trois grâces.

Mais avec le système ternaire subtil de Pic, l'amour terrestre est aussi ternaire puisqu'il a deux composantes, céleste et animale, avec une troisième humaine qui en assure le moyen terme, de sorte qu'on pourra même parler d'un amour "céleste humain", qui apparente l'Aphrodite terrestre à son Idée céleste.

Botticelli (1445-1510) n'est pas le seul à avoir pris le parti de vêtir l'Aphrodite Pandemos en dénudant la l'Aphrodite Ourania.

Silvestro Calandra (1450-1503) à Mantoue mentionne "deux Vénus, l'une drapée, l'autre nue" dans une lettre où il détruit une toile de Mantegna achevée par Costa, La Légende du Dieu Comus, qui se trouve maintenant au Louvre. Dans une note de bas de page qui renvoie à un autre de ses livres (Bellini's Feast of the Gods p. 47), Wind fait remarquer que "dans cette oeuvre, la caractérisation des deux Vénus ne laisse aucun doute sur le fait que, quoique inférieur à la nue, la Vénus habillée est aussi la plus humble des deux", ce qui dans mon esprit renvoie au livre dirigé par Masquelier que je cite dans "La nudité, pratiques et significations", qui lie habillement et modestie (en anglais, modesty c'est aussi la pudeur). Sous des cieux chrétiens cela rendrait aussi la Vénus "inférieure" au moins visuellement plus vertueuse... bref, on peut nuancer et complexifier à loisir.

Le parti pris de ce courant néo-platonicien ^de dénuder la seule Aphrodite céleste (celle qui est la moins matérielle) est un cas isolé de l'histoire de l'art, mais il me semble rendre le plus justice à l'essence du platonisme, voire, dans la logique de François Jullien, à l'essence de la pensée grecque, même si c'est ce qui peut sembler le plus contre-intuitif à notre époque.

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