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Un commentaire de mon livre consacré à Nietzsche

30 Avril 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Philosophie, #Publications et commentaires

Cela m'avait échappé, mais en 2012, un certain "Pripri" sur Senscritique.com avait produit un compte-rendu très bienveillant  de mon livre "Individualité et subjectivité chez Nietzsche".

Je ne veux pas ici "commenter ce commentaire". Beaucoup de gens vivent avec Nietzsche toute leur vie. Ca ne sera pas mon cas. J'ai croisé sa pensée à 17 ans, "Individualité et Subjectivité chez Nietzsche" est un mémoire que j'ai soutenu en Sorbonne à l'âge de 21 ans, puis que j'ai transformé en livre dans les années 2000. Les deux ou trois universitaires à qui je l'avais transmis n'ont pas jugé utile de le faire. Tant mieux si des personnes sur le Net reconnaissent à l'ouvrage quelque mérite, et s'il les aide à rassembler quelques problématiques - il était surtout destiné à cela, ratisser, rassembler, mettre un peu en ordre, et rien de plus. Je pense aujourd'hui qu'à la différence de ce que pensait Nietzsche, le problème de l'individualité doit se pense par rapport à "l'autre monde" dont il avait un peu trop vite refermé la possibilité. Mon dialogue (critique) avec les médiums qui ne fait que commencer porte sur ce thème là.

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« Individualité et subjectivité chez Nietzsche » est le fruit d’un travail précis et honnête.
L’auteur, Christophe Colera, se propose dans les premiers chapitres d’exposer les deux facettes de la critique nietzschéenne de la notion de sujet et de subjectivité - thème académique mais pas inintéressant, et s’approche naturellement dans le dernier d’une définition de ce que serait l’individualité aux yeux du « plus sublime des » syphilitiques. La plume de l’auteur est la plupart du temps très lisible, un peu mécanique mais puisqu’il se paye le luxe précieux de confronter ses thèses à celles de commentateurs plus renommés que lui (Heidegger, Jean Granier, Michel Haar et même Luc Ferry qui avait commis avec quelques autres un Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens) tout ça donne vite au lecteur un air très respirable. Si l’ouvrage est truffé de coquilles, la lecture n’en est pas pour autant rendu si désagréable, les chapitres étant aérés et les références au texte nietzschéen nombreuses et très pertinentes.

Une fois débarrassés des questions de forme, vous allez évidemment me demander ce qu’il y a au fond de la marmite. Comme je l’ai déjà écrit, les deux premières parties bien qu’assez classiques ne manquent pas de pédagogie et de précision pour exposer les différentes critiques que Nietzsche adresse à l’encontre de la notion de sujet. Le premier chapitre se contente de servir d’introduction correcte à cette critique en passant notamment en revue les raisons extra-épistémologiques qui ont motivé Nietzsche - pêle-mêle : l’importance du cas de la Grèce présocratique (où le sujet moderne n’existe pas), la volonté constante chez Nietzsche de dépasser sa maladie par la philosophie et pour finir l’influence majeure de l’art comme (nouveau ?) paradigme de la pensée. Le deuxième chapitre lui va au cœur du propos de Friedrich et énonce les arguments que ce dernier emploie à mainte reprises contre les avatars du sujet. Qu’il s’agisse de l’âme chrétienne, du libre-arbitre ou de la subjectivité libérale moderne (que Nietzsche hérite de sa lecture de Tocqueville selon l’auteur) chacun se voit mis à la porte de la Gaya Scienza dont le physionomiste (« Encore un black ! » « Non un allemand. ») est parmi les plus sévères que je connaisse. Le troisième chapitre est évidemment le plus dangereux car il s’agit là de réunir ce qui a été intentionnellement disséminé par le généalogiste à la fois dans les œuvres publiées - principalement le Gai Savoir, Ecce Homo et Par-delà bien et mal mais tristement pas la Généalogie de la morale qui est trop souvent exploitée par l’auteur comme un texte uniquement critique – mais également dans les Notes posthumes.

Quid alors de cette reconstitution à la Isis ? Il me faut tout de suite reconnaître que l’auteur ne démérite pas et prend le soin d’accuser premièrement l’indécrottable aspect métaphorique de la pensée de l’individualité chez Nietzsche, deuxièmement le caractère incertain d’une telle recomposition et troisièmement le paradoxe qui nourrit cette conception déterrée. En effet, cette individualité nietzschéenne qu’il faudrait retrouver repose sur trois éléments majeurs de la philosophie du moustachu qui la soutiennent (l'individualité, pas la moustache). Le premier élément c’est la nouvelle conception du Corps qui marque l’arrêt de mort de la distinction sujet-monde et ouvre quelque part la voie au Dasein heideggérien ; ‘’l’individu’’ avant d’être tel est d’abord un corps, une multiplicité d’affects, de volontés qui combattent les unes contre les autres pour imposer leur perspective. Le deuxième élément c’est la doctrine de l’Eternel Retour du Même dont la conception cyclique du temps permet, si elle est tenue pour vrai par l’individu, d’atteindre le troisième élément capital et nécessaire qu’est l’ego-fatum, pendant théorique de l’amor fati.

C’est ici que réside le paradoxe de l’individualité nietzschéenne : l’individu n’est certainement pas une unité mais une multiplicité (d’affects, de petites volontés) qui se donnent l’apparence de l’unité, qui se croit identique à elle-même à travers le défilement des instants. Plus précisément encore c’est sur l’instant que repose l’individualité que reconstruit ici Christophe Colera : l’individu n’est pas ni ne se fait lui-même, il est fait à tout bout de champ. A chaque instant c’est par un devoir-être (!), par une sélection éthico-pratique qu’il advient tout en étant dépassé par ce qui le meut (soit les instincts nihilistes triomphent, soit ce sont les instincts supérieurs – il n’y a pas de voie intermédiaire ou attentiste dans cette ‘’éthique’’). Christophe Coléra écrit : « Le vouloir issu d’une solitude individuelle se révèle ainsi comme étant virtuellement porteur d’une volonté passive-active du monde, laquelle est indéfiniment en attente de sa reprise dans un instant quelconque, sans sujet pour en gouverner le destin » (p.126). On oubliera donc les versions à l’aspartam d’un Nietzsche-Victor Novak éducateur, venu prêcher la bonne parole pour élever les bonnes âmes humanistes à la libération de l’aliénation et au sapere aude des Lumières. ‘’L’individu’’, du point de vue de la volonté de puissance, est l’outil de cette dernière. ‘’L’individu’’, du point de vue de la conscience claire, n’est individu que lorsqu’il accepte de se comprendre comme volonté de puissance, lorsqu’il accepte de se voir comme « plusieurs âmes dans un seul corps » - comme voulu par un Destin.

On pourrait objecter à nos auteurs que la notion d’individualité perd alors complètement son sens : l’individu se retrouve entièrement soumis, à chaque instant, au travail interprétatif de ces petites âmes, de ces affects qui cherchent à commander la perspective sur le monde, qui cherchent à imposer les mobiles de l’action à venir aussi. Eh bien c’est exactement ça, l’individualité est toujours à venir et ne cesse jamais de l’être (sinon la circularité du temps perçue via l’Eternel Retour n’aurait pas lieu d’être pensée) et l’individu n’advient qu’en acceptant de jouer le jeu de son Corps, en évitant de se méconnaître au point de se mortifier (soi ou les autres d’ailleurs). Les vieux briscards ne s’étonneront pas du paradoxe car Nietzsche n’a de cesse de penser en-dehors, à côté, en-deçà des antinomies du langage. En une phrase : « la transmutation de l’individu en monde, l’éclatement du sujet, se joue là dans un acte pur, c’est-à-dire dans un verbe pur, à l’infinitif, sans sujet grammatical et, qui plus est, un verbe qui possède les deux modes actif-passif » (p.126). Moralité de l’histoire : devenez ce que vous êtes.

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Indigo et Torah

30 Avril 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Médiums, #Histoire des idées

Puisque vient de paraître mon essai sur les médiums (voir ici à gauche), une petite vidéo sur l'indigo dans la culture juive :

 

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Le Mercure de France contre la nudité

27 Avril 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur en Europe

 

Mercure de France 1931p. 185 sous la plume de Saint Alban :  "je me trouve d'accord avec M. le Médecin général G. Saint-Paul (Espé de Metz) qui dans le Progrès médical du 13 juin rattache nudisme, freudisme, etc., à l'obsession sexuelle, et même avec le compagnon Armand, qui reconnait loyalement et contrairement, précise-t-il, à la plupart des théoriciens gymnistes, que la vue du nu exalte le désir érotique. Mais, au lieu de se rendre à ce qui semble l'évidence, ces théoriciens affirment, au contraire, que le nudisme en commun affaiblit ce désir et favorise la chasteté. Croyons-les sur parole

Quoi qu'il en soit, il semble que le nudisme marque en France un temps d'arrêt. Le dernier livre de reportage de M. Roger Salardenne, Le Nu intégral, ne donne pas l'impression d'un développement très victorieux. A Strasbourg, le petit groupe gymnique avoue qu'il se heurte à de grandes résistances et à Bordeaux on semble avoir peur de la propagande. En somme, il n'y a qu'à Paris, Marseille- et Alger que le mouvement continue. A Toulon, quelques nudistes ayant pratiqué leurs jeux en lieu trop ouvert, se sont vu dresser procès-verbal; quelque indulgent qu'on soit pour le nu en plein air, on ne peut pas admettre en effet que les gymnistes ne prennent pas les précautions indispensables s'ils ont le droit de pratiquer leurs jeux dans le costume qui leur plait, les passants ont encore plus le droit de ne pas vouloir de ce costume-là. Avec un peu de bon sens et d'indulgence, comme il serait facile de mettre tout le monde d'accord, sauf, bien entendu, les politiciens qui ne voient dans toutes ces questions-là que des moyens de prôner le malthusianisme, le défaitisme, l'anticapitalisme et autres inepties!"

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"Les Sabéens-Mandéens - Premiers baptistes, derniers gnostiques" de Claire Lefort

21 Avril 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées


Les Sabéens-Mandéens sont une minorité religieuse basée dans le Sud de l’Irak et en Iran, qui compte moins de 100 000 adeptes à travers le monde. L’auteure du livre que les éditions du Cygne leur consacre cette année, une jeune étudiante en anthropologie à Normale Sup’, qui mène des enquêtes dans les camps de réfugiés en Jordanie et en Mésopotamie, reconnaît elle-même qu’elle n’en avait jamais entendu parler avant de se rendre au Proche-Orient.

Il s’agit d’un groupe ethno-religieux en quelque sorte invisible, et qui pourtant a fait couler beaucoup d’encre chez les spécialistes de l’histoire des religions, notamment au début du XXe siècle (grande époque de la redécouverte de la mosaïque des anciennes croyances qui survivaient sous le joug ottoman entre Erbil et Bassorah). On a vu en eux tantôt une religion autochtone vieille de 5000 ans, tantôt les derniers descendants des disciples de Saint Jean-Baptiste, et, en même temps, les dépositaires de secrets kabbalistiques, voire de gnoses magiques venues des bords du Nil ou des temples du zoroastrisme.

La suite de la recension est ici.

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médium au ministère de la guerre

17 Avril 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Médiums

Extrait de L'Écho du merveilleux : revue bimensuelle / directeur : Gaston Mery 1908-05-01

"JK Huysmans avait connu, avant sa conversion, un chef de bureau du ministère de la guerre, M. François, lequel était un médium extraordinaire. JK Huysmans me raconta souvent les phénomènes auxquels il assistait d'abord en sceptique ; mais, comme il savait regarder et voir, et qu'il n'avait aucun parti pris, il dut se rendre à l'évidence d'incontestables fait spirites, obtenus sans dol ni tricheries." écrit son fidèle disciple et secrétaire Jean de Caldain p. 172

 

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"Pourquoi je suis chrétienne" de Ghislaine de Montangon

22 Mars 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Médiums, #Notes de lecture

Chaque année, les idées et les croyances s’incarnent, prennent sens dans les peines et joies d’êtres de chair et de sang auxquelles elles viennent donner sens aux yeux de ceux qui les subissent. En cette année 2017, le témoignage de Ghislaine de Montangon vient apporter de l’eau au moulin d’un courant qui a connu une dynamique certaine depuis les années 1960, un courant qui n’a pas de nom officiel mais que l’on pourrait décrire comme une forme de christianisme hérétique, orientalisant, qui tente d’établir des ponts avec les sagesses bouddhistes, hindouistes, voire avec le chamanisme.

Ce courant de pensée a ses grandes figures décédées dont deux qui ont joué un rôle essentiel dans le parcours de l’auteure : Yvonne Trubert, initiatrice du groupe ''Invitation à la Vie'', femme inspirée, à moitié médium qui, pour reprendre les mots de Ghislaine de Montangon, apportait «trois clés : la prière du chapelet, des soins énergétiques, des pas dansés au rythme de sons chantés collectivement», et Arnaud Desjardins, disciple chrétien du maître hindou Swami Prajnanpad et fondateur de plusieurs ashram en France.

La suite de cette recension est ici.
 

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"Conjuncting Astrology and Lettrism, Islam and Judaism"

16 Mars 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Médiums, #Histoire des idées, #Pythagore-Isis

Je lisais récemment un article intitulé "Conjuncting Astrology and Lettrism, Islam and Judaism" du Dr Matthew Melvin-Koushki, professeur assistant, spécialiste des sciences occultes du premier Islam à l'université de Caroline du Sud, article conclusif de trois autres articles, et paru en janvier dernier dans la revue Magic, Ritual, and Witchcraft de janvier dernier qui commence par une intéressante charge contre l' "occultophobie", notamment celle qu'il décèle dans un livre récent de Stephen P. Blake, Astronomy and Astrology in the Islamic World (Edinburgh University Press 2016).

Il explique comment du 10e au 17e siècle, dans les classifications persanes, les sciences occultes (astrologie, lettrisme et géomancie) ont été déplacées de la sphère des sciences naturelles à celle des sciences mathématiques pour renforcer leur légitimité.

Selon lui la sanctification, la désesotérisation, puis la mathématisation-néopythagorianisation de l'occultisme en général et lettrisme en particulier dans l'Egypte des Mamelouks et l'Iran tilmouride et sous le règne des Aq Qoyunlu du treizième au quinzième siècle constitue le contexte  immédiat et sociopolitique immédiat de la célèbre mathématisation de l'astronomie par les Membres de l'Observatoire de Samarkand au XVe siècle et de la résurgence de la philosophie néoplatonicienne, deux processus qu'il faut tenir ensemble. La Kabballah juive qui lui est contemporaine donne une cohérence épitémologique, car l'occultisme islamique et juif formaient un mysticisme unique dérivée de l'héritage néo-platonicien grec (voir à ce sujet Moshe Idel). Il faut aborder ensemble ces deux courants et leur façon de marier Kabbalah et lettrisme sans approche positiviste ni religioniste ou eurocentrisme estime le Dr Melvin-Koushki. Quant à l'astrologie, Abu Mashar Balkhı (Grande introduction à l'Astrologie - K. al-Mudkhal al-Kabı¯r ila¯ Ilm Ah.ka¯mal-Nuju¯m), protégé du philosophe Al-Kindi (IXe siècle) reformula l'astrologie hellénique dans des termes strictement aristotéliciens, au sein des sciences naturelles (Liana Saif, “Homocentric Science in a Heliocentric Universe,” in Nicholas
Campion and Dorian Gieseler Greenbam, eds., Astrology in Time and Place: Cross-
Cultural Questions in the History of Astrology (Newcastle upon Tyne: Cambridge Scholars,
2015), 159–72).

Par exemple Al Kindi fait l'éloge du sacrifice animal comme acte magique efficace parce que l'interruption du rayon cosmique de la vie animale a nécessairement un impact à distance sur un objet donné en vertu de la correspondance ciel-terre, et Abu Mashar Balkhı dira de même de la convergence des rayons cosmiques et du rayon du mage dans le talisman, ce qui est une façon de réconcilier l'émanationisme platonicien et la doctrine de la cause aristotélicienne. Et c'est d'ailleurs par ces théories magiques que l'aristitélisme fut introduit, au début, en Europe au 12e s (voir Abu Mashar and Latin Aristotelianism in the Twelfth Century: The Recovery of Aristotle’s Natural Philosophy through Arabic Astrology (Beirut: American University of Beirut Press, 1962). Roger Bacon en fut un adepte. Plotin avait rejeté la causalité astrale, mais à la suite de Abu Mashar Balkhı les chrétiens Adelard de Bath (+ 1152), Hermann de Carinthie (+ 1160), Hugh de St. Victor (d. 1141), Thierry de Chartres (+ 1150), Bernard Silvestris (+. 1178), Guillaume de  Conches (+. ca. 1154), et Daniel de Morley (+. ca. 1210) allaient suivre cette voie. Le Secretum secretorum de Philippe de Tripoli et le Picatrix (trauction espagnole du "But du sage" (Gha¯yat al-Hakı¯m) de Maslama al-Qurt.ubı¯aussi. La caution aristotélicienne d'Avicenne qui était pro-astrologie mais anti-occultiste y contribua.

Puis l'astrologie aristotélicienne d'Abu Ma'sharian fut pythagorianisée dans une forme de lettrisme mathématique sacré.

C'est un domaine peu connu en Occident. L'eurocentrisme et le rationalisme nous font manquer des courants essentiels de l'histoire de la pensée humaine.

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Arnaud-Aaron Upinsky et le Suaire de Turin

14 Mars 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Christianisme, #Histoire secrète

A la différence du pape, l'essayiste Arnaud-Aaron Upinsky n'est pas infaillible (par exemple quand il accuse la reine d'Angleterre de fausser Jean 1:5, alors que c'est la version française qui se trompe - voir ici). Mais il a le mérite, comme le Dr Ricardo Castañón Gomez spécialiste des effusions de sang des hosties (voir mon billet ici) de tenir ensemble la foi et la démarche empirico-critique de la science, de sorte que la première est toujours susceptible de sortir renforcée de l'épreuve du test de la seconde, même s'il est vrai que l'on peut toujours supposer, d'un point de vue religieux, qu'une ruse démoniaque est à l'origine du "miracle" scientifiquement contesté, ou, d'un point de vue athée, que la science "à l'avenir" expliquera l'aberration qui la laisse sans voix aujourd'hui.

Prenons malgré tout au sérieux, et avec honnêteté, les éléments factuels et les démonstrations rationnelles que les croyants mobilisent au service de leur conviction. Même les athées ou les agnostiques devraient faire de même sous peine qu'on puisse les accuser de s'en remettre à des actes de foi aussi arbitraires que ceux qu'ils critiquent.

Arnaud-Aaron Upinsky (AAU), mathématicien informaticien, ancien titulaire d'une chaire d'épistémologie dans une école de communication, et accessoirement descendant (selon ses dires) d'Olivier Voutier, découvreur de la Vénus de Milo, s'est spécialisé depuis plusieurs décennies dans la défense de l'authenticité du suaire de Turin (le linceul encore visible de nos jours qui aurait enveloppé le cadavre de Jésus de Nazareth) et de son caractère de preuve de la résurrection de Jésus-Christ (une résurrection qui, du reste, à la supposer vraie, ne suffirait pas à démontrer qu'il est le fils de Dieu rédempteur, puisque par exemple le Toldoth Jeschu prêtait au rabbi Jeschu qu'il identifie à Jésus des dons de magie acquis en Egypte qui pourraient fort bien lui avoir permis de réaliser une prouesse post mortem). Par delà ses vidéos sur le Net, je me suis reporté à un de ses anciens livres publié en mars 1998 chez Fayard qu'on ne trouve plus que dans les bibliothèques "L'énigme du linceul, La prophétie de l'an 2000", livre qui rend compte à la fois de la méthode d'authentification du linceul que prône à AAU, des éléments factuels qui corroborent l'authenticité, et des difficultés à faire entendre cela à l'Eglise et à l'opinion publique mondiale entre 1989 et 1998.

En introduction au livre, AAU rappelle que le 11 avril 1997 le suaire a réchappé dans des conditions mystérieuses à l'incendie qui a ravagé la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin à la fin d'un dîner de gala donné en l'honneur du secrétaire général des Nations Unies de l'époque, au palais royal de Turin, comme il l'avait fait dans la nuit du 3 au 4 décembre 1532 quand deux franciscains du couvent de Ste Marie l'Egyptienne le sauvèrent des flammes.

L'incident n'est pas sans rappeler cet autre "miracle" inexpliqué par la science que fut la conservation de l'étrange portrait de Notre Dame de Guadalupe sur une tunique, qui survécut aussi à bien des avanies.

Puis il récapitule la chronologie du débat sur l'authentification dont l'étape clé fut le 8 septembre 1989 le séminaire au centre Chaillot Galliera dont l'objectif était de tester la validité de la datation au carbone 14 qui venait de conclure que le linceul avait été fabriqué au Moyen-Age. Comme il travaillait sur les systèmes expert en liaison avec IBM, le conseil scientifique de ce symposium lui avait demandé demandé une synthèse épistémologique de l'ensemble de la recherche sur le linceul (p. 25). Peu intéressé par les reliques jusque là, il fut d'abord frappé par le caractère irreproductibilité de la pièce, qui plaide selon lui de façon imparable pour son authenticité.

AAU n'a cessé de le marteler depuis lors : on ne peut trouver un vrai faussaire avec une vraie motivation et une vraie technique. Le linceul anonyme très difficile à réaliser et rempli de détails invisibles à l'oeil nu (comme le portrait de ND de Guadalupe) ne répond pas à ces critères. Par ailleurs la datation au C14 est scientifiquement fausse.

Cette démonstration valut à AAU un grand succès, mais ne fut pas reprise dans la conclusion du colloque qui resta évasive.

La datation au C14 entreprise sans souci interdisciplinaire (alors que toutes les disciplines depuis 1898 s'orientaient de plus en plus vers une reconnaissance d'authenticité - cf p. 36) avait été entourée selon AAU de beaucoup de théâtralisation, avec des informations livrées au compte goutte. Le 28 septembre 1988, l'archevêque de Turin avait déclaré que selon les chercheurs de l'université d'Arizona, d'Oxford et de l'école polytechnique de Zurich coordonnés par le Pr Tite du British Museum "l'intervalle de date calibré assignée au tissu du suaire avec un taux de 95 % se situe entre 1260 et 1390, et insistait sur le fait que ce taux valait certitude. Les représentants d'Oxford et du British Museum allaient en rajouter dans ce registre dans les médias, mais le rapport dans la revue Nature fu 16.2.89 ne comportait pas de détail des opérations effectuées sur les 150 mg d'échantillon, ni le taux de C14 obtenu, et les échantillons de contrôle (des tissus venant de tombes) n'avaient pas été anonymisés ce qui leur ôtait leur valeur probatoire.

La méthode de datation au C14 qui a valu le prix Nobel à Libby son inventeur en 1960 est de plus en plus contestée. Les postulats de base comme la constance du C14 dans le temps et l'espace et la fixité sur 5 700 ans son contestés. Des disparités énormes de datation ont été constatées sur le site de Jarmo (5 300 ans d'écart), sur des coquilles d'escargots projetées à 24 000 av JC alors qu'elles étaient contemporaines et un cor de viking de 500 a été projeté en 2006...

Ici les trois laboratoires sur le même objet avaient trouvé des résultats si différents qu'il n'y avait que 5 % de chances ("niveau de signification") que ce fût le même objet. Si la mesure était valide, l'intervalle de confiance avait 95 % de chance d'être celui annoncé, mais il n'y avait que 5 % de chances que la mesure le soit...

John H. Heller dans "Enquête sur le St Suaire" (1985) avait montré que dans le débat organisé par le Shroud of Turin Research Project (STURP) aux USA en 1978 juste avant une ostension, AD Adler avait eu beau montrer contre son compatriote McCrone que la trace rouge était du vrai sang, les savants avaient montré leur incapacité à faire le lien entre les réponses aux questions partielles portées sur la nature des composantes de l'énigme et la question du grand public sur l'authenticité.

La photo prise par Secundo Pia montre que c'est par le négatif que l'image du suaire se révèle le mieux (cf "Le Paranormal" d'Henri Bloch). La densité des fibrilles colorées donnait l'image du corps, les distances étaient reproduites et l'empreinte sanguine située à l'endroit précis des 5 plaies dont les trous dans les poignets, ce qui plaide pour une représentation acheiropoietos (sans main de l'homme). Cela la rendait non reproductible, et le cadavre s'est détaché sans déplacer l'empreinte sanguine.

Pour arriver à construire une thèse positive sur le Suaire, AAU part de son existence, des générateurs possibles, et des hypothèses que cela implique.

Arnaud-Aaron Upinsky et le Suaire de Turin

Si le linceul n'est pas reproductible, peu importe sa provenance (et notamment le trou entre l' "image d'Edesse" qui aurait pu être le linceul jusqu'en 944 et l'apparition du linceul à Lircy en 1357 en Champagne. La méthode synthétique d'AAU (cf figure jointe) lui permettait d'aboutir dès 1989 à la démonstration d'une authenticité "par défaut, comme un triangle qui a ses trois côtés identiques est un triangle équilatéral".

Le Sturp avait démontré en 1978 que l'image n'était pas l'oeuvre d'un artiste comme beaucoup l'avaient soutenu depuis le 14e s. La trame est colorée seulement sur une profondeur de 40 microns. Il n'y a pas de pigment allant dans les fibres. L'image est stable à l'eau et au feu comme l'avait déjà montré l'incendie de 1532. il n'y avait pas de coups de pinceaux, c'était un négatif photographique parfait visible seulement à 2 m (p. 114).

La fabrication du linceul applique les techniques du 1e siècle, Le sang est du vrai. Max Frei du laboratoire de police de Zurich y a trouvé du pollen de plantes de Palestine.

L'image était floue à l'oeil nu, aurait pu choquer au Moyen Age vu la nudité du cadavre, montrait une jambe plus courte que l'autre.

Le prestidigitaeur Joe Nickell a tenté de fabriquer une image avec de la myrrhe et de l'aloès tendue sur un bas relief. En vain.Elle était déformée, pas monochrome etc.

L'exposition "Fake, the Art of Deception" du British Museum de mars à septembre 1990 qui comprenait une diapositive grandeur nature du suaire, fut l'occasion pour AAU d'envoyer au directeur du musée le 11 août avec copie à diverses autorités une lettre réfutant l'accusation des exposants. Dans une réponse du 23 le directeur répondait qu'il faisait retirer du catalogue la référence au suaire. Le même mois le Vatican désavouait la datation au C14 de l'année précédente.

Ce désaveu par le British Museum du concept de l'exposition impliquait au moins la reconnaissance de la présence d'un vrai cadavre, qui était la thèse du chirurgien Pierre Barbet. La manière dont l'empreinte s'est faite sur le linceul est si précise que le légiste de Los Angeles Robert Bucklin identifie contusions et perforations et une une enflure qui a occasionné la fermeture partielle de l'oeil droit ainsi qu'une fracture du nez et une contusion au bout du nez signe d'une chute.Selon le Dr Barbet la plaie au côté est celle d'une lancea romaine, au niveau du péricarde plein de viscosité et de l'oreillette droite pleine de sang, d'où le fait que de l'eau et du sang en sortirent. L'effet de décalque du suaire inverse les côtés.

La plaie au front est pré-mortem, celle au coeur est post mortem, conformément au récit de l'Evangile sur le coup de lance.

Le visage exprime une majesté, il s'agit d'un homme de 30-35 ans, de type yéménite archaïque d'1m78/80, 77-80 kg (p. 142). Il a reçu environ 120 coups par devant et par derrière de flagrum infligés par deux hommes. On a placé un objet blessant autour de sa tête. Les pieds sont ensanglantés et terreux, la crucifixion a eu lieu à la romaine.

On considère, nous dit AAU p. 145, que Jésus de Nazareth est né en 7 av JC. Nommé responsable de la politique scientifique du CIELT (Centre International d’Etudes sur le Linceul de Turin), l'auteur fut confronté aux tentatives des religieux de prendre l'ascendant sur les scientifique ce qui arriva en 1994. Néanmoins l'association réunie début 1991 décida de s'investir dans la préparation d'un symposium à Rome qu'AAU prépara et dont le but était l'identification du crucifié et la planification du processus de reconnaissance de l'authenticité pour l'ostension de 1998.

La présence de chercheurs russes Ivanov et Kouznetsov hostiles à la datation du British Museum, lors du symposium de juin 1993 renforça AAU.

Outre les concordances entre les caractéristiques du corps et le récit de la Passion dans l'Evangile, deux points sont à souligner : il n'y a pas eu de putréfaction du corps, ce qui aurait détruit l'image, il n' y a pas eu enlèvement car l'arrachement aurait laissé des traces sur le tissu (p. 166).

Toutefois, selon AAU, à l'instigation du Pr Lejeune un projet de communiqué final du symposium faisait l'impasse sur l'annonce de l'authenticité et le sur le point essentiel relatif au non détachement du corps du tissu pour se focaliser sur la contestation de la datation au carbone 14, puis le bureau du Symposium était dissous et AAU remercié avant la publication des actes.

Néanmoins la communauté scientifique avait avancé dans le sens des évangiles puisque le point du non décollement du cadavre (point 18) avait été validé. C'était admettre la dématérialisation du corps. Les médias (TV, radio, René Laurentin au Figaro) donnèrent un écho, mais le cardinal Lustiger resta en retrait et un théologien dans Le Monde le 3 juillet 1996 parla contre toute vraisemblance scientifique d'un possible frottage de statue ou de bas relief contre le suaire pour produire l'image. Le Saint Siège ne relaya pas les travaux du Symposium. La série Corpus Christi sur Arte en 97 remplie d'avis contradictoire faisait de Jésus un être imaginaire et le linceul y fut ignoré.

AAU rappelle que Jésus avait annoncé (Mt 12, 38-40, Mt16, 3-4 et Lc 11, 30-32). Le linceul est l'empreinte même du "signe de Jonas", son "négatif" scientifique. Conformément à la prophétie sur le cheval blanc de l'Apocalypse (le verbe de Dieu vêtu de son linceul de lin) le dragon aurait été lié pour mille ans par le verbe, puis le chiffre des sciences (le règne des mathématiques) aurait vaincu pour mille ans encore l'an 2000 manquant selon AAU la fin d'un cycle.

Depuis lors Arnaud Upinsky n'a cessé de batailler contre la légèreté avec laquelle la Vatican traite les découvertes scientifiques autour du linceul, par exemple la distraction du pape François lors de sa visite au Suaire le 21 juin 2015.

Voilà donc les éléments (troublants) avec lesquels AAU tente de persuader l'humanité de l'authenticité du linceul et de la véracité de la Résurrection que cette authenticité par elle-même implique compte tenu des particularités de l'objet. Je n'ai pas étudié les arguments adverses pour l'instant, mais il faut reconnaître que l'argumentaire d'AAU est très impressionnant.

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La nudité des jeunes filles dans les lois de Lycurgue

2 Mars 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Anthropologie du corps, #Christianisme, #Nudité-Pudeur en Europe, #Pythagore-Isis, #Philosophie

Dans le 1er livre des Macchabées (Ancien Testament) il est écrit

"I M 12,5. Voici la copie des lettres que Jonathas écrit aux Spartiates:

I M 12,6. Jonathas, grand prêtre, les anciens de la nation, les prêtres et le reste du peuple juif, aux Spartiates, leurs frères, salut.

I M 12,7. Il y a longtemps que des lettres ont été envoyées à Onias, le grand prêtre, par Arius, qui régnait chez vous, car vous êtes nos frères, comme le montre la copie qui est jointe ici.

I M 12,8. Et Onias accueillit avec honneur l'homme qui avait été envoyé, et il reçut les lettres, où il était parlé d'alliance et d'amitié."

Onias I er, fils de Jaddus, et père de Simon le Juste, qui furent aussi grands-prêtres (Sir 50:1, cf. Jos., Ant., XI, 8, fin ; XII, 6) exerça ses fonctions, précisent les historiens, après la conquête de la Judée par Alexandre le Grand. C'est à lui qu'aurait été adressée une lettre d'Arias (ou Arius), roi de Lacédémone sous le règne de Séleucos IV Philopator (187-175 av. J.-C.), lui offrant son alliance, au nom d'une prétendue origine commune des peuples juif et lacédémonien, selon Flavius Josèphe, juste avant la conquête de la Grèce par Rome en 146.

Cette admiration des Juifs à l'époque de Jonathas Macchabée (157-152 av JC) pour Sparte ne pouvait pas englober (à la différence de la République de Platon) une estime pour les lois de Lycurgue.

Selon Plutarque (Vie de Lycurgue) "Lycurgue porta toute l’attention possible à l’éducation des femmes. En tout cas, il fortifia le corps des jeunes filles par des courses, des luttes, le jet de disques et de javelots. (...) Pour leur ôter toute mollesse, toute vie sédentaire, toute habitude efféminée, il habitua les jeunes filles, non moins que les garçons, à défiler nues, et, pour certaines fêtes, à danser et à chanter dans cet état sous les yeux des jeunes gens. (...)Quant à la nudité des jeunes filles, elle n’avait rien de honteux, puisque la modestie y présidait et que le dérèglement n’y était pour rien ; elle donnait, au contraire, l’habitude de la simplicité et le désir ardent d’une santé robuste.(...)Voici ce qui excitait encore au mariage : les processions des jeunes filles, leur déshabillement et leurs combats sous les yeux des jeunes gens, qui, selon le mot de Platon , cédaient à des contraintes, non géométriques, mais érotiques. Lycurgue a même imprimé une note d’infamie aux célibataires. On les écartait du spectacle des gymnopédies [exercices des jeunes filles nues] ; et, l’hiver, les magistrats leur faisaient faire nus le tour de l’agora, en chantant une chanson composée contre eux, où il était dit qu’ils subissaient un juste châtiment, parce qu’ils désobéissaient aux lois."

Aux yeux des Juifs les lois de Lycurgue sur la nudité des jeunes filles auraient été jugées de nature à attirer des démons dans la cité, tout comme d'ailleurs l'installation des cimetières dans les murs de la ville, elle aussi décidée par Lycurgue selon Plutarque.

En 1604, le médecin conseiller du roi Louis Guyon (1527-1617) écrivit dans "Les diverses leçons de Loys Guyon, sieur de La Nauche,... suivans celles de Pierre Messie et du sieur de Vauprivaz" (p. 104 et suiv) :

"Ledit Licurgue en fit une autre,qu' il voulait que les filles allassent aux jeux & danses publiques toutes nues, sauf de petits brodequins de couleur découpés , qu'elles portaient aux jambes, & ce pour plusieurs raisons , que je vais alléguer. La première était, par ce qu'il apercevait plusieurs jeunes hommes être tant amoureux des filles & femmes, qu'ils en perdaient le jugement, & oubliaient tout devoir, si bien qu'ils semblaient plutôt bêtes qui sont en ruth ou en chaleur, qu'hommes raisonnables. Or iceux amoureux, sans doute se trouvaient à telles assemblées,pour voir leurs Déesses toutes nues, & voyants les parties peu honnêtes, & posées non guère loin d'un réceptacle de toutes les puantes immondices du corps humain,s'en devaient dégoûter, & abhorrer-telles .amours,& se devaient remettre en leurs devoirs : & que la chose ne méritait point qu'on se tourmentât tant, perdant le boire, le manger & le repos. L'autre raison était,à fin que les filles n'eussent point de honte des parties desquelles nature les avait pourvuës mais fussent vergogneuses de commettre aucun vice. Car il disait., que les filles & les femmes devaient plus rougir de commettre quelque péché, que de montrer la partie de leur corps, qui leur était nécessaire.

Les femmes & filles de par deça semblent avoir opinion que les hommes désirent qu'elles aient les fesses & les cuisses grosses & rebondies, comme les Catayens, par ce qu'elles s'étudient à persuader cela aux hommes"

S'ensuit une condamnation de l'usage des vêtements par les femmes pour stimuler le désir masculin, puis une interrogation sur la question de savoir si la nudité stimule plus le désir que l'habillement (à partir d'une étude des Catayens dont le nom a d'abord désigné les Chinois puis les Indiens du Canada semble-t-il, puis des Indiennes, africaines et brésiliennes). Il en conclut que la nudité tue le désir ce qui est mauvais pour la procréation,  que la nudité des femmes sous les tropiques est liée à la chaleur et peut se justifier seulement sous leur latitude parce que les femmes y sont bien faites (de sorte, note-t-il, qu'il n'y a pas besoin d'y appliquer la loi de Lycurgue qui prônait l'élimination des bébés mal formés), et s'en remet, pour l'Europe, au précepte évangélique "qui recommande sur toute charité, de donner moyen aux pauvres de se pouvoir vêtir non seulement pour les défendre du chaud, du froid,de la pluie,& des mouches piquantes,mais pour couvrir leurs parties honteuses."

Les lois de Lycurgue (que certains disent inspirées de l'Inde) présentent un côté "meilleur de mondes" : elles renforcent l'Etat en imposant à la fois un équilibre des pouvoirs dans les institutions pour les stabiliser, un dévouement total des citoyens à la préparation à la guerre en cassant toute vie privée de nature à ramollir la psychologie des gens : par exemple les gens mangeaient dans des repas collectifs frugaux, les hommes n'avaient qu'un bref commerce sexuel avec leur femme de nuit, y compris lors de leur nuit de noces (Plutarque note que cela avait pour effet paradoxal d'entretenir fortement le désir et l'amour au sein des couples). La nudité des jeunes filles pour les endurcir tout en poussant les hommes à se marier s'inscrit dans cette logique. Ce côté "expérimentateur sur l'humain" dans le cadre d'un Etat fort qui va jusqu'à l'eugénisme a séduit Platon, et rappelle certains aspects du communisme, mais aussi du capitalisme actuel. Il est logique qu'en bon chrétien, le docteur Louis Guyon, après avoir interrogé la légitimité de ces lois à l'aune de la nudité des populations tropicales (tout comme la découverte des Amérindiens avait aussi conduit, une génération plus tôt Montaigne et ses contemporains à interroger le bien-fondé des moeurs européennes), revienne, au seuil de la Contre-réforme, à la rigueur des principes évangéliques à ce sujet.

Platon, lui, aborde la question de la nudité des filles à propos de la formation des gardiens de la ville dans le livre V de la République, thème dont Kingsley a montré qu'il avait un rapport avec la problématique chamanique pythagoricienne des veilleurs de nuit. Il s'agit de réfléchir à la question de savoir si les femmes doivent participer au combat. Cette question, comme celle de l'eugénisme, est abordée par Platon sous l'angle de l'analogie avec les chiens. L'obstacle principal est celui du ridicule et le philosophe ne l'esquive qu'en soulignant que la nudité des hommes au gymnase avait aussi suscité des railleries dans les générations qui ont immédiatement précédé le siècle d'or athénien, lorsque la Crête et Sparte l'ont adoptée (il y a des nuances entre auteurs grecs pour savoir si cela vint d'abord de Crête, que le néo-pythagoricien Apollonios de Tyane, cet autre grand admirateur de Lycurgue, selon Philostrate nommait la nourrice de Zeus). Juste après, pour les mêmes motifs d'efficacité militaire, Platon justifiera la vie en commun de tous les citoyens sur le modèle des lois de Lycurgue, le fait que les magistrats organisent les mariages entre les gardiens de la cité, et le fait que les guerriers à la retraite puissent s'accoupler avec toutes les femmes sans leur faire d'enfants, tandis que les enfants des guerrières sont pris en charge par des nourrices (alors que les nourrices de Sparte selon Plutarque avaient très bonne réputation). Platon comme Lycurgue ont eu une éducation égyptienne (selon Plutarque, Lycurgue aurait acquis en Egypte des idées sur la spécialisation militaire) mais cela ne semble pas avoir eu d'influence sur le thème de la nudité publique des femmes.

La référence au "ridicule" renvoie à Aristophane qui, dans Lysistrata, représentée à Athènes en 411 av JC, raille la nudité des femmes spartiates au gymnase, comme le pubis ("jardin") imberbe des Béotiennes et le côté prostitué des Corinthiennes.

Rappelons nous la réflexion de Sade dans "Français encore un effort" (dans La Philosophie dans le boudoir ed 1993 chez 10-18 p. 226) : "La pudeur, loin d'être une vertu, ne fut donc qu'un des premiers effets de la corruption, qu'un des premiers moyens de la coquetterie des femmes. Lycurgue et Solon, bien pénétrés que les résultats de l'impudeur tiennent le citoyen dans l'état immoral essentiel aux lois du gouvernement républicain, obligèrent les filles à se montrer nues au théâtre. Rome imita bientôt cet exemple : on dansait nu aux jeux de Flore ; la plus grande partie des mystères païens se célébraient ainsi ; la nudité passa même pour vertu chez certains peuples".

MI Finley dans Problèmes de la guerre en Grèce ancienne (Point Histoire p. 195) voit dans les coutumes spartiates comme les flagellations publiques des détournements politiques de rituels initiatiques et rappelle (p. 196) que "l'énumération de certains rites et institutions suffit à montrer que tout était mis en oeuvre pour que la fidélité se déplace de la famille ou du groupe de parenté vers les différents groupes masculins", d'où par exemple le droit de tout Spartiate adulte à exercer une autorité sur n'importe quel enfant. L'appropriation de la nudité des femmes par l'Etat va dans le même sens.

Les femmes participaient probablement aux gymnopédies (danses guerrières sans vêtements), et aux flagellations rituelles des plus plus jeunes au temple de Diane Orthia (liées à des sacrifices humains ?si la flagellation allait jusqu'à la mort - "On fouettait les enfants spartiates sur l'autel de Diane Orthia, jusqu'à l'effusion du sang, et lorsque les coups se ralentissaient, la prêtresse, tenant en main une petite statue, criait avec colère de frapper plus fort par ordre de la déesse ; ; il arrivait parfois que l'enfant était emporté criblé de blessures ou qu'il expirait sur l'autel" selon Foissac). Leur nudité publique sous les lois de Lycurgue doit aussi se penser sur cet arrière-plan de mort.

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La malédiction de Tamerlan

28 Février 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire secrète, #Médiums

Selon la légende, une malédiction pèse sur le tombeau de Tamerlan ; une inscription gravée avertit « Lorsque je reviendrai à la lumière du jour, le monde tremblera ». Il se trouve que la nuit du 22 juin 1941 où l'anthropologue Mikhail Guerassimov (1907-1970) exhuma le corps de Tamerlan, Hitler lança l'opération Barbarossa contre l'URSS. Mikhail Guerassimov est ainsi considéré, dans les anciennes républiques soviétiques, comme le responsable du déclenchement de la Grande Guerre patriotique pour avoir ouvert le tombeau du chef mongol. Il a été redéposé dans sa tombe au Gour Emir, en suivant les rites islamiques, en novembre 1942, juste avant la victoire soviétique à la bataille de Stalingrad. La Croix du 23 février 1942 en p. 3 précise en effet qu'une commission venue de Leningrad a commencé les investigations historiques "il y a un an" contre l'avis des populations locales et continuait son travail protégé par un cordon d'hommes du Guépéou.

Selon Jacques Boudet dans Les Mots de l'histoire (eds R. Laffont 1990) p. 225 Malraux aimait à raconter cette histoire. La même année Tatiana de Metternoch dans "Ma vraie Russie" p. 315 confirme que c'est bien le 22 juin 1941 que Guerassimov put ouvrir le tombeau.

Les malheurs occasionnés par les profanations de tombeaux n'étaient pas rares en Ouzbékistan. P. Chuvin et P. Gentele en 1998 notaient dans "Asie centrale : l'indépendance, le pétrole et l'islam" p. 65  qu'un écrivain militant comme Hamza (qui avait donné son nom à une station de métro à Tachkent) qui s'attaqua au sanctuaire vénéré de Châh-é Mardan, tombeau supposé du calife Ali, et laissa la vie dans cette entreprise impie.

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Câlins gratuits à Pau

27 Février 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Anthropologie du corps, #Spiritualités de l'amour

Samedi dernier 25 février, place Clemenceau à Pau de 13h30 à 16h30, cinq Palois se sont installés place Clémenceau pour proposer des câlins aux passants sous la pancarte "câlins gratuits". La campagne "Free Hugs" lancée en 2004 fait des émules tous les ans dans tous les pays. Une des organisateurs Amina Bouzaboun, animatrice sur radio RPO, sur Facebook a annoncé que l'opération serait recommencée.

A New York l'an dernier, le "free hug" était topless... Attention, toute cette démarche procède d'une philosophie hindouiste qui produit des effets énergétiques spirituels qui ne sont pas forcément positifs.

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Les mandéens

27 Février 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Christianisme

On les a appelés mandéens ou mandaïtes, ils sont disciples de Saint Jean Baptiste. Il n'en resterait que 65 000 dans le monde. Beaucoup vivaient en Irak mais n'y ont plus leur place depuis la chute de Saddam Hussein.

Leur persécution fait penser à celle des Yézidis. Il y a peu (le 22 février) une yézide m'expliquait par mail : 

"I know Sabians of course, they are amazing nation, i have some friends of them, they are very peaceful people.

They and Yazidis are the oldest people in Iraq with history 7000-8000 years.

I am in love with their ideologie, they believe in power of Nature."

Clément Huart (1854-1926) dans un compte rendu de mission de Jacques de Morgan de 1889-1991 publié en 1904 écrivait :

Les mandéens
Les mandéens
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La nudité des quakers

25 Février 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Histoire des idées, #Nudité-Pudeur en Europe, #Christianisme

J'ai parlé dans mon livre "La nudité, pratiques et signification" de la nudité des Ranters qui était une secte radicale libertarienne de la période de la guerre civile anglaise (et qui,à certains égards me fait penser au quintinisme). Mais j'aurais pu citer aussi celles de certaines quakers.

L'historienne Diana Rapaport a récemment (en 2007) ressuscité le souvenir de  Lydia Wardwell, la quaker qui, forcée par le gouverneur de Nouvelle Endicott du Massachusetts à assister aux offices puritains, se  rendit totalement nue à la "meeting house" de Newbury au printemps 1663 malgré la froidure pour témoigner de la nudité des sermons du prédicateur (voir aussi la Revue d'Histoire moderne de l'année 1934, p. 118). Il y eut aussi Deborah B. Wilson, quelque temps après, décrite comme "une jeune femme d'une vie très modeste et retirée, et d'une conversation sobre"  qui se dévêtit dans les rues de Salem au nom du Seigneur. L'une et l'autre le payèrent de coups de fouets en public (pour Lydia Wardwell ce fut à Ipswich, tout comme son mari, elle déménagea dans le New Jersey ensuite). Cette dénudation rituelle est une application à la lettre d'un précepte d'Esaïe (Isa. 20:2-4).

"2.l'Eternel avait parlé par l’intermédiaire d’Esaïe, le fils d'Amots. Il lui avait dit : « Va, détache le sac qui est autour de ta taille et retire les sandales qui sont à tes pieds. » C’est ce qu’il fit : il marcha sans habits et pieds nus.
3 L'Eternel dit alors : « Mon serviteur Esaïe a marché sans habits et pieds nus pendant trois ans. C’était un signe et un présage contre l'Egypte et contre l'Ethiopie :
4 de la même manière, le roi d'Assyrie emmènera les déportés égyptiens et les exilés éthiopiens, les jeunes garçons comme les vieillards, sans habits, pieds nus et l’arrière découvert. Ce sera une source de honte pour l'Egypte."

Ces provocations étaient du même ordre que celle du quaker James Nayler (1618-1660) arrivant à Bristol en Angleterre en 1656 sur un âne à l'instar de Jésus-Christ, ses admirateurs criant "saint saint saint" qui eut pour la peine la langue percée, les oreilles coupées et un B au fer rouge marqué sur le front.

"Toutes les extravagances dont certains des premiers Quakers furent indubitablement coupables, malgré la désapprobation officielle de la secte, étaient, comme pour les Puritains, le résultat d'une interprétation sur-littérale de leurs Bibles" écrit la spécialiste Amelia Mott Gummere.

"La passion des symboles et figures renouvelées d'Isaïe et d'Ezéchiel était si violente chez les premiers quakers, lit on à l'article "Quakers" du Grand dictionnaire du XIXe siècle p. 489, que [George] Fox écrivait : 'Plusieurs ont été poussés par le ciel à aller nus par les rues et sous ce règne, en signe de la nudité des hommes du jour, et ils ont déclaré à leur face que Dieu les dépouillerait de leurs dehors hypocrites, pour les laisser aussi nus qu'eux-mêmes ; mais les hommes du jour, au lieu de tenir compte des avertissements des prophètes, les ont fréquemment fouettés ou accablés d'autres outrages'"

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Des nouvelles du livre "La nudité"

22 Février 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Publications et commentaires

"La nudité pratiques et significations" a reçu, lors de sa publication, des commentaires contrastés. Une maître de conf en anthropologie l'avait étrillé en lui reprochant d'être trop partiel. D'autres recensions académiques avaient été plus clémentes, mais Parutions.com avait été hostile aussi et le livre a eu surtout du succès, au début, auprès des bloggeurs comme Lili Castille ou un chroniqueur du Mague, et des journalistes.

Aujourd'hui, grâce à ce livre, mon nom est cité dans des journaux du bout du monde : La Nacion (journal argentin - un journal colombien m'avait aussi cité en 2014 mais sans le titre du livre) le 2 février dernier, ou La Prospérité (République démocratique du Congo), le 20 février.

Mais je suis surtout touché par son succès auprès des Internautes, alors que l'éditeur ne cherche guère à le faire connaître. Sa diffusion repose principalement sur ce bouche à oreille. Ainsi un groupe a été constitué autour du livre sur Facebook, qui compte plus de 500 membres. Et récemment je tombais sur ces commentaires très touchant sur Priceminister.com :

* * * * * La nudité c'est quoi ?

par le 28/02/2012

Belle étude que nous propose là, Christophe Colera. Très documentée, sans prosélytisme elle retrace le rapport des société à la nudité à travers les ages et les différentes civilisations.

* * * * * Bien documenté et passionnant, tout simplement!

Ce n'est pas tous les jours que l'on reçoit 5 étoiles pour ce que l'on fait.... J'apprécie que les commentateurs soulignent ma neutralité et le refus de faire du prosélytisme. Un des buts du livre était en effet d'arriver à traiter le thème sur un mode qui ne soit ni hostile ni apologétique. Depuis 9 ans, ce soutien des lecteurs m'aura été précieux.

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La nudité chez les Yézidis

14 Février 2017 , Rédigé par CC Publié dans #Nudité-Pudeur au P.O. et au Maghreb

Joachim Menant en 1892 évoquait (p. 135 ici) cette anecdote relatée par l'archéologue anglais Austen Henry Layard, dont il fut témoin à son arrivée au sanctuaire yézidi de Lalish (au nord de la Mésopotamie) qui revêt une couleur très particulière dans le contexte actuel où les forces de sécurité irakiennes viennent d'arrêter deux esclavagistes de Daech à Mossoul.

En se promenant tout autour des habitations, Layard aperçut des femmes occupées à faire leurs ablutions dans le principal torrent, pour se préparer à la fête du lendemain ; car personne ne peut entrer dans la vallée de Sheikh-Adi sans avoir purifié son corps et ses vêtements. Pour se purifier, les femmes faisaient leurs ablutions dans un état de nudité complet, sans se préoccuper des personnes qui pouvaient les voir. Il importe de noter que les hommes, de l'autre côté de la colline, se livraient aux mêmes ablutions, loin des regards des femmes. Quoi qu'il en soit, cette coutume, à laquelle les femmes s'abandonnent avec la plus sincère naïveté, n'a pas peu contribué à accréditer le fâcheux renom qu'on prête aux mystères de leur culte. En général, cette pratique a lieu toutes les fois qu'on se prépare à une cérémonie sacrée ; elle est donc assez fréquente, et les Nestoriens n'y font aucune attention ; mais il n'en est pas ainsi des Musulmans, si jaloux de leurs femmes. Aussi Mohammed-Pacha, qui, dans une autre circonstance, fut témoin avec Layard d'une de ces cérémonies, s'écria plein d'indignation que ces femmes étaient sans pudeur, les hommes sans religion et les chevaux sans frein ! Il trouvait que ces mécréants étaient plus sales que les Arabes et valaient moins que les bêtes des champs.

La journaliste yézidie Nareen Shammo que j'ai interrogée à ce sujet m'a répondu que Layard faisait peut-être référence à la fontaine sacrée de Kania Spi (Kaniya Spî - source blanche) à Lalish où les femmes encore de nos jours lavent leurs bébés avant la première visite au sanctuaire. Mais en fait Layard parle d'une rivière aux abords de Lalish et non d'une source sous le temple comme Kaniya Spi.

 

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