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Articles avec #histoire des idees tag

Une affiche...

17 Août 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Pythagore-Isis

Une affiche...

Jeu : sur l'affiche ci-contre trouvez au moins trois détails apparemment "sympas" mais spirituellement assez démoniaques... Réponses : 1) le chanteur qui fait un signe diabolique à haut à droite ; 2) Gandhi (pour la promotion de la "sagesse" orientale) ; 3) les gens nus en bas à gauche (l'adamisme) ; 4) la Terre-mère au milieu ; 5) euh, peut-être le papillon au milieu si c'est une référence au mythe pythagoricien de Psyché... J'en oublie sûrement.

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Les prophètes et l'Egypte

10 Août 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Histoire des idées

Les prophètes et l'Egypte

Dans un livre qui commence à dater, "Le monde de la Bible" (dirigé par André Lemaire, Gallimard 1998), Jesus Asurmendi de l'Institut catholique de Paris examinait la question intéressante du rapport de prophètes d'Israël à l'Egypte face aux conquêtes assyriennes et babyloniennes.

Trois aspects me semblaient dignes d'être retenus de cette contribution

1) L'engagement de ces hommes dans la politique étrangère de leur pays (ils doivent se prononcer sur l'opportunité de l'alliance avec l'Egypte)

2) Le caractère conditionnel de leurs prophéties (Ezéchiel en 26-7 annonce la prise de Tyr par Nabuchodonosor, mais la ville résiste à un siège de treize ans et Ezéchiel annonce alors en 29-17 que c'est l'Egypte qui tombera)

3) La question du "retour en arrière" que leur posait l'éventuelle alliance avec l'Egypte : l'Egypte pays de l'idolâtrie a asservi Israël, peut-on y retourner ?

On notera qu'il y a ce retour en arrière, vers le delta du Nil, aussi, au début de la vie de Jésus. Et aussi que l'Egypte qui asservit par sa sorcellerie est également celle qui éleva spirituellement Israël, l'instruisit, au temps de Joseph...

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L'histoire secrète de la Bigorre

9 Août 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées

Nous autres peuples des Pyrénées avons une vision très parcellaire de notre massif montagneux au point que je doute que beaucoup de Béarnais soient capables de citer des noms de vallées bigourdanes. Ce sont souvent des protestants anglais au XIXe siècle qui nous ont donné une vision d'ensemble de l'histoire de notre région;

Voici quelques pages sur l'histoire secrète de la Bigorre qui nous replongent au temps des guerres contre les Sarrasins (autour des reliques de Saint Missolin), des pillages entre vallées (avec une belle histoire de sorcellerie dans le Val d'Azun) et des origines de la ville de Lourdes.

L'histoire secrète de la Bigorre
L'histoire secrète de la Bigorre
L'histoire secrète de la Bigorre
L'histoire secrète de la Bigorre
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Pauvreté du débat intellectuel

25 Juillet 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Otium cum dignitate, #Médiums, #Histoire des idées

J'échangeais hier avec un camarade maître de conférences. Il soutenait la thèse selon laquelle Jésus "reprenait tous les acquis du judaïsme et, à ma connaissance, il n'en a condamné aucun" (sic). Selon lui Saint Paul était le seul à l'origine de la prise de distance entre les disciples de Jésus et le judaïsme.

Je lui ai opposé trois points démontrant le contraire 1) Dans l'Evangile Jésus est souvent accusé de guérir les jours de sabbat, 2) il y a un passage de l'Evangile où il dit de ne pas se préoccuper des interdits alimentaires, 3) Jésus fait souvent l'éloge des Samaritains.

Mon interlocuteur répondit alors (par mail) que les Samaritains avaient toujours respecté le Sabbat. Il croyait en invalidant en partie mon 3ème point, dynamiter les deux autres et pouvoir ainsi continuer à dormir tranquillement sur ses certitudes.

Beaucoup de gens fonctionnent ainsi et sur tous les sujets. Notamment dans le débat sur la voyance. Quand un voyant cite correctement trois faits précis qui vont se produire, impossible à déduire de l'apparence de leur client ou de ses propos, et qui effectivement se réalisent, mais se trompe sur un quatrième fait (suivant une constante vérifiée par de nombreux observateurs selon laquelle le faux se mêle souvent au vrai dans la voyance), alors l'interlocuteur de mauvaise foi se précipitera sur le quatrième point au détriment des trois autres pour claironner que la voyance est une imposture.

Ajoutez à cela que la plupart des intellectuels (comme la plupart des autres personnes d'ailleurs) évitent de répondre aux mails de gens qu'ils n'ont jamais rencontrés physiquement (au mépris des règles de politesse), ce qui fait qu'ils limitent l'horizon de leurs discussion à un cercle familier d'interlocuteurs qu'ils connaissent bien et ne dérangent pas leurs dogmes, et vous comprendrez pourquoi l'intelligence ne progresse que très lentement voire régresse avec le temps chez ceux qui font profession de penser.

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Le cantique à Notre Dame de Betharram "Boune may dou boun diu"

6 Juin 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Histoire secrète, #Histoire des idées

Que l'on croie que la Vierge Marie est en fait un artéfact des extraterrestres qui a manifesté notamment toute sa puissance à Fatima dans l'attente d'une révélation plus complète dans quelques décennies, ou que l'on pense qu'elle est vraiment l'être parfait née en Galilée il y a deux mille ans, couronnée au Ciel après son assomption, médiatrice auprès de son fils et même "co-rédemptrice" du genre humain, force est de constater que son culte reste très vivace, au grand dam des rationalistes et des protestants (qui y voient un artéfact démoniaque, une sorte de nouvelle Isis, avec d'ailleurs beaucoup d'attributs communs). Il se décline suivant diverses modalités, souvent métissées comme à Guadalupe ou à Kibeho.

Voici un cantique en Gascon qui lui est dédié du Béarn au Comminges, chanté à Laruns dans la Vallée d'Ossau lors de la clôture de la messe du 15 août 2013, à une date où moi je me battais avec divers démons.

Ci-dessous les paroles et leur traduction en béarnais (gascon) et en français

L'air est celui de Estelle de la mar des Landais.

Les paroles font référence à ce miracle qui fut un grand motif de dévotion à Betharram à compter du Moyen-Age : une jeune fille tombée dans le torrent (le gave de Pau), fut sauvée de la mort par la Vierge, la Bonne Mère, qui lui tendit un rameau fleuri ; en reconnaissance, elle offrira un rameau tout doré, un beau rameau, “ beth-arram ” à la statue de la vierge dans la chapelle. Mais une autre légende avait précédé la fondation de la chapelle en ce village en 1475 : celle d'une image de la sainte Vierge qui aurait été découverte, penchée sur les bords du gave, à l'endroit même de l'autel actuel (d'où les paroles "Allons donc tous ensemble / Vers l'autel de la grâce"), grâce à une flamme resplendissante (d'où le nom de Notre Dame de l'étoile - estelle). Dans la Bible, la vallée fertile de Bétharram dans la Palestine (ou le comte béarnais Gaston IV se bâtit au XIIe s avant de prendre à son retour Saragosse dont il restaura la cathédrale avant de fonder l'abbaye de Sauvelade), fut donnée par Josué à la tribu de Gad, lors du passage en Terre-Sainte (Josué 13,27)

A Notre Dame du Calvaire à Betharram, lieu de pèlerinage, eurent lieu de nombreux miracles. Le docteur Gassion, médecin protestant qui voulait démystifier ce lieu fut converti. Pierre de Marca, président du parlement de Navarre, en atteste en 1648 dans son Traité des Merveilles opérées à Betharram chapitre 9, peu après sa destruction par les calvinistes et la grande procession (5 000 personnes) qui couronna la réhabilitation du monastère par Léonard de Trappes archévêque d'Auch . Il y avait notamment une croyance très répandue , que Notre-Dame de Bétharram aidait les femmes en couches, et que les offrandes faites à cette occasion sur son autel, les sauvaient de tout péril. Le 9 mai 1623 une mère de famille attestait sous serment que treize ans plus tôt la chapelle encore en ruine où elle avait passé la nuit avait guéri ses enfants (on dit que la lumière avait continué de baigner le lieu, même en ruines, pendant tout le temps de la persécution calviniste). Le 14 août 1622 veille de l'Assomption, l'ancienne source qui y coulait, presque tarie malgré les efforts pour réunir les canaux, retrouve d'un coup sa vigueur.

Google Books met à disposition des lecteurs l'exemplaire de la Triple couronne de la Bienheureuse Vierge Mère de Dieu du RP jésuite François Paré (version augmentée, privilège royal de l'année 1638), un inventaire extraordinaire en 800 pages de tous les aspects du culte marial (y compris à l'époque pré-chrétienne !). En son traité 1 chapitre 12, après avoir parlé de ND de Sarrance (p. 264) il consacre plus d'une page à Betharram (en comparaison il traite l'ensemble des sanctuaires d'Espagne en moins de quatre pages) et explique : "Au diocèse de Lescar, audit pays de Béarn, il y a une chapelle appelée ND du Calvaire de Betharram, beaucoup plus considérable par la vénération du lieu, où elle est située, et les grandes merveilles, que Dieu y a opéré que par la grandeur de son édifice. Elle fut bâtie il y a environ cent quarante ans par sujet et occasion fort remarquable qui est telle, selon qu'on le tien par une commune tradition des plus anciens du village voisin appelé Etelle, qui l'ont ouï dire de leurs pères" (il raconte le miracle de la lumière au bord du Gave). Il précise que "Plusieurs étaient arrivés, à la vue de la chapelle, achevaient leur pèlerinage à genoux, tenant une torche ardente à la main pour faire hommage à la Reine du ciel et de la terre, jusques au temps que le Comte Mongommery comme un Satan déchainé avec ses troupes impies, entrât dans le Béarn et renversât tous les lieux saints". "Je dois à Monsieur de la Vie, premier président au parlement de Pau, deux belles remarques sur ce lieu, que j'ai apprises de sa propre bouche. La première est que ladite rivière du Gave, laquelle depuis sa source jusques à ce qu'elle entre dans la rivière de l'Adour, qui font pour le moins trois journées, est si rapide qu'on n'y a jamais pu nager : mais dès qu'elle approche de la Chapelle, et tout autant qu'elle dure, elle va d'un cours fort calme et posé, comme s'arrêtant par honneur devant le lieu où la Reine du monde est adorée. L'autre est que la paroisse de l'Etoile, où elle est assise, a été l'unique qui s'est maintenue en la Religion Catholique pendant tous les troubles et divisions du Béarn, sans que jamais aucun s'y soit fait Huguenot, nonobstant les persécutions qu'ils ont souffertes en bon nombre à cet effet, l'espace de cinquante ans et plus : la Sainte Vierge tenant la main à la conservation de ses dévôts paroissiens." (voir sur ces sujets notre billet ici)

Le célèbre chanteur des années 1730 Pierre de Jéliotte de Lasseube fut formé pendant trois ans par les missionnaires de Betharram où vivait son oncle, avant de faire carrière à Paris. En septembre 1820 90 "pénitents blancs" se rendaient de Monléon-Magnoac à Betharam derrière un drapeau blanc à fleurs de lys pour obtenir la "délivrance de la duchesse de Berry". La comtesse de Chambord y consacra à la Vierge sa robe de noces, ce qui laisse entendre que le sanctuaire au XIXe siècle avait pris des couleurs royalistes légitimistes.

Le cantique fut probablement très tôt celui des pèlerins de Betharram. Bernadette Soubirous fut souvent l'une d'entre eux. Elle en ramena le chapelet qu'elle détenait lors de l'apparition de la Vierge à Lourdes, qui allait surclasser en notoriété Betharram, et même au delà de toute espérance.

Boune may dou boun diu (graphie fébusienne) fut chanté le 13 janvier 1952 à l'initiative de l'association "Le Réveil basco-béarnais" à la chapelle des filles de la charité rue du Bac à Paris, haut lieu d'apparition mariale (revue Pyrénées p. 83).

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Boune may dou boun Diu,

Sente Bièrye Marie Qu'eb boulem ayma, Toustem, toustem. (bis)

Eslou merabilhouse, Hilhe de Diu, lou Pay, De Bous, ô May piouse, Diu Jésus qu'ey l'array. O Bièrye sacrade, qu'et l'Immaculade, La Bièrye May !.

Sus lou gabe qui brame, dou pount debat l'arcèu, Si cau tene ue arrame, que deberat dou cèu. Bièrye, en la capère, au qui desespère, Dat lou rameu !

De la Bièrye Marie, qui nou sab la bertut, Que prègue cade die, en t'a nouste salut. Anem doun touts amasse, ta l'aouta de la grace Préga, ayma !.

O Bièreye Immaculade, ayat pieytat de nous, Baillat se a tous l'entrade, aou Cèu auprès de bous De la boste tendresse qu'eb laouderam chens cesse. Aou Cèu, aou Cèu !.

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Bonne Mère du bon Dieu, sainte vierge Marie

Nous voulons vous aimer, toujours, toujours

Fleur Merveilleuse Fille de Dieu le Pére De Vous, ô Mère pieuse Dieu Jésus est le frère O Vierge sacrée Vous êtes l'Immaculée La Vierge-Mère

Sur le Gave qui gronde Du pont sous l'arceau S'il faut tenir un rameau Vous descendrez du Ciel Vierge, à la capuche Pour celui qui désespère Avec le rameau

De la Vierge Marie Qui nous apprend la vertu Qui prie chaque jour Pour notre salut Allons donc tous ensemble Vers l'autel de la grâce Prier et aimer

O Vierge Immaculée Ayez pitié de nous Donnez-nous à tous l'entrée Au Ciel auprès de vous De votre tendresse Que nous louerons sans cesse Au Ciel, au Ciel

L'autregrand cantique à Marie en gascon dans la région est Nouste dame deu cap deu poun. Il a été avancé (hypothèse de D-S Lacolor dans "Pèlerinages des Pyrénées" appuyée sur "Histoire des troubles du Béarn" de l'abbée Poëydabant) que ce dernier cantique n'était pas forcément attribué à ND du bout du pont de Jurançon, mais lui-daussi à ND de Betharram puisque dans toute la Gascogne il y avait un oratoire à la Vierge au bout de chaque pont, ce qui explique que la reine Jeanne d'Albret malgré son calvinisme l'ait chanté en donnant naissance à Henri IV (puisque ND de Betharram aidait les parturientes).

Le pasteur Wentworth Webster (1828-1907) s'est demandé si avec ND de Betharram on n'avait pas affaire à l'origine à une déesse-mère celtique ou euskarienne (proto-basque) commune à Sarrance et Betharram, qu'on retrouverait aussi dans la Madeleine de Tardets (Bulletin de la Société Ramond : explorations pyrénéennes, Bagnères de Bigorre, 1874 p. 101)...

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"Traité de la constance" de Juste Lipse (Justus Lipsius)

12 Janvier 2016 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Histoire des idées, #Philosophie

Juste Lipse (que j'ai connu par la lecture de De Maistre, qui sans doute admirait son côté "protestant converti au catholicisme", qui l'apparente à la conversion courageuse du cardinal Newman d'Oxford 350 ans plus tard) est une référence de l'humanisme flamand. Wikipedia le présente comme un restaurateur du stoïcisme sous les cieux de la Renaissance, un homme doux et mélancolique qui cultivait une amitié délicate pour les tulipes et son chien, comme le mit en scène Rubens dans ses portraits (on oublie souvent que le peintre Rubens, bien qu'il peignît des natures plantureuses, cultivait lui aussi un stoïcisme austère, et fut le disciple favori de Juste Lipse - cf l'analyse de ses correspondances p. 14).

Son Traité de la constance de 1594 réunit ces traits dès la première ligne. On y perçoit un homme blessé par les guerres de religions qui ravagèrent les Flandres pendant des décennies (et aboutirent à l'indépendance de la Hollande). Ces Flandres où l'on voit "les champs être gâtés et ruinés, les villes être brûlées et renversées, les hommes être rançonnés et tués, les femmes d'honneur être violées, les vierges déshonorées".

Il dit comment, ayant tenté de fuir vers Vienne (dans les années 1580), il s'arrêta à Liège chez son ami Charles Langius (chanoine de la cathédrale Saint Lambert à Liège) qui le persuada de renoncer à s'évader pour rechercher le mal en lui-même à travers la lecture des philosophes qui lui étaient déjà chers du temps où il étudiait chez les Jésuites à Cologne, et y remédier en se forgeant une morale stoïcienne.

"J'appelle constance, fait-il dire à Langius au premier livre, la juste et ferme force d'un esprit qui n'est point élevé ou abaissé de ce qui est externe ou fortuit". Il l'oppose à l'obstination inspirée par l'orgueil (à l'image du ballon plein de vent qui tend toujours à s'élever). La constance a pour mère la patience et l'humilité.

L'âme est le feu, participant de l'esprit divin nous dit Lipse en empruntant à Sénèque, mais le corps qui provient de la terre et inspire l'opinion tente de le recouvrir. La partie la plus pure de l'âme est la raison. La constance est la Népanthe (l'herbe homérique anti-mélancolie qu'on mélange au vin). Il faut vaincre la convoitise, la joie, la crainte et la douleur pour qu'elle se manifeste pleinement.

Certains ont opté pour le stoïcisme pour vaincre les maux que leur causent l'amour. Lipse, lui, le confesse : son mal vient tout entier de son amour pour son pays livré aux flammes. Langius lui oppose que le souci du bien public et de la paix est surtout inspiré par la volonté de se préserver soi-même et que tout homme doit se soucier des malheur de tout l'univers et non de sa seule patrie. Il faut mourir pour la patrie mais non pleurer pour elle et ses malheurs sont envoyés par Dieu. Condamner ces malheurs ou les fuir c'est prétendre voler le sceptre de Dieu duquel ainsi que Platon l'a enseigné il faut toujours se rapprocher, et dont la constance sera notre bouclier.

La Providence est au dessus du Destin, comme jadis Isis au dessus de Fortuna.

Outre le corps du livre lui-même il est utile d'en lire la préface qui rappelle la difficulté à l'époque de faire l'éloge des philosophes païens face à la très puissante hiérarchie catholique. Bien que la philosophie soit sa passion, Lipse se sent contraint de l'abaisser face à la théologie, et même la réduire au rang d'une frivolité pour éviter la censure. On comprend mieux pourquoi au même moment Montaigne, qui était lui aussi tout acquis à la cause philosophique (en penchant vers celle des stoïciens mais moins nettement que Lipse), ne cessait de ranger ses Essais dans le registre du divertissement et de la détente. Les traits de caractère communs entre Lipse et Montaigne sont d'ailleurs assez perceptibles.

Le christianisme depuis St Augustin (ses remarques sur Caton d'Utique) jusqu'à Brunetière (ses propos sur Marc-Aurèle) blâma chez les stoïciens leurs orgueil. Lipse invente un stoïcisme sans orgueil.

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La vie de Sainte Elisabeth de Hongrie par le comte de Montalembert

18 Décembre 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Histoire des idées

La vie de Sainte Elisabeth de Hongrie par le comte de Montalembert

Les hasards de la vie (mais il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous) me poussent à m'intéresser aux franciscains. Je suis un peu choqué par ce qui me paraît être, dans les Fioretti, la marque d'un masochisme excessif, mais je trouve aussi dans l'imagerie du feu qui entoure le séraphin qui s'adresse à St François juste avant sa stigmatisation des éléments qui me parlent. Et puis je ne peux pas oublier non plus que Christophe Colomb lui aussi faisait partie du tiers-ordre franciscain, et moi qui aime tant depuis longtemps la Hongrie, j'ai été amené à m'intéresser il y a peu à une autre tertiaire illustre qui a une belle église à Paris inaugurée par une de mes vieilles connaissances, le cardinal de Retz au XVIIe siècle, Sainte Elisabeth de Hongrie - 1207-1231 - (Elisabeth est le nom d'une de mes deux grand-mères refermons la parenthèse).

En 1836, le comte de Montalembert, le catholique libéral défenseur des peuples opprimés, qui n'avait alors que 26 ans mais était déjà pair de France, lui consacra une biographie à la mémoire de sa soeur, morte à quinze ans, et qui elle aussi portait ce prénom. Il ouvre son récit sur l'évocation de sa visite à Marbourg, le jour de la fête de la sainte, où il avait trouvé la basilique largement profanée par les protestants, abandonnée alors même qu'elle avait été le lieu d'immenses pèlerinage. La tristesse de l'abandon de la sainte l'avait poussé à enquêter sur elle. Après une vaine tentative pour se rendre à Presbourg sa ville natale de Hongrie (aujourd'hui Bratislava en Slovaquie), il s'était rendu à son château de Wartbourg, à Creuzburg où elle fut mère, au monastère de Reinhartsbrunn où elle entra à 20 ans tandis que son mari partait pour les Croisades où il allait mourir, à Marbourg où elle-même mourut à 24 ans (un peu comme Isabelle Sandy, dont je lisais il y a trois jour le roman sur Nicolas Flamel en pleine bombardement de Pais en 1914 se rendait sur les lieux de la vie du célèbre alchimiste).

Cette seule évocation des lieux de vie de la sainte nous fait apercevoir son itinéraire, un itinéraire de météorite, celui d'une éternelle jeune fille comme les saintes martyres du bas empire romain, ou Sainte Bernadette Soubirous).

Montalembert souligne combien Elisabeth de Hongrie est la fille d'un XIIIe siècle apogée spirituel du christianisme. Pourtant observe-t-il, le XIIe siècle avait mal fini et "l'écho de la voix de saint Bernard" avait fini par se perdre, après la prise de Jérusalem par Saladin, l'assassinat de Thomas Becket, la captivité de Richard Coeur-de-Lion, les violences de Philippe-Auguste contre sa femme, les cruautés de l'empereur Henri VI en Sicile, les progrès des hérésies vaudoise et albigeoise, le relâchement des religieux. Mais en 1198 le sacre du beau pape Innocent III, l'homme qui faillit effacer le schisme avec l'Orient et répara mille injustices de l'Espagne à la Scandinavie, annonce un renouveau qui allait notamment s'incarner dans la croisade des enfants de rois de 1212 où ils périrent tous, la prise de Constantinople, las Navas de Tolosa, la magna carta anglaise, la chute des Hohenstaufen, la sainte bataille de Bouvines, la prédication de St Dominique et de St François. En 1277, 417 couvents dominicains, les franciscains sont des milliers. St Louis fut un pénitent du tiers ordre. Clara Sciffi, Ste Claire, ordonnée par St François fonde les clarisses. Elisabeth de Hongrie sera la première princesse franciscaine, mais sa cousine Agnès de Bohème et Isabelle de France, soeur de St Louis, et les deux filles de Ferdinand de Castille et la soeur du roi du Portugal, et des membres de la famille de Ste Elisabeth - sa belle soeur reine de Galicie, sa nièce duchesse de Pologne, deviendront clarisses et sa petite fille devenue reine du Portugal sera du tiers ordre. Tout cela devait beaucoup à Marie. Les dominicains ont institué le rosaire et les franciscains le dogme de l'immaculée conception. Elle inspira la fondation du Carmel, des servites dont un saint instaura la dévotion aux sept douleurs de la Vierge, et l'ordre de ND de la Merci. Des ordres naissent partout et des saints, avec des apparitions et des miracles. Ce christianisme dominait la sphère politique et intellectuelle. Les cathédrales allaient exprimer cela. Et le culte marial de la poésie mystique française et allemande allait déboucher sur le culte de la femme terrestre chez Dante.

Elisabeth venue de la Hongrie inconnue, grandit à la cour de Thuringe. Epouse exemplaire elle voit son mari céder à l'appel des Croisades et se tourne vers Dieu. A la mort de son mari, elle est jetée à la rue avec ses enfants à 20 ans, mais refuse de se remarier, reste avec les pauvres et épouse le Christ. Elle meurt en chantant un cantique.

L'oeuvre biographique de Montalembert vise surtout à contribuer à la restauration du christianisme. "Tous ont le droit d'entrer dans la famille de Jésus-Christ,quand ils font un excellent usage de leur Rédempteur et de leur père, et du lait de la sacrée Vierge, leur mère ; oui, de ce sang adorable qui encourage les martyrs, qui enchante leurs douleurs... et de ce lait virginal qui adoucit nos amertumes en apaisant la colère de Dieu" (vie de Ste Elisabeth par le RP Apollinaire, 1660, p. 41) . Inverser la volonté des savants modernes de remplacer la Vierge par Vénus (la fleur "soulier de la Vierge" devient Cypripedium Calceolus). "Un jour viendra où l'humanité demandera à sortit du désert qu'on lui a fait" (CXIII)

Sa longue préface à la vie de la sainte sert à cela. Et l'on est surpris d'y trouver tant de profondeur, de piété et d'intelligence. On y trouve aussi une forme de christianisme germanophile qui se fera plus rare après 1870 en France.

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6106035h p. LI

Pour ce qui concerne la postérité d'Elisabeth de Hongrie (de Thuringe), j'ai appris il y a peu avec étonnement que dans la basilique Saint François de Majorque la tombe de Raymond Lulle, moine alchimiste et martyr décédé en 1315, est ornée d’une statue grandeur nature de Sainte Elizabeth de Hongrie (dite encore de Thuringe) portant dans un pan de son manteau une couronne de roses d’or.

Brantôme (1537-1614) fait commencer son hommage à Elisabeth de France (1545-1568) en disant qu'il ne s'en était pas vu d'aussi vertueuse depuis Sainte Elisabeth de Hongrie et que toutes les Elisabeths semblent prédestinées à la vertu.

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Jacqueline-Aimée Brohon, l’autre mystère de Gisors, par Christophe Colera

15 Décembre 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire secrète, #Histoire des idées

Mon article "Jacqueline Aimée Brohon, l'autre mystère de Gisors" vient d'être publié dans la revue "Connaissance de l’Eure" n° 178 (4e trimestre 2015) qui peut être commandé ici.

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Jacqueline-Aimée Brohon (1731-1778)

4 Novembre 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Médiums, #Christianisme

Jacqueline-Aimée Brohon (1731-1778)

Parmi les auteurs oubliés de notre histoire littéraire, une femme, Jacqueline-Aimée Brohon qui vécut à Gisors au XVIIIe siècle. Peu de mentions d'elle de nos jours sur le web francophone, à part un appel à communication qui la décrit comme ayant "succombé à l’attrait des hétérodoxies, en même temps qu’à celui du romanesque" et une fiche de l'ULB qui donne comme date date de sa mort 1778, alors que Hersan la fait mourir en 1792, et ses Instructions édifiantes publiées en 1791 la donnent morte "douze ans" plus tôt). Pourtant le personnage compta en son temps et fut une source de polémiques à l'échelle nationale dans les décennies qui suivirent sa mort.

Dans son Histoire de la ville de Gisors (p. 201-202), P.-F.-D. Hersan, ancien instituteur en 1858, l'évoque en ces termes :

"A cette époque, vivait à Gisors la demoiselle Jacqueline-Aimée Brohon, auteur des ouvrages suivants : "Les amans philosophes" (orthographe de l'époque), un volume in-12, "les Tablette enchantées", un volume in-12, "Instructions édifiantes sur le jeûne de Jésus-Christ au Désert, un volume in-12 ; "Manuel des victimes de Jésus" ; "les Charmes de l'Ingénuité," etc. Elle vécut au couvent des Annonciades de Gisors, dont une de ses parentes était supérieure. Fatiguée du monde, duquel elle avait fait les charmes par sa beauté et son instruction, elle embrassa les douceurs du cloître, sous la direction de l'abbesse qui lui était dévouée. Là, elle s'occupa de l'instruction et de l'éducation des pensionnaires du couvent. Quelques années auparavant, Voltaire lui avait fait obtenir une pension de mille livres, en considération de ses premiers ouvrages. Ses romans sont d'une hardiesse et d'une exaltation religieuse extraordinaires. Elle vécut aux Annonciades de Gisors dans un état dévotieux qui fit l'admiration des religieuses de cette maison. Elle mourut à l'époque de la révolution en 1792." Tout indique qu'Hersan se trompe et que JA Brohon est morte en 1778 à Paris, à 47 ans, après avoir vécu 14 ans (de 1764 à 1778, de 33 à 47 ans) au couvent de Gisors.

Les "Amans philosophes ou le triomphe de la raison" sont facilement accessibles sur Google Books. L'ouvrage, a été publié sous couvert d'anonymat à Amsterdam en1755 (l'auteure n'avait que 24 ans si l'on en croit la fiche de l'ULB, mais l'Histoire littéraire des femmes françoises lui en donne 18, ce qui signifie peut-être qu'il y eut une première publication en 1749). JA Brohon y annonce dans sa préface vouloir y exposer des réflexions qu'elle a "puisées dans la nature et dans le sentiment", et sollicite l'indulgence de ses juges en précisant que l'accueil fait à son livre déterminera son choix de poursuivre dans la voie littéraire ou pas.

Ce roman raconte l'amitié entre Mérindor, philosophe à l'esprit juste, à l'âme généreuse mais fuyant le commerce des hommes, et Damon, moins raisonnable, qui, sans avoir encore connu la passion amoureuse, est mal armé pour lui résister.

Près de chez Damon vit Emilie, beauté dans la fleur de l'âge, "fourbe, artificieuse et coquette à l'excès". Elle détourne Damon du goût de l'étude, lequel déserte l'amitié de Mérindor aussi bien que le salon de la tendre veuve Uranie chez qui ils avaient coutume de se réunir et qui avait des sentiments discrets pour lui. Comme Mérindor console, par les arguments de la raison, Uranie de sa solitude, celle-ci lui présente le jeune Déricourt, dont il tombe peu à peu amoureux. Comme il confie à Uranie la mélancolie que lui inspire cet amour interdit, son amie lui révèle que Déricourt est en réalité une femme nommée Victoire.

Suit une histoire de Victoire, fille d'une famille de deux enfants en Champagne. L'ayant rencontrée à 15 ans, Uranie l'a soustraite à l'influence néfaste de son grand frère Dorante, qui est amoureux d'elle, en l'initiant à la lecture, puis, à la mort de son père comme la flamme de Dorante se fait plus pressante, Victoire s'enfuit à Paris déguisée en homme, et se réfugie chez Uranie.

Mérindor s'ouvre alors de ses sentiments à Victoire, découvre qu'ils sont réciproques. L'auteur nous révèle alors la vie de Mérindor, initialement attaché à un courtisan aux belles manières mais qui ignorait les vertus authentiques, Oronte, puis amoureux d'une jeune Sylvie qu'Oronte lui ravit perfidement, alors pourtant qu'Oronte était promis en mariage à une autre femme. Oronte finit par abandonner Silvie, tandis que sa promise apprenait sa trahison. Mérindor vengé des injustices subies, mais désormais amer, tandis que son père tente de lui faire épouser Angélique, fille d'un chevalier. il perd les trois quarts de sa fortune du fait de la trahison d'un sien ami juge qui préfère les yeux d'une femme à la justice, et, du même coup, la promesse de mariage avec Angélique.Son père en meurt de chagrin, et sa mère décède peu de temps après.

Mérindor allait recouvrer sa fortune grâce au père de Damon. Après que Mérindor eut raconté ses infortunes à Victoire, celle-ci l'assure de la force de ses sentiments pour lui. Peu après, déguisée en Déricourt, elle croise Emilie dans un jardin de rencontres, où elle trompe abondamment et secrètement Damon. Séduite à la vue de Déricourt, elle entreprend de le soustraire aux enseignements d'Uranie. Instruite par Damon, s'étant introduit dans le cercle de Madame de Joinville, que fréquentaient Uranie et Déricourt, elle plait à celui-ci. Alors que Victoire et Uranie ont décidé de ne plus entrer dans le jeu d'Emilie et de ne plus fréquenter le salon de Mme de Joinville, Damon vient rencontrer Victoire déguisée en Déricourt en qui il voit un rival.

Comme Damon tire son épée contre Déricourt, Mérindor, présent, le repousse et lui révèle que Déricourt n'est pas un homme mais une femme vertueuse. Emilie de son côté entreprend de reconquérir Damon. Allant à sa rencontre, elle obtient de lui sans s'y attendre l'aveu que Déricourt est une femme. Après avoir reconquis le coeur de Damon, Emilie se venge de Victoire en écrivant à son frère. Uranie empêche néanmoins Dorante d'enlever sa soeur par la violence. Invoquant le "ciel protecteur de l'innocence" et la philosophie, elle persuade sa protégée de suivre son frère. Uranie fait en sorte que son enfermement dans une abbaye ne soit pas trop douloureuse pour elle et qu'elle puisse continuer à correspondre avec l'extérieur.

JA Brohon présente ensuite un échange de lettres touchant entre Mérindor et Victoire. Ne pouvant plus attendre que sa soeur consente à s'accoupler avec lui, Dorante décide de l'enlever où elle est recluse pour la placer dans un couvent sordide au fond d'un bois, mais l'émissaire d'Uranie les a suivis. En prise aux tourments de la solitude et de la mauvaise compagnie des religieuses, Victoire ne tient que par sa confiance en l'amour de Mérindor, lequel est en proie à la tentation du suicide. Informé de la situation, Damon, qui ignore toujours que Victoire est au couvent à cause d'Emilie, va rencontrer Mérindor. Instruit par Uranie, il prend enfin conscience de sa responsabilité dans le drame que vivent Mérindor et Victoire et va tuer Dorante dans un duel avant de s'exiler. Acquitté au tribunal grâce au soutien de Mérindor, Damon épousera uranie, et Mérindor Victoire tandis que tout le monde est réconcilié dans l'amour et le sentiment de la justice restaurée.

Le roman fait penser au conte ultérieur de Sade "Justine ou les infortunes de la vertu", mais à l'envers car la vertu y est récompensée. On comprend que Hersan cent ans plus tard l'ait trouvé "audacieux" en faisant implicitement mais probablement allusion entre autre à la question de la bisexualité. L'histoire du travestissement pour sauver l'indépendance ou l'intégrité d'une femme était banale à l'époque (cf le chevalier d'Eon ou certains passages des mémoires de Casanova), et cela entre chez JA Brohon dans une problématique de la nature vertueuse plus importante que les apparences, et le regard sur l'homosexualité différent de ce qu'il allait devenir au XIXe siècle, même si Melle de Brohon fait référence au fait qu'elle reste un "crime" du point de vue de la religion.

L' "Histoire littéraire des femmes françoises ou Lettres historiques et critiques" tome V, recueil de lettres d'une société de gens de lettres anonymes, publié chez Lacombe librairie en 1769, évoque (p. 517) les "Amans philosophes" et "Charmes de l'ingénuité" présenté comme un "très joli conte, inséré dans le Mercure de France" mais regrette à propos de Mademoiselle Brohon que "depuis plus de douze ans, il n'a paru aucun écrit sous son nom, aucun qui lui ait été attribué" et qu'elle soit soit "rentrée dans le cours de la vie ordinaire des personnes de son sexe" (nous verrons plus loin qu'il n'en fut rien). L'auteur de l'article estime que "les amans ne sont pas plus philosophes qu'ailleurs. Mais sans faire attention au titre de l'ouvrage de justes éloges, et pour les sentiments qu'il donne à ses personnages et pour la manière dont il les exprime". L'auteur de la revue précise ensuite que le conte "Charmes de l'ingénuité" a été repris par M. Marin sous forme 'une pièce de théâtre de comédie sous le titre "Graces de l'ingénuité.

Les archives du Mercure de France attestent que l'éloge des "Amans Philosophes" a été fait par la revue en mai 1755, estiment qu'elle s'est peinte dans "les Grâces de l'Ingénuité" et ajoutent : "heureux qui pourrait être son Tervile !". La revue de mars 1756 publie un compliment anonyme en vers (comme c'était l'usage) à la nouvelle "les Grâces de l'Ingénuité" parue en février (p. 84-85). Dans celle d'avril (p.51) paraissent des stances à Mademoiselle de Brohon, d'un certain comte Jean Charles de Relongue de la Louptière, qui ecrit de la Louptière en Champagne, dont on peut retenir ces quatre vers :

"Ton coeur nous peint avec finesse

Les charmes de la vérité ;

Et tu décores la sagesse

Des habits de la volupté (...)

Brohon, à ton sexe perfide

Apprends l'art d'aimer constamment ".

Ces poèmes montrent qu'elle était devenue dès le plus jeune âge une "star" de la bonne société parisienne, ce qui rend mystérieux son silence des années qui suivirent.

Venons en maintenant à la seconde partie, mystique, de sa vie.

En 1923, le jeune Auguste Viatte lui consacra un article très malveillant "Une visionnaire au siècle de Jean-Jacques, Mademoiselle Brohon" dans La revue des questions historiques XCVIII 1er avril 1923 p. 336, qui a cependant le mérite de donner un bon aperçu des visions de la romancière devenue religieuse. Il se trompe quand il affirme qu'elle était inconnue de son vivant, mais ses recherches sur l'utilisation de Mlle Brohon par les jacobins sont fascinantes. Il y explique que Pontard, évêque constitutionnel de la Dordogne sous Robespierre, dans son "Journal prophétique" récupéra les dires visionnaires de Suzette Labrousse et les "papiers de Mlle Brohon", ce qui aboutit à leur publication en librairie par Firmin Didot sous la forme des Entretiens édifiants "qui n'offre rien de plus remarquable qu'un livre de piété quelconque" selon Viatte, et ses "Réflexons édifiantes" qu'il qualifie en revanche de "document des plus curieux". Ces réflexions, écrites entre 1772 et 1778, date de la mort de Mlle Brohon, s'ajouteraient selon l'abbé Grégoire à un Manuel des Victimes de Jésus dont il ne connaissait qu'un exemplaire, et deux volumes inédits de ses mémoires cités dans l'Histoire des sectes religieuses (Paris 1928, t. II, p. 36). Ce manuel fut publié en fait en 1799.

"Leur auteur était une convertie, écrit Viatte. Au cours de son passé mondain, elle avait composé des romans doucereux, aujourd'hui parfaitement illisibles" qu'il classe au nombre des imitateurs de Rousseau. Il attribue au "sentimentalisme du Vicaire Savoyard" son intérêt pour Jésus qui lui a recommandé d'écouter son coeur plutôt que son esprit, ce que Viatte impute à la crédulité du siècle des Lumières (on peut aussi penser aux récits de Pauwells sur Mme d'Urfé dupée par Casanova. L'historien rapproche Mlle de Brohon du mage suédois Swedenborg, qui serait du même niveau qu'elle "l'un n'est pas supérieur à l'autre" (mais Viatte veut en indiquant cela rabaisser Swedenborg, notamment par rapport au théosophe Saint-Martin). Il tourne en dérision le passage de ses Réflexion où Mlle de Brohon raconte comment Dieu la porta sur un nuage transparent et lumineux, avec un nuage noir qui enveloppe le monde en dessous d'elle, et comment lorsque les nuages s'ouvrent elle voit le monde dans son crime et un tourbillon de poussière sale en émaner. "D'autres visions, par leur sensiblerie presqu'indécente, font songer Mme Guyon" ajoute-t-il à propos de sa vision de son arrivée au pied du trône de Jésus. Il décèle dans ses visions et dans sa propension à se décrire comme une victime expiatoire l'orgueil, comme chez Rousseau. Mlle Brohon se pose selon lui en créatrice d'un nouvel ordre sacerdotal. "Elle se voit à la tête de 'troupes auxiliaires de l'Eglise', nous dit-il", douze hommes et femmes avec des règles spécifiques, annonce la venue d'un Cardinal qui offrira aux Victimes une ère de prospérité. Ces Victimes serviront Dieu dans l'Eglise d'une manière spéciale, et Jésus lui annonce la venue d'une autre Eglise, comme Swedenborg avait annoncé que l'Esprit divin quittait le corps ecclésiastique en 1757. Elle annonce que l'Espagne privera la France de ses princes si l'autorité des Victimes n'était pas acceptée, que l'ancien clergé lancera des persécutions, que les Juifs se convertiront, et que les Chrétiens s'installeront bientôt en Palestine. Elle fait revenir Elie et Enoch pour guider le peuple fidèle. Vaincus et tués ils seront vengés, et le règne de Jésus commencera en 1866 car les 22 000 coudées de l'Apocalypse sont 22 000 mois.

Viatte, indigné par l'immodestie de Mlle Brohon, déplore qu'au XIXe siècle elle ait gardé un public, et que, par exemple, en 1811, lorsque la mystique Barbara von Krüdener se rendit à Strasbourg, celle-ci y rencontrât un cercle "nourri des Réflexions édifiantes" et en fut éblouie. Les ouvrages de Mme de Krüdener, ajoute Viatte "il est vrai se ressentaient d'une inspiration analogue. Dans leurs âmes féminines, le mysticisme des théosophes s'affadissait, se compliquait de sentimentalité rousseauiste. La notion de péché disparaissait, elle qui occupe une si grand place dans la philosophie martiniste. Le 'moi' tendait à une émancipation complète. la Révolution achèvera de libérer l'expression de cette volonté de puissance ; elle ne la créera pas, car elle s'épanchait déjà avec une suprême impudeur dans le secret des journaux intimes. Ainsi se préparait le romantisme : nous le voyons déjà tout entier, avec son caractère de 'mysticisme impérialiste' comme s'exprimerait Ernest Seillère." Viatte conclut que les théosophes chrétiens eurent le mérite d'exercer "une influence modératrice" face à des mysticismes comme ceux de Mlle Brohon ou Suzette Labrousse, "tout en fournissant au romantisme un important bagage d'images surnaturelles". Mlle Brohon était à ses yeux le précurseur de "cette religion de l'instinct aveugle et de l'individualisme exaspéré qui s'épanouit vers 1830 et dont nous subissons encore les conséquences".

Je trouve cette critique en soi aussi intéressante que les visions de la mystiques de par les réflexions éthiques et politiques qu'elle suscite. Il faudrait un autre article pour en discuter sérieusement.

On mentionnera par ailleurs pour mémoire, que, toujours selon la Revue des questions historiques, Henri d'Alméas parle aussi du mysticisme de Mlle Brohon dans ses ouvrages.

Pour aller plus loin dans les évocations de l'abbé Grégoire auxquelles Auguste Viatte faisait référence on peut se reporter à l'article de John Murray en octobre 1822, dans la Quarterly review de Londres sur le livre dudit abbé (tome 2) Histoire des Sectes Religieuses qui depuis le Commencement du Siècle dernier jusqu’à I’Epoque actuelle, sont nées, se sont modifiées, se sont éteintes dans les quatre parties du Monde, qui éclaire la notion de "victime" chez Mlle Brohon en expliquant que la fondatrice des Religieuses adoratrices perpétuelles du très Saint Sacrement de l’Autel au XVIIe siècle instituait les religieuses comme des "victimes réparatrices" des souffrances de Jésus puisqu'elles se sacrifient à sa place. Selon Grégoire Melle Brohon aurait abusé du terme. Après le succès littéraire de ses 18 ans, la mystique se repentit de ses premiers romans ayant, disait-elle, été sauvée par un miracle (on ignore lequel à la lecture de l'article). A partir de là elle se consacra à la publication anonyme d’œuvres de dévotion. Grégoire vante son style mais condamne sa prétention (critique qu'allait reprendre Viatte) de créer un collège de six hommes et six femmes "victimes" qui se crucifieront pour que Jésus ne le soit plus (le chiffre 12 équivalait à celui des apôtres, mais rééquilibré en faveur des femmes). Mlle Brohon demanda au nom du Seigneur à Louis XV que madame Victoire, une de ses huit filles née en 1733 (Mlle Brohon avait peut etre pensé à elle dans son premier roman), devînt une "Victime", ce qui serait un privilège pour elle car ces douze Victimes seraient élevées au dessus des anges et instruites dans les secrets de Jésus et Marie. Elles auraient le pouvoir sur le monde sous la présidence d'Ennoch et Elie. Selon Grégoire, Mlle Brohon, comme Mlle Labrousse qui allait mener une prédiction semblable à Rome où la dernière allait être emprisonnée, avaient des soutiens très importants auprès du Pape lui-même, malgré leur coloration hérétique.

Avant Viatte, l'érudit Alfred Maury avait aussi été peu tendre pour la visionnaire l'avait mentionnée dans ce paragraphe d'un article de la revue « Annales médico-psychologiques » de 1855 (où bizarrement il lui prête un itinéraire lorrain en oubliant Gisors).

"L’enthousiasme qui faisait croire aux Franciscains à un second avènement de Jésus-Christ, dans la personne de leur fondateur, et les mettait ainsi sur la pente d’une nouvelle religion différente du christianisme, se reproduisit ; vers 1732, à propos des victimes. Des rêveurs débitèrent que le second retour de Jésus-Christ serait précédé de l’immolation de victimes, dont le sang mêlé à celui du Sauveur apaiserait la colère divine. La plus célèbre des femmes qui donnèrent dans ces extravagances est mademoiselle Brohon, morte à Paris en 1778. Cette visionnaire avait, comme sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse et d’autres mystiques connues, un mérite de style. Elle n’entra point dans l’ordre qu’avait fondé Catherine de Bar, mais ayant vécu longtemps en Lorraine, où les bénédictines du Saint-Sacrement étaient alors fort nombreuses, elle subit l’influence de ses idées. Elle parvint à exercer un véritable empire sur des gens distingués, et elle occupa de ses hallucinations et de ses prétendues prophéties une foule de membres du clergé et des [p. 203] personnes de la haute société. Ses visions avaient la plus grande analogie avec celles des stigmatisés. Un jour elle voyait Jésus­-Christ lui montrer la plaie de son côté, en lui disant : « Voilà ton tombeau, ton lit nuptial, ne me cherche plus sur la croix ; je t’ai cédé cette place ; je ne serai plus crucifié, mes victimes le seront pour moi. » Une autre fois, Jésus lui communiqua le calice d’amertume qu’il a bu sur le Calvaire. Mademoiselle Brohon représente le côté allégorique et métaphysique des idées dont, vers la même époque ou un demi-siècle plus tard, Colombe Schanolt, morte à Bamberg en 1787, Madeleine Lorger, morte à Hadamar, en 1806, Anne-Catherine Emmerlch, à Dulmen, quinze ans plus tard, présentaient le côté physique,

Dans le midi de la France, la propagation des mêmes idées fit apparaître dans la Provence une stigmatisée, celle de Villecroze, madame Miollis, et l’histoire de Rose Tamisier ne semble pas étrangère à ces influences. Quant à l’Italie et à l’Espagne, le mysticisme y avait toujours régné, et nous ne nous étonnerons pas de rencontrer encore au commencement de ce siècle, à Ozieri, en Sardaigue, une stigmatisée, Rose Cerra, religieuse capucine."

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A paraître dans une revue :

Jacqueline Aimée Brohon, l’autre mystère de Gisors

Christophe Colera

Le mystère du trésor des templiers a fait la réputation de Gisors au niveau mondial. Certains n’hésitent pas à lui rattacher d’autres énigmes de l’histoire secrète de notre pays comme les tableaux de Nicolas Poussin ou les obscures découvertes de l’abbé Saunières à Rennes-le-Château dans l’Aude[1]. Il en est un autre dont on ne sait s’il peut avoir un rapport quelconque avec les templiers mais qui nourrit de nombreux débats à l’époque de la Révolution française et encore tout au long du XIXe siècle, celui des visions d’une femme écrivaine qui vécut 14 ans à Gisors au couvent des Annonciades, avant de décéder le 18 octobre 1778 à Paris.

Dans son Histoire de la ville de Gisors, P.-F.-D. Hersan, ancien instituteur, membre de la Société académique de l’Oise, en 1858[2], l'évoque en ces termes :

« A cette époque, vivait à Gisors la demoiselle Jacqueline-Aimée Brohon, auteur des ouvrages suivants : "Les amans philosophes" (orthographe de l'époque), un volume in-12, "les Tablette enchantées", un volume in-12, "Instructions édifiantes sur le jeûne de Jésus-Christ au Désert, un volume in-12 ; "Manuel des victimes de Jésus" ; "les Charmes de l'Ingénuité," etc. Elle vécut au couvent des Annonciades de Gisors, dont une de ses parentes était supérieure. Fatiguée du monde, duquel elle avait fait les charmes par sa beauté et son instruction, elle embrassa les douceurs du cloître, sous la direction de l'abbesse qui lui était dévouée. Là, elle s'occupa de l'instruction et de l'éducation des pensionnaires du couvent. Quelques années auparavant, Voltaire lui avait fait obtenir une pension de mille livres, en considération de ses premiers ouvrages. Ses romans sont d'une hardiesse et d'une exaltation religieuse extraordinaires. Elle vécut aux Annonciades de Gisors dans un état dévotieux qui fit l'admiration des religieuses de cette maison. Elle mourut à l'époque de la révolution en 1792. »

A part l’erreur de sa date de sa mort (qui est pourtant clairement explicitée dans le titre de la publication post-mortem de ses Instructions édifiantes publiées en 1791), l’évocation a le mérite de tracer le contraste entre une carrière d’écrivaine mondaine au cœur du siècle des Lumières, protégée par Voltaire, et l’enfermement au cloître. Mais ce contraste n’est pas la seule source d’étonnement que recèle l’itinéraire de ce personnage. A vrai dire plutôt que d’un mystère à son propos il faudrait parler de mystères au pluriel, car on peut en énoncer au moins trois autour de ce personnage : celui de son génie littéraire précoce, celui de sa conversion mystique, celui enfin du destin posthume singulier de ses visions.

Le génie littéraire précoce de Jacqueline-Aimée Brohon

On connaît l’enfance de Mlle Brohon à travers ce qu’en dit le tome 2 de l’Histoire des sectes de l’abbé Grégoire[3]. Fille de receveur, elle passa, précise-t-il, une partie de son enfance en Lorraine, et fut « livrée de très bonne heure à la culture des lettres » qui débuta par « des articles de journaux et des romans ». Dans la mesure où les mémoires de l’intéressée que l’abbé a consultées ne sont plus d’un accès aisé à la bibliothèque nationale de France, on n’en saura pas plus.

Son premier roman, "Les Amans philosophes ou le triomphe de la raison" sont facilement consultables sur Google Books dans une version publiée sous couvert d'anonymat à Amsterdam en 1755 (l'auteure avait 24 ans si l’on retient 1731 pour sa date de naissance comme le font la plupart des fiches biographiques, mais l'Histoire littéraire des femmes françoises[4] ne lui en donne que 18). JA Brohon y annonce dans sa préface vouloir y exposer des réflexions qu'elle a "puisées dans la nature et dans le sentiment", et sollicite l'indulgence de ses juges en précisant que l'accueil fait à son livre déterminera son choix de poursuivre dans la voie littéraire ou pas.

On peut ici donner un aperçu du livre en retraçant son intrigue légèrement alambiquée.

Ce roman raconte l'amitié entre Mérindor, philosophe à l'esprit juste, à l'âme généreuse mais fuyant le commerce des hommes, et Damon, moins raisonnable, qui, sans avoir encore connu la passion amoureuse, est mal armé pour lui résister.

Près de chez Damon vit Emilie, beauté dans la fleur de l'âge, "fourbe, artificieuse et coquette à l'excès". Elle détourne Damon du goût de l'étude, lequel déserte l'amitié de Mérindor aussi bien que le salon de la tendre veuve Uranie chez qui ils avaient coutume de se réunir et qui avait des sentiments discrets pour lui. Comme Mérindor console, par les arguments de la raison, Uranie de sa solitude, celle-ci lui présente le jeune Déricourt, dont il tombe peu à peu amoureux. Comme il confie à Uranie la mélancolie que lui inspire cet amour interdit, son amie lui révèle que Déricourt est en réalité une femme nommée Victoire.

Suit une histoire de Victoire, fille d'une famille de deux enfants en Champagne. L'ayant rencontrée à 15 ans, Uranie l'a soustraite à l'influence néfaste de son grand frère Dorante, qui est amoureux d'elle, en l'initiant à la lecture, puis, à la mort de son père comme la flamme de Dorante se fait plus pressante, Victoire s'enfuit à Paris déguisée en homme, et se réfugie chez Uranie.

Mérindor s'ouvre alors de ses sentiments à Victoire, découvre qu'ils sont réciproques. L'auteur nous révèle alors la vie de Mérindor, initialement attaché à un courtisan aux belles manières mais qui ignorait les vertus authentiques, Oronte, puis amoureux d'une jeune Sylvie qu'Oronte lui ravit perfidement, alors pourtant qu'Oronte était promis en mariage à une autre femme. Oronte finit par abandonner Silvie, tandis que sa promise apprenait sa trahison. Mérindor vengé des injustices subies, mais désormais amer, tandis que son père tente de lui faire épouser Angélique, fille d'un chevalier. il perd les trois quarts de sa fortune du fait de la trahison d'un sien ami juge qui préfère les yeux d'une femme à la justice, et, du même coup, la promesse de mariage avec Angélique. Son père en meurt de chagrin, et sa mère décède peu de temps après.

Mérindor allait recouvrer sa fortune grâce au père de Damon. Après que Mérindor eut raconté ses infortunes à Victoire, celle-ci l'assure de la force de ses sentiments pour lui. Peu après, déguisée en Déricourt, elle croise Emilie dans un jardin de rencontres, où elle trompe abondamment et secrètement Damon. Séduite à la vue de Déricourt, elle entreprend de le soustraire aux enseignements d'Uranie. Instruite par Damon, s'étant introduit dans le cercle de Madame de Joinville, que fréquentaient Uranie et Déricourt, elle plait à celui-ci. Alors que Victoire et Uranie ont décidé de ne plus entrer dans le jeu d'Emilie et de ne plus fréquenter le salon de Mme de Joinville, Damon vient rencontrer Victoire déguisée en Déricourt en qui il voit un rival.

Comme Damon tire son épée contre Déricourt, Mérindor, présent, le repousse et lui révèle que Déricourt n'est pas un homme mais une femme vertueuse. Emilie de son côté entreprend de reconquérir Damon. Allant à sa rencontre, elle obtient de lui sans s'y attendre l'aveu que Déricourt est une femme. Après avoir reconquis le coeur de Damon, Emilie se venge de Victoire en écrivant à son frère. Uranie empêche néanmoins Dorante d'enlever sa soeur par la violence. Invoquant le "ciel protecteur de l'innocence" et la philosophie, elle persuade sa protégée de suivre son frère. Uranie fait en sorte que son enfermement dans une abbaye ne soit pas trop douloureuse pour elle et qu'elle puisse continuer à correspondre avec l'extérieur.

JA Brohon présente ensuite un échange de lettres touchant entre Mérindor et Victoire. Ne pouvant plus attendre que sa soeur consente à s'accoupler avec lui, Dorante décide de l'enlever où elle est recluse pour la placer dans un couvent sordide au fond d'un bois, mais l'émissaire d'Uranie les a suivis. En prise aux tourments de la solitude et de la mauvaise compagnie des religieuses, Victoire ne tient que par sa confiance en l'amour de Mérindor, lequel est en proie à la tentation du suicide. Informé de la situation, Damon, qui ignore toujours que Victoire est au couvent à cause d'Emilie, va rencontrer Mérindor. Instruit par Uranie, il prend enfin conscience de sa responsabilité dans le drame que vivent Mérindor et Victoire et va tuer Dorante dans un duel avant de s'exiler. Acquitté au tribunal grâce au soutien de Mérindor, Damon épousera uranie, et Mérindor Victoire tandis que tout le monde est réconcilié dans l'amour et le sentiment de la justice restaurée.

Le roman fait penser au conte ultérieur de Sade "Justine ou les infortunes de la vertu", mais à l'envers car la vertu y est récompensée. On comprend que Hersan cent ans plus tard l'ait trouvé "audacieux" en faisant implicitement mais probablement allusion entre autre à la question de la bisexualité. L'histoire du travestissement pour sauver l'indépendance ou l'intégrité d'une femme était banale à l'époque (cf le chevalier d'Eon ou certains passages des mémoires de Casanova), et cela entre chez JA Brohon dans une problématique de la nature vertueuse plus importante que les apparences, et le regard sur l'homosexualité différent de ce qu'il allait devenir au XIXe siècle, même si Melle de Brohon fait référence au fait qu'elle reste un "crime" du point de vue de la religion.

JA Brohon allait ensuite se distinguer par une nouvelle insérée dans la revue Le Mercure de France, les « Charmes de l’Ingénuité » (ou les « Grâces de l’ingénuité »).

L' "Histoire littéraire des femmes françoises[5] évoque (p. 517) les "Amans philosophes" et "Charmes de l'ingénuité" présenté comme un "très joli conte, inséré dans le Mercure de France" mais regrette à propos de Mademoiselle Brohon que "depuis plus de douze ans, il n'a paru aucun écrit sous son nom, aucun qui lui ait été attribué" et qu'elle soit "rentrée dans le cours de la vie ordinaire des personnes de son sexe" (nous verrons plus loin qu'il n'en fut rien). L'auteur de l'article estime que "les amans ne sont pas plus philosophes qu'ailleurs. Mais sans faire attention au titre de l'ouvrage de justes éloges, et pour les sentiments qu'il donne à ses personnages et pour la manière dont il les exprime". L'auteur de la revue précise ensuite que le conte "Charmes de l'ingénuité" a été repris par le futur censeur du roi et académicien François-Louis Claude Marin (1721-1809) sous forme d'une pièce de théâtre de comédie sous le titre "Grâces de l'ingénuité ». On lui attribua aussi les « Tablettes enchantées » et « Le Sacrifice ».

Les archives du Mercure de France attestent que l'éloge des "Amans Philosophes" a été fait par la revue en mai 1755, mais l’abbé Grégoire fait état d’une insertion plus tôt, en février 1755, avec éloge de l’académicien Louis de Boissy qui en était alors le rédacteur. L’honorable correspondant de la revue y expose que Mlle Brohon s'est peinte dans "les Grâces de l'Ingénuité" et ajoute en forme galante : "heureux qui pourrait être son Tervile !". L’année suivante (en mars 1756) la revue publie un compliment anonyme en vers (comme c'était l'usage) à la nouvelle "les Grâces de l'Ingénuité" parue en février (p. 84-85). Dans celle d'avril (p.51) paraissent des stances à Mademoiselle Brohon, d'un certain comte Jean Charles de Relongue de la Louptière, qui écrit de la Louptière en Champagne, dont on peut retenir ces vers :

"Ton coeur nous peint avec finesse

Les charmes de la vérité ;

Et tu décores la sagesse

Des habits de la volupté (...)

Brohon, à ton sexe perfide

Apprends l'art d'aimer constamment ".

Ces poèmes montrent qu'elle était devenue dès le plus jeune âge une "star" de la bonne société aristocratique, et l’on comprend que les chroniqueurs littéraires se soient étonnés de son silence, croyant à tort qu’elle s’était mariée, suivant « le cours de la vie ordinaire des personnes de son sexe »…

Le mystère de l’entrée au couvent de Mlle Brohon et de ses visions.

L’orientation chrétienne de Mlle Brohon est ancienne. Selon l’abbé Grégoire[6], l’intéressée raconte elle-même dans ses ouvrages qu’à l’âge de neuf ans « ayant éprouvé d’une manière sensible la protection de la sainte Vierge, elle se consacra à son service ». L’abbé relève qu’en Lorraine les bénédictines du Saint-Sacrement étaient nombreuses et attribue la dévotion de notre auteure à leur influence.

Mlle Brohon s’est-elle retirée au couvent de l’Annonciade en 1764 où, nous dit-on, une de ses parentes était abbesse ?

Etrangement les avis divergent sur ce point. Les commentateurs de la vie de la mystique s’entendent pour reconnaître qu’elle en eut l’intention. Cette décision serait due à un miracle produit par le saint lorrain Pierre Fourier de Mattaincourt (mort en 1640, béatifié en 1730, canonisé en 1897). Pourtant selon l’abbé Grégoire « cela n’eut pas lieu ». Se repentant d’avoir écrit des romans, l’écrivaine consulta l’abbé Clément, prédicateur du roi de Pologne, qui la dirigea quelque temps. Elle s’en remet ensuite au vicaire de Saint-Pierre-aux-Bœufs puis au curé d’Avray (futur réfractaire), du Garry, puis serait décédée dans la solitude le 18 septembre 1778 « à quarante et quelques années » à Paris…

Ainsi donc, Mlle Brohon n’aurait pas vécu à Girors…

Les Annonciades pourtant sur leur site[7] se vantent bien d’avoir hébergé Mlle Brohon pendant quatorze ans :

« À partir de 1734, la communauté est dirigée par sœur Saint-Paul, dans le monde Marie-Anne Brohon, parente d’une pensionnaire, Jacqueline-Aimée Brohon, véritable auteur spirituel. Jacqueline Aimée Brohon a publié les Amants philosophes, les Tablettes enchantées, des instructions édifiantes sur le jeûne de Jésus Christ au désert, un manuel des victimes de Jésus, les charmes de l’ingénuité etc. Sa dévotion fait l’admiration de la communauté. »

Comme on l’a vu PFD Hersan le confirme. L’ambiguïté semble tenir au fait que JA Brohon n’était pas devenue religieuse (en cela, son intention première ne se réalisa pas), mais resta, bien attachée au couvent en tant que pensionnaire, c’est-à-dire, comme l’indique Hersan, chargée de l’instruction des moniales On peut supposer que cela lui permettait de réaliser des allers-retours entre Paris et Gisors, ce qui explique qu’elle mourût finalement « en odeur de sainteté », dans la capitale.

Pourquoi cette intention de rejoindre le couvent ? de quel « miracle », le saint lorrain fut-il l’auteur ? Et pourquoi l’intention se limite-t-elle finalement à l’obtention d’un statut de pensionnaire ? On l’ignore.

Il semble que si l’abbé Grégoire ne s’attarde pas sur les liens entre la mystique et Gisors, c’est qu’il est surtout préoccupé par la volonté de rattacher ses visions aux spécificités du terroir lorrain.

Selon lui, les positions religieuses de JA Brohon s’ancrent dans le sillage de Catherine de Bar, appelée mère Mechtilde, née à Saint-Diez en Lorraine en 1619 et morte en 1698 qui avait institué en 1659, à Rambervillers, un ordre monastique féminin, qui se répandit rapidement en France. Celui-ci suivait la règle de Saint Benoît, mais aevc des modifications exposées dans son livre « Le véritable esprit des religieuses adoratrices perpétuelles du Très-Saint Sacrement de l’Autel ». « Le caractère propre de ces religieuses est d’être victimes en réparation des outrages faits à Jésus-Christ dans l’Eucharistie (…) Tous les jours, une religieuse entre en retraite depuis le matin jusqu’à vêpres. Son office est d’être victime réparatrice. Quand les sœurs vont au réfectoire, la réparatrice sort du chœur la dernière, la corde au cou, la torche à la main. Toutes étant placées, elle leur rappelle qu’elles sont victimes immolées à la place de Jésus-Christ ; elle s’incline, retourne au chœur pendant le dîner, et reste jusqu’après vêpres, comme victime, séparée du troupeau et destinée au sacrifice ».

Cette thématique de la victime il est vrai traverse toutes les visions de la mystique.

Outre cette influence, il faut noter celle du rousseauisme qui trace une continuité entre sa période littéraire et sa période religieuse. C’est ce qu’ a brillamment souligné en 1923, le jeune érudit suisse fraîchement couronné du doctorat Auguste Viatte dans un article assez malveillant "Une visionnaire au siècle de Jean-Jacques, Mademoiselle Brohon" dans La revue des questions historiques[8]. Pour lui, aussi bien ses "romans doucereux, aujourd'hui parfaitement illisibles" que ses visions procèdent du "sentimentalisme du Vicaire Savoyard".

Viatte, comme l’abbé Grégoire avant lui, rapproche Mlle de Brohon du mage suédois Swedenborg, qui serait du même niveau qu'elle "l'un n'est pas supérieur à l'autre" (mais Viatte veut en indiquant cela rabaisser Swedenborg, notamment par rapport au théosophe Saint-Martin). Il tourne en dérision le passage de ses Réflexions[9] où Mlle de Brohon raconte comment Dieu la porta sur un nuage transparent et lumineux, avec un nuage noir qui enveloppe le monde en dessous d'elle, et comment lorsque les nuages s'ouvrent elle voit le monde dans son crime et un tourbillon de poussière sale en émaner. "D'autres visions, par leur sensiblerie presqu'indécente, font songer Mme Guyon" ajoute-t-il à propos de sa vision de son arrivée au pied du trône de Jésus. Il décèle dans ses visions et dans sa propension à se décrire comme une victime expiatoire l'orgueil, comme chez Rousseau. Mlle Brohon se pose selon lui en créatrice d'un nouvel ordre sacerdotal. "Elle se voit à la tête de 'troupes auxiliaires de l'Eglise', nous dit-il", douze hommes et femmes avec des règles spécifiques, annonce la venue d'un Cardinal qui offrira aux Victimes une ère de prospérité. Ces Victimes serviront Dieu dans l'Eglise d'une manière spéciale, et Jésus lui annonce la venue d'une autre Eglise, comme Swedenborg avait annoncé que l'Esprit divin quittait le corps ecclésiastique en 1757. Elle annonce que l'Espagne privera la France de ses princes si l'autorité des Victimes n'était pas acceptée, que l'ancien clergé lancera des persécutions, que les Juifs se convertiront, et que les Chrétiens s'installeront bientôt en Palestine. Elle fait revenir Elie et Enoch pour guider le peuple fidèle. Vaincus et tués ils seront vengés, et le règne de Jésus commencera en 1866 car les 22 000 coudées de l'Apocalypse sont 22 000 mois.

Ces visions poussèrent Mlle Brohon à beaucoup d’audace. En 1774, elle écrit à Beaumont, archevêque de Paris pour lui prédire que Dieu « va exercer son jugement sur les nations, décimer la terre, se choisir un peuple nouveau ; mais auparavant établir des victimes qui s’immoleront continuellement à Dieu : l’abbé Du Garry en sera le directeur[10]. Puis elle demande au nom du Seigneur à Louis XV malade que madame Victoire, une de ses huit filles née en 1733 (Mlle Brohon, qui n’est son ainée que de deux ans, avait peut être pensé à elle dans son premier roman), devînt une "Victime", ce qui serait un privilège pour elle car ces douze Victimes seraient élevées au dessus des anges et instruites dans les secrets de Jésus et Marie. Elles auraient le pouvoir sur le monde sous la présidence d'Ennoch et Elie. Sophie du Castelle, fille d’un notaire de Péronne (en Picardie), postulante chez les bénédictines de Gomer-Fontaine, doit aussi faire partie des douze victimes.

D’où venaient ces visions ?

La postérité de JA Brohon

La mystique de Gisors eut un succès considérable à l’époque de la Révolution française, et ce succès lui aussi a quelque chose de mystérieux, même si l’on peut lui trouver des explications sociologiques a posteriori. Auguste Viatte note que Pierre Pontard, évêque constitutionnel de la Dordogne sous Robespierre, dans son "Journal prophétique" récupéra les "papiers de Mlle Brohon", ainsi que les dires visionnaires de sa cadette périgourdine Clotilde Suzanne dite Suzette Labrousse, réfugiée à Rome, ce qui aboutit à leur publication en librairie par Firmin Didot sous la forme des Entretiens édifiants "qui n'offre rien de plus remarquable qu'un livre de piété quelconque" selon Viatte, et ses "Réflexions édifiantes" qu'il qualifie en revanche de "document des plus curieux". Nul doute que le succès politique de la protégée de Pontard, Suzette Labrousse, qui prêchait pour la constitution civile du clergé ait aidé à la publication des écrits de JA Brohon, mais comment ceux-ci sont-ils arrivés entre les mains de l’évêque constitutionnel ? la duchesse Louise Henriette de Bourbon Conti, fille du duc d’Orléans, qui hébergea Suzette y fut-elle pour quelque chose ?

L’Eglise restait vigilante à l’égard de ses prédictions et de ses tendances hérétiques. En 1792, selon l’abbé Grégoire[11] fut imprimée une consultation « de plusieurs docteurs et professeurs de Sorbonne », délibérée le 4 mars 1792, sur les deux ouvrages « Instructions édifiantes » et « Réflexions édifiantes » etc, mais qui ne furent guère favorables à la mystique, la Sorbonne continuant d’incarner l’orthodoxie ecclésiastique. Il lui reproche notamment des « idées charnelles, des peintures libres capables de souiller l’imagination ».

En 1811, lorsque la mystique balte et baronne Barbara von Krüdener se rendit à Strasbourg, celle-ci y rencontra un cercle "nourri des Réflexions édifiantes" et en fut éblouie. Les ouvrages de Mme de Krüdener, ajoute Viatte « il est vrai se ressentaient d'une inspiration analogue. Dans leurs âmes féminines, le mysticisme des théosophes s'affadissait, se compliquait de sentimentalité rousseauiste. La notion de péché disparaissait, elle qui occupe une si grand place dans la philosophie martiniste. Le 'moi' tendait à une émancipation complète. La Révolution achèvera de libérer l'expression de cette volonté de puissance ; elle ne la créera pas, car elle s'épanchait déjà avec une suprême impudeur dans le secret des journaux intimes. Ainsi se préparait le romantisme : nous le voyons déjà tout entier, avec son caractère de 'mysticisme impérialiste' comme s'exprimerait Ernest Seillère. »

Pour Viatte, il ne faisait aucun doute que les visions sentimentalistes, aussi hérétiques qu’immodestes de JA Brohon sont déjà le creuset du romantisme "cette religion de l'instinct aveugle et de l'individualisme exaspéré qui s'épanouit vers 1830 et dont nous subissons encore les conséquences", ce qui explique son succès au début du XIXe siècle, bien que la réalité des faits ne corrobore point les prophéties de la visionnaire. L’historien suisse n’était pas loin de reprendre à son compte l’expression de Léon Bloy à propos de George Sand : « Cette fille trouvée de Jean-Jacques Rousseau » [12].

L’érudit Alfred Maury dans les « Annales médico-psychologiques » avec une approche rationaliste allait écrire en 1855[13] « Mademoiselle Brohon représente le côté allégorique et métaphysique des idées dont, vers la même époque ou un demi-siècle plus tard, Colombe Schanolt, morte à Bamberg en 1787, Madeleine Lorger, morte à Hadamar, en 1806, Anne-Catherine Emmerlch, à Dulmen, quinze ans plus tard, présentaient le côté physique ». Puis il semble que la visionnaire soit tombée dans l’oubli.

Il y a peu l’Université libre de Bruxelles lançait un appel à contribution à un colloque sur le thème « Femmes des anti-Lumières, femmes apologistes », la présentant comme ayant « succombé à l’attrait des hétérodoxies, en même temps qu’à celui du romanesque ». Il est vrai que le féminisme ou le « post-féminisme » aujourd’hui peut trouver matière à réflexion dans ce collège des « victimes » que JA Brohon souhaitait instaurer (et dont elle prendrait la tête) au dessus des anges, avec autant de femmes que d’hommes, nous dit l’abbé Grégoire « pour humilier le sexe masculin qui a abusé de sa supériorité, et pour le piquer de jalousie quand il verra le zèle du sexe faible »[14]. Peut-être l’angle des gender studies contribuera-t-il à ressusciter l’intérêt pour cette auteure méconnue, ressusciter l’intérêt… et peut-être en éclairer les mystères que nous avons évoqués plus haut, si tant est que l’approche des gender studies soit sensible aux mystères.

Reste à déterminer la part de dette de sa spiritualité à l’égard de la Lorraine, et à l’égard de Gisors. N’en déplaise à l’abbé Grégoire, le nom même de Brohon est associé à la Picardie, au Nord-Pas-de-Calais… et à la péninsule du Cotentin normand[15], mais est absent de Lorraine. Ce n’est sans doute pas un hasard si une parente de la mystique dirigeait le couvent des Annonciades à son époque, et son statut de pensionnaire du couvent jusqu’à sa mort est avéré.

Gisors a baigné dans une ambiance de prophéties apocalyptiques autant que la Lorraine sinon plus, et celles de Melle Brohon ne pouvaient qu’y recevoir un bon accueil, voire y trouver des sources d’inspiration. Ce qui explique que la « dévotion (de JA Brohon ait) fait l’admiration de la communauté » sans y susciter la moindre réserve. Quelles(s) présence (s) l’écrivaine repentie a-t-elle trouvé (es) dans cette ville ? que lui a-t-elle apportée en retour ? Une étude fouillée des mémoires de la visionnaire nous éclairerait peut-être sur la dette réciproque que celle-ci a pu contracter à l’égard du Vexin normand.

Christophe Colera

Christophe Colera : docteur en sociologie, philosophe, auteur notamment de « Dialogue sur les aléas de l’histoire », Paris, L'Harmattan 2010.

Blog http://down.under.over-blog.com/

[1] Gérard de Sède, L'Or de Rennes ou la Vie insolite de Bérenger Saunière, curé de Rennes-le-Château, Paris, Cercle du Nouveau livre d'histoire,‎ 1968, éclairé par Patrick Ferté, La clé de l'oeuvre codée de Maurice Leblanc, Arsène Lupin supérieur et inconnu, Paris, La Maisnie-Tredaniel, 2004.

[2] PFD Hersan, Histoire de la ville de Gisors, Imprimerie Librairie Lapierre, 1858, p. 201-202.

[3] Henri Grégoire, Histoire des Sectes Religieuses qui depuis le Commencement du Siècle dernier jusqu’à I’Epoque actuelle, sont nées, se sont modifiées, se sont éteintes dans les quatre parties du Monde, édition de 1828, tome 2, Paris, Beaucouin frères eds, livre fort lu à son époque, dont la première version fut commentée par exemple par John Murray en octobre 1822, dans la Quarterly review de Londres.

[4] Histoire littéraire des femmes françoises ou lettres historiques et critiques, par une Société de gens de Lettres, Tome cinquième, Paris, Lacombe éditeur, 1764 p. 515. L’auteur serait l’abbé jésuite Joseph La Porte selon l’abbé Grégoire qui cite une versiondu livre de 1779.

[5] ibid p. 517.

[6] Ibid p. 34

[7] http://www.annonciade.info/2013/12/gisors-1622-1792/

[8] La revue des questions historiques XCVIII 1er avril 1923 p. 336

[9] Ces Réflexions, écrites entre 1772 et 1778, date de la mort de Mlle Brohon, s'ajouteraient selon l'abbé Grégoire à un Manuel des Victimes de Jésus dont il ne connaissait qu'un exemplaire, et deux volumes inédits de ses mémoires cités dans l'Histoire des sectes religieuses (Paris 1928, t. II, p. 36). Ce manuel fut publié en fait en 1799.

[10] Abbé Grégoire ibid p. 38.

[11] Abbé Grégoire ibid p. 42.

[12] Léon Bloy, Le symbolisme de l’apparition, Rivages, 2008.

[13] Alfred Maury. Les mystiques extatiques et les stigmatisés. Article parut dans la revue « Annales médico-psychologiques », (Paris), 2e série, tome premier, 1855, pp. 181-232

[14] Abbé Grégoire ibid p. 38

[15] Voir par exemple Jean Brohon, La description d'une merveilleuse horrible et prodigieuse comette, et apparition effroyable d'hommes armes, et combatans en l'air, sur nostre horison de Costentin en Normandie, Constances 28 octobre 1568 .

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Ishtar dans le Livre de Nahum (Bible)

14 Octobre 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Ishtar, #Christianisme, #Anthropologie du corps, #Histoire des idées, #Histoire secrète

"14 - Voici ce que le Seigneur a décrété contre le roi de Ninive : Nulle descendance ne perpétuera ton nom. De la maison de tes dieux je supprimerai les idoles, qu’elles soient sculptées ou en métal fondu. Je te prépare un tombeau car tu es méprisable. "

Le chercheur indépendant Grégory Dean Cook dans son étude "Nahum’s Use of Ambiguity and Allusion to Prophesy the Destruction of Spiritual Powers" (accessible ici) montre dans son chapitre 5 que les imprécations du prophète Nahum contre Ninive sont d'abord des attaques contre ses dieux pour détruire leurs pouvoirs, aussi bien celui du dieu tutélaire du pouvoir assyrien, Assur, que celui d'Ishtar la déesse de sa capitale, Ninive.

Commençons par citer les passages qui nous intéressent :

2 / 8 : "La Princesse est déportée ; ses servantes sont emmenées, elles gémissent comme des colombes, elles se frappent la poitrine. "

3 / 4-7 :"04 Voilà pour les prostitutions sans nombre de la Prostituée, belle et pleine de charme, maîtresse en sortilèges, prenant des nations dans ses filets par ses prostitutions, et des peuples par ses sortilèges !

05 Maintenant je m’adresse à toi – oracle du Seigneur de l’univers – : je vais relever ta robe jusqu’à ton visage, j’exhiberai ta nudité devant les nations, devant les royaumes ton infamie.

06 Je vais jeter sur toi des choses horribles, te déshonorer, te donner en spectacle.

07 Tous ceux qui te verront s’enfuiront en disant : « Ninive est dévastée ! Qui la plaindra ? » Où donc te trouver des consolateurs ? "

Contre les études féministes qui voyaient dans ces passages de simples imprécations machistes guerrières, Cook remarque que ceux ci n'accusent pas la reine de Ninive de se prostituer mais d'être une sorte de "maquerelle" d'une "opération internationale de trafic humain", et de la plus grande maison close du monde. C'est son pouvoir d'asservir d'autres femmes qui est en cause. L'attaque vise Ishtar mais aussi la reine phénicienne Jezabel qui ayant épousé le roi Achab introduit le culte d'Ishtar-Astarté en Samarie au IXe siècle av JC.

Le verbe "déportée" dans le vers 2/8 est parfois traduit par "dépouillée", ce qui peut faire allusion à la descente d'Ishtar aux Enfers dans la mythologie suméro-assyrienne où elle est rituellement dénudée. Cela fait aussi écho à l'incapacité du roi d'Assyrie à protéger les femmes, mission qui fait partie de son sacerdoce, et qui se révèle dans le fait que les femmes assyriennes ne figurent pas sur les bas reliefs assyriens (elles sont protégées par leurs maisons et leurs maris), tandis que celles des autres peuples le sont parce que leurs mauvais rois ne les ont pas protégés.

Cook remarque que dans le Livre des rois, ce ne sont pas les soldats qui ont dépouillé Jézabel, mais les chiens plus intéressés par sa chair que par ses vêtements ("Quant à Jézabel, les chiens la dévoreront dans le champ de Yizréel ; personne ne l'enterrera" - 2 Rois 9/9). Les verbes pour "renverser" ou "emmener au sacrifice" sont les mêmes pour la reine de Nahum que pour Jézabel dans le second livre des rois.

Ishtar pratiquait la sorcellerie (2 Rois 9/22), ce que rappelle Nahum avec ce passage "la Prostituée, belle et pleine de charme, maîtresse en sortilèges", la "maîtresse" בעלת renvoyant aussi au fait qu'elle est la partenaire de Baal. C'est aussi un terme appliqué à la sorcière d'Endor dans le livre de Samuel.

Cook observe que les vers suivants sur la robe de la reine ou de la déesse de Ninive relevée ne peuvent pas se réduire à une scène de viol en temps de guerre (comme le fait la lecture féministe américaine récente du Livre de Nahum), car on ne comprend pas ensuite pourquoi cela fait fuir les gens.

Quand Yahvé dit "je vais jeter sur toi des choses horribles" le mot hébreu pour "horrible", "abominable" שקצים (sheqets) qui est employé se réfère toujours à des cultes idolâtres.

Par conséquent Yahvé signifie en relevant la robe qu'il va révéler la vraie nature de la déesse, son côté démoniaque, en la désacralisant, et c'est cela qui provoquera la fuite de la population qui prendra conscience du leurre dont elle a été victime. Cook rappelle que, comme Ishtar avec Guilgamesh, l'Assyrie a souvent usé de son pouvoir de séduction autant que de son pouvoir de menace.

"Ishtar’s naked body played a crucial role in her cult, as evidenced by both literature and art", note Dean. Et là, la robe relevée ironiquement est une inversion totale de l'attirance de sa nudité divine (Zainab Bahrani, Women of Babylon: Gender and Representation in Mesopotamia, London: Routledge, 2001, 43). En Assyrie toute représentation d'une femme nue renvoyait à Ishtar (Julian Reade, “The Ishtar Temple at Nineveh,” Iraq 67, no. 1 (March 2005): 347).

Ishtar de Ninive est la Prostituée זונה, et c'est ainsi que les textes mésopotamiens la désignent. "Hiérodule de An, destructrice de la terre étrangère" dit le premier texte sumérien connu dédié à Ishtar. Dean n'hésite pas à comparer l'Assyrie avec le monde actuel du trafic sexuel globalisé.

La charge du prophète Nahum peut être lue comme une condamnation de ce système de prostitution à grande échelle des nations et des cœurs, dans lequel le trafic des femmes servait de monnaie d'achat de la clientèle des rois soumis.

Cette vaste dénonciation du système de prostitution des âmes autour d'Ishtar peut aussi inclure la reine Naqia (vers 715 av JC), femme du roi Sennacherib et belle fille de Sargon II. Elle parvint à cumuler des pouvoirs politiques et religieux, donner le pouvoir à son fils Esarhaddon que les Assyriens finirent par attribuer à des actes de magie de sa part. Il est possible que Nahum ou Yahvé ait pensé à elle comme un agent qui a contribué à l'assise magique de Ninive et d'Ishtar. Dans Nahum 1/8 et 1/11 la prophétie fait un jeu de mots sur Calah, ville assyrienne où Naqia imposa des rites religieux. Cependant si le texte du Livre de Nahum est de 639 av JC il est trop tardif par rapport à la vie de Naqia. Cela supposerait que Naqia soit devenue une sorte d'image générique de la dépravation morale et spirituelle dans la hiérodulie d'Ishtar.

L'article de Gregory Dean incontestablement aide à comprendre l'ampleur du crime auquel les prophètes israélites s'attaquaient quand ils prophétisaient contre Ninive, et spécialement le versant séducteur de ce crime à travers la figure d'Ishtar. Il est en tout point particulièrement convaincant et l'on pourrait même trouver d'autres arguments que ceux de Dean allant aussi dans son sens (par exemple le fait que les servantes chassées "gémissent comme des colombes", oiseau auquel on identifie Ishtar).

Pour finir, terminons par ce bref rappel sur l'Assyrie.

"Quelque opinion qu’on ait sur la véracité de Justin ou de Trogne-Pompée, car il y a des historiens plus exacts qui les ont convaincus plus d’une fois d’infidélité, toujours est-il qu’on tombe d’accord que Ninus étendit beaucoup l’empire des Assyriens. Et quant à la durée de cet empire, elle excède celle de l’empire romain, puisque les chronologistes comptent douze cent quarante ans depuis la première année du règne de Ninus jusqu’au temps de la domination des Mèdes" écrivait Saint Augustin au chapitre 6 du livre IV de la Cité de Dieu en se fondant sur la chronologie d'Eusèbe. Il y avait donc à cette époque une perception de l'empire assyrien comme ayant battu un record de longévité. Si l'on va du début de l'Assyrie au 20e siècle av JC la fin du royaume en 609, on couvre une période de 1 400 ans, et même la période impériale stricto sensu, 800 ans, est en effet plus longue que la période impériale de Rome.

Aujourd'hui on le reconnait comme étant le premier empire universel de l'Antiquité (voir Frederick Mario Fales, Guerre et paix en Assyrie, Cerf), cet empire ayant commencé son expansion au 14e siècle av JC, et son roi ayant le qualificatif de "roi des quatre régions du monde".

Fales montre comment l'impérialisme assyrien, comme celui de César-Auguste, fonctionnait sur la base d'un ordre divin, celui du dieu Assur, auquel les autres divinités locales étaient inféodées (les statues des dieux des peuples conquis étaient amenées à Ninive pour intégrer la cour céleste d'Assur, comme les rois de ces peuples étaient vassalisés), et qui ordonnait l'action militaire, comme il présidait aux pactes de paix. Son ordre divin juste, qui se traduisait par l'ordre social "civilisé" de la société assyrienne, avait pour serviteur tout puissant mais humble le roi d'Assyrie. L'Assyrie récupérait à son profit tous les acquis civilisationnels et théologiques de Sumer et de la Babylonie. Le roi se rendait rituellement à Ninive, Babylone, Harran (ville du culte lunaire) pour y rendre hommage aux dieux respectifs de ces cités et se concilier leurs pouvoirs.

Les similitudes entre l'Assyrie et l'Empire occidental de notre époque crèvent les yeux, je trouve.

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Assyrie

13 Octobre 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Ishtar

"Quelque opinion qu’on ait sur la véracité de Justin ou de Trogne-Pompée, car il y a des historiens plus exacts qui les ont convaincus plus d’une fois d’infidélité, toujours est-il qu’on tombe d’accord que Ninus étendit beaucoup l’empire des Assyriens. Et quant à la durée de cet empire, elle excède celle de l’empire romain, puisque les chronologistes comptent douze cent quarante ans depuis la première année du règne de Ninus jusqu’au temps de la domination des Mèdes" écrivait Saint Augustin au chapitre 6 du livre IV de la Cité de Dieu en se fondant sur la chronologie d'Eusèbe. Il y avait donc à cette époque une perception de l'empire assyrien comme ayant battu un record de longévité. Si l'on va du début de l'Assyrie au 20e siècle av JC la fin du royaume en 609, on couvre une période de 1 400 ans.

Aujourd'hui on le reconnait comme étant le premier empire universel de l'Antiquité voir (Frederick Mario Fales, Guerre et paix en Assyrie, Cerf), cet empire ayant commencé son expansion au 14e siècle av JC, et son roi ayant le qualificatif de "roi des quatre régions du monde".

Fales montre comment l'impérialisme assyrien, comme celui de César-Auguste, fonctionnait sur la base d'un ordre divin, celui du dieu Assur, auquel les autres divinités locales étaient inféodées, et qui ordonnait l'action militaire, comme il présidait aux pactes de paix. Son ordre divin juste, qui se traduisait par l'ordre social "civilisé" de la société assyrienne, avait pour serviteur tout puissant mais humble le roi d'Assyrie. L'Assyrie récupérait à son profit tous les acquis civilisationnels et théologiques de Sumer et de la Babylonie. Le roi se rendait rituellement à Ninive, Babylone, Harran pour y rendre hommage aux dieux respectifs de ces cités et se concilier leurs pouvoirs.

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Le Dalaï-Lama machiste ?

24 Septembre 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées

Le Dalaï Lama a déçu ses supporters féministes en déclarant que si une femme devait lui succéder, elle devrait être jolie.

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La Vierge maritime

28 Août 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Christianisme

Il est des villages en bord de Manche où l'on bénit la mer. J'ai vu cela le 9 août dernier dans l'un d'entre eux. Ces cérémonies s'y déploient sans grandes convictions et les badauds sont surtout occupés à prendre en photo le prêtre qui embarque sur un petit bateau.

La cérémonie commence par un bel "Ave Maris Stella", cantique que certains attribuent à St Bernard de Clairvaux mais dont Wikipedia démontre qu'il est plus ancien.

On y chante aussi le cantique du départ qui est l’œuvre du Théodore Botrel, qui avait en son temps prétendu contrer l'influence des "refrains vulgaires rapportés des casernes par les conscrits ou semés au passage par les commis voyageurs" par des chansons qui fleurassent l'odeur de nos genêts et continssent un peu de la poésie de notre sol".

Puis encore "Astre béni du marin", qui est d'origine inconnue.

On pressent que tous ces cantiques dédiés à la Vierge prolongent de vieilles traditions de déesses océaniques. Rappelons qu'Isis, déesse rédemptrice du paganisme finissant, dont la Vierge Marie a repris de nombreux attributs, était aussi déesse de la navigation.

En Gascogne on chante "Estela de la mar" sur le même air que le "Bona Mair deu Bon Diu" béarnais et qui porte lui aussi sur le thème du Stella Maris.

Estela de la mar, en tot meishant passatge
Guida lo ton mainatge, e nos que't prometem
De't servir, de t'aimar, tostemps, tostemps (bis)

Lo jorn on la sofrença
E n's vienerà visitar,
Apren'nse dab paciencia
A saber tot suportar.
Vierje dolorosa
E tant generosa,
Au Golgotà.

Quan l'oratge menaci,
Gitant pertot la terror,
Shens har nat mau, que passi
Suu camp deu laboredor.
Per ta bona ajuda
Ne sia pas perduda
Tant de sudor.

A l'orfelin qui plora
En se créder abandonat
Ditz qu'ua mair qu'u damora
De tu qu'ei tostemps aimat
Doça protectriça
E consolatriça
De l'aflijat.

A l'òra deu gran viatge
Tentats pr'eu demon gelós
Entà qu'ajim coratge
Prega e pleiteja per nos.
Tu, la mair deu Jutge,
Tu, qui es lo refutge
Deus pecadors.

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Origines du christianisme vues par Jonathan Black

10 Août 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Christianisme, #Histoire secrète

Dans son tour d'horizon occultiste "L'histoire secrète du monde", Jonathan Black présente Huitzilopotchtli, né d'une vierge, et qui crucifia un sorcier, comme un "vortex" énergétique (qu'il situe hélas en Amérique du Sud, or ce dieu est Aztèque, et le Mexique actuel n'est pas en Amérique du Sud) opposé à celui de Jésus, et contemporain de celui-ci. Il fait référence aux danses circulaires dans les Actes de Jean, qu'il rapproche des danses solaires en l'honneur de Krishna. Toujours très approximatif il ose avancer (p. 353) que Clément d'Alexandrie né en 150 "pourrait avoir connu des personnes qui avaient elles-mêmes connu les apôtres" (ce qui est aussi sot que de dire que des gens nés en 1950 peuvent avoir connu des personnes qui ont connu le règne de Louis Philippe). Il note que lui et Origène croyaient en la réincarnation puis fait un détour par le néo-platonisme, puis met tout cela en tension avec l'astrologie et avec l'alchimie (dont la naissance est contemporaine de celle du Christ (je lisais les pages intéressantes de Jung sur Zozime le Panapolitain à ce sujet il y a peu). Après un détour par Mani, St Augustin, St Patrick, la fondation de Constantinople avec le déplacement du Palladion, l'assassinat d'Hypatie, il se fait l'avocat du maintien du contact direct avec le divin (défendu par les néo-platoniciens et la Gnose).

Black se réjouit de la défaite d'Attila face à Rome, Attila, le chamane qui mobilisait des bruits de cloches et de chiens pour avoir derrière lui ses morts et les âmes des animaux sauvages, car les chamanes ont des dieux inférieurs aux dieux planétaires : le chamanisme est selon lui une dégénérescence d'une vision initiale de l'humanité magnifique (p. 370). La direction donnée par Pythagore, Platon, Jésus et Paul était non seulement le pouvoir matériel, mais aussi une supériorité intellectuelle libre dans le monde des esprits (contre les logiques de lignée - voir l'amour de Jésus et de Marie Madeleine). Contre le chamanisme ces penseurs prohibaient les drogues et préservaient l'esprit critique. Selon Black l'Islam, en alliant monothéisme radical et aristotélisme, en empruntant à l'hindouisme, au zoroastrisme et au bouddhisme donnerait de nouveaux éléments scientifiques à l'Europe, tandis que le soufisme fournissait un pendant ésotérique et féminin à la religion officielle. Charlemagne, possesseur de la lance de Longinus, à tenter de rivaliser avec la cour de Haroun al-Rachid.

"Vous pensez peut-être que l'histoire de Perceval n'est qu'une allégorie, lance Black p. 388, mais, dans l'histoire secrète, c'était un homme de chair et de sang, une réincarnation de Mani, le fondateur du manichéisme du IIIe siècle. Bien qu'il ne le sût pas, il était également le neveu de Guillaume de Gellone (dit aussi Guillaume de Toulouse, ou Guillaume d'Orange), paladin de Charlemagne, qui combattit contre les Sarrasins à Carcassonne en 793. Cette bataille coûta si cher aux musulmans qu'ils se retirèrent de France".

Perceval fut celui qui trouva le Graal là où Lancelot avait échoué. Le Graal est une pierre philosophale dans la première version germanique, le calice qui contient le sang du Christ. Le sang, c'est la part animale de l'être, le calice la part végétale. Chercher le Graal c'est rechercher un réceptacle pur pour transporter une forme d'esprit supérieur, c'est une tentative de purifier le végétal en nous polluée par l'animal (Rudolf Steiner).

En 869 (huitième concile œcuménique), l'Eglise identifie âme (végétale) et esprit (animal), le dogme remplace l'expérience personnelle. En 1028 on voit sur la cathédrale de Chartres Melchisédek portant le Graal, l'Islam a ramené l'astrologie abandonnée par Rome. La cathédrale construite sur un site consacré à la déesse mère, contient une vierge noire, "résonnance de la parenté entre Isis, mère du dieu Soleil, et Marie, mère de Jésus-Christ". Son labyrinthe oblige à effectuer une danse en cercle comme dans les Actes de Jean. "Le but du labyrinthe, comme de toute pratique initiatique, est d'atteindre un état de conscience alternatif dans lequel l'esprit s'élève dans le monde des esprits et fait l'expérience de la mort tout en restant en vie". Marie y est la nouvelle Ariane, et, selon l'égyptologue Schwaller de Lubicz les bleus et les rouges des vitraux (dont la technique est née en Mésopotamie) n'ont pu être obtenus qu'en séparant l'essence volatile des métaux, comme il l'avait tenté avec l'alchimiste Fulcanelli sur le modèle des éclats de verre qu'il avait retrouvés en Egypte. La rosace représente le chakra en feu.

Les Templiers dont le règlement fut rédigé par Bernard de Clairveaux et dont l'initiation emprunte au soufisme, à la sagesse de Salomon et au zoroastrisme, patronnèrent les premières corporations ("compagnons du devoir"). Le vendredi 13 octobre 1307 il fut décidé de les liquider. On laissera de côté les considérations de Black sur les prophéties de Joachim de Flore, les écrits de Ramon Lull et la prédication de St François d'Assise. (A suivre ...)

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Apollonios de Tyane, Vindex et Epaminondas

11 Juillet 2015 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Pythagore-Isis, #Médiums, #Histoire secrète

Continuons notre lecture au hasard de la Vie d'Apollonios de Tyane...

Page 1182 du recueil de La Pleiade, la rencontre entre le grand pythagoricien thaumaturge Apollonios de Tyane et le gouverneur (qui n'est pas nommé) de Bétique (l'actuelle Andalousie).

Les rencontres entre les sages et les gouverneurs sont souvent mentionnées dans leurs biographies (ou leurs hagiographies). On connaît la rencontre entre Jésus et Pilate. Un peu moins celle entre Saint Paul et le gouverneur d'Achaïe qui était le frère de Sénèque...

Ici le biographe Philostrate nous dit que ce gouverneur est un opposant à Néron. La dictature de Néron incarne à l'époque l'anti-philosophie, et la théatrocratie (pour reprendre un terme de Platon) dans toute sa laideur. C'est un mélange de populisme et de despotisme de mauvais goût qui passe beaucoup par la chanson et l'image comme le pouvoir de nos médias de masse. La Vie d'Apollonios nous parle de ces chanteurs de cabarets qui déclament des poèmes de Néron et dénoncent à la police quiconque n'applaudit pas. Apollonios à Rome, où les philosophes sont interdits de séjour, s'est distingué par quelques actes de bravoure.

En Espagne, Apollonios séjourne à Gadès, l'actuelle Cadix, qui est la plus vieille ville de l'Ouest du bassin méditerranéen. C'est une ville fondée par les Phéniciens, qui baigne dans le culte de Baal et d'Ishtar-Astarté-Tanit. On a déjà parlé dans ce blog des danseuses nues de Gadès célèbres à Rome, comme la fameuse Télétuse qui doit son nom à la fervente dévote crétoise de la déesse égyptienne Isis dans la légende d'Iphis racontée par Ovide.

Apollonios fait venir le gouverneur (qui a peut être sa résidence à Hispalis) à Gadès. D'une part pour montrer que c'est le gouverneur qui doit se déplacer et non le philosophe. d'autre part parce que sans doute Gadès revêt une importance particulière pour lui (sans quoi il eût choisi un autre endroit).

Les pythagoriciens n'hésitaient pas à se mêler de politique, et Philostrate signale le goût d'Apollonios dans les cités grecques pour un système qu'on pourrait qualifier de "démocratie représentative" parce qu'il permet à deux partis de s'équilibrer. Et le biographe signale que, selon son secrétaire Damis Philosotrate aurait comploté pendant trois jours contre Néron avec le gouverneur puisqu'il lui aurait dit à la fin de la conversation "Souviens toi de Vindex". Vindex (que Philostrate crédite d'une inspiration philosophique, c'est à dire, dans sa bouche, divine ou pythagoricienne, pour lui ces mots sont équivalents) était un sénateur aquitain gouverneur de la Gaule lyonnaise, qui allait mener en 68 le premier soulèvement contre Néron qui allait constituer le début de sa fin. Philostrate crédite Apollonios d'une prescience de la prochain insurrection de Vindex qui n'a pas encore eu lieu. Apollonios s'embarque alors pour la Sicile. C'est là, au bout de plusieurs semaines qu'il apprend le suicide de Vindex (en juin 68) et l'échec provisoire du soulèvement. Et là Philostrate nous confie ceci :

"Comme ses compagnons lui demandaient à quoi cela aboutirait, et à qui finalement, appartiendrait le pouvoir, il répondit : 'A beaucoup de Thébains'. Car il comparait la puissance dont disposèrent, pour peu de temps, Vitellius, Galba et Othon, à celle des Thébains qui, pendant une période extrêmement brève, dirigèrent le monde hellénique".

J'ai déjà parlé dans ce blog d'Epaminondas, le général pythagoricien qui assura à la démocratie thébaine l'hégémonie, en abrogeant notamment dans la pratique militaire le tabou de l'usage de la main gauche. Je crois que la référence à Thèbes (la ville sacrée pillée par Alexandre, pour la reconstruction des murailles de laquelle l'hétaïre athénienne Phryné était prête à sacrifier sa fortune) va au delà d'une référence au caractère éphémère d'une hégémonie, et pointe plutôt vers une sacralité du pouvoir à venir d'Othon, Galba et Vitellius.

C'est l'occasion pour Philostrate de faire l'éloge de l'art divinatoire de la philosophie pythagoricienne (un art divinatoire qu'on avait vu aussi, dans la Pharsale de Lucain - le jeune écrivain inspiré assassiné par Néron - à travers la figure de l'astrologue étrusque néo-pythagoricien Figulus quand César entre à Rome) contre les magiciens (on dirait aujourd'hui "les médiums") que Philostrate qualifie de "plus infortunés des humains". Le philosophe, dit Philostrate, écoute les signes des dieux, là où les magiciens "ont tantôt recours à l'évocation, sous la contrainte, des esprits, tantôt à des sacrifices barbares, tantôt à des incantations ou à des onguents pour obtenir, disent-ils, que change le destin". Il souligne aussi que la philosophie pythagoricienne (dont Kingsley a bien montré les origines chamaniques en Asie mineure, et le lien avec la déesse mère), refuse de chercher à comprendre (par exemple pour Apollonios lorsqu'il était confronté à des automates en Grèce). C'est une philosophie de la soumission à l'essence des choses et de recherche de l'unité, contre l'affirmation des Egos (par une compréhension artificielle et une volonté d'agir sur les événements) et la recherche du conflit. Une philosophie de l'humilité et de l'harmonie.

Ce passage rappelle celui où le néo-platonicien Plutarque dans la Vie de Périclès fait l'éloge de l'herméneutique sacrée contre la science explicative (dans l'affaire du bélier à trois cornes), et aussi un autre passage de Plutarque dans son étude sur les visages de la lune où il tente de légitimer une religiosité grecque lunaire contre les pouvoirs magiques des Mèdes autour du culte superstitieux du feu. Dégager une religiosité philosophique "positive" des dérives de la magie noire est toujours un des enjeux majeurs de la pensée grecque de la période romaine.

Ce passage est un des plus politiques de la Vie d'Apollonios de Tyane, mais aussi un de ceux qui tracent le plus clairement le lien historique Pythagore-Epaminondas-Apollonios, et définissent leur rapport concret à l'être et aux modalités d'action humaines sur le devenir.

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